LA SOCIÉTÉ INDIGÈNE. — LA POLYGAMIE
prématuré, un individualisme sans apprentissage aux liens traditionnels, et Ton n*aboutit qu*à un effroyable désordre, aussi bien moralque matériel (1).
Une réforme qui demandera plus de temps et de tact, et qui ne peut s'effectuer que spontanément et graduellement, c'est la suppression de la polygamie et, d'une façon plus générale, l'amélioration de la condition des femmes. Nul doute qu'ici les procédés de contrainte ne soient pas de mise ; ce n*est pas aux règlements et à la législation qu'il faut avoir recours; la marche doit être plus lente et plus habile ; mais que le système de la monogamie soit parfaitement conciliable avec les croyances et les traditions musulmanes, c'est ce dont les Kabyles donnent la preuve.
La polygamie, outre qu'elle constitue entre les Européens et les indigènes une différence radicale et un obstacle au rapprochement, a sur la production des conséquences funestes. On ne saurait exagérer l'influence de la position de la femme sur les conditions économiques des sociétés. La femme monogame et à l'abri de la répudiation ou d'un trop facile divorce est la clef de voûte de toute réconomie domestique chez les peuples civilisés. C'est d'elle que dépendent et l'ordre et la propreté de la demeure, et la bonne administration des revenus, et l'épargne. Le ménage est essentiellement le domaine de la femme unique, l'égale du mari. Sans elle, l'âme de la famille manque et le ressort de la prospérité de la maison est absent. C'est là une des grandes causes de la stagnation où se trouve la société arabe, de la misère permanente qui l'afflige, du peu de résistance qu'elle offre aux fléaux naturels qui la frappent. Mais peut-on triompher de la polygamie ? Pour qui réfléchit sur les causes de cette pluralité des femmes, il est évident que si la suppression de la polygamie est difficile, impossible même par la voie de contrainte, elle devient exécutable par une conduite prudente et judicieuse. Un fait qui doit rassurer et porter à l'espoir, c'est que la polygamie est actuellement restreinte aux familles riches et que d'année en année elle perd du terrain (2) : les classes pauvres ne la connaissent pas.
(1) Sur cette œuvre iucohércutc de la constitution de la propriété privée chei les indigènes et sur les mérites du sénatus-consulte de 1863, se reporter plas haut, p. lu2à 1 12. Consulter aussi Texcelient ouvrage de M. Emmanuel Besson, intitulé : La législation civile de V Algérie^ étude sur la condition des personnes et sur le régime des biens, Parie, 1894.
(2) D'une communication faite par un Arabe eu juillet 1884 à la Société pour la protection des indigènes, il résulte que, dans le territoire civil du moins, la
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11 ne faudrait pas croire que la polyg^amie ait gcnéralcment son origine dans la sensualité des Arabes, c'est là l'exception; elle provient de leur situation économique passée et actuelle et de leur vanité. Un ancien chef de bureau arabe, qui s'est acquis beaucoup de faveur auprès des colons par ses intelligentes publications, s'exprime ainsi dans une intéressante étude sur la famille arabe : « L'Arabe prend plusieurs femmes parce qu'il y trouve un avantage matériel, un confort qu'elles seules peuvent donner au sein de la société mal faite où il vit... La femme arabe remplace, dans la tente de son mari, les arts manuels qui manquent autour de lui et dont l'usage est indispensable à son existence, quelle qu'en soit la simplicité. Elle tient lieu: 1® du meunier: c'est elle qui, toute la journée, lui moud son grain entre les deux meules d'un moulin à bras, dont le bruit monotone frappe le voyageur; 2* du boulanger: après avoir fait la farine, elle pétrit la pâte, prépare le pain et le fait cuire dans un grand plat de poterie grossière; 3° du restaurateur et cuisinier. Elle tire de la farine, à l'aide d'une opération assez délicate de la main aidée de quelques gouttes d'eau, le célèbre couscoussou ] i® du pâtissier confiseur: c'est là une branche importante des services qu'elle rend et qui rehausse beaucoup sa valeur auprès des hommes riches ; 5° du tisserand : c'est encore elle qui prépare les tissus qui d(»ivent vêtir l'homme, haïks et burnous, principaux éléments de son habillement et chez certaines tribus à peu près les seuls; 6° du tailleur; 7° du maçon : elle tisse cette étoffe épaisse et solide, formée de laine et de barbe de palmier nain, qui constitue la tente, c'est-à-dire la maison mobile de la famille... En résumé, et sans compter les détails accessoires qu'on peut appeler d'agrément, la femme assure à l'homme les trois choses essentielles de la vie matérielle : aliment, vêtement, abri; comprenez-vous maintenant qu'il y tienne?... L'Arabe se marie, d'abord pour s'assurer la nourriture; ce premier besoin satisfait,
polygamie u'est pratiquée que par un nombre tout à fait iiiGnic de musulmans. Le rcccDscment de 1801 accuse l'existence de 149,217 l'poux polygames, sur un nombre total de 817,328 Algériens mariés, tant musulmans que chrétiens; mais, d'autre part, il n'attribue à ces 817,328 époux mûlos que 829,745 épouses, ce qui ferait ressortir le nombre des polygames trù:« au-dessous des chiffres donnés, puisqu'il n'y aurait que 12,417 femmes muriées en plus des hommes mariés : il est probable qu'on dissimule le nombre des femmes. Quoi qu'il en soit de ces contradictions des statistiques algériennes, il est constant que sur cinq maris arabes ou kabyles, il y en a à peine un qui soit polygame.