L*ARRIÈRE-PAYS TUNISIEN
rentrée de la métropole, sans assujettir, cependant, la Tunisie à l'ensemble de notre tarif général, et la France possédera, de Tautre côté de la Méditerranée, une magnifique colonie de capitaux.
Une question importante d'un ordre différent, c'est la pénétration dans le Sud. En ce qui concerne cette incontestable mission de la France, on doit suivre une politique ferme, continue, sans impatience fébrile, mais se proposant d'étendre graduellement jusqu'au Soudan notre influence. Sans prétendre aucunement occuper la Tripolitaine, nous devons considérer comme étant dans notre sphère d'action tout ce qui se trouve dans Tarrière-pays de la Tunisie, notamment Ghadamès et Ghat qui sont incontestablement dans ce cas. Quand TEmpire Ottoman s'effondrera et auparavant même par un accord avec la Porte, il faudrait mettre une garnison dans Ghadamès. Nos prédécesseurs, les Romains, sous la conduite de Cornélius Balbus, poussèrent au delà de ce poste qu'on appelait alors Cidamus (1). C'est par une avance constante et mûrement combinée qu'on doit atteindre ce but; ultérieurement on pourra aller à Ghat.
Les aventures bruyantes et stériles, comme celle de l'infortuné, mais irréfléchi, marquis de Mores, faites sans sérieuse préparation, avec une jactance provocante et dangereuse, une naïveté quasi enfantine, le dédain des connaissances les plus indispensables, celle de la langue, celle des hommes et des lieux, ne peuvent que nuire à la poussée de la France en Afrique. Elles nous font mal juger des indigènes, elles nous rendent quasi-ridicules à leurs yeux ; aboutissant à des sinistres, qu'il y aurait imprudence à vouloir venger sur le coup, elles entretiennent l'idée de notre faiblesse et de notre sottise, elles encouragent et perpétuent l'hostilité contre nous.
Ultérieurement, il conviendra de relier Ghadamès et peut-être Ghat avec notre côte sud-tunisienne, soit à Zarzis, soit à la baie de Bou-Grara (Bahiret Bou Grara) qui parait offrir un bon mouillage et dont nous avons parlé plus haut. Pour le présent, l'exécution du chemin de fer, actuellement décidé (1897), mais toujours en suspens, ûe Biskra à Ouargla, paraît suffisante. Quand nous aurons développé davantage notre colonisation et que nous connaîtrons mieux toutes ces contrées, d'autres voies ferrées sahariennes, à la condition qu'on les exécute et qu'on les exploite avec beaucoup d'économie et de sens
(1) Gaston Boissier, l'Afrique Romaine^ page 86.
pratique (voir plus haut pages 149 à 156), s'imposeront. Quant à savoir si Ton devra les continuer jusqu'à TAïr ou jusqu'au Soudan, c'est une question qui dépendra de la connaissance plus approfondie que l'on aura des ressources de ces pays. Si l'Aïr, comme certains le prétendent, contenait d'abondants gisements de nitrates, quoique cette matière première ait beaucoup baissé depuis trois ou quatre ans, comme elle vaut encore plus de 150 francs la tonne et que le parcours de 1,700 à 1,800 kilomètres à 4 centimes la tonne et le kilomètre (prix rémunérateur, s'il s'agit de plus de 200,000 tonnes kilométriques) ne représente que 68 à T2 francs, il pourrait encore y avoir avantage à construire cette voie ferrée (1); mais ce n'est pas à la légère que l'on doit se lancer dans de pareilles entreprises. 11 faut que les finances de la Tunisie et de l'Algérie soient mieux assises et que la contrée et les oasis sahariennes soient mieux connues (2).
(1) Un tarif kilométrique de 3 centimes 1/2 même pour 200,000 tonneg, soit de 7«000 fr. par kilomètre, grossi de 1,000 à 1,200 autres francs, à peu près assurés par les voyageurs et les denrées diverses, serait largement rémunérateur pour un chemin de fer qui ne devrait pas coûter à établir plus de 80,000 à 90,000 fr. par kilomètre. Cette voie passant prés de l'Ahaggar et de la Sebkha d'Amadghor, abondante en sel, en recevrait ud supplément de trafic; enfin sur les 500 à 600 derniers kilomètres de cette ligne de 1,700 à 1,800, c'est-à-dire à partir de Ouargla ou de tout autre point de rattachement au réseau algëro-tunisien, la ligne aurait déjà un trafic propre et le tarif pourrait, à la rigueur, être réduit à 3 centimes. Mais tout ce projet repose sur la constatation d'abondants gisements de nitrate dans TAlr. (Voir à ce sujet un article dans la Revue scientifique du 12 septembre 1896.) L'auteur de cet article, M. A. Souleyre, place même les gisements hypothétiques de nitrates dans le Hoggar ou Abaggar, ce qui ne serait qu'à un millier de kilomètres de Ouargla et à 1,550 ou 1,600 de la Méditerranée, il serait à désirer qu'une politique ferme et résolue nous permit au moins de bien explorer le Sahara, qui est encore inconnu pour nous.
(2) En terminant cette étude sur la Tunisie nous devons attirer Tattention sar une attitude trop obséquieuse, adoptée, depuis près d'un an, par les autorités franco-tunisiennes à l'égard des Italiens. Depuis le nouveau traité italo-tunisien qui, d'ailleurs, accorde & l'Italie des droits excessifs (voir plus haut pages 552 et 553), l'autorité française se répand en efTusions extérieures à l'égard du consul général d'Italie. Dans nombre de fêtes le résident générai et le représentant italien se présentent en quelque sorte sur le même pied ; on alterne la Marseillaise et l'hymne national italien. 11 en résulte pour le public et particulièrement pour les indigènes l'apparence d'une sorte de condominium franco-italien qui avait déjà frappé les yeux pénétrants de M. René Bazin (Voir plus haut page 570j. Il faut rompre avec cette obséquiosité qui est une lourde faute. 11 convient qu'extérieurement^ par le drapeau, par les empreintes sur les timbres-poste, la monnaie, par le rang hors pair de la France dans toutes les cérémonies, la suzeraineté française s'étale ouvertement et prévienne toute confusion.
Comparaison des possessions françaises de l'Afrique Septentrionale et des colonies anglaises ou Républiques Hollandaises de l'Afrique Australe.
Le caractère de colonies d'exploitation de nos possessions nord-africaines s'accentue de plus en plus et devient prédominant par rapport au caractère de colonies de peuplement.
Sans négliger d'accroître l'élément européen, on doit considérer que le développement numérique et encore plus économique de la population indigène sera le facteur principal de l'essor de ces contrées.
Moyens d'élever Fétalon de vie de l'élément indigène.
Conséquences qui résulteraient pour la France de ce relèvement.
La politique extérieure de la France en Afrique. — Utilité du maintien du statu quo général au Maroc (réserve faite du Touat) et dans la Tripolitaine.
ÉTentualités, qu'on doit ajourner le plus possible, de partage: entente dans ce cas avec l'Espagne. — Bases de cette entente.
La France aujourd'hui n*esi pas seulement campée dans TAfrique du Nord ; elle y est solidement établie. De toutes les puissances européennes elle est celle qui a la prise la plus forte et la plus profonde sur le continent africain. Combien notre Algérie et notre Tunisie diffèrent de la précaire installation des Anglais sur le Nil, ou même, malgré leurs gisements de diamants et d'or, de leurs possessions lointaines de l'Afrique Australe, menacées soit par les indigènes, soit par les Hollandais ! On peut appliquer aux colonies britanniques africaines Tancien vers classique :
Et penitus toto divisas orbe Britannos.
Les principales de nos colonies d'Afrique ont, au contraire, une énorme étendue de côtes sur la Méditerranée, à vingt-deux heures de Marseille, distance que diminue chaque nouveau progrès de la navigation.
Les 600,000 Européens, dont environ 330,000 français, établis