‹ L'Algérie et la TunisieChapitre 96 sur 222 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Situation saus précédent de notre colonie algérienne. — Les quatre politiques que l'on peut suivre à l'égard des indigènes : le refoulement, le fusionnemeut, l'abstention, le rapprochement ou le concours économique et moral. ^ Daugers de la première et de la troisième: impossibilité immédiate de la seconde, utilité de la dernière. — Oscillations de notre politique û ce sujet. Des obstacles à la fusion de Télément indigène et de l'élément européen. ^ Les différents éléments de la population indigène. — La féodalité arabe est liée à la propriété collective. — De l'évolution de la tribu dans le Tell.

— De l'institution de la polygamie. — Raisons d'être de la polygamie chez les Arabes. — La division du travail et le développement des échanges devront singulièrement restreindre la polygamie. — Petit nombre actuel des polygames.

De l'instruction chez les indigènes. — Efforts modiques faits avant 1870 : les écoles arabes-françaises d'alors.— Les collèges arabes-français d'Alger et de Constantiue. — Depuis 1870, réaction contre l'enseignement des indigènes. — Préjugés des colons. — Suppression des collèges arabes -français.

— Petit nombre des écoles arabes-françaises. — (Chiffre infime des indigènes qui reçoivent de l'instruction. — Dotation mesquine de ce service dans le budget colonial et dans les budgets locaux. — Utilité d'un enseignement technique indigèuc, respectant les croyances, les mœurs et l'état social.

La justice et les indig«'>nes. — Les procès portés librement par les indigènes devant nos tribunaux. — Nombre et situation des cadis; ils ignorent presque tous la langue française. — Les juges de paix français jugeant les différends entre indigènes. — Grand nombre des actes faits entre musulmans devant les notaires français. — Organisation vicieuse de la justice criminelle à l'égard des indigènes. — De la suppression du Code de l'indigénat. — Nécessité de se concilier la classe moyenne indigène en lui faisant une place dans nos cadres administratifs et judiciaires.

Nous avons étudié surtout jusqu'ici TAlgérie des colons ; nous avons examiné les conditions administratives, commerciales, iinancières, qu'on leur a faites ou qu'ils se sont faites à eux-mêmes. Mais il est impossible d*avoir une idée exacte de la situation de la colonie européenne si Ton n'examine avec quelques détails l'état de la population indijjène. Nous avons, pour plus de clarté, scindé cette

double recherche, qui ne doit faire pourtant qu*une même étude.

Ce qu'il y a d'exceptionnel, avons-nous dit, dans notre colonisation africaine, c'est la présence d'une population indigène considérable, ayant une civilisation relativement avancée et pleine de vitalité. C'est une situation sans précédent; il en résulte des complications nombreuses qui rendent notre œuvre singulièrement délicate et difficile.

La population indigène musulmane qui, en 1891, comptait 3,559,689 âmes, doit bien, en 1897, s'élever à 3,800,000 âmes environ, et pour tout observateur attentif, il est certain que ce nombre, au lieu de diminuer, s'accroîtra rapidement (1). Que fallait-il faire de cette importante population? Quatre partis se présentaient : ou repousser les indigènes au delà de l'Atlas, les rejeter même au fond du Sahara; ou les fondre avec la population européenne en leur imposant soit par la contrainte, soit par la propagande, nos mœurs, nos lois et peut-être même notre religion ; ou consolider toutes leurs coutumes, rendre inviolables toutes leurs propriétés, et éloigner les Européens d'un contact fréquent avec eux; ou enfin, tâcher d'agir sur eux sans avoir la prétention de les transformer, s'efforcer d'amener entre eux et les Européens une concorde harmonique; ces quatre systèmes peuvent se définir en quelques mots : le refoulement, le fusionnement, l'abstention, le rapprochement ou le concours économique et moral.

On n'a adopté résolument aucun de ces quatre régimes : on a flotté de l'un à l'autre ; on les a mêlés et, par ce défaut de principes nets et conséquents, l'on est arrivé à une politique pleine d'irrésolution, de retours et d'incertitudes. Nous ne pouvons blâmer complètement les fluctuations du premier jour : pour tout esprit pratique, qui se rend compte des difïicultés réelles, il est évident que l'on devait nécessairement passer par une période de tâtonnements. Mais le temps est venu d'en sortir : des expériences, qui ont duré plus de soixante ans, ont fourni des éléments suffisants de décision ; cette décision, il importe de la prendre pour ne la plus changer.

(1) Dans notre ouvrage sur la Colonisation chez les peuples modernes^ dont la première édition date de plus de vingt aus, nous prévoyions déjà, contrairement à l'opinion de la plupart des écrivains algériens, que le nombre des indigènes devait rapidement augmenter. Dans le chapitre III du présent ouvrage nous indiquons les raisons de cet accroissement qui doit continuer et qui, sans doute, portera, avant cinquante ans, à cinq ou six millions d'àmes la population d'origine indigène de l'Algérie.

240 L'ALGÉBIE.

Le régime hybride et provisoire dans lequel on a vécu jusqu'à ce jour a olFcrt les inconvénients réunis de chacun des trois premiers systèmes, sans présenter les avantages d*aucun d*eux. I/Algérie a continué d'être une conquête, sans devenir, ù proprement parler, une colonie ni un État vassal. Les colons ont été cantonnés, et cependant dans une certaine mesure les Arabes ont été refoulés^ Le système militaire a longtemps dominé l'Algérie tout entière^ sans pouvoir procurer une sécurité absolue et éviter toutes les rébellions : des concessions ont été faites à l'élément civil, sans pouvoir constituer rapidement une population civile aussi considérable qu'elle eût pu l'être; les colons ont été souvent entravés par une administration minutieuse, vexatoire, qui a empêché le développement de la colonisation ; les Arabes ont été inquiétés par une ingérence incohérente dans leurs affaires, par des demi-mesures qui les ont irrités sans les affaiblir, par des violations détournées de leurs droits de propriété ou de jouissance : ainsi, Ton n'est arrivé à satisfaire aucun des deux éléments : on n'est pas parvenu surtout à les rapprocher et ù leur faire se prêter un concours sympathique et harmonique : ce qui est plus grave, c'est qu'au bout de cette roule tortueuse et sans direction qu'a suivie la politique française, on ne peut apercevoir, même pour un avenir lointain, une solution définitive.

Des quatre partis entre lesquels l'on a à choisir, le premier est injuste : il violerait le droit acquis aux populations indigènes soit par leur origine, soit par une prescription de plusieurs siècles, soit enfin par la capitulation d'Alger. Tous les esprits sérieux doivent d'ailleurs le considérer comme impraticable ; il serait le point de départ d'une guerre séculaire dont on ne peut entrevoir l'issue, mais dont il est facile de prévoir les pertes et les calamités. Il nous paraît très utile pour la France continentale et pour les colons français qu'il y ait des Arabes en Algérie (1). Si l'Algérie était une terre ab-

(1) Celte vérittS est si évidente, qu'il faut, pour la contester, un rare degré d'absurdité ou de parti pris. Lus colons intelligents, d'ailleurs, ont commencé à s'y ranger. Ainsi, l'un d'eux, le docteur Louis Gaucher, d'Aïn-Temouchent, écrivait dans V Algérie agricole du IS janvier 1887 les lignes suivantes qui sont caractéristiques :

« Il existe aujourd'hui, dans tout TOucst oranais, région cependant privilégiée à cause de la qualité de son sol, des étendues considérables qui forment comme un désert; les Européens ont acquis des indigènes ces vastes étendues et le bras manquent pour les mettre en exploitation ; c'est un mal. Les petits villages souffrent beaucoup de cette dépopulation ; le commerce est tombée

solument vacante, elle finirait par être presque entièrement peuplée d'Italiens et d'Espagnols. Le grand nombre des indigènes fait un utile contrepoids à ces deux éléments. Kn outre les Arabes, quand ils se seront conciliés avec notre civilisation, sans perdre pour cette raison leur état social, serviront d'intermédiaires fort utiles pour les relations avec les peuples de l'Afrique du centre et pour la propagation de notre influence dans ces régions.

Le troisième parti, qui est le respect complet des coutumes, des traditions, des mœurs, de ce que l'on a appelé la nationalité arabe, s'il était appliqué avec logique, exigerait que notre armée et nos colons quittassent l'Afrique et, s'il n'est appliqué qu'à demi, nous replonge dans les incertitudes et les indécisions dont nous voulons précisément sortir. Quant au second parti, la fusion de l'élément indigène avec l'élément européen, il a exercé une grande séduction sur les philanthropes et même sur les politiques ; si grandes que soient les difficultés qu'il entraîne, si complexe que puisse être le problème, il a longtemps paru le seul à offrir une solution pratique et définitive, et en y mettant beaucoup de prudence, de patience, de mesure, mais de persévérance et d'esprit de suite, on a pu en espérer le succès.

Cette perspective, cependant, de fusion de l'élément indigène avec l'élément européen, c'est-à-dire d'une absorption complète du premier dans le second, de façon qu'il ne restât aucune différence dans les mœurs et dans les habitudes soit extérieures, soit intimes, quelque temps que l'on veuille consacrer à cette œuvre, parait aujourd'hui chimérique. Quand on voit, au bout de plusieurs siècles malgré la similitude de religion, souvent même d'habitudes et de genre de vie, les Tchèques se poser en face des Allemands en Bohême, les Flamands en face des Wallons en Belgique, on se demande si ce n'est pas entreprendre une œuvre folle que de prétendre arriver à une fusion, même incomplète, des indigènes musulmans et des Européens dans

faute de transactions possibles. Lorsque les indigènes y existaient encore, il y avait au moins uu certain mouvement, une apparence d'activité qui font défaut aujourd'hui, car il n'y existe plus rien que des fermes sans exploitants sérieux. Pour si peu que l'Arabe produise, c*est toujours un habitant et un consommateur, voilà ce à quoi on ne songe pu^re, je devrais dire : pas assez. D*un autre côté, les habitants des grandes villes comme Cran, qui ont des créances sur les exploitants du sol aussi loin qu'ils puissent être dans l'intérieur, font de la mauvaise besogne en faisant vendre leurs débiteurs dans les périodes de crise comme celle que nous Iraversons. Ils travaillent contre les intérêts bien compris de la grande cité, r^r la ruine de l'agriculture, dans uu pays exclusivement agricole, entraîne celle des cités qui y sont fondées. »

noire Afrique. Tout ce que Ton peut demander, c'est une tolérance réciproque des deux populations au point de vue de leurs croyances, de leur conception de la vie et de leurs mœurs, et un concours bienveillant des unes et des autres à Tœuvre économique générale. Juxtaposées, rapprochées et autant que possible réconciliées, sans être confondues, les deux races uniraient librement leurs efforts pour la production et le progrès; à bien considérer, c'est la seule harmonie qui soit indispensable à la paix, à la prospérité et à la civilisation.

Des populations dissemblables de race, de croyances, môme de langue, peuvent vivre pacifiquement côte à côte, et contribuer, sans se confondre, à une œuvre économique et sociale commune. Nous ne nous dissimulons pas que les obstacles à un rapprochemen l, même entendu dans le sens restreint où nous le concevons, sont nombreux et énormes; nous avons, toutefois, dès ce moment un point d'appui. En considérant les différences parties de la population indigène comme des groupes divers, mais analogues, d'une nation unique, on commet une erreur que non seulement l'histoire, mais encore l'étude attentive des faits actuels, démentent de la manière la plus irréfragable. Il est une observation acquise et qui a un grand prix, c'est que la population que nous avons trouvée en Algérie manque d'homogénéité et qu'elle ne présente aucun des caractères communs qui constituent la nationalité. Il n'y a qu'un trait qui relie tous les groupes, c'est la religion ; mais cette religion est entendue et pratiquée d'une manière assez différente par les deux principales branches de la population algérienne : bien que les dogmes soient les mêmes, l'inlluence pratique qu'ils exercent, l'esprit dont ils animent les fidèles, sont divers chez les Kabyles et chez les Arabes. Il se trouvait, d'après les observations faites il y a 40 ou 50 ans en Algérie, environ 1 million de Kabyles ou Berbères purs, habitants primitifs de la contrée, selon l'opinion reçue : il y avait, d'un autre côté, 500,000 ou 600,000 Arabes purs, descendants des conquérants, et 1 ,200,000 Berbères arabisants, c'est-à-dire ayant une autre origine que les Arabes, mais ayant pris leurs mœurs et leurs coutumes (1),

(1) Depuis lors, ces chiffres se sont modifiés, puisque au lieu de 2,800,003 indigëacs, ou eu compte 3,800,000; il e»t vrai<)embiable que cette augmeatation de 1 mitliou d'âmes provient surtout de Télément berbère pur ou de l'élément berbère arabisant, lesquels occupent le Tell et la partie la plus septentrionale des hauts plateaux; réiémeut arabe pur, dont une grande partie vit dans le

Telle est la classification établie par un homme fort compétent, M. le docteur Warnier.

On peut dire que les Kabyles ne diffèrent essentiellement des Européens que par un point, la religion : et comme la religion n*influe pas profondément sur leur organisation économique et sociale, qu'elle est tout entière renfermée dans le for intérieur des fidèles, il en résulte que les conditions de production et de développement sont presque les mêmes pour les Kabyles que pour les colons. Comme l'Européen, le Kabyle est monogame, sa femme a le visage découvert, elle est un peu en possession de la dignité de Tépouse légitime et unique ; comme l'Européen, le Kabyle ne connaît d'autre organisation économique que la propriété privée, entourée de toutes les garanties de sécurité dans le présent et dans Pavenir ; comme l'Européen encore, le Kabyle est démocrate, il n'admet pas d'aristocratie héréditaire, il a des conseils municipaux ou djemmaas qui sont électifs. Comme l'Européen, le Kabyle se gouverne par des lois civiles ou coutumes qui ne sont pas dans la dépendance étroite des lois religieuses et qui admettent tous les perfectionnements que le temps peut apporter ; comme l'Européen, en dernier lieu, le Kabyle honore le travail, pratique l'épargne, croit aux progrès, fait des réformes dans toutes les branches où se répand son activité.

Par la constitution de la famille, de la propriété, de la commune, par l'origine des lois, parle goût et Thabitude du progrès, les Kabyles se rapprochent des colons d'Europe, au point de n'en différer par aucun caractère essentiel sous le rapport de l'organisation économique, domestique et sociale (1). Aussi, ces deux éléments peuventils vivre en parfaite conformité de tendances et d'intérêts : ils se prêtent mutuellement secours, ils sont animés d'un esprit analogue; on a vu ces rapports s'accentuer de plus en plus. Les Kabyles ont introduit dans leurs coutumes séculaires plusieurs de nos dispositions légales; ils ont porté dans leurs montagnes quelques-uns de nos procédés de fabrication, des moulins perfectionnés et beaucoup d'ustensiles d'invention récente. Aux derniers fléaux qui ont affligé

désert, a dû avoir jusqu'ici moins de moyens de multiplier: il est vrai que les recensements antérieurs à celui de 1886 réduisaient probablement trop la population nomade, généralement d'origine arabe.

(1) La seule différence vraiment notable, mais qui peut aller en s'atténuant, e^t la faculté de répudiation dont jouit l'époux kabyle à l'égard de la femme, et dont il use souvent.

TAlgérie, ils ont offert une résistance sérieuse et n'en ont que médiocrement souffert. Si tous les habitants non européens de TAlgérie étaient des Kabyles, on peut dire que la question algérienne serait beaucoup moins diflicile à trancher.

Est-il possible d'arriver à ce qu'un jour tous les indigènes algériens adoptent une organisation domestique, économique et sociale analogue à celle des Kabyles et se rapprochant, par conséquent, sensiblement de celle des Européens? Il faudrait radicalement modifier le système de la tribu, de la propriété collective, de la famille polygame : ces trois points obtenus, il ne resterait plus que des détails dont on viendrait à bout avec le temps. Nous ne croyons pas, toutefois, que au moins sur les deux premiers points, il y ait intérêt à presser cette œuvre de transformation ; on risquerait de désagréger absolument la société indigène, sans lui fournir les nouveaux cadres nécessaires à son fonctionnement et môme à son maintien.

Les Arabes ont une constitution sociale que Ton a l'habitude de comparer à la féodalité du moyen âge ; il ne manque pas, en effet, d'analogies entre les deux systèmes, bien que l'on ne puisse y trouver une similitude complète. L'organisation arabe est infiniment plus simple et plus rudimentaire que le savant régime de la féodalité. C'est l'ancienne constitution de tous les peuples pasteurs. Toujours est-il qu'il existe chez les Arabes une aristocratie vivace, peu portée au travail qu'elle regarde volontiers comme un flétrissure, amie du luxe, des combats, des fantasias équestres, assez dédaigneuse parfois de la foule qu'elle est censée protéger, habituée par de longs siècles d'anarchie aux abus de pouvoir et aux exactions ; au-dessous de cette aristocratie assez nombreuse, une énorme multitude ignorante, sans initiative, subissant la corvée et toutes sortes de prestations personnelles. Ce système aristocratique est lié au régime de la propriété collective : la tribu n'admet en général que des jouissances individuelles à courte durée, pour le labour, les semailles et la récolte des céréales et de quelques légumes ou fruits ; la récolte levée, tout rentre dans la propriété commune.

Même dans les lieux où la propriété melk (privée) est constituée, l'indivision se perpétue en raison de la jurisprudence musulmane émanée du Coran, qui rend les biens indivis dans la même famille; il en résulte, au point de vue économique, des conséquences graves: personne ne veut défricher, fumer, labourer profondément, planter des arbres fruitiers, en un mot faire de grandes avances de travail

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