LES FORÊTS DOMANIALES
« En déduisant du prix de vente à Tabarka les frais d'exploitation et de transport, il reste pour prix sur pied du quintal de liège ciré 30 fr. 50, soit 15 fr. 25 pour prix sur pied du quintal brut (1). »
Or, on compte que la forêt fournira au moins 50,000 quintaux de liège annuellement ; cela doit s'entendre, pensons-nous, de quintaux bruts, soit 25,0(K) quintaux nets. Il est certain qu'il n'en coûterait pas plus de 7 à 8 centimes de frais de transport par tonne kilométrique avec une voie ferrée, soit pour 20 kilomètres en moyenne 1 fr. 40 à 1 fr. 60 par tonne, ou 14 à 10 centimes par quintal ; en tenant compte des frais de chargement et de déchargement, on aurait toujours au moins une économie de 4 francs par quintal, soit pour 25,000 quintaux une centaine de mille francs ; or, le chemin de fer de Souk el Arba ou tout autre point de la vallée de la Medjerda à Tabarka devant avoir 70 à 75 kilomètres et coûter 3 et demi à 4 millions au maximum, cette économie de 100,000 francs annuellement sur le transport des lièges représenterait à peu près les trois quarts de Tintérét du prix de construction. Comme il y a, d'autre part, différentes mines (voir plus haut, page 439) dans cette région, les frais d'exploitation du chemin de fer seraient à peu près assurés, et l'on pourrait même, avec le temps, en espérer un revenu net. Les massifs de chênes zéens qui existent en Khroumirie fourniraient à peu de frais les traverses.
Le chêne-liège occupe en Tunisie 82,000 hectares, d'autres disent 100,000, contre 452,000 en Algérie et 1,200,000 dans le monde entier. Mais l'exploitation et la protection de ses massifs sont plus faciles en Tunisie que dans la colonie voisine.
La consistance totale des forêts de la Régence est estimée à 500,000 hectares; mais c'est là un chiffre nominal. En réalité, les seuls massifs qui peuvent être prochainement productifs sont ceux de la Khroumirie Occidentale (20,000 hectares), de la Khroumirie Centrale (46,000), de la Khroumirie Orientale comprenant les forêts de Tabarka (35,000), puis celles des Nefsa (25,000 hectares), le tout constituant plus de 120,000 hectares d'un seul tenant. Toute cette étendue est couverte surtout de chênes-liège, et dans une moindre mesure de chênes zéens, fort bons pour les traverses de chemin de fer.
Dans une autre partie de l'ancienne Régence, les massifs de
(1) La Tunisie^ Agriculture y Industrie, Commerce, I, page 269.
Maktar comprennent 30,000 hectares environ , la forêt de Feriana 50,000 hectares, surtout de pins d'Alep, bois de peu de valeur, enfin la forêt de Cheba, entre Mehdia et Sfax, comprend 15,000 hectares de thuyas et d'oliviers sauvages.
L'administration s'occupe avec raison de reconstituer et de protéger ces bois qui, en dehors des chênes-liège et des chênes zécns, sont sans chances prochaines de rémunération. On a à lutter, comme en Algérie, contre le pâturage et le feu ; mais, dans la région du Nord, on éprouve moins de résistance de la part de la population. En reformant et aménageant une des considérables richesses naturelles du pays, l'administration des forêts prépare, on Ta vu, des revenus d'une certaine importance aux budgets futurs, même aux budgets prochains.
Si l'administration financière, renonçant aux plans d'ostentation et de mégalomanie qui régnent aujourd'hui dans les hautes sphères tunisiennes, sait être aussi stricte que dans les 12 ou 13 années qui ont suivi l'établissement du protectorat, l'avenir de la Tunisie pourra continuer de se développer sans crise, ni arrêts.
Il n'est que trop certain que, au moment où nous revoyons ces lignes (1897), la Tunisie court un péril au point de vue financier. Nos avertissements dans la presse (1) auront contribué à l'atténuer et à ouvrir les yeux du gouvernement français et du public.
L'administration tunisienne, depuis 1895, projetait d'inoculer à l'ancienne Régence toute la fiscalité métropolitaine; elle commençait par les droits de timbre et d'enregistrement, impôts qui, nous l'avons souvent démontré, sont particulièrement pernicieux aux colonies où il est désirable que les produits puissent facilement changer de mains.
La légitime résistance des colons a contraint l'administration à reculer; elle a bien introduit l'enregistrement et le timbre, ou plutôt les a développés sous le prétexte qu'ils existaient déjà appliqués aux Arabes ; mais elle a retiré un décret du 30 décembre 1895 qui ne tendait à rien moins qu'à appliquer en bloc à la Tunisie la législation française sur l'enregistrement et elle l'a remplacé, à la date du 20 juillet 1896, par des tarifs beaucoup plus modérés. Ces taxes figurent au budget de 1897 pour 380,000 francs en ce qui con-
(1) Voir D08 lettres de Sfax et de Sousse, publiées dans le Journal desDébaU et reproduites par VÉconomiste français en mai et juin 1897.