‹ L'Algérie et la TunisieChapitre 163 sur 222 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Les établissements d*instructioQ publique à Tunis avant le protectorat français. — L'enseignement des indigènes ; le collège ou lycée Sadiki; le collège Âlaoui. — L'enseignement indigène dans les mosquées.

Développement de rinstniction publique sous le régime français. — Fréquentation de nos écoles par les étrangers européens, les Israélites indigènes et les musulmans.

Importance des sacrifices faits par l'administration pour le service de l'enseignement.

L'une des œuvres qui font le plus d'honneur à notre jeune protectorat tunisien, c'est celle de Tinstruction publique. En Algérie, on Ta vu, nous nous sommes bien occupés des colons, mais nous avons forfait à notre tâche à l'endroit des indigènes. Nous comprenons mieux noire mission et nos intérêts dans l'ancienne régence de l'est. Nous possédions déjà de nombreux établissements libres fondés el entretenus par les soins du cardinal Lavigerie, des frères de la doctrine chrétienne, des sceurs de Noire- Dame de Sion, etc. Les écoles Israélites, qui sont nombreuses dans le pays, nous étaient aussi d'un certain secours pour la propagation de notre langue. L'administration publique, à côté de toutes ces fondations privées, a fait son devoir. Sans aucune idée de rivalité sectaire ou haineuse comme en France, simplement inspirée par le sentiment du rôle élevé qui lui incombe, elle a su tirer un excellent parti des institutions existantes et en fonder beaucoup d'autres nouvelles.

Une grande institution indigène d'enseignement secondaire, le collège Sadiki, avait été fondée en 1870, pour préparer les jeunes gens musulmans aux carrières libérales et administratives: son enseignement a été réformé dans un sens français et scientifique. Le bey Mohammet el Saddock, son fondateur, sous l'inspiration de son premicrministre, le général Khérédine, l'avait richement doté, en lui attribuant les biens confisqués de l'un de ses favoris déchus, Musta-

pha Khasnadar. Mais un autre Mustapha, le célèbre Mustapha ben Ismaïl, premier ministre, s*arrangca pour dilapider, pardcs conventions ruineuses, les 3 ou 400,000 piastres, soit 180000 à 240, 000 francs de rentes qui appartenaient à cette fondation. Par une transaction en date de mars 1887, Mustapha ben Ismall restitua au collège Sadiki une très mince partie de ce qu'il lui avait enlevé. On enseigne au lycée Sadiki (il s^appelle aujourd'hui lycée) : la langue arabe, Tarithmélique, le système métrique, la géométrie, Talgèbre, le dessin et les éléments des sciences physiques et chimiques, et obligatoirement, comme pour les connaissances précédentes, la langue française, rhisloire et la géographie de la France, des notions d'histoire et de géographie générale. L'établissement compte 200 élèves indigènes. On a créé, en 1884, une école normale, ou collège Alaoui, dans laquelle on forme des professeurs indigènes. Une école primaire y est annexée ; le français est une des matières principales de l'enseignement; le collège Alaoui compte 543 élèves; on y a joint des cours professionnels de dessin, de travail du bois, de modelage, d'ajustage^ de reliure. J'ai visité, dans les premières années de notre protectorat, ces établissements, j'ai lu les compositions françaises faites par de jeunes Arabes, et j'ai été émerveillé de leur correction relative. Les hautes classes et les classes moyennes de la société indigène se précipitent vers l'instruction française.

La population de l'ancienne Régence de Tunis était depuis longtemps policée et affinée ; l'instruction se trouvait chez elle en honneur. 11 n'y avait pas moins de 863 Kouttab ou écoles koraniques dans le pays ; il est vrai que les maîtres [moueddeb) se contentaient d'y enseigner la lecture et l'écriture d'après les textes du Koran qu'ils n'interprétaient même pas ; cependant un certain nombre y joignaient des éléments de grammaire et de droit. Le nombre des élèves de ces écoles était de 14,000 en chiffres ronds. Presque tous ces établissements étaient des fondations pieuses dépendant de l'administration des Habous. 11 y avait à Tunis une école normale pour ces moueddeb.

On comptait, en outre, un certain nombre de zaouïas^ de médra^ cas et de mosquées où l'on distribuait et l'on distribue encore à la population arabe un enseignement plus élevé. C'est dans les mosquées, notamment à la plus importante de Tunis, la Djama-Ezzitouna (Mosquée de l'OlivierJ, que se font les cours concernant ce qui correspond à notre enseignement secondaire et supérieur, à savoir la

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théologie, la science des traditions, l'interprétation du Koran, le droit, la grammaire, la rhétorique, la métrique, la lexicologie, la littérature, l'histoire, l'arithmétique. L'ordre de ces connaissances est, sans doute, assez confus et capricieux. A la mosquée de TOlivier de Tunis, il n'y a pas moins de 4i professeurs et de G7 maîtres auxiliaires, et le nombre des leçons par jour va jusqu'à 210. Le nombre des étudiants dépasse 800, ayant pour la plupart de 16 à 30 ans. Le quart à peine des étudiants est fourni par la ville de Tunis, le gros vient des autres parties de la Régence. Ils forment une pépinière pour le professorat et pour diverses fonctions publiques : rédacteurs dans un ministère, notaires, employés d'administration. 11 y a ainsi une classe moyenne arabe qui n'existe plus en Algérie et qui, d'ailleurs, s'y était toujours trouvée moins bien constituée. Cette même Djama-Kzzitouna possède une bibliothèque de G,G50 volumes, qui est une vraie bibliothèque circulante. Une autre, fondée par le bey Ks Sadok, comprend 3,013 volumes. Presque tous les étudiants à la mosquée de l'Olivier apprennent le français.

Les médraças sont des sortes d'hôtelleries pieuses pour loger les étudiants étrangers à la ville, qui viennent suivre les cours de la mosquée; on en compte vingt-deux à Tunis, comprenant 450 chambres et pouvant abriter autant d'étudiants; la généralité des chambres y est toujours occupée. Ces établissements sont entretenus sur les fonds des Ilabous. Il se rencontre, en outre, une quinzaine de médraças dans le reste du pays; les mosquées des principales villes, notamment de Kaïrouan, distribuent aussi, mais dans des proportions moindres, un enseignement secondaire ou supérieur.

Les maîtres sont relativement bien rétribués pour un pays et chez une race où la vie est très simple : les deux bibliothécaires principaux de la Djama-Kzzitouna et celui de laMektaba-Ës-Sadikia reçoivent 180 francs par mois; les deux bibliothécaires suppléants à cette dernière touchent mensuellement 135 francs et les deux suppléants à la première 90 francs ; les professeurs titulaires, au nombre de 31, à la mosquée de l'Olivier sont payés 124 francs par mois. Ainsi, en tenant compte des habitudes du pays, ces fonctions intellectuelles sont convenablements rémunérées.

Les zaouïas sont des écoles intermédiaires où Ton fait des cours de droit, de grammaire et de théologie.

Tel est l'enseignement indigène propre. Nous avons créé à côté tout un réseau d'écoles, dû d'abord à l'initiative privée, parlicu-

lièrement celle des corporations, puis complété par des établisse-» menls publics depuis notre occupation de la Régence.

11 existait, en 1895, en Tunisie, lOG établissements scolaires français de tout dejjré, dont 66 pour les garçons, 30 pour les filles et 10 mixtes. Sous un autre rapport, ces institutions se classaient en 94 écoles publiques et l 'J écoles privées ; eniin, à un autre point de vue, elles comprenaient 82 écoles laïques et 24 congréganistes. La population scolaire de tout cet ensemble montait à 13,941 enfants ou adolescents, dont 9,207 garçons et 4,734 filles.

Il est intéressant de voir la proportion des divers éléments de la population dans cet effectif. Il se répartissait comme il suit :

Français 2.361

Italiens Î.384

Mallais 1.508

Musulmans indigènes 3.585

Israélites indigènes 3.914

Divers (Grecs, Espagnols, Suisses) .... ; 239

Total 13.941

La très forte proportion des deux éléments indigènes, les musulmans et les juifs, frappe tout d*abord. Ils fournissent plus de la moitié du nombre total, soit 7,499, tandis que les divers éléments européens ne donnent ensemble que 6,442. En outre, de ce premier trait important, le second qui fait impression, c'est le très grand nombre d'Italiens et de Maltais, quoique les premiers aient des écoles nationales spéciales, entretenues par le gouvernement italien, à Tunis et dans d'autres villes principales. Que 2,334 Italiens et 1,508 Maltais fréquentent nos écoles, il faut singulièrement s'en louer.

Si, au lieu de considérer l'effectif des élèves en bloc, sans distinction de sexe, l'on examine les établissements destinés aux garçons, on voit s'accentuer de la manière la plus remarquable la proportion de l'élément musulman ; il y devient tout à fait prépondérant. Sur 9,207 garçons, on comptait 3,568 musulmans, 2,201 israéliles, 1,291 Français, presque autant d'Italiens, soit 1,253, puis 780 Maltais et 1 13 de nationalités diverses, Grecs, Espagnols, Suisses, etc.

Par contre, nos établissements pour les filles sont presque complètement négligés par les musulmans; sur 4,734 élèves, on y recense 1 ,069 Françaises, 1 ,081 Italiennes, soit un peu plusque de Françaises,

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728 Maltaises, 1,7 13 Israélites, 120 de nationalités diverses, Cirecqucs, Suissesses, Espagnoles, etc., et seulement 17 musulmanes.

11 faudra, sans doute, une ou deux générations pour que nou^î recrutions dans nos écoles un nombre notable de jeunes filles arabes ; on a sur ce point à lutter contre de vieilles traditions et une conception toute dilFérente du rôle de la femme.

A la tète de tout cet enseignement se trouve le lycée Carnot, qui n'est que le développement d*un établissement fondé par le cardinal Lavigerie ; il comprend k la fois des classes primaires et élémentaires; renseignement secondaire classique et l'enseignement commercial, ainsi qu'une section agricole ; c'est peut-être bien des branches diverses d'études sous un même toit. Le nombre des élèves internes ou externes est d'environ -400; il a augmenté de (H) p. 100 en cinq ans. 11 existe aussi un collège libre d'enseignement secondaire tenu par les Pères blancs à Cartilage. L'administration a créé une école secondaire pour les jeunes tilles, qui est fréquentée par 393 élèves ; d'autres établissements de même nature relèvent de Tinitiative privée ou de celle des congrégations.

Une bibliothèque française comprenantacluellement (3,000 volumes a été constituée en 1885 par un décret du bey. Le comité régional tunisien de l'Alliance française a aussi créé une bibliothèque de plus de 3,000 volumes à Tunis et d'autres de moindre importance à Bizerte, Souk el Arba, au Kef, à Sousse et à Sfax.

S'il importe d'apprendre le français à un nombre assez important d'Arabes, surtout des villes, il serait très utile aussi d'enseigner l'arabe à beaucoup de Français. La vulgarisation de cette langue est indispensable à l'extension de notre intluence dans le Sahara, le Fezzan et le Soudan. Une chaire publique d'arabe a été créée à Tunis en 1884, comprenant un cours d'arabe parlé, un cours élémentaire d'arabe régulier et un cours supérieur de langue arabe : en 1894-95, ces trois cours ont été suivis par 123 assistants; on délivre, après examens, des brevets et des diplômes de connaissance de la langue arabe. Avec le temps, cet enseignement pourra être doublé ou triplé.

11 est inipossÎDle de quitter ce sujet de l'enseignement sans parler d'un service qui s'y rattache, celui des antiquités, qui est un de nos titres de gloire dans l'ancienne Régence. Nous avons mis successivement à sa tête des hommes d'une haute valeur; ils contribuent à explorer et à reconstituer l'ancienne Province Romaine d'Afrique.

Lo musée des antiquités du Bardo a déjà également une haute importance et Taccroîtra de plus en plus.

Dans un autre ordre de recherches, il faudrait aussi citer le service météorologique, qui fait une œuvre excellente, les laboratoires divers fondés sur les principes de Pasteur et les bureaux ou établissements d'essais agronomiques.

A tout considérer, nous avons fait et nous faisons en Tunisie une œuvre intellectuelle remarquable. Une partie du mérite en revient au premier organisateur de renseignement, M.Machuel. Il convient de poursuivre, sans se lancer dans des excès de dépenses, cette organisation efficace : il faut aussi lui maintenir un caractère de tolérance, en bannir tout esprit de secte quelle qu*en soit la nature. L'enseignement doit être pour nous un moyen de nous assimiler les éléments européens étrangers, Titalien et le maltais notamment; étant donné que 2,33i Italiens et 1,508 Mallais fréquentent nos écoles (voir plus haut le tableau de la page 481), il arrivera graduellement^ surtout dans les villes secondaires et les campagnes, que beaucoup d'Italiens et de Maltais tendront à se franciser et verront s'user et tomber peu à peu le lien qui les unissait à leur ancienne mère patrie. La population juive indigène sera presque entièrement françîûse de langue dès la prochaine génération. Quant aux musulmans, on a vu que nos écoles comptent 3,585 de leurs enfants, et il s'y joint beaucoup d'adultes. Il est probable que dès la deuxième ou la troisième décade du siècle prochain une cinquantaine de mille Arabes tunisiens pourront parler français. Il n'est nullement nécessaire, ni peut-être désirable, que toute la population soit dans le même cas. A une date encore aussi proche de nous que 1883, on ne comptait que 150 élèves musulmans étudiant le français ; en douze ans ce nombre a augmenté dans la proportion de 1 à 24. Il pourra avec le temps doubler ou tripler.

Le budget tunisien fait de grands sacrifices pour l'enseignement. Ils n'ont cessé d'augmenter chaque année : de 1883 à 1886, les dépenses annuelles de ce service à la charge du protectorat oscillèrent entre 100,000 et 200,000 francs ; de 1887 à 1888, entre 275,000 et 305,000; en 1889, elles atteignirent 435,000 francs; puis 530,000 en 1890, 664,000 en 1892, 705,000 en 1893, 762,000 en 1894 ; elles étaient de77p,000en 1895. Cette dernière somme se ré partissait ainsi: pour la direction même de l'enseignement 102,000 francs, pour le lycée de Tunis (lycée Carnot) 164,000, pourTécoIe normale (collège

Alaoui) 93,000, 54,000 pour l'école secondaire des jeunes lilles^ enfin plus de 357,000 pour renseignement primaire. A celle somme ■de 770,000 francs, représentant les dépenses du protectorat pour l'instruction, il faut joindre 182,000 francs de dépenses du collège Sadiki, défrayé par les Ilabous ; on arrive ainsi à plus de 950,000 francs. Si Ton y ajoutait les frais de renseignement des mosquées, puis ceux des écoles indigènes à la charge des Ilabous, on dépasserait, sans doule, 1,500,000 francs. Les recettes, d'autre part, qu'encaisse la direction de renseignement pour le lycée Carnot, par exemple, et Técole secondaire des jeunes filles, sont îi peu près insignifiantes. Les constructions scolaires ne sont pas corn-, prises dans ces sommes. Le budget de 1897 contient pour Tinslruction publique un crédit en accroissement notable, 928,392 francs, contre 770,000 en 1895, soit 158,000 francs d'augmentation.

Si intéressant, et il Test, certes, à un haut degré, que Ton doive juger le service de renseignement en Tunisie, un esprit prévoyant décidera que les sacrifices actuels sont suffisants ou à peu près pour un certain nombre d'années et que Tintérét général, primordial, du maintien de l'équilibre et même de quelques excédents de recettes du budget tunisien, exige qu'on ne les accroisse plus qu'avec beaucoup de précaution et de modération dans le prochain avenir.

L'administration alloue volontiers des instituteurs qu'elle rémunère aux grandes exploitations agricoles européennes qui font les frais des bâtiments scolaires, ce qui est peu coûteux.

Quand on se-reporte aux sacrifices restreints faits par le budget algérien (voir plus haut pages 258 à 202) pour l'instruction parmi les musulmans, on se dit que, dans quinze ou vingt ans d'ici, on comptera plus d'Arabes parlant le français dans notre jeune possession tunisienne que chez sa scr.ur aînée, l'Algérie, cinq fois plus vieille et trois plus peuplée. Il ne reste plus, dans la continuation de l'œuvre, qu'à se souvenir qu'en matière scolaire, si l'on agit avet! simplicité, on peut faire beaucoup avec peu d'argent (1).

(1) Nous devons noter, comme conséqaeuce de rentraluemeot général que subit depuis deux ou trois ans radminislration tunisienne vers la prodigalité, la construclion de groupes scolaires (notamment à Bizerte) absolument disproportionnés avec le chilîre actuel et le chiffre prochain de la population. Oq ne saurait trop combattre ces dépenses, exagérées ou prématurées, par lesquelles on risque d'épuiser les forces de notre jeune colonie.

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