LE PEUPLEMENT. — L'ÉLÉMENT FRANÇAIS
Si la mortalité est moindre parmi les Espagnols, les Maltais et les Italiens, ce n*est pas seulement qu'ils sont originaires de pays plus chauds et de latitudes à peu près isothermes à TAlgérie, c'est encore qu'ils résident spécialement dans les villes, qu'ils ne s'éloignent guère de la côte, qu'ils se livrent surtout aux. métiers ou au jardinage, qu'ils ne sont guère défricheurs et qu'ils s'enfoncent moins dans le désert (1). C'est surtout le Français qui forme la population agricole dans les centres éloignés de la mer; c'est lui qui passe l'Atlas et se fixe jusqu'à l'entrée du Sahara à Laghouat, à Géryville, à Tougourt et dans d'autres oasis. 11 est naturel que cette vie plus aventureuse et plus rude éprouve plus profondément sa constitution. Peut-être y a-t-il de sa part quelque témérité à se jeter à cent lieues de la mer quand la côte offre encore tant de champs qui ne demandent que des bras, mais la faute en est, en partie, aux règlements administratifs que nous étudierons plus bas et aussi à ce goût aventureux, que nous avons déjà signalé bien des fois sur des théâtres différents comme le trait dominant du caractère français (2). Quoi qu'il en soit, depuis quelques années, la mortalité diminue dans une proportion notable parmi nos compatriotes d'Afrique : même pour les colons français, les naissances sont arrivées à dépasser les décès, ce progrès se consolidera avec l'apparition sur la scène de la génération créole dont le nombre augmente tous les ans d'une manière sensible.
Les statistiques faites avec un grand soin par le docteur Ricoux, dans sa Démographie figurée de /'.4/(/ér/e, justifient pleinement cette assertion. Voici d'abord comment se décomposait, d'après le recensement de 1876, la population européenne de notre province d'Afrique :
:l) Od pourrait dire que la présence de plusieurs milliers d'Espagnols sur le? hauts plateaux à Saida lors de Tinsurrection de Bou-Amana eu 1881 et l'emploi d\iQ grand nombre dans les vignobles orauais, infirment l'opinion que nous exprimons dans le texte. Cependant, il reste vrai que la plus grande partie des Européens qui forment la population agricole de l'Algérie se compose de Français. En 1878, cette population rurale européenne atteignait le chiffre de 138,510 âmes. En 1881, elle montait à 146,657 individus, soit 8,147 de plus qu'en 1878. En 1885, elle s'élevait à 176,696, en accroissement de 38,000 Ames en sept ans, et en 1893 à 201,541 [Statistique générale de V Algérie années 1891, 1892, 1895, p. 298); c'est un nouvel accroissement de 25,000 âmes en huit ans.
■ 2) Voir notre ouvrage sur^a Colonisation chez les peuples modernes^ 4« édition.
34 L*ALGÉR1E.
Français 155.700
Espagnol* 92.500
Italiens 25.800
Maltais 14.200
Allemands 5.700
Autres nationalités 17.500
Population dite en bloc 8.900
Total 320.300
Si l'on déduit la population dite en bloc, qui est bigarrée, on voit que l'élément français fournissait tout juste la moitié de l'ensemble des Européens. Examinons la natalité et la mortalité de ces divers éléments de la population européenne. La mortalité annuelle des Français, qui était de 46,5 pour 1,000 habitants de tout âge dans la période de 1853-1856, est tombée, de 1873 à 1876, à 27 p. 1.000, tandis qu'en France même elle s'élève à 23 p. 1,000. L'écart est donc devenu faible entre la mortalité des F'rançais en Algérie et la mortalité des Français en France. Quant à la natalité parmi les Français- Algériens, elle était très forte; elle oscillait annuellement entre 35 et 40 p. 1 ,000 habitants, atteignant presque la natalité des Allemands en Allemagne. La race française n'est pas constitutionnellement peu prolifique ; elle ne Test qu'en France et intentionnellement (1). Les naissances parmi les Français établis en Algérie dépassaient de 15 à 20 p. 100, les décès : c'était un très bon résultat. Les documents postérieurs confirment avec quelques atténuations les conclusions qui précèdent. Dans les trois années 1891, 1892, 1893, d'après la Statistique générale de V Algérie, les naissances parmi les Français établis dans cette contrée se sont élevées à 28,693; les décès, dans la même période, ont atteint seulement le chiffre de 24,075, ce qui laisse un excédent de 4,618 naissances, soit plus de 1,500 par an, qui représente le mouvement propre de la population française en Algérie. On peut considérer que le nombre moyen des Français établis dans cette contrée pendant ces trois années était de 272,000 environ ; la moyenne des décès se trouvant être
(1) Ce qui prouve la proliûcité de la race française dans des circonstances favorables quand les ménages ont devant eux un champ illimité, c'est Tétonnante propagation de Télémcnt français au Canada : dans ce pays, les familles de douze, quinze ou vingt enfants ne sont nullement rares parmi les colons de notre race. Notre colonie algérienne pourrait, dans une beaucoup plus faible mesure, reproduire quelques-uns des traits de notre ancienne coloniç canadienne.
LES NATURALISATIOiNS. 35
(Je 8,0*25, c'est une proportion de 29,5 p. 1.000, encore un peu forte sans doute, légèrement supérieure à celle que constatait le D' Ricoux pour la période 1873-76. La cause en est, d'une part, à répidémie d*influenza, générale dans le monde à cette époque et, de l'autre, à l'arrivée d'un plus grand nombre d'émigrants français non acclimatés ; on sait, en effet, que, de 1878 à 1890, un grand nombre de vignerons de la métropole, chassés par le phylloxéra, ont été se fixer en Afrique. Quant aux naissances, dont la moyenne pour ces trois années (1891-1893) monte à 9,566, elles dépassent annuellement de l,5il la moyenne annuelle des décès, et elles représentent une proportion de 35,16 p. 1,000 de l'ensemble des habitants français, aa heu de 22 1/2 à 23 qui est le taux delà natalrté en France.
Il est intéressant de constater que, dans les 267,672 Français recensés en 1891, il ne s'en trouvait que 106,768 nés en France même, tous les autres, sauf un très petit nombre nés à l'étranger, ayant vu le jour en Algérie même. Sur ces 106,768 résidents algériens nés en France, plus de la moitié, soit 54,390 étaient nés dans l'un des 21 départements de la zone méridionale, notamment : 5,600 en Corse, 5,023 dans les Bouches-du-Rhône, 3,491 dans le Gard, 3,399 dans l'Hérault, 3,002, dans les Pyrénées Orientales, 2^631 dans l'Isère, 2,467 dans la Drômc, 2,384 dans la Haute-Garonne, 2,360 en \'aucluse, 2,265 dans le Var, 2,170dansrArdèche, 2,097 dans T Aveyron . C'est donc le Sud-Est, à cause de sa proximité et aussi des ravages du phylloxéra, qui fournit le plus à l'immigration en Algérie. La vallée de la Saône et quelques départements de l'Est participent aussi à ce courant : 2,678 Français- Algériens étaient nés dans le Rhône, 1,410 dans Saône-et-Loire 1,355 dans la Haute-Saône 1,093 dans la Côted'Or, d'un autre côté 2,498 dans Meurthe-et-Moselle, 1,629 dans le Haut-Rhin, 1,287 dans le Jura, 1,172 dans les Vosges. Quant au Nord, au Centre, à l'Ouest, à l'exception des deux Charentes, pays viticole dévasté par le phylloxéra, ils n'ont donné que très peu de colons à l'Algérie.
La catégorie des Français par naturalisation, est en apparence peu nombreuse. En quatorze ans, de 1865 à 1878, on n'a naturalisé que 4,029 personnes ; dans les trois années suivantes, 1879 à 1881, les naturalisations ont été beaucoup plus considérables, s élevant à 1 ,577 personnes. Dans la période triennale de 1882 à 1884, le nombre des naturahsations directes a atteint 1,906, soit une moyenne de 635 par an. Les années 1885 et 1886, en nouveau progrès.
ont fourni 1,827 naturalisations. A la suite de différentes mesures administratives ou législatives couronnées par une loi du 26 juin 1889, le nombre des naturalisations et options a, depuis 1887, fortement augmenté, à savoir : 1,756 en 1887, 1,998 en 1888, l,62i en 1889, 1,207 en 1891, 1,594 en 1892, 1,253 en 1893, l.-16() en 1894. Depuis 1865 jusqu'en décembre 1894, il a été admis au bénéfice de la naturalisation 21,636 Européens ou indigènes (1).
On voit que le mouvement des naturalisations, singulièrement lent à Torigine, s'est, depuis quelques années, notablement accru. 11 est heureux qu'il en soit ainsi. La cause peut en être double: d'un côté les étrangers, fixés en Algérie sans esprit de retour, apprécient davantage notre domination et recherchent plus la qualité de citoyen français. De l'autre côté, l'administration, bien inspirée, se montre beaucoup moins difficile pour conférer cette qualité. Ainsi, dans l'année 1891, il y a eu 1,372 demandes en naturalisation et 1,207 naturalisations accordées (2). Sauf pour les vauriens avérés, les vagabonds et les mendiants, l'administration ne saurait être trop accueillante. Une colonie jeune doit avoir les bras largement ouverts.
Il est intéressant de noter la proportion des diverses nationalités dans ces naturalisations. De 1865 au 31 décembre 1891, les naturalisations et options s'appliquaient à 21,636 individus, sur lesquels 930 seulement musulmans algériens, 645 Marocains et 293 Tunisiens, 200 Israélites indigènes avant le décret de 1870 qui les naturalisa en bloc, 5,891 Allemands, pour les quatre cinquièmes Alsaciens- Lorrains, 591 Alsaciens-Lorrains (comptés à part depuis 1893), 6,533 Italiens, 3,715 seulement Espagnols, 1,023 Anglais ou Anglo-Maltais, 726 Suisses, t)71 Belges, etc.
(1) Le total dos étrangers francisés est, en réalité plus élevé que ces chiffres, parce qu'il y a des naturalisations indirectes : ainsi, aux 1,400 naturalisés de 189i, il faut joindre 118 enfants mineurs naturalisés de droit avec leurs parents et 313 entants mineurs nés en Algérie pour lesquels il a été souscrit la déclaration prévue par l'article 9, parag. 2 du Code civil. Le nombre officiel des uaturaIi:«afions doit donc être relevé d'un quart ou d'un tiers [Exposé de la situation f/ênéralc de l'Algérie pour 18*.)G, p. 31 à 3.*>).
{'l) Dans {'Exposé de la situation générale de l'Algérie en 1884, l'administration explique que le nombre des naturalisations en 1883 a sensiblement augmenté, à cause de la suppression, qui était prévue, du droit de représentation des étrangers aux conseils municipaux algériens.
Malheureusement la députation algérienne est peu disposée à encourager les naturalisations nombreuses. La preuve s'en trouve dans le rapport de M. Etienne, député d'Oran, sur le budget de l'Algérie pour l'année 1887. 11 s'opposait au projet si anodin de M. Tirman, gouverneur général, portant que