LES RECETTES DES BUDGETS ALGÉRIENS
Il serait injuste, d'après nous, d'imputer la totalité de la dépense de l'armée au compte de l'Algérie, parce qu'une grande partie de Tarrnée eût élc entretenue même en France, si nous n'avions pas eu <;etle colonie; mais en tenant compte de cette réserve, on ne peut pas eslimer à moins de 2 milliards et demi le prix de revient de l'Algérie «t ce prix s'élève de 30 millions au moins par an du seul chef de l'insuffisance des ressources pour couvrir les seules dépenses civiles. On a vu plus haul, en elTet (page 191), que les recettes algériennes ■sont portées au budget de 1895 pour 48,855,000 francs et les dépenses pour 73,288,000 francs, soit 24 millions et demi de déficit, auxquels il faut joindre environ 10 millions pour la gendarmerie et les pensions civiles, dépenses non portées au budget algérien. Le budget de 1897 (Rapport général de M. Krantz, pages 269 et 303) porte à 70,832,401 francs Tensemble des dépenses de l'Algérie et à 52,597,194 francs les recettes, des efforts assez sérieux, quoique insuffisants, ayant été faits en 1896 et 1897 pour réduire les dépenses de la colonie et en augmenter les recettes ; le déficit serait encore 4e plus de 18 millions de francs, auxquels il faut joindre une dizaine de millions au moins pour la gendarmerie et les pensions civiles. Ainsi on reste toujours aux environs de 30 millions de déficit réel pour les seules dépenses civiles du budget algérien proprement dit.
Aux ressources proprement algériennes du budget général de l'Algérie, lesquelles montent ainsi à 53 millions de francs en chiffres ronds (1), il faut joindre les budgets des départements algériens et des communes. En l'année 1891 (2) les recettes des budgets départementaux montaient à 13,412,331 francs. Dans la même année les communes algériennes avaient un budget de 28,390,000 francs de recettes ordinaires et de 18 millions et demi de francs de recettes extraordinaires, soit ensemble 47 millions de francs. Mais il
(1) Des trois budgetd différents qui form&ient les cadres naguère, comme on Ta vu page 192, de la comptabilité algérienne, le budget extraordinaire a été supprimé depuis Texercice 1888, le budget sur ressources spéciales a eu le même sort par \c^ lois du 18 juillet 1892 et du 28 avril J893 : toutes les ressources de rAlgérie. comme toutes ses dépenses, sont donc maintenant concentrées en un seul budget.
(2) Nous prenons Tannée 1891, parce que Tannée 1892 s'offre dans des conditions exceptionnelles, à savoir les budgets départementaux montant à 19,452,000 francs, mais sur lesquelles les subventions et contingents de TÉtat, des particuliers et des communes fournissent 16,904,202 francs, dont 5,950,000 fr. pour les seules subventions des particuliers, cette dernière somme presque intégralement dans la province de Constantine ; il est clair qu'il s'agit là d*uné opération exceptionnelle.
y a quelques doubles emplois dans ces sommes ; ainsi, sur les 13 millions et demi des ressources départementales en 1891 les communes fournissent un premier contingent de 1,50(),000 francs, et une somme de 3,878,512 francs représente des ressources éven-» tuelles du service vicinal provenant de subventions de TÉtat, de contingents des communes et des particuliers, et des produits divers de la vicinalité, ceux-ci, sans doute, entrant pour une très faible part.
La totalité des dépenses publiques, c*est-à-dirc celles de la colonie (armée non comprise), des départements et des communes, déduction faite des doubles emplois, monte ainsi approximativement à 1 10 millions de francs, en y comprenant les garanties d'intérêts aux compagnies de chemins de fer.
Il n'est pas sans intérêt de jeter un coup d'œil sur quelques-uns des impôts propres àTAlgérie. DansTannée 1892 les 42,65 1,878 francs de recettes avaient pour origine : Tenregistrement et le timbre, c'està-dire les taxes sur les transactions, pour 7,806,197 francs; les douanes, 10,789,781 francs; les contributions directes pour 9,987,392 fr.j les contributions dites diverses, droits sur les alcools, licences, droits de garantie des matières d'or et d'argent, amendes, etc., pour 2,620,174 francs, le tabac pour 393,487 francs et la poudre pour 701,609, ensemble 3,716,000 francs avec les contributions dit^îs diverses pour l'ensemble des contributions indirectes, en dehors des douanes; les postes et les télégraphes pour 4,140,752 francs; les produits domaniaux pour 3, 179,812 francs dont 2,504,758 francs pour le domaine non forestier et 675,054 pour les forêts ; on doit encore citer 1,29 1,884 francs, provenant du prélèvement du sixième sur l'octroi de mer, dont il a été question plus haut (pages 177-180), les cinq autres sixièmes revenant aux communes. Le surplus des recettes du budget algérien en 1892 provenait de diverses perceptions, chacune de peu d'importance. Les 42,651,878 francs, si on les rapproche de la recette analogue de 36,135,595 francs, provenant des sources analogues en 1883, représentaient une plus-value de 18p. 1(K), soit moins de 2 p. 100 par an, et une augmentation de 1 19 p. 100 relativement à l'année 1872, où les mêmes revenus n'avaient fourni que 19,489,442 francs. La progression pendant ces vingt et une années avait été beaucoup plus rapide dans la première période que dans la seconde. En 1897 les recettes de l'Algérie étant portées au budget pour 52,597,194 francs, ce serait une augmentation de 10 millions
de francs relativement à 1892, mais due beaucoup moins à des plusvalues naturelles qu*à des accroissements de taxes, comme nous le^ montrerons plus loin. On a vu plus haut (page 194) avec quel enthousiasme un gouverneur général parlait des plus-values constante» dans le passé, qui sont naturelles dans un pays neuf insuffisamment peuplé et cultivé; mais elles sont loin d'avoir eu, en Algérie, dans les dix dernières années, l'importance qu'on eût pu désirer.
Quant aux budgets départementaux, en l'absence de tout impôt foncier régulier, sauf celui sur la propriété bâtie établi en 1884, ils s'alimentent principalement aux sources suivantes : le prélèvement fait sur l'impôt arabe (cinq dixièmes), qui est le gros chapitre fournissant à lui seul 7 millions à 7 millions et demi de francs, les cen* times additionnels aux contributions foncières sur la propriété bâtie et les patentes, lesquelles produisent 1 million et quart environ, les produits éventuels, les subventions de l'Etat, les contingents com-^ munaux et les subventions des particuliers pour constructions de chemins vicinaux (grande communication et intérêt commun) et chemins de fer d'intérêt local. En définitive c'est l'impôt arabe qui forme la plus grande partie des ressources provenant d'impôts et affectées aux budgets ordinaires des départements. Le produit des emprunts ou de ventes d'immeubles et d'objets mobiliers vient na* turellement grossir d'un élément variable ces ressources départementales.
Les recettes ordinaires des communes montant à 28,392,000 francs en 1891 et à 20,067,000 en 1892 sont constituées, autrefois pour la moitié, aujourd'hui pour un tiers ou pour un quart (7, 43 1,000 francs en 1891 et 5,755,000 en 1892) par l'octroi de mer, supplément à la douane dont nous avons parlé (pages 177-180), puis par les centimes additionnels au principal fictif de l'impôt foncier sur la propriété bâtie, les taxes sur les loyers (1,900,000 francs environ), les patentes du commerce, les droits de halles et de marchés, d'abattoirs, les prestations en nature ou rachetées en argent. Les prestations seules montent, en 1894, à 7,255,000 francs, etc.
Dans celte nomenclature des receltes départementales et communales un seul chapitre mérite une attention particulière, c'est celui des impôts arabes. Ce genre de taxes contribue dans une proportion notable à alimenter le budget général et dans une plus forte encore les budgets départementaux, communaux et l'Assistance publique. Les impôts dits arabes sont établis, pour la plus grande part, d'après
les résultats de la récolte et la richesse des troupeaux. Ils sont au nombre de quatre : le Hokor^ VAchour^ le Zekkat et la Lezma, Le premier n*existe que dans la province de Constantine et ne frappe que les terres arch ou de propriété collective, se superposant pour elles à Vachour. Celui-ci pesait jusqu'à 1887 uniquement sur les céréales ; depuis lors, on Ta étendu à toutes les autres cultures indigènes, vergers, vignes, jardins potagers, tabacs, cultures diverses. Il en résulte que les étendues frappées se sont accrues d'environ 4 à 5 p. 100; en 1890, année d'ordinaire fertilité, 89,357 charrues indigènes, c'est-à-dire surfaces correspondant à une dizaine d'hectares par charrue, étaient atteintes par Vachour dans les deux départements d'Alger et d'Oran, comme consacrées aux céréales, et6,735 charrues ou dizaines d'hectares pour autres cultures; en 1893, année mauvaise, Tac^our atteignait 80,235 charrues indigènes ensemencées en céréales et 3,709 en cultures diverses ; celles-ci comprennent pour deux cinquièmes environ des vergers, pour un peu plus des deux cinquièmes des cultures industrielles diverses et, pour le reste, des potagers et du tabac, h'achour est, en général, à peu près proportionnel à l'étendue des terres cultivées et a pour base « la charrue ». Ce que Ton appelle, dans le langage fîscal, la charrue, ce n'est pas l'instrument même qui est connu sous ce nom, c'est la superficie que cet instrument peut labourer, superficie qui n'est pas uniforme et qui change suivant la nature du terrain. Cette surface est en moyenne de 10 hectares. Sous le régime turc on acquittait l'acAour en nature : l'administration française l'a converti, dans les départements d'Alger et d'Oran, en une taxe pécuniaire qui est supputée chaque année d'après l'importance des moissons et le prix des denrées. Dans le département de Constantine les terres des indigènes supportent à la fois, pour la plupart du moins, ïachour et l'AoA'or; en 1892, il se trouvait dans cette province 84,509 charrues ou dizaines d'hectares assujetties à Vachour; 04,483 charrues, payant déjà Vachour^ payaient en outre Vhokor. Pour l'ac/iour, les terres indigènes de la province de Constantine étaient rangées en huit catégories, payant respectivement par charrue ou dizaine d'hectares, 25 fr., 20 fr., 12 fr. 50, 10 fr., 0 fr., 5 fr., 4 fr., et 3 francs, mais, de beaucoup le plus grand nombre, à savoir 74,185 en 1892 sur 84,509 acquittaient la taxe de 25 francs; pour Vhokor les terres payaient, suivant les diverses catégories, 20 francs et 10 francs par charrue, mais plus des cinq sixièmes, à savoir 55,448 charrues ou
dizaines d'hectares payaient 20 francs, et seulement 9,035 charrues payaient 10 francs. Comme les deux impôts se cumulent sur la plupart des terres indigènes de la province de Constantine, plus des trois cinquièmes des terres indigènes de cette province payaient en principal 45 francs par charrue ou 4 fr. 50 par hectare et avec les centimes additionnels environ 55 francs par charrue ou 5 fr. 50 par hectare. C'est là un impôt fort lourd, à notre sens, car en France les terres arables de même qualité et de même produit ne payent certainement pas 5 fr. 50 par hectare en principal et en centimes additionnels réunis.
Les troupeaux appartenant aux indigènes payent, en outre, un droit que Ton appelle le zekkat. Les tarifs en sont arrêtés chaque année par le gouverneur général, sans distinction de territoire civil ou militaire ; le taux actuellement en usage est de 4 francs pour les chameaux, 3 francs pour les bœufs, 0 fr. 20 pour les moutons et 0 fr. 15 pour les chèvres. Il s'y joint des centimes additionnels qui rehaussent la taxe d'environ un quart. En 1892, le zekkat était payé par 252,326 chameaux, 1,018,743 bœufs, 8,819,336 moutons et •3,563,842 chèvres ; ce sont seulement les animaux appartenant aux indigènes qui sont atteints par cette taxe. Le nombre des bœufs et des moutons taxés a sensiblement augmenté depuis dix à douze ans, de 10 à 20 p. 100 ; celui des chèvres a diminué de près de 1 million, ce qui n'est pas un mal.
Quant à la lezma^ elle se présente sous deux formes différentes, tantôt celle d'une capitation graduée, comme dansla Grande Kabylie, tantôt celle d'une taxe sur les palmiers. En ce qui concerne Timpôt de capitation, on répartissait, avant 1887, les hommes capables de porter les armes en quatre catégories suivant leur fortune présumée : la catégorie la plus pauvre est exempte d'impôt; les autres, jusqu'en 1887, étaient taxées à 15 francs, 10 francs et 5 francs.
Un changement introduit à partir du 1" janvier 1887 dans l'assiette de l'impôt de capitation spécial à la Grande Kabylie a considérablement accru cette capitation graduée. Aux quatre classes préexistantes on en a substitué six : 1° les indigents, qui ne paient rien ; 2° les individus ayant des ressources médiocres, qui paient un impôt fixe annuel de 5 francs ; 3° ceux ayant une fortune moyenne, qui sont taxés à 10 francs; 4° ceux ayant une réelle aisance qui paient 15 francs; 5** les gens riches, auxquels on demande 50 francs par an ; 6° les gens très riches, qui doivent payer 100 francs.
D'après les statistiques relatives à Tannée 1885, on avait imposé à la capitation 85,969 Kabyles, dont 31,5i4 dans la première catégorie, c'est-à-dire asujettis à 15 francs de taxe individuelle,. 22,843 Kabyles dans la seconde catégorie, celle qui payait 10 francs, et 31,582 dans la troisième, celle qui devait acquitter 5 francs. Avec les modifications que Ton a appliquées en 1887, on pensait que, parmi les 31 ,544 Kabyles de Tancienne première classe, il y en aurait le dixième, soit environ 3,150, qui passeraient dans les nouvelles classes supérieures créées, à savoir 2,100 Kabyles qui payeraient 50 francs de capitation et 1,050 qui acqiiiltcraient 100 francs. L'expérience a donné un démenti à ces évaluations ; notamment, on a dû diminuer de plus en plus le nombre des assujettis à la première classe de l'impôt. En 1892, sur 87,413 Kabyles du déparlement d'Alger assujettis à la lezma ou impôt de capitation, il ne s'en trouvait que 289 (moins du tiers du chiffre prévu) dans la première catégorie, acquittant 100 francs par tête; 1,714 (un quart de moins que le chiffre prévu) figuraient dans la deuxième catégorie où rimpôt était de 50 francs par tête ; 26,870 restaient dans la troisième catégoriel 15 francs par tête ; 22,363 dans la quatrième, à 10 francs; enfin 36, 177 dans la cinquième à 5 francs. Il ne faut pas oublier que des centimes additionnels viennent accroître ces taxes de près d'un quart. En 18921e principal de l'impôt montait à 922,165 francs. En 1894, le principal est tombé à 887,830 francs, les 85,623 contribuables (1,800 de moins qu'en 1892, mais presque exactement le même nombre qu'en 1885) se répartissant comme il suit : 267 dans la première catégorie (100 francs de taxe); 1,71K) dans la deuxième (50 francs); 24,837 dans la troisième (15 francs); 21,086 dans la quatrième (10 francs) et 37,643 dans la cinquième (5 francs). En 188(>, avant la création des deux classes supérieures, le rendement atteignait 860,000 francs ; on n'a donc guère gagné avec les deux nouvelles catégories, et il est probable que l'imposition est devenue beaucoup plus arbitraire. Ce sont là des taxes très élevées, il est bien peu de paysans riches dans nos départements, qui les acquitteraient sans de vives récriminations; il est probable que si Ton voulait établir des droits de ce genre sur les colons, on trouverait une résistance opiniâtre (1).
(1) Dans la fameuse tournée ou caravane parlementaire, entreprise au printemps de 1887, par trois ministres et deux cents députés et journalistes à travers l'Afrique française, les dithyrambes ofûciels furcut troublés par un incident
Dans le département de Constantine, la lezma ou capîtation existe aussi pour la population kabyle ; seulement, elle est établie par feu et ne comprend que deux classes : 22 fr. 50 et 20 francs, toujours sans ^es centimes additionnels; 9,585 feux étaient ainsi imposés en 1892, dont 7,733 dans la première classe.
Il existe une autre lezma qui frappe les palmiers dans les départements de Constantine et d'Alger; elle est fixe dans l'Extrême Sud et y produit 619,000 francs ; dans les autres parties de ces deux départements, elle varie de 0 fr. 25 à 0 fr. 50 par arbre, suivant six catégories, et frappe 1 ,540,000 palmiers, dont plus de 550,000 au droit deO fr. 50; les Européens en sont exemptés.
Dans la période de 1874 à 1880, le produit de tous ces impôts arabes réunis a varié de 12 millions de francs à plus de 14 millions. Le maximum a été atteint en 1875, où la moitié de ces impôts versés au budget d u gou vernemen t général montait à 7 ,093 ,000 francs ; Fautre moitié, d'égale somme, figurait aux budgets départementaux. Dans les années suivantes, les récoltes ayant été en général mauvaises, les impôts arabes n'ont plus produit en tout que 12 millions et demi à 13 millions de francs, qui se répartissent ainsi : environ 1 million pour l'Ao/cor, 5 millions pour Yachour, 5 millions pour le zekkaty 1 million et demi pour la lezma,
A partir de 1884 on a bénéficié d'une augmentation considérable. Dans cette année, les impôts arabes ont fourni 15,876,700 francs en principal, et avec les centimes additionnels 19,324,947 francs. En 1885, par suite des intempéries qui ont diminué les étendues consacrées aux cultures des céréales, le produit ne s'en est plus élevé qu'à 15,299,937 francs en principal et à 18,612,752 francs avec les centimes additionnels. Ces chiffres ont été encore dépassés depuis lors; en 1887 (année favorisée, il est vrai), le principal des
caractéristique. La voilure de M. Berthelot, ministre de riostraction publique, traversant la Graudc Kabylic, fut littéralement assiégée par des milliers de Kabyles qui apportaient aux représentants du gouvernement central leurs plaintes au sujet de l'augmentation par décret de la taxe de capitation en Kabylie. Cet incident a eu eu France un grand retentissement. Malgré Témo* tion produite, on n'a pas réduit les surtaxes énormes que l'on avait établies ; on s'est contenté de placer un moindre nombre de Kabyles dans les catégories supérieures. Il ressort avec toute évidence de ces faits regrettables qu'il serait bon de renoncer à administrer l'Algérie par de simples décrets et qu'il conviendrait d'accorder, d'une façon ou d'une autre, des droits électoraux aux indigènes algériens pour qu'ils puissent faire entendre leurs plaintes dans le Parlement.
impôts arabes est monté à 17,272,583 francs et, avec les centimes additionnels, à 20 millions et demi de francs. Ces chiffres, à quelques francs près, ont été maintenus en 1888. Celle énorme progression d'une catégorie d'impôts que Ton croyait destinée à disparaître n'a pas été sans étonner et exalter les administrateurs. Ce sont les impôts arabes qui ont fourni à la colonie sa ressource la plus assurée et la plus progressive.
Le gouverneur général, M. Tirman, le déclarait dans le passage suivant du discours d'ouverture du conseil supérieur en 1880 :
« A la faveur de la progression qui s'est produite, depuis 1881, « dans le rendement de ces impôts arabes, les départements algériens, « dont ils constituent la principale ressource, ont vu leur situation « financière se modifier de la manière la plus heureuse. Il y a trois « ans, on considérait que l'allocation d'une subvention exception- « nelle de 1,500,000 francs était indispensable pour leur permettre u de liquider leur arriéré. Aujourd'hui, la situation est tout autre. « Seul, le compte du département d'Oran, pour l'exercice 1885, « s'est réglé avec un léger déficit qui disparaîtra d'ailleurs en 1887. « Le département d'Alger a pu, non seulement éteindre ses dettes, <i mais encore reporter sur Texercice courant un excédent de recettes « de 858,000 francs. Quant au département de Constantine, dont « la situation n'a jamais cessé d'être prospère, le montant des « ressources rattachées à son budget ordinaire de la présente année <( a dépassé 1 million.
« Grâce, également, à la plus-value des impôts arabes, qui « l'alimentent par des centimes additionnels, le service de l'Assis- « tance publique, naguère si obéré, fonctionne aujourd'hui dans « des conditions satisfaisantes. Nous avons pu, récemment, répartir « entre les divers hôpitaux de l'Algérie une somme de près de « 400,000 francs destinée h leur permettre de renouveler ou de a compléter leur matériel. Des subventions importantes ont, en « outre, été affectées à l'achèvement ou à la reconstruction de « plusieurs hôpitaux, notamment de ceux de Mustapha, d'Oran, de t< Constantine et de Bône. »
On ne saurait mieux faire l'éloge des impôts arabes au point de vue des services qu'ils rendent aux colons. Il ne faut pas oublier, cependant, que ces taxes sont lourdes.
Dans la période 1890-92, à la suite de moins bonnes récoltes, le produit de ces taxes indigènes a reculé ; il n'a plus varié en ces trois
années que du minimum de 14,039,000 francs en principal et 17,113,000 francs avec les centimes additionnels en 1892, à un maximum de 15,247,812 francs en principal et 18,569,000 francs y compris les centimes additionnels en 1890.
En 1893 le principtil de ces impôts est remonté à 15,051,000 fr., mais il a fléchi «i 14,441,000 en 1894^ année moins favorable. On ne nous donne pas la somme des centimes additionnels en ces deux années; elle doit être de 3 millions et quart à 3 millions et demi.
Le produit de ces impôts arabes se répartissait comme il suit, en 1892 : les chefs indigènes collecteurs reçoivent environ 10 p. 100 du principal, soit 1,348,717 francs; le gouvernement algérien la moitié du reste, soit 6,345,597 francs; les déparlements, l'autre moitié, également 6,345,597 francs. Quant aux centimes additionnels, montant à 3,073,899 francs dans la même année, la moitié environ, soit 1,520,841 francs, est versée aux communes, 756,656 francs vont àTassistance hospitalière et 796,400 francs servaient à l'établissement de la propriété indigène.
Le montant du principal des impôts arabes en 1894 se distribuait ainsi entre les quatre branches qui les produisaient : Achour^ 5,252,432 francs; Hokor, 1,095,349 francs; Zekkat, 5,888,599 francs; Lezma, 2,205,463 francs. Les centimes additionnels ajoutent environ 22 p. 100 aux uns et aux autres.
<]es impôts sont supportés non pas par les 3,800,000 indigènes musulmans, mais simplement parla partie de ces indigènes qui cultivent les terres, sans être aux gages des propriétaires européens et sans habiter les villes. En estimant leur nombre à 2 millions on est plutôt au-dessus qu au-dessous de la vérité. C'est donc une dizaine de francs d'impôts par tète sur une population qui est en général pauvre et dont la production est médiocre. Si Ton réfléchit qu'en France Timpôt foncier, tant sur la propriété bâtie que sur la propriété non bâtie, principal et centimes additionnels compris, ne représente guère que 10 francs par tête (1), on ne peut se dissimuler que les indigènes sont lourdement imposés. Bien loin d'aggraver, comme le proposent souvent les colons, le poids des taxes
(1) Le montant des rôles de TimpOt foncier sur la propriété bâtie était pour la France en 1893 de 147,786,229 firancs et pour les propriétés non bâties de 344,254,669 Arancs, dans Tun et l'autre cas centimes additionnels compris» ensemble 392 millions de francs en chiffres ronds; or, la population de la France dépasse 38 millions.
qui les grèvent, il conviendrait plutôt, dans certains cas, de l'alléger.
C'est parmi les représentants des Européens d'Algérie, une coutume de prétendre que les Arabes sont peu taxés. M. Warnicr, député d* Alger, Taffirmait il y a trente ans; M. Etienne faisait de même dang son rapport général sur le budget de 1887 (page 35) : « L'indigène est loin d'être durement frappé par le fisc, dit-il, la « quotité de l'impôt total qu'il paye à TEtat, aux départements et « aux communes, ne dépasse pas 9 fr. 50 par tête, alors que l'Eu- « ropéen paye aujourd'hui près de 50 francs, puisque la loi de 1884 « a mis en vigueur l'impôt sur la propriété batic à partir du l*' jan- « vier 1885. » Ce raisonnement est loin d'être rigoureux : on oublie, en effet, que les indigènes payent leur part des droits de douane et de l'octroi de mer, qu'ils acquittent notamment les droits sur les tissus, sur le café, le tabac, le sucre, qu'ils supportent, au moins par répercussion, une partie des impôts des patentes et de timbre, beaucoup également des taxes locales, droits de place dans les marchés, etc., qu'ils payent aussi dans les villes la contribution foncière sur la propriété bâtie, qu'ils supportent la plus grande partie dos prestations; dans ces conditions, la population indigène verse uxi moins 40 millions de francs par an, soit plus de la moitié des ressources du gouvernement, des départements et des communes, si l'on met de côté les produits domaniaux, les recettes pour services rendus (postes et télégraphes) et les subventions gouvernementales. On néglige de dire surtout que presque toutes les dépenses publiques sont faites pour les colons : le fait est frappant, comme on le verra plus loin, pour les écoles. L'indigène participe donc largement au budget des recettes et petitement au budget des dépenses.
Il serait, par conséquent imprudent et injuste de chercher, comme en 1887, à augmenter les impôts arabes. La plus-value devra venir de l'augmentation du nombre et du bien-être des contribuables, de l'extension des cultures et des troupeaux. Quant à transformer ces impôts, pour les rapprocher des nôtres, comme certaines personnes le proposent, ce serait une entreprise très délicate, d'un résultat incertain et qui n'est nullement urgente. Les populations primitives tiennent surtout à la fixité et à la tradition; les taxes même lourdes qu'elles connaissent et qui ont le caractère coutumier leur paraissent moins pénibles que les nouvelles qui choquent leurs habitudes et auxquelles il leur faut des efforts d'esprit