LES FORÊTS DOMANIALES ET COMMUNALES
C'est environ 50 à 60 centimes par hectare de forêt domaniale. En France, le produit moyen des forêts de TÉtat est de 25 à 26 francs <?nviron par hectare. Si les forêts algériennes valaient les françaises, l'Etat et les communes en retireraient un produit brut de 60 millions de francs et un produit net de 30 millions environ. Le pays, en outre, serait beaucoup plus fertile, bien plus à l'abri des sécheresses. Les forêts, dans le midi, produisent plus par leur influence indirecte que par le bois qu'on y débite. Le temps viendra-t-il où les forêts alfrériennes seront ainsi reconstituées ? Il ne faudra pas moins de trois quarts de siècle pour y arriver ; il y faudrait aussi beaucoup de persévérance, d'intelligence, et, en ce qui concerne les semis, les plantations, les routes et les accès, il conviendrait de ne pas reculer devant des sacrifices d'argent qui constitueraient le meilleur des placements gouvernementaux.
On aura la preuve du peu d'intérêt que soit l'administration algérienne, soit le Parlement métropolitain attachèrent pendant cinquantecinq ans à l'entretien et à la conservation de nos forêts africaines, dans les deux faits suivants qui sont caractéristiques. La Statistique générale de V Algérie pour la période triennale 1882-1884 portait à 2,785,180 hectares l'étendue totale du territoire forestier algérien ; or, la statistique immédiatement antérieure, pour la période triennale 1879-1881, n'évaluait qu'à 2,045,062 hectares la superficie des forêts en Algérie. Voilà donc 740,000 hectares environ, une étendue dépassant celle d'un grand département français, qui sont soudainement découverts dans un espace de trois ans. Quelle est la raison de cette aubaine qui tient du prodige ? La Statistique générale de 1882-84 donne l'explication en ces termes : « Pendant ces dernières « années et par suite de l'augmentation du personnel, le service des « forêts a reconnu et délimité de nombreux boisements qui ont été « ensuite soumis au régime forestier par application de l'article 4 <( de la loi du 16 juin 1851 (1). »
Le second fait qui, à un autre point de vue, est non moins topique, se trouve relaté dans V Exposé de la situation générale de V Algérie pour l'année 1885. En tête du chapitre consacré au service des forêts, le gouverneur général s'exprime ainsi : « La loi forestière complémentaire, relative à Taménagement et au rachat des droits d'usage dans les forêts de l'Algérie, aux exploitations et abus de jouissance
(1) Statistique générale de VAUjérie, années 1882-84, p. 156.
dans les bois des particuliers, h la police des forêts et au reboisement, déposée le 17 juillet 1874 sur le bureau de l'Assemblée nationale, a été votée par la Chambre des députés et le Sénat, et promulguée le 9 décembre 1885 au Journal officiel de la République (1). » 11 a donc fallu onze ans et demi pour que le Parlement expédiât un projet aussi important. Avec nos Chambres de députés, si déplorablement recrutées et adonnées à des discussions si oiseuses, les lois les plus utiles et les plus simples attendent onze ans et demi pour être votées.
Les crédils affectés à la surveillance, à l'entretien, h l'exploitation, à la restauration des massifs furent longtemps insuflisanls. Le gouverneur général s'applaudissait de ce que, pour 2,7(K),(K)0 hectares, il y eût, en 1885, 391 gardes français, au lieu de 3S0 en 1884. Ces gardes français heureusement ont un cheval et des auxiliaires indigènes ; il n'en n'est pas moins vrai qu'en moyenne chacun d'eux avait la direction d'un massif de 4,500 à 5,000 hectares. 11 est, en outre, regrettable que 741,000 hectares de forêts restent encore sous l'autorilé militaire. Une des tâches importantes pour l'eflicacité de la surveillance, c'est la construction de maisons forestières où les gardes puissent se loger à portée des massifs. Or, le gouverneur général nous apprenait qu'en 1885 les travaux avaient porté sur 28 maisons ou gourbis de ce genre, dont 10, commencées en 1881, étaient terminées, 12 autres, comprenant 15 logements, avaient été entreprises et 4, parmi ces dernières, étaient achevées dans le courant de l'année; les 8 autres n'avaient pu être livrées aux gardes qu'en J886. La construction d'une vingtaine de logements de gardes par an, voilà donc ce qu'on nous représentait comme un grand effort. De ce train de tortue, deux ou trois siècles s'écouleraient avant qu'un nombre suffisant de gardes français ou indigènes eussent été installés dans des logements à proximité des massifs. Depuis lors on a augmenté les crédits et, en 1893, le personnel se composait de 938 agents et préposés, dont 8G9 agents actifs ; mais le gouverneur déclarait de nouveau ce nombre insuffisant, ainsi que celui des maisons de garde.
En 1896, le personnel, de nouveau accru, comprenait 1,109 agents et préposés. On pense rendre l'action de ces agents plus efficace en substituant, autant que possible, le système de l'adjudication à celui de la régie en matière de travaux.
(1) Exposé de la situation générale de r Algérie, 1886, p. 238.
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On s'est mis à reboiser avec un peu plus de zèle; on afTeclaii aux travaux forestiers, neufs ou d'entretien, 291,000 francs en 1891, 550,000 en 1892 et 0S7,0(K) en 1893; mais sur ces sommes les reboisements proprement dits ne représentaient, en ces trois années, que 25,959 francs, -14,212 et 92,122 respectivement. I/initiative des particuliers et des sociétés vient heureusement un peu à Taide de l'administration centrale faiblement outillée. C'est ainsi qu'il s'est constitué une ligue de reboisement de l'Algérie, reconnue d'utilité publique par un décret du 30 juin 188G, et une autre association analogue, la ligue du reboisement d'Oran.
Malheureusement, les incendies de forêts sont très fréquents pour des raisons diverses ; les indigènes ont conservé l'habitude méridionale d'incendier les terrains boisés qu'ils occupent, soit pour chasser les bétes fauves, soit pour se procurer les pâturages nécessaires à leurs troupeaux. Le gouverneur général civil estimait en 1880 à 300,000 hectares la contenance des forêts qui depuis vingt ans avaient étéainsi ravagées par le feu. Acette coutume se joignent les incendies insurrectionnels ou de mécontentement, comme ceux qu'on a vus en 1863, en 1805, en 1871, en 1873etplusencorcen 1881 (1). Enfin, dans les années 1892 et 1893, les violents siroccos ont fait prendre des proportions inattendues à des feux allumés par quelques individus ou collectivités indigènes, soit pour incinérer les chaumes, soit pour débarrasser les communaux des broussailles afin d'en rendre l'accès plus aisé aux troupeaux et de se mieux garder des fauves (2). Dans ces conditions, comment avoir des forêts véritables?
(1) Le mécontentement des indigènes parait être la cause principale de la plupart de ces incendies, qui varient singulièrement selon les années. En 1876, les étendues incendiées ont été de 55,000 hectares ; en 1877, de 40,000; en 1878, de 8,156; en 187», de 17,662; en 1880, de 20,880; en 1881, le feu a ravagé la superficie énorme de 109,057 hectares; le dommage causé pendant cette dernière année a atteint 0,042,000 francs et le$i amendes infligées aux indigènes n'out couvert cette perte que pour 510,000 francs; en 1882 et 1883, les hectares parcourus par le feu ont été beaucoup moindres, 2,500 à 4,000. De 1884 à 1893, 407,000 hectares de forêts ont été parcourus par le feu, dont 135,000 avec une perte de 6,000,000 francs dans la seule année 1892. En dix-huit ans, de 1876 à 1893, il y a eu 4,432 incendies de forêts parcourant 725,520 hectares, près du tiers du territoire forestier, et causant une perte de 33,131,156 francs; le dommage est aiusi de 44 francs par hectare environ ; toutes ces forêts n'ont pas été détruites, et retendue ravagée est moindre en réalité, parce que les mêmes ont été brûlées plusieurs fois; néanmoins, ou peut juger de tonte l'étendue du mal. En 1894 le nombre des incendies forestiers a été de 308 et les dommages causés de 2,266,043 francs.
(2) Exposé de La situation en Algérie en 1893, p. 337.
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On a élabli un régime sévère, celui de la responsabilité collective des tribus en cas d'incendie. C'est là un traitement exceptionnel, qui blesse les idées de justice et offre plus d'inconvénients que d'avantages. Le gouvernement doit s'appliquer, en fortifiant et bien dirigeant le personnel forestier, à rétablir un domaine qui est si essentiel pour la bonne culture de TAlgérie et qui peut être productif un jour. En 1882, à la suite des énormes incendies de 1881, on a constitué un service de 2,165 postes-vigies qui emploient 0,510 hommes. Aussi, l'année suivante, les incendies ont-ils presque disparu.
Tout en se montrant très sévère à l'égard des indigènes, l'administration reconnaît loyalement qu'ils ne sont pas les seuls coupables et que, d'ordinaire, ils n'ont pas des intentions mauvaises. Dans un exposé au sujet des incendies, le gouverneur général écrivait, il y a une diz<iine d'années :
« Les rapports fournis sur ces sinistres constatent généralement que la malveillance y est restée étrangère et que les populations indigènes ont montré le plus grand zèle pour les combattre. » Bien plus, il avouait que les Européens sont quelquefois les coupables soit par négligence, soit par refus d'éteindre le feu. Ainsi, pour les incendies de la commune mixte d'Aïn-Fezza en 1885, le gouverneur général s'exprimait ainsi : « Comme il ressort des enquêtes, d'une part, que les incendies survenus dans cette commune ont été causés par des incinérations de chaumes, pratiqués plutôt par les Européens que par les indigènes, et, d'autre part, que les colons ont refusé d'aider à l'extinction des incendies, tandis que les indigènes, ont, au contraire, fait preuve de bonne volonté, le Conseil de gouvernement a pensé que ces derniers, moins coupables que les Européens que la loi ne peut atteindre, étaient suffisamment punis par l'interdiction du pâturage, pendant six ans, dans les bois et forêts parcourus par le feu (1). » Voilà un traitement scandaleusement inégal et peu digne d'une nation civilisée. En 181*1 l'administration avait dressé 10,897 procès- ver baux pour délits forestiers, dont 4,751) pour pâturages, 3,045 pour coupes et extractions de bois, 747 pour défrichement et culture en forêts, 223 pour chasse, 37r) pour campement et constructions à distance prohibée, 4r)5 pour feux à dislance prohibée et incendies et le reste pour délits divers. Sur ce nombre énorme de
(1) Exposé de la situation générale de V Algérie, 1886» p. 265.