LES CULTURES. —- LA VIGNE
ils étaient au nombre de 176,696, et en 1893 de 201,541, comprenant 74,237 hommes, 70,899 femmes et 56,405 enfants. Ces chiffres démentent les assertions de ceux qui prétendent que l'Européen ne peut pas se faire cultivateur en Afrique.
La population européenne agricole dans cette contrée peut s'accroître rapidement par deux causes : d'abord par Textension des superficies qu'occupe la colonisation, ensuite par la substitution de la culture intensive à la culture extensive. Ce territoire de 1,400,000 hectares qui fait vivre aujourd'hui 200,000 Européens environ pourrait rémunérer la main-d'œuvre d'un nombre double ou triple si la culture se perfectionnait, ce qui ne peut manquer avecle temps. On a vu que, dans les concessions, on calcule une superficie moyenne de 40 à 45 hectares par famille; cela correspond à la culture primitive et extensive, à la première période qui suit le défrichement. Mais au bout de quelque temps, une douzaine d'hectares, puis une demi-douzaine et parfois seulement deux ou trois hectares doivent, dans les districts les plus favorisés du moins, suffire à occuper d'une manière profitable une famille tout entière. Qu'on étende les cultures dérobées, arbustives et potagères, alors l'étendue des terres occupées par chaque famille pourra diminuer dans des proportions énormes, sans que le sort des colons empire.
En dehors de l'œuvre patiente des simples paysans, qui, cantonnés dans leurs centres, font, avec peu de capitaux, de l'autre côté de la Méditerranée, une culture analogue à celle de France, deux sortes d'exploitation surtout ont attiré les efforts des colons, l'élève des bestiaux et la culture de la vigne. Les propriétaires qui n ont que des capitaux restreints, qui craignent de les aventurer et qui se contentent de perspectives bornées, se mettent à produire du bétail. On peut, dans ce cas, laisser une grande partie de la terre presque inculte, n'en défricher qu'une faible partie : l'on n'a besoin ni de beaucoup de bâtiments, ni de beaucoup de main-d'œuvre; on assure que ceux qui se sont livrés à cette industrie en ont retiré dans ces derniers temps un intérêt d'au moins 10 à 15 p. 100 de leurs capitaux. Peut-être la baisse notable du prix de la viande sur les marchés européens rendra-t-elle moins rémunérateur à l'avenir ce mode de tirer parti du sol: mais la dépréciation toute récente du bétail ne «accentuera que lentement.
La grande séduction, toutefois, reste la vigne. Cette plante, comme le jus qu'on en tire, a le don d'échauffer les cerveaux, de
mettre les esprits en bonne humeur et de leur faire entrevoir l'avenir sous les couleurs les plus riantes. Que de fois depuis vingt-cinq ans que je cause de la vigne avec des propriétaires ou des vignerons méridionaux, puis avec des planteurs africains, ai-je constaté combien cette enchanteresse sait prendre possession des imaginations des hommes les plus positifs ! Moi-même j'ai cédé à son attrait et me suis pris du charme des promesses de cette merveilleuse culture. Celui qui plante la vigne entrevoit la fortune certaine à brève échéance. Aucune déception, aucune expérience ne parvient à refroidir son zèle : ni le phylloxéra, ni Tantracnose, ni le mildew, ni le blackrot, ni le cortège désormais innombrable des ennemis de la vigne ne fait impression sur son esprit. Qu'était le pot au lait de La Fontaine à côté de quelques ceps de vignes? 11 n'est pas de vigneron qui n'ait la tête de Perrette. Parlez à un planteur de vignes d'un revenu de 6, 7 ou 8 p. 100 du capital qu'il engage, il lèvera les épaules, et ne se tiendra pas pour satisfait du double. C'est que, quels que soient la science, les soins du viticulteur, la culture de la vigne participe de la loterie, aujourd'hui plus que jamais. On a en perspective des gains illimités. Il est vrai que parfois la vigne a rapporté 25, 30, 40, peut-être même 50 p. 100 des capitaux employés: on va jusqu'à dire 100 p. 100, mais ceux qui parlent sont des Méridionaux.
En passant en Afrique, les Gascons ou les Provençaux se sont encore exaltés; ils voient double ou triple. Les journaux algériens gourmandaient sévèrement il y a dix ans ceux qui, comme moi, déclaraient, après bien des réflexions, des comparaisons et des calculs, que l'on doit être satisfait en moyenne sur un grand domaine africain d'une production annuelle, en tenant compte de toutes les vicissitudes diverses, de 60 à 70 hectolitres à l'hectare ; ayant eu le malheur d'écrire que la vigne peut, dans le Tell d'Alger ou dans les plaines ou sur les coteaux de Tunis, produire un revenu de 10 à 12 ou 15 p. 100, ils s'indignaient et affirmaient que je déprécie l'Afrique et la dénigre. Tel était l'état d'esprit naguère des viticulteurs d'au delà de la Méditerranée. On peut leur reprocher de dédaigner trop les calculs, de ne pas savoir au juste ce que c'est qu'une moyenne rigoureuse pour un grand nombre d'hectares et pour une série d'années, de généraliser des cas particuliers et exceptionnels, de transformer en ordinaires et normaux des rendements rares. L'expérience depuis 1890 les a forcés à singulièrement en rabattre.