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LA SOCIÉTÉ INDIGÈNE. — LA TRIBU ET LE DOUAR

ou d'argent. Les labours superfîciels se succèdent les uns aux autres; les dangers de la sécheresse, si fréquente et si terrible en Afrique, en sont accrus ; la récolte si mal préparée est excessivement aléatoire : elle est perdue dès que la pluie manque. Dans les années moyennes elle ne rend guère plus de 6 hectolitres par hectare (1).

Celte absence de propriété individuelle solidementet anciennement organisée, cette vie patriarcale et nomade, cette domination absolue des chefs de la tribu, font l'économie rurale extraordinairement routinière. Les populations arabes ne savent pas tirer parti de leur laine ; elles ont à peine appris à se servir de cisailles pour tondre leurs brebis qu'elles écorchent souvent avec des faucilles ; elles ignorent ce que c'est que d'élever des bestiaux, elles n'ont jamais eu le sens de faire des provisions de fourrages secs pour l'hiver, elles ne savent pas encore se servir de la faux pour couper le foin ; elles ignorent la sélection pour la reproduction ; elles n'ont jamais pris garde d'abriter le bétail contre les intempéries (2), aussi chaque hiver rigoureux décime-t-il les troupeaux de même que chaque été un peu sec détruit les récoltes. Qu'il y a loin de là aux progrès quotidiens des populations kabyles !

(1) Dans les trois années 1890-9], 1891-92 et 1892-93, les indigènes ont ensemencé en blé dur une superficie de 2,935,652 hectares, un peu moins de 1 million par année en moyenne, et ils ont obtenu un rendement mo3*en pour ces trois années de 12,735,000 quintaux métriques de blé, soit 4.33 quintaux métriques par hectare, ou environ 5 hectolitres et demi ; dans les mômes trois années, les Européens ont ensemencé également en blé dur 365,867 hectares, ou 122,000 hectares par an en moyenne, et ils ont obtenu un rendement total pour les trois années de 2,262,330 quintaux métriques ou 6.18 quintaux métriques par hectare, proportion bien faible encore, correspondant à 7.75 hectolitres par hectare. En blé tendre, les indigènes, dans ces trois années, avaient ensemencé 174,118 hectares et recueilli 689,029 quintaux métriques ou 3.95 seulement par hectare, soit environ 5 hectolitres; les Européens dans ces mêmes trois années avaient ensemencé en blé tendre 370,868 hectares et récolté 2,395,558 quintaux métriques, soit 6.45 par hectare ou environ 8 hectolitres 07 ; il faut dire que cette période triennale n'avait pas été favorisée, le rendement des cultures européennes en blé tendre est, toutefois, de plus de 60 p. 100 supérieur h celui des cultures indigènes. Certaines sociétés, comme la Société de Sélif, d*origine genevoise, sont arrivées, en commanditant et conseillant les fermiers ou les métayers indigènes, à beaucoup accroître le rendement de leur exploitation ; mais là r^gne la propriété privée.

(2) Dans une étude publiée par V Algérie agricole du !«' février 1887, il est dit que le bétail algérien a perdu, en 1877, par les intempéries et la misère, 737,707 têtes ; en 1878, la perte a été de 705,332 têtes ; en 1879, de 1,432,301 têtes; en 1880, de 1,178,418 têtef«. L'auteur, suivant la coutume des colons al* gëriens, s'en prend uniquement à l'administration. (VAlgérie agricolty !•' février 1887, page 5,306.)

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Cette organisation de la tribu, cette propriété collective, est-il possible de les faire disparaître? Nous avouons que, nous ne le croyons pas, du moins d*une façon générale, dans les circonstances actuelles et même de fort longtemps. Mais il y aurait des moyens termes, pour, sans ébranler complètement la société indigène, réduire les inconvénients économiques de ce régime. Le sénatus-consulte du 22 avril 1863, qui assurait aux Arabes la propriété du territoire occupé par eux, était un premier pas vers ce régime d*amélioration. Pour appliquer ce sénatus-consulte, on commençait par bien fixer Tétendue du territoire qui revenait à chaque tribu, c'était ce qu'on appelait la délimitation de la tribu ^ opération délicate et longue ; la deuxième opération, capitale par le but auquel elle tendait et l'influence qu'elle devait avoir, consistait à distribuer entre un certain nombre de douars le territoire que la première opération avait délimité. Rien dans la tribu primitive ne répondait au douar que l'on voulait constituer ; c'était là une création tout à fait nouvelle de localités qui, pour la superficie, la population et les ressources, devaient ressembler à nos communes de France. Cette répartition du territoire de la tribu entre les douars devait avoir une haute portée sociale, du moins dans la région du Tell. Chacun de ces douars devait être parfaitement déterminé dans ses contours, et toutes les terres qu'il contiendrait nettement classées dans une des catégories suivantes :

l» Terres domaniïiles; £o Terres collectives de culture;

2® Terres melk ou de propriété privée ; 4<» Terres de parcours communal.

Le douar a reçu une organisation municipale; il a sa djemmaa ou conseil ; elle n'est pas élective, il est vrai, comme chez les Kabyles. On ne peut nier que cette constitution du douar-commune ne fût le commencement d'une évolution nouvelle de la tribu dans les territoires du Tell, sans désagrégation, cependant, prématurée et nuisible. Un décret impérial, précédé d'un rapport du ministre de la guerre, en date du 9 mai 1868, a confirmé, en la développant, cette institution du douar au sein delà tribu. Malheureusement, au lieu de continuer cette œuvre prévoyante et sagace de l'administration impériale, qui avait eu une conception beaucoup plus juste des conditions nécessaires à la bonne assiette et au progrès de l'Algérie que ne l'eût l'administration postérieure, on se lança dans l'œuvre inextricable de la constitution immédiate de la propriété individuelle sur tout le territoire ; on brisa tous les cadres de la société indigène ; on substitua un isolement

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