LA COLONISATION OFFICIELLE
suivantes : 148,457 hectares provenaient du domaine de TÉtat ; 192,607 du séquestre sur les indigènes révoltés ; 64,583 avaient été aquis par des échanges, 2,093 achetés de gré à gré, et 93,963 par voie d'expropriation, généralement sur des Arabes. Les terres qui provenaient du domaine étaient estimées en 1882 à une valeur moyenne de 84 francs; celles provenant du séquestre étaient portées jwur une valeur moyenne de 1 15 francs ; les terres acquises par échange, pour une de 87 francs ; les terres achetées de gré à gré avaient été payées en moyenne une cinquantaine de francs, et enfm les terres expropriées représentaient 57 francs environ par hectare.
Les 501,793 hectares concédés se repartissaient en 358, 445 attribués individuellement à des immigrants ou à des colons algériens, 85,460 destinés à servir aux communes de terres de parcours indivises, 7,219 de dotation communale proprement dite pour les services publics, 18,326 de réserves domaniales, 267 de réserves départementales et 32,076 hectores de terres restant au domaine public. Le nombre des « lots de village », qui forment le régime général, •('élevait à 8,406, celui des lots de ferme à 1,377 ; les lots dits industriels montaient à 1 ,545 ; enfin les lots urbains ne faisant pas partie des concessions ordinaires ou industrielles atteignait le nombre de 1,702 : toutes ces catégories ensemble représentaient 13,030 concessions.
Sur les 11, 048 familles primitivement installées, c'est-à-dire dotées de concessions lors de la création même des centres, 5,792 se composaient d'immigrants et 5,256 d'algériens. Sur les premières 2,761, guère plus de 47 p. 100, résidaient encore sur leurs concessions en 1884, et sur les secondes, 3,106 ou près de 60 p. 100.
Si, du nombre des lots concédés (13,030), on rapproche le chiffre des dépenses affectées à la colonisation, soit 65,928,107 francs, représentant la valeur des terres, les frais d'installation, les travaux de viabilité et d'adduction d'eau, la construction des mairies, des écoles et des édifices religieux, on constate que chaque lot coûte en moyenne à l'État la somme de 5,059 francs ; si l'on rapproche ce même chiffre de dépenses du nombre des personnes déflnitivement installées, lequel est de 32,976, on trouve que pour chacune d'elles en moyenne la dépense supportée par l'Etat est de 1 ,999 francs. 11 est vrai que radministration, dans les documents postérieurs à 1882, 2 abandonné ce mode de calcul. Jugeant que les mairies, les voies de communication, les églises et écoles, les plantations, auraient dû
être faites en tout état de cause, quand même les colons auraient acheté leurs terres et s'y seraient fixés à leurs frais, et ne comptant que la valeur des terrains concédés, l'administration trouve que la colonisation par centres ofliciels ne coûte à TËtat que 2,454 francs en moyenne par famille et 969 francs par tête. Ces chiffres sont trop bas et devraient élre relevés d'au moins moitié.
Il nous a paru utile de donner tous ces renseignements. On y voit combien est coûteuse la colonisation odicielle et combien restreinte aussi est sa portée. C'est à peine si, au bout de dix années, la moitié des concessionnaires est encore établie sur les concessions, puisque, à la fin de 1884, sur 11,048 familles primitivement installées dans les quatorze années qui venaient de s'écouler, il n*en restait que 5,867, or il s'en fallait qu*une moyenne de dix années se fût écoulée depuis l'origine de ces concessions. Quant au nombre de personnes ainsi établies, il ne s'élevait qu*à 32,976 dont 17,003 immigrants seulement; or, de 1871 à 1884, le nombre des Français algériens s'est accru de plus de 80,(K)0. Si l'on considère les immigrants concessionnaires seuls, on voit que les concessions oflicielles n'ont pourvu guère plus du cinquième des immigrants français arrivés en Algérie durant cette époque. Si l'on fait entrer aussi en ligne de compte les concessionnaires algériens, dans la pensée qne ceux-ci auront été remplacés sur les lieux qu'ils quittaient par des immigrants uniquement français, quoique ce fait ne soit pas certain, la colonisation oflTicielle ne pourrait, néanmoins, pas s*altribuer le mérite d'avoir contribué pour plus de 40 p. 100 à l'accroissement du nombre des Français en Algérie pendant la période de 1871 à la fin de 1884. Ce qui est surtout remarquable, c'est que 47 p. 100 à peine des familles concessionnaires venant de France soient restées sur leurs terres, si généreusement octroyées.
On ne doit pas s'étonner que toutes les terres confisquées sur les Arabes en 1871, comme châtiment de l'insurrection, aient été à peu près réparties, et que le domaine public ait vu diminuer ses réserves. Aussi se jugcait-il fort empêché de continuer l'exécution de ce programme de concessions gratuites qui, pour la décade d'années commençant en 1883, eût exigé encore 3 ou 400,000 hectares de terres disponibles. Kn présence de cet épuisement des ressources domaniales, on a demandé aux Chambres un crédit de 50 millions de francs pour acheter, par voie d'expropriation, des terres aux Arabes : 25 millions eussent été employés à l'achat même de 3 ou 400,000
LA COLOiNISATION OFFICIELLE. 81
heclares à un prix moyen de 50 ou 60 francs, les 25 autres millions eussent servi à installer les villages, c*est-à-dire à construire les chemins, les édifices publics, aménager les eaux et les fontaines. De la sorte il eût été pourvu à la colonisation officielle pendant les dix années à partir de 1B83, et Ton eût pu doter encore une dizaine de mille familles d'immigrants ou de colons.
Ce projet de loi, qui jouissait d*une grande faveur auprès des colons et de leurs représentants, suscita, cependant, de sérieuses critiques. On fit observer que ce n'est pas le moyen de se concilier les Arabes et de les pacifier que de leur enlever leurs terres : qu'il est tout à fait injuste de transformer les indigènes de propriétaires en prolétaires, qu'on arriverait ainsi à créer en Algérie une question agraire, telle que celle qui afflige l'Irlande. On ajoutait qu'aucun jun' d'expropriation n'existant en Algérie, les prétendues expropriations se font par la violence ou par la ruse en abusant de Tautorité administrative, en payant aux Arabes 40 ou 50 francs l'hectare ce qui souvent vaut trois ou quatre fois plus. On fit remarquer encore que la propriété chez les Arabes étant constituée d'une manière fort confuse et fort obscure, l'indemnité n'est souvent pas payée au propriétaire éliminé, qui se trouve à la fois sans terre et sans argent, cet argent étant versé à la caisse des dépôts et consignations où il reste parfois huit à dix ans. On dit enfin que dans les districts ou il s*agissait d'établir les nouveaux centres, c'est-à-dire notamment en Kabylie, la propriété indigène est déjà très divisée, qu'elle ne représente guère qu'un hectare et demi ou deux hectares par famille, et qu'il y aurait une spoliation inhumaine à déposséder ces patients laboureurs (1).
Toutes ces critiques portent, et l'on doit en tenir compte. Le gouvernement aurait le plus grand tort d'exproprier les propriétaires indigènes : ce serait un crime. Le droit de propriété s'en trouverait pour toujours ébranlé. Le projet d'expropriation de 300,000 hectares de terres pour 50 millions a été heureusement repoussé parla Chambre des députés qui a entendu la voix de la justice et du bon sens. Nous avons personnellement contribué, par notre activité dans la presse, à obtenir ce résultat ; nous nous en fécilitons comme d'un honneur et comme d'un sérieux service rendu à la colonisa-
Il) Ce qu'on ignore généralement, c*e8t que la population de la Kahylie est denae que celle de la France.
lion algérienne qu'il importe de préserver de toute souillure originelle (1).
Il est très regrettable que les députés algériens ne se soient pas tenus pour battus par le vote mémorable de la Chambre qui a repoussé le crédit de 50 millions demandé en 1883 pour l'expropriation des indigènes et la création de 175 centres français. Élus uniquement par les colons, ayant une clientèle électorale à satisfaire, les députés algériens sont dans une situation qui offre quelques analogies avec celle qu'auraient pu avoir des députés élus dans nos Antilles par les seuls blancs et dominant une masse énorme de noirs non représentés. Dans son rapport sur le budget du gouvernement général de l'Algérie en 1887, M. Etienne reprenait celte proposition de Texpropriation des Arabes et d'une manière plus générale de leur cantonnement en déplaçant les tribus ou les douars pour faire de la place aux Européens. Il parlait de iixcr ainsi li.>0,000 Français nouveaux en Algérie, ce qui est un chiifre singulièrement exagéré pour les procédés auxquels ils se rapporte, puisque de 1871 à 1884, en affectant aux concessions et aux dotations de villages 501,000 hectares, on n'est parvenu à installer que 32,976 âmes, femmes et enfants compris. Nous avons la confiance que jamais la France n'acceptera de proposition aussi barbare et aussi impolitique. Mais M. Etienne, si répréhensif sur ce point, avait, d'autre part, raison de se plaindre que notre Chambre, si agitée cl si fainéante à la fois, n'eût pas en 1880 trouvé le temps de voter le projet de loi, déposé depuis plusieurs années au Sénat par M. d'Haussonville et voté par ce corps, pour la mise à la disposition de la colonisation du vaste domaine qui reste encore à l'Etat dans Jiotre colonie.
Si l'on veut continuer pendant une ou deux dizaines d'années la colonisation ofîîcielle, on a plusieurs moyens équitables d'y pourvoir: on peut acheter des terres, soit de gré à gré aux grands propriétaires indigènes, soit par voie de traités aux tribus, là où ces terres ne sont pas suffisamment cultivées, où elles sont à l'état de landes et de parcours. Dans ces conditions, le tort fait aux indigènes n'est pas considérable: il serait amplement compensé par une indemnité qui devrait être large, parl'établissementde routes dans les districts indigènes, par la création pour eux de haras, de dépôts d'étalons, de bergeries modè-
(1) La Sociélé française pour la protection des indigènes des colonies, fondée il y a quelques années, et qui a bien voulu nous élire pour président, a été pour une bonne part dans le rejet de ce malencontreux projet de loi.