LE ROLE DE L'ADMINISTRATION EN ALGÉRIE
Le rôle de l'administration est immense dans les colonies nouvelles, il est néanmoins compatible avec les libertés des colons et doit respecter l'initiative individuelle ou collective. ~ L'administration doit se restreindre aux grands services d'intérêt commun. — Les dépenses préparatoires et les dépenses conservatoires. — L'administration des forêts. — Les puits artésiens. — Le service topographique. — L'introduction d'un régime perfectionné de conservation et do transmission de la propriété.
Le degré de libertés administratives dont jouissent les habitants d'une colonie est la mesure presque infaillible de la rapidité et de l'étendue de son développement probable; quand on parle de libertés administratives, il ne s'agit pas de la suppression de l'administration, qui est nécessaire, qui a même une tâche immense à remplir. L'Etal, dans les sociétés nouvelles, a un rôle considérable et difficile à bien soutenir. Mais trop souvent il prend le change et, négligeant ses fonctions essentielles, il empiète outre mesure sur le domaine de l'initiative et de la responsabilité privées. C'est précisément ce qui est arrivé en Algérie; les grands services publics, dont l'utilité est si incontestable dans les sociétés jeunes, n'ont jamais été complètement à la hauteur de leur mission, et, d'un autre côté, les colons se sont trouvés sans cesse entravés dans l'exercice légitime de leur liberté par l'ingérence vexatoire de l'administration.
La base la plus solide de toute colonisation, ce sont les libertés municipales et provinciales qui la constituent. Les unes et les autres ont été pendant un très long temps singulièrement étiolées dans notre province d'Afrique; il n'y avait rien là qui ressemblât aux iownships de la Xouvelle-.Angleterre; de pauvres communes, dispersées, avec un territoire excessivement restreint, placées sous la
surveillance quotidienne des sous-prcfets et des commissaires civils, limitées dans leurs attributions financières, aussi dénuées de moyens que de droits ; des conseiLs généraux non électifs, avec des sessions de huit jours, privés de l'initiative nécessaire, réduits à formuler des vœux au lieu de prendre des résolutions; au-dessus de ces images languissantes de la représentation populaire, un vaste attirail de hauts et de moyens fonctionnaires : telle a été pendant quarante années l'organisation de notre colonie.
La lettre impériale de 1865 reconnaissait elle-même que ce système administratif était grandement défectueux. Mais les correctifs qu'elle annonçait n'étaient-ils pas, quelques-uns du moins, plus propres à augmenter quVi atténuer le mal? Le personnel doit être réduit, disait la lettre, et Ton doit reporter au préfet une foule de mesures qui rentraient auparavant dans les attributions des souspréfets et des commissaires civils. Mais si l'on n'élaguait pas nombre de règlements inutiles, cette simpliiication ne devait être pour les colons qu'un accroissement décharges. Si le nombre et la difficulté des affaires, qui proviennent d'une réglementation trop minutieuse, ne sont pas réduits, le petit nombre et l'éloignement des fonctionnaires chargés de les résoudre n'amènent pour les colons qu'une augmentation de frais et de délais. Ce qui importe, c'est de dégager l'administration de toutes les fonctions délicates qui seraient mieux remplies par les colons eux-mêmes, ou du moins, par leurs groupements spontanés. C'est seulement ainsi que Ton peut arriver à une simplification véritable, à une plus grande rapidité dans les transactions, à un essor fécond de l'initiative et de la responsabilité privées.
De même que les lois commerciales présentent une simplicité plus grande et sont d'une application plus rapide que les lois civiles, de même il importe que Tadministrat ion coloniale soi t moins compliquée, plus alerte et plus prompte que l'administration métropolitaine ; car une colonie, c'est une société où la vie doit être active, ardente, sous peine de langueur et de mort; tout ce qui tend à arrêter ou même à régler avec trop de précision ce mouvement spontané et incessant des sociétés nouvelles est pour elles une cause de stagnation et d'affaissement. Qu'on laisse fermenter sans crainte cette sève vigoureuse et nourricière, qui est le signe de la jeunesse et le gage de l'avènement à la maturité. Qu'on ne s'étudie pas à enchaîner cette vivacité juvénile, à limiter cette expansion naturelle, qui sont les preuves et
RÔLE DE L'ADMINISTRATION ! LES FORÊTS. il5
en même temps les conditions de la croissance et de la santé du corps social.
Malheureusement Ton a voulu traiter pendant quarante années cette colonie naissante comme une société décrépite ; au lieu de Tabandonner à la rapidité de sa marche, on lui a imposé les béquilles administratives, et ce système mauvais n'a commencé d'être sérieusement modifié qu'après 1870. Quand alors les pouvoirs des municipalités sont devenus plus considérables, que les conseils généraux furent élus par les citoyens et que l'Algérie eut des représentants au Parlement de la métropole, on pouvait espérer que la colonisation deviendrait plus active. Mais encore eût-il fallu que les colons se préoccupassent plus de leurs affaires algériennes que des questions générales de politique ; encore eût-il convenu qu'ils se gardassent d'une hostilité démesurée contre l'élément arabe; il n'y a de colonie prospère qu*à la condition que les colons soient des gens pratiques, laborieux, prudents et uniquement absorbés par le commerce, l'agriculture et l'industrie.
Le rôle de l'administration est immense, plus encore dans les colonies que dans la métropole. Mais il faut qu'elle se restreigne aux grands services d'intérêt commun. Elle y trouvera une tâche considérable et pour laquelle elle aura besoin d'activité, d'intelligence et de dévouement. Les services des forêts, des ponts et chaussées, du cadastre, sont complètement indispensables à l'Algérie et y doivent être grandement perfectionnés; de l'edlcacitéde ces services dépend en grande partie l'avenir de la colonisation. On sait quelle importance les Anglo-Saxons, nos maîtres en matière de fondation et d'entretien de colonies, attachent aux preparaiory expenses^ routes, canaux, dessèchements; non moins indispensables sont les dépenses conservatoires d'un intérêt général, conservatory expenses (1). Les unes et les autres de ces dépenses incombent à l'Etat et ne peuvent être bien faites que par lui. La grande mesure conservatoire, en Algérie, c'est l'entretien des forêts et la régularisation des cours d'eau : deux millions et demi d'hectares de forêts à préserver ou plutôt à restaurer, c'est une lourde tâche, et cependant si on ne le fait avec soin, la colonisation est en péril. Le maintien ou le rétablissement des forêts est indispensable pour sauvegarder le pays du sirocco et de la sécheresse. Jusqu'ici, ce service n'a été fait qu'im-
fl) Voir* sur ce point, pour les colonies britanniques, notre ouvrage : La Cohnùaiion chez les peuples modernes (4* édition, 1891, GuUlaumin, éditeur).
parfaitement ou arbitrairement ; on a abandonné parfois à la dépaissancc des troupeaux les crpupes des monta^mes ; d'autres fois, on a irrilé les indifjùnes en soumettant au régime forestier des terrains qui pouvaient sans inconvénients avoir une autre destination, en les privant de certains usages qui étaient compatibles avec l'entretien des bois, ou en les soumettant à des amendes qui n'étaient pas proportionnées au délit et au préjudice. On a ainsi manqué de mesure et de discernement.
D'après la dernière statistique triennale, la superficie des forêts domaniales, communales et privées, au 31 décembre 1893, était évaluée à 2,580,770 hectares, dont 774,962 dans la province d'Alger, 837,820 dans celle d'Oran, 907,988 dans celle de Constantine. Sur ce nombre, 305,592 hectares étaient des forets de chénesliège, 073,810 de chênes verts, 48,091 de chênes zéens, 751,405 de pins d'Alep, 35,207 de cèdres, 88,000 de tuyas et le reste d'essences diverses. La généralité de ces forêts est domaniale, soit 1 ,759,495 hectares ; 76,919 appartiennent aux communes ; les 744,356 hectares restants sont indiqués sans désignation de propriété, comme étant placés sous l'autorité de l'administration militaire (1). D'autres documents portent à 3,057 ,656 hectares la superiiciedes forêts algériennes^ dont 1,457,829 hectares seulement de forêts domaniales proprement dites, régulièrement soumises au service forestier, 298,429 hectares détenus par l'Ktat en vertu de la présomption de propriété inscrite au profit de l'Ktat d'après une loi du 16 juin 1851, 744,356 hectares confiés à la surveillance de l'autorité militaire, 76,919 hectares appartenant aux communes et soumis au régime forestier, 480,123 hectares de boisements apï)artenant à des particuliers (2). L'écart entre ces deux évaluations vient surtout de ce que les bois des particuliers, non soumis au régime forestier, ne figurent pas dans la première. Malheureusement la plupart de ces forêts sont dépourvues d'arbres; heureux encore quand elles ofl'rent des broussailles et quand elles ne sont pas presque uniquement des clairières. On jugera de ce que ces forêts valent, quand on saura que le montant des produits forestiers pendant les dix années qui s'écoulent de 1884 à 1893 inclusivement a varié d'un minimum de 495,823 francs en 1884 à un maximum de 1,082,000 francs en 1892.
(1) Statistique générale de l'Algérie pour les années 1891, 1892 et 1893, p. 318.
(2) Exposé de la situation générale de V Algérie eu 1890, p. 28G