LA FRANGE DANS LE NORD DE L'AFBIQUE
aujourd'hui dans notre Afrique du Nord, peuvent être opposés, sans trop de désavantage, aux 670,000 ou 700,000 blancs que renferme toute l'Afrique Australe, Républiques hollandaises^ colonies anglaises et protectorats réunis. Il ne faut pas oublier que la colonisation du Cap date de 1652 et qu'elle a été singulièrement favorisée, depuis 20 ans, par la découverte successive de gisements de diamants et de mines d'or d'une exceptionnelle richesse (1).
La lente et laborieuse enfance de l'Algérie est écoulée ; les épreuves ne sont, sans doute, pas finies pour elle ; mais déjà les fleurs et les fruits s'y montrent au-dessus des épines. Les capitalistes, qui avaient toujours dédaigné cette terre réputée barbare, se sentent maintenant, même malgré nos fautes administratives, quelque attrait pour elle.
Quant à la Tunisie, elle est de ces colonies heureuses qui n'ont pas connu les convulsions de l'enfance, dont la croissance est spontanée et presque sans arrêt. Nulle part la nature et la race indigène ne se sont offertes avec autant de docilité à l'action d*une vieille nation civilisée et opulente.
Entre l'Algérie et la Tunisie il y a cette différence : la première ressemble à un enfant que l'on a péniblement mis au monde, dont on n'a guère su diriger les premiers pas, qui a prodigieusement coûté de soucis, de peines, d'angoisses, mais qui prenant enfin le dessus sur toutes ces infirmités de sa nature et de son éducation, commence à s'avancer gaillardement dans la vie et n'en est que plus cher à ceux qui l'ont enfanté ; la seconde est comme une grande adolescente, qui s'était développée naturellement, avec des moyens restreints, mais sans Taide de personne, et qui s'est offerte à Tadoption d'une famille intelligente et riche ; on n'a qu'à lui prêter un appui moral, à l'instruire, à la conduire dans le monde pour que toutes ses ressources naturelles viennent à s'épanouir.
(1) Voir l'ouvrage de mon flls Pierre Leroy-Beaulieu : Les Nouvelles Sociétés Anglo-saxonnes : Australie et Nouvelle-Zélande, Afrique Australe (Paris, 1897), particuUèremeut pages 260 et 404 et suivantes. Les colonies anglaises de l'Afrique Australe, d'après les recensements les plus récents, contiendraient 5 millions d'habitants, dont 420,000 blancs, et les Républiques de l'Orauge et du Transvaal 2M),000 à 300,000 blancs et 800,000 noirs ; on peut y joindre une dizaine de mille blancs pour les territoires de la Compagnie à charte. La plus ancienne et la plus importante des colonies anglaises de ce groupe, celle du Cap, ne contenait, d'après le receusement de 1891, que 376,987 blancs, égalant les deux tiers à peine de la population européenne de l'Algérie.
Toutes les deux se complètent et nous forment une des plus magnifiques dépendances que Ton puisse souhaiter.
Sachons administrer avec intelligence et douceur Alger et Tunis ; assimilons-nous les étrangers européens par la langue, par Técole, même par le culte ; faisons des lois de naturalisation large qui, dès la deuxième génération, ne laissent plus subsister chez les descendants d*émigrants aucun caractère exotique. Soyons justes et paternels envers les indigènes. Ne les sacrifions jamais de parti pris aux Européens. Donnons-leur graduellement tous les droits qu*ont ceux-ci. Enseignons-leur, du moins dans le voisinage des côtes, notre langue^ puis nos métiers et nos arts.
Il importe de mieux comprendre les données du problème colonisateur nord-africain. P]lles se sont, d'ailleurs, modifiées singulièrement depuis 10 ou 15 ans. Le partage de l'Afrique entre les nations européennes, les prolongements considérables que doivent prendre avec le temps dans Tarrière-pays nos possessions algériennes et tunisiennes pour se relier à notre Sénégal et même à notre Congo, la stagnation aujourd'hui complète, sinon même le recul de la population en France, doivent changer notre objectif. Dans ces colonies mixtes, l'Algérie et la Tunisie, le caractère de colonie d'exploitation doit de plus en plus prendre le dessus sur le caractère de colonie de peuplement, sans qu'on doive, toutefois, renoncer absolument à ce dernier.
Sans négliger aucune occasion d'accroître dans notre Afrique l'élément européen, il est certain que le développement en nombre et en productivité de la population indigène devient le facteur principal de l'essor et de la prospérité de nos colonies méditerranéennes. Supposez que dans un demi-siècle (et que compte un demi-siècle dans la vie d'un peuple?), il se rencontre, comme on peut l'espérer et comme on doit s'y efforcer, 8 à 9 millions d'indigènes, à côté de 1,300,000 à 1,400,000 Européens, en Algérie et en Tunisie, admettez de plus que ces 8 ou 9 millions d'indigènes soient sensiblement plus élevés sur l'échelle de la civilisation, qu'ils aient un supérieur étalon de vie, quelles superbes dépendances formeraient pour la France ces terres qui sont vis-à-vis d'elle? Alger et Tunis pourraient être des villes de 250,000 à 300,000 habitants, Oran, Bône, Sousse, Sfax, auraient chacune de 50,000 à 120,000 ou 150,000 âmes ; dans tout le pays se rencontreraient de nombreuses villes florissantes de 15,000 à 30,000 habitants, avec une grande