MÉNAGEMENTS A OBSERVER
de domaines ou d*usines, des achats d*immcubles ou des conslruclions de logements ou pour tout autre objet, la France viendra immobiliser de grosses sommes dans le pays ; alors tout marchera à souhait ; mais, s'il y a le moindre ralentissement dans cet afilux de capitaux, les embarras commenceront.
« Cet avocat et cet homme d'affaires raisonnaient admirablement; tout homme qui a observé Thistoire des colonies et des pays neufs connaît ce phénomène : la prospérité rapide, mais fragile, due à l'apport des capitaux de la métropole ou de l'étranger. La République Argentine, ce pays incomparable, en était là en 1887 et 1888, regorgeant de capitaux venus du dehors, et, de même, l'Australie en 1892 et 1893 ; puis, ces capitaux ayant cessé d'affluer, la crise a été immédiate et durable.
« Il ne faut pas perdre de vue ces exemples en Tunisie. Certes, notre belle et jeune colonie est encore assurée de recevoir pendant quelque temps des capitaux abondants ; on va dépenser 18 millions dans le Sud pour les chemins de fer et les mines de phosphate; l'on parle de la construction des 120 à 130 kilomètres de la ligne du Kef : les mines de calamine vont, sans doute, étendre leur exploitation, d'autant que certaines se trouveront plus à portée de chemins de fer; enfin, ilest bruit que le gouvernement français se déciderait, en quoi il ferait œuvre de prévoyance déjà bien tardive, à dépenser environ deux dizaines de millions à Bizerte ; en outre, le mouvement de constructions à Tunis bat son plein. Ainsi, la Tunisie est assurée encore d*un large apport de capitaux pour quelques années.
« Il n'empêche qu'ils ne pourront toujours affluer de ce train. Il faut se rappeler ce qui est arrivé à la République Argentine et à l'Australie, pour éviter leurs embarras. Il importe que ceux qui ont la charge de Tactuellement réelle, mais incontestablement fragile, prospérité tunisienne, se rendent exactement compte et des causesde celle-ci et de son caractère précaire. I^e grand, le primordial intérêt de la Tunisie, c*est de maintenir non seulement l'équilibre, mais les excédents de ses budgets ; c'est de rendre les impôts aussi légers que possible. Tout accroissement d'impôt et toute mégalomanie compromettaient l'avenir. »
En écrivant ces lignes nous entendions donner un avertissement au gouvernement tunisien. Mettez que ce grand afflux de capitaux se prolonge une demi-douzaine d'années ; non seulement il se ralentira plus tard, mais il en faudra, en outre, payer l'intérêt. On doit y
penser dès maintenant. Voilà pourquoi le premier devoir qui s'impose est de ménageries forces du pays en vue de la période où il devra payer peut-être plus qu'il ne recevra, de ne pas épuiser ses ressources, d*être économe de son budget et, sous aucun prétexte, de n'augmenter les impôts. Si l'administration tunisienne^ dans une griserie dont l'histoire et l'expérience coloniale devraient la préserver, enfreignait ces règles, on ne saurait se montrer trop sévère pour son imprévoyance.
11 est des problèmes prochains dont elle ne parait pas concevoir les données ; ainsi, dans une demi-douzaine d'années, suivant les vraisemblances, quand les apports de capitaux en Tunisie seront devenus moins abondants et qu'il faudra rémunérer les premiers capitaux importés, surgira la grave question du change, si préoccupante pour tous les pays neufs et les colonies. En Algérie, quoique la métropole y entretienne une armée d'une cinquantaine de mille hommes pour laquelle elle dépense une cinquantaine de millions par an, la question du change ne laisse pas de se présenter et la Banque d'Algérie ne peut se libérer d'une quarantaine de millions de francs qu'elle a à son actif de fonds du Trésor en compte courant. En Tunisie, où les dépenses de la métropole pour Tarmée sont beaucoup plus faibles, à moins que la constitution de Bizerteen port militaire ne nécessite des dépenses métropolitaines continues, la question du change se posera. Si l'on a commis la faute de conclure de trop nombreux emprunts et d'élever les impôts, elle pourra être la source d'embarras sérieux.
L'administration tunisienne ne paraît pas, non plus, avoir arrêté son attention sur les charges inévitables qui viendront à l'avenir grever le budget tunisien et qui exigent par conséquent que l'on ménage les ressources de celui-ci. Nous avons, dit en parlant de l'Algérie (voir pages 207 à 220) que le gouvernement français devrait imposer à cette colonie l'obligation de pourvoir dans un délai de dix ans à toutes ses dépenses civiles, parmi lesquelles les garanties d'intérêt aux chemins de fer constituent un gros bloc de plus de 20 millions de francs. De même, d'ici à dix ans, il sera légitime que le budget métropolitain soit dégrevé de la garantie d'intérêt du chemin de fer de la Medjerda, laquelle est inscrite pour 2,100,000 francs au budget de 1897. Si l'on admet, ce que le passé autorise à peine, que cette garantie d'intérêt doive diminuer, de 80,000 à 100,000 francs par an, il resterait encore vers 1907 une-