LA COMMANDITE AGRICOLE
absorberait, à elle seule, plusieurs milliards. Tout projet qui peut, à un moment donné, mettre en péril les biens de l'exploitant sérieux du sol est dan|j^ereux et ne saurait être accepté. 11 faut néanmoins accepter comme d'heureux augure ce mouvement dans les esprits des capitalistes. Nous arriverons au 3 p. 100 avec de la patience et de la persistance. On finira bien par comprendre un jour qu'il est absurde d'obliger un homme à vivre avec des ressources insuffisantes et à passer toute sa vie dans la peine et le travail, sans trêve ni merci, pour aboutir à mourir à l'hôpital, en laissant femme et enfants dans la misère. C'est pourtant ce que l'on fait des agriculteurs qui ont le malheur de consentir des prêts à 7, 8, 9 et même 10 p. 100, avec les frais en surplus qui sont très élevés. »
« Il y a un mélange de bon sens et de naïveté dans ces paroles, ajoutions-nous dans la première édition de cet ouvrage (1887). Personne ne s'avisera de prêter à 3 p. 100, ni même à 4 p. KM), à Tagriculteur algérien, et l'Etat serait insensé de le faire. Le crédit doit être payé à son prix, c'est-à-dire au taux habituel de l'intérêt, plus la prime correspondant aux risques. Les colons qui n'ont pas de capitaux doivent se résoudre à demeurer ouvriers, non propriétaires, ou bien à se contenter de petites propriétés sans se charger des grandes.
« Le crédit peut, toutefois, leur venir en aide, mais non pas pour leur fournir presque gratuitement, des milliards. Bien organisé, il leur donnera, moyennant un intérêt convenable, un appoint. Si la liberté des banques d'émission, ce que nous considérons comme un des besoins les plus urgents de l'Algérie, était proclamée, ces dixhuit petits comptoirs dont nous avons parlé pourraient se multiplier et se développer, fournir des capitaux sur bonnes garanties à f) ou 6 p. 100 d*intérêt ; on ne peut guère à présent demander mieux. »
Ainsi parlions-nous en 1887; l'expérience a rapidement justifié nos prévisions. 11 serait peut-être plus difficile à l'heure actuelle d'introduire la liberté des banques d'émission en Algérie. Les 18 petits comptoirs existant en 1887 se sont transformés en 24, plus 2 caisses rurales; il y a là les premières mailles d'un réseau qui peut se développer. Mais surtout, il faudrait en venir à l'application de la méthode que nous vantions en 1887.
Il est surtout, disions-nous, un procédé auquel il faudrait recourir, c*est celui qui est en usage chez les Anglo-Saxons, nous voulons
parler de la commaiulitc agricole. Bien des particuliers en France seraient disposés à s'intéresser aux entreprises algériennes, si les capitaux qu'ils fournissaient comme participation à des propriétaires déjà maîtres de leurs terres devaient rapporter un intérêt fixe de -1 p. 1(K), prélevé avant tous les bénéfices, et en outre entrer dans la participation des bénéfices proportionnellement au capital avancé. Ainsi, je suppose qu'un propriétaire ait une terre de 100,000 francs et qu'il lui faille r)0,000 francs par surcroît pour la mettre en état : il trouverait un prêteur métropolitain qui lui avancerait ces <H),000 francs sur première hypothèque, moyennant un intérêt privilégié de 1 p. 100 ou 2,400 francs; une fois cet intérêt payé, le propriétaire prélèverait l'intérêt à 1 p. 100 de son propre capital, soit 4,000 francs, et l'excédent des bénéfices serait partagé proportionnellement entre le commanditaire et l'emprunteur ; le premier ne serait donc privilégié que pour l'intérêt modique et pour le remboursement de son avance, en cas de vente ou d'insolvabilité. De pareils arrangements seraient moins lourds pour les colons que les taux actuels d'intérêt de 0, 7 ou 8 p. lOO. La commandite agricole est le seul moyen de fournir aux cultivateurs sérieux et j)our une longue période des capitaux dont les charges ne les écrasent pas. Ce prêt tenant à la fois de Tobligation et de l'action, correspondant à l'action privilégiée si usitée en Angleterre, mais avec l'hypothèque en plus, nous parait la forme naturelle de concours que peuvent adopterles capitalistes métropolitains envers les propriétaires algériens. C'est par des arrangements de cette nature que les capitaux de la Grande-Bretagne ont développé l'agriculture et le commerce des colonies australasiennes. Liberté des banques (1) et commandite agricole, voilà donc les deux méthodes économiques perfectionnées qu'il conviendrait d'introduire en Algérie. La commandite agricole fournirait aux colons déjà possesseurs delà terre une partie des fonds
(1) On compte en Ecosse environ un millier de comptoir-^ de banque qui forment un réseau enserrant tout le pays. Ces comptoirs relèvent d'un certain nombre d'établissements libres, jouissant du droit d'émettre des billets payables au porteur et à vue. Ils étaient au nombre de 18 en 1849, puis, par suite de fusions, se trouvaient être ramenés au chiffre de 12 en 1807 et à celui de 10 en 1891 avec 801 succursales. Ces banques libres d'Ecosse fonctionnent avec un capital d'environ 10 millions de livres sterling (2.'>0 millions de francs), une réserve de 3 millions de livri^s (environ 75 millions de francs), soit en tout un avoir de 13 millions livres ou :\2h millions de francs en chitfres ronds. Les dépôts s'élèvent à environ 2 milliards de francs ; la somme des billets en circulation atteignait à 6,809,22G livres sterling (170,250,000 fr.),