L'ACCROISSEMENT DE LA POPULATION INDIGÈNE
sous notre domination. Les indigènes musulmans y multiplient. Certes, nous ne croyons pas que l'augmentation réelle de la population arabe ait été, à aucune époque, aussi considérable qu*il ressortirait des chilTres donnés plus haut. Nous attribuons une partie de ces accroissements à l'extension du territoire civil, à l'exactitude supérieure de la statistique, à la disparition chez les musulmans des craintes que les recensements antérieurs, et surtout celui de 1872, leur avaient inspirées.
Il n en demeure pas moins vrai qu*unc forte partie de cet accroissement du nombre des indigènes mulsumans est certainement réelle. La raison Texplique assez. Que dans certaines villes la population musulmane diminue, parce que les artisans indigènes, avec leurs moyens primitifs de production, ne peuvent, quelle que soit leur sobriété, soutenir la lutte avec leurs concurrents européens mieux armés, cela est naturel. Mais, par compensation, dans les campagnes et jusque dans le désert, tout favorise la propagation de la race indigène.
La paix qui règne complète. Tordre et la sécurité qui y sont très supérieurs à ce qu'on les rencontre dans les pays musulmans indépendants, la réduction des abus administratifs et fiscaux, enfin l'apport de capitaux européens, la demande de travail, les progrès de la production en Algérie doivent faire foisonner les Arabes et les Kabyles. Aux travaux publics de routes ou de voies ferrées, aux mines, à l'exploitation des alfas, aux vignes surtout, ils trouvent un emploi abondant et très rémunéré de leurs bras, ils arrivent à ^gner régulièrement 1 fr. 50 à 2 francs par jour, ce qui pour eux représente la toison d'or; avec leurs habitudes primitives, cela ouvre le champ à un accroissement considérable de la population. Ils étaient donc 3,554,000 en 1891 ; si Ton y joint une vingtaine de mille Marocains et Tunisiens, on dépasserait 3,570,000 sur 4, 110,000 âmes de population totale, armée non comprise ; c'est plus de 86 p. 100.
Il faut nous habituer à cette idée et y conformer notre politique : bien loin de disparaître devant nous, l'Arabe et le Kabyle croissent auprès de nous, plus rapidement que nous. Au milieu du siècle prochain il y aura environ 6 ou 7 millions d'indigènes musulmans en Algérie, sinon davantage. D'après les statistiques officielles, le nombre des naissances dans la population musulmane aurait été de 285,834 dans les trois années 1891, 1892 et 1893, soit 95,278 en moyenne
par an; le nombre des décès aurait atteint 259,404, soit 80,468 annuellement en moyenne; l'excédent des naissances serait donc de 8,810 seulement par année; mais dans ces trois années, il s'en trouve une particulièrement meurtrière. Tannée 1891, à cause de l'épidémie d'influenza; si on la déduit, l'excédent des naissances sur les décès dans la population musulmane atteindrait 12,000 à 13,000 âmes; ce ne serait qu'un accroissement modique. On peut considérer qu'il doit être au-dessous de la vérité, un plus grand nombre de naissances que de décès paraissant échapper à la déclaration. Une des preuves des inexactitudes des statistiques algériennes en ce qui concerne la population indigène se trouve, d'ailleurs, dans les relevés du recensement de 1891 en ce qui concerne le nombre de mariés indigènes hommes et femmes, comparés au nombre de monogames et de polygames. Le recensement constate 668,111 époux mâles monogames et 149,217 époux mâles polygames, ensemble 817,328 et seulement 829,745 épouses indigènes de toute catégorie (1), tandis que, en supposant que tous les polygames n'eussent chacun que deux femmes, on devrait arriver à un chiffre d'épouses indigènes de 966,545; il y aurait donc 136,000 femmes indigènes environ qui échapperaient au recensement. Cette dissimulation d'un certain nombre de femmes ressort, d'un autre côté, de ce que le recensement compte dans la population indigène plus d'hommes que de femmes, soit 2,166,701 des premiers, contre 1,942,949 des secondes, alors que les relevés des naissances et décès prouveraient que la population indigène féminine s'accroît régulièrement plus que la masculine: ainsi dans les trois années 1891-1893, il serait né 149,798 indigènes du sexe masculin et il en serait mort 141,365, soit un excédent de naissances de 8,433 seulement, tandis que les naissances féminines auraient atteint 136,036 et les décès féminins 118,039, laissant un excédent des naissances de près de 18,000.
Quoi qu'il en soit de ces contractions de détail, le fait certain est le grand accroissement de la population indigène en Algérie. Si nous insistons sur ces chiffres, c'est qu'ils doivent nous dicter notre façon de gouverner. Les hésitations ne sont plus permises. 11 faut, comme je le prêche en vain depuis vingt ans, nous gagner les Arabes pendant qu'il en est temps encore, et tout en donnant à une certaine partie d'entre eux notre langue, ce qui est un point que nous avons com-
(1) Statistique générale de l'Algérie, années 1891, 1892, 1893, p. 9.