‹ L'Algérie et les colonies françaisesChapitre 11 sur 30 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

qu'on trouvera dans la seconde partie de ce volume. On Taccusait de témérité et d'imprudence. Les sages du jour hochaient la tête et lui reprochaient de ne pas connaître la question. La réforme est faite, les colonies ont des sénateurs et des députés : voit-on qu'elles soient moins dévouées à la métropole ? Sont-elles plus difficiles à gouverner? L'intérêt général souffre-t-il de cette liberté? Non, les faits ont donné raison à Jules Duval, et prouvé une fois de plus la profondeur et la justesse de ses vues.

Cette question de la colonisation a toujours préoccupé notre ami. Qu'on lise son beau livre sur les Colonies et la politique coloniale de la France, on sentira bientôt qu'il y a là une étude digne d'un homme d'Etat.

Dans ce travail, Jules Duval défend une politique qui a fait la grandeur de l'Angleterre, mais qui malheureusement ne jouit pas d'une grande faveur en France ; on n'en comprend ni la fécondité, ni la nécessité. En face de l'Angleterre et de l'Allemagne, qui ont une population exubérante que la colonisation ne suffit pas à épuiser, nous voyons en France la population rester stationnaire. Notre pays s'amoindrit, tandis que nos voisins grandissent. On voit cela, et l'on n'en cherche pas la cause. Nous avons même d'habiles gens qui s'imaginent que décourager l'émigration, c'est favoriser l'accroissement de la population. Ce qu'on ne voit pas, c'est que la multiplication des hommes est soumise aux mêmes lois que celle des plantes qui couvrent la terre. Pour qu'un grain germe et multiplie, il lui fil ut de la place et du soleil ; pour que les hommes multiplient, pour qu'ils ne s'étoufient pas les uns les autres, pour qu'ils forment une race saine et vigoureuse, il faut qu'ils trouvent un lieu où se développer, un certain bien-être qui leur permette de grandir. Peu importe que cette place soit en Algérie ou dans un coin

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de la France. « Partout, a dit Montesquieu, oîi il se trouve une place où deux personnes peuvent vivre commodément, il se fait un mariage. La nature y porte assez lorsqu'elle n'est pointarrôtée parledéfautde subsistances. » Si vous aviez demain cinq cent mille colons en Algérie, vous auriez en France une émigration considérable, et la place de ceux qui partiraient serait prise et au delà par des générations nouvelles. A vivre chez soi, sans espoir de parvenir, sans honnête ambition qui le stimule, un peuple perd tout ressort. Trop heureux le pays, si ceux qui manquent d'air ne demandent pas un meilleur avenir aux révolutions !

Ajoutez que des émigrants portent partout avec eux le goût et les habitudes nationales. C'est ainsi qu'au lieu d'appauvrir la mère patrie, la colonisation Tenrichit, en lui ouvrant au loin de nouveaux marchés. Ce qui fait la force de l'Angleterre, ce sont ces émigrants répandus par toute la terre, et qui recherchent les produits anglais de préférence aux nôtres. Voyez l'Amérique du Nord et r Australie. Nous fournissons quarante millions de Français, l'Angleterre fournit plus de cent millions d'Anglais, dispersés dans le monde entier. C'est là, Jules Duval l'a démontré, qu'est le secret de sa richesse. Voilà ce qui, en moins de deux siècles, eu a fiiit la puissance formidable qui domine les mers.

Tout dévoué à ces idées, Jules Duval déployait une activité prodigieuse. Il écrivait à la fois dans le Journal (les Débats, dans la Revue des Deux-Mondes , le Journal des Économistes, dans YÉconomiste français, recueil hebdomadaire qu'il avait fondé pour avoir une tribune où parler à son aise. Membre de \a Société d^Economie politique et de la Société de Géographie, il y défendait volontiers ses opinions par la parole. Rien n'arrêtait son apostolat.

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Je l'ai entendu plusieurs fois dans notre Société d'Économie politique. Il s'exprimait avec facilité et chaleur, en homme convaincu, et avec autant de politesse que de bienveillance pour ses adversaires. On ne partageait pas toujours ses idées ; on Fécoutait toujours avec plaisir et profit. Son défaut, si c'en était UU;, c'était de trop compter Sur l'harmonie des intérêts et sur la sagesse des hommes. Il espérait toujours que les peuples finiraient par reconnaître leur intérêt bien entendu. C'était compter sans les passions. Jules Duval jugeait des hommes par lui-même^ et leur prêtait sa bienveillance et sa candeur. Et cependant, malgré de cruels désenchantements, je suis de l'avis de Jules Duval : je crois son opinion plus vraie que l'opinion contraire; j'estime, comme lui, que la civilisation n'a pas dit son dernier mot. Tous les progrès qu'elle a faits ont été des conquêtes sur l'ignorance, la barbarie, Fégoïsme; elle a donné un champ plus large à la raison, aux lumières, à l'humanité. Pourquoi n'irions-nous pas plus loin dans cette carrière? N'y a-t-il pas là un but dont nous pouvons nous rapprocher, au grand profit du genre humain, dussions-nous n'y jamais atteindre ?

Tout homme a sa philosophie. En vieillissant, chacun arrive à se rendre compte de l'idée maîtresse qui règle sa vie. Les deux derniers ouvrages de Jules Duval, Notre Pnys et Notre Planète, nous ont gardé sa philosophie.

Dans trois discours prononcés à la Société de Géographie en 1864, 18G5 et 18G7, sur les rapports de la géographie avec l'économie politique, il donnait le secret de sa pensée. Étudier la terre et l'homme sans séparer l'un de l'autre, montrer à l'homme tous les trésors que Dieu a mis à sa disposition, et lui enseigner h en tii-er profit pour lui et pour les autres, c'était la méthode de Jules Duval. Une idée morale dirigeait toutes ses études géographiques: « Faire connaître

n(3trc pays (disait-il clans la préface de i\olre Pays), sous le rapport de ses forces productives, au peuple qui l'habite et à l'étranger qui le parcourt, afin que la France soit mieux aimée, mieux servie et mieux appréciée, tel est l'objet du présent livre. Un sentiment patriotique l'a inspiré. »

C'était un sentiment plus généreux encore qui lui faisait écrire Notre Planète : c'était l'amour de l'humanité. Il voulait que, par la colonisation, l'homme prît possession du globe entier. La culture et la civilisation répandues partout, il espérait que de l'unité économique sortirait naturellement l'harmonie sociale, suprême destinée de notre planète.

Un si beau rêve paraîtra bien chimérique, surtout si l'on songe qu'cà peine ce livre terminé, Jules Duval voyait la France envahie, et toutes les horreurs de la guerre fondant sur cette patrie qu'il aimait tendrement. Le cœur navré de nos désastres, il allait à Rodez par Tours, lorsque, le 20 septembre 1870, il fut misérablement tué dans un accident de chemin de fer. S'il avait survécu à nos malheurs, qu'aurait-il pensé de l'harmonie des intérêts, l'idéal de toute sa vie ?

J'ose croire que sa confiance n'eût pas été ébranlée . Duval n'était pas un illuminé; sa foi était d'autant plus profonde qu'elle était plus raisonnée. Il trouvait la terre belle, tout en comptant avec les tremblements de terre et les volcans; la guerre avec ses meurtres et ses rapines l'aurait attristé : elle ne lui aurait point fait oublier que les crimes des rois, comme ceux des particuliers, sont l'exception ici-bas, que le bien l'emporte sur le mal, et que la justice a son jour. Ce règne de la justice, il travaillait à l'amener, en véritable missionnaire de la loi divine; et si les élections l'avaient appelé dans

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