PREMIERE PARTIE L'ALGÉRIE
Tableau de la situation des établissements français.
Le ministère de la guerre a récemment publié le douzième volume de cette importante collection, commencée en 1838 pour justifier devant les Chambres des demandes de crédits extraordinaires, et continuée aujourd'hui avec le même soin, bien qu'elle ait un peu perdu de son intérêt parlementaire. Après l'éclat qu'a jeté sur l'Algérie l'Exposition universelle de 1855, une telle publication arrive à propos. Pour y recueillir les traits les plus saillants de la situation présente de la colonie, il suffira d'ajouter aux documents officiels, dont la plupart s'arrêtent à la fin de 1853, quelques renseignements de plus fraîche date.
Dans un rapport à l'Empereur, qui forme comme l'introduction de l'ouvrage, M. le maréchal Vaillant constate que depuis la soumission d'Abd-el-Kader, à la fin de 1847, la guerre a
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laissé le champ libre h la colonisation. Aujourd'hui, des frontières de Tunis à celles du Maroc, des bords de la Méditerranée au seuil du désert, sur celle vaste étendue de pays qui embrasse, avec nos récentes conquêtes du sud, cinquante millions d'heclares, l'équivalent de la superficie de la France, régne la paix la plus profonde. A l'exception de quelques tribus, inoifensives du reste, cachées dans les gorges de la Kabylie, toutes les populations indigènes reconnaissent notre souveraineté par le paiement régulier de l'impôt. Depuis plus d'un an, l'Algérie a cédé à l'armée d'Orient ses meilleures troupes : l'armée d'occupation est réduite à un chiffre si modéré qu'on n'ose le faire connaître, et pas un coup de fusil n'a troublé nos travaux, comme si la diminution de l'effectif était un principe de tranquillité. Loin de se révolter, les Arabes tendent les mains à nos chaînes, pourrait-on dire, si la domination française n'était une bienveillante éducation plutôt qu'un joug; car ils bâtissent des maisons , ils plantent et greffent des arbres, ils concourent à tous les travaux publics. Par les liens qui les attachent au sol, ils donnent des garanties matérielles de leur soumission; par les routes dont ils percent leur territoire, ils se livrent à notre surveillance et assurent leur défaite au jour d'une insurrection, si elle était possible.
Au spectacle de cette évolution, qui s'accomplit sans co-ntrainte partout où l'administration en manifeste le vœu, en commençant par les rangs supérieurs de la société arabe, on incline à soupçonner que le despotisme brutal des Turcs et le génie d'Abd-el-Kadcr avaient fait illusion sur le caractère des races indigènes. Devant la multitude des témoignages contraires s'évanouissent comme des fantômes leur passion pour la guerre et leur amour de la vie nomade, leur patriotisme national et même leur fanatisme religieux. Rendus à la liberté de leurs instincts et guidés dans leurs essors nouveaux, les Arabes redeviennent ce que furent leurs aïeux dt^ l'Andalousie
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et (lu Roussillon, cultivalours, jardiniers, |il;iiilrurs , architectes bicnlùl, part'aihMnoiit disposés à accueillir les douceurs du bien-èlrc aussi bien (juc les splendeurs des fêles.
Le nouveau Tableau de situation contient à cet égard j)Our la première t'ois un document du plus haut intérêt : c'est l'indication détaillée des habilalions élevées depuis quelques années par les chefs indigènes et de leurs deniers. On compte déj^i ces demeures par milliers, et dans le nombre il en est beaucoup de plafonnées, décorées et meublées à l'européenne^ où le voyageur français reçoit une abondante et cordiale hospitalité. Il est telle de ces maisons qui n'a pas coûté moins de 200,000 à 300,000 fr., château de plaisance autant que de défense. Certains caractères novateurs, comme la nature en distribue dans toutes les races pour faciliter les alliances, s'associent aux colons européens tantôt pour rcxploitation de moulins à farine ou à huile, tantôt i)0ur la culture des terres; l'un d'entre eux, le kaïd Saoudi, à Philippeville, fonde un hameau qu'il peuple de familles allemandes, auxquelles il fournit, avec la maison, des semences, des instruments aratoires, un cheptel, leur accordant cinq ans pour le remboursement; au terme de ce délai, chaque famille, sa dette payée, sera propriétaire de 25 hectares à prélever sur la propre concession du caïd. Ces combinaisons, qui varient à l'infini, reposent toutes sur l'alliance confiante, on pourrait dire sympathique, de ces deux races, qui longtemps parurent vouées à une éternelle séparation.
Sans doute dans ces conversions tout n'est pas sincère et spontané : beaucoup sont dues au désir de complaire à l'autorité et d'obtenir un titre de propriété qui mette à l'abri d'une dépossession ; et ce n'est pas sans vérité que l'esprit français, prompt à la raillerie, a peint la famille arabe accroupie sous la tente, à quelques pas en avant de la maison vide d'habitants. Mais un jour ou l'autre la maison révélera ses avan-
lages. La pluie, le froid, le vent, la peur du vol, la peur d'un rival amoureux inviteront le maître à y entrer, à y enfermer son bétail, ses trésors, sa femme même ou ses femmes, qui résisteront vainement à un progrès présenté sous la forme d'une prison. Dès ce jour le Rubicon sera franchi. Autour de la maison flanquée d'écuries et d'étables, le jardin sera jugé nécessaire; bientôt suivront la fontaine, les arbres et le reste. Par l'amour du sol, le seigneur deviendra un propriétaire; par l'amour du chez-soi, le maître deviendra un époux. Peu coûteuse sous la tente, la polygamie sera trouvée ruineuse sous un toit où chaque femme n'ayant plus sous les yeux le panorama vivant des environs du douar, livrée à l'oisiveté intérieure, revendique son appartement, ses meubles et ses distractions; tout naturellement la monogamie lui succédera, et par elle la liberté morale et la dignité de la femme. Parvenu à celte première phase du progrès social, l'Arabe a cessé d'être notre ennemi ; nous l'avons désarmé de l'instabilité de sa vie vagabonde, de la mobilité insaisissable de ses intérêts, même de son fanatisme, en lui empruntant nous-mêmes tout ce qui, dans son costume et ses coutumes, dérive du climat. Si la fusion n'existe pas encore, elle se prépare par l'analogie des mœurs.
Est-ce à dire que sans la force qui, après avoir soumis le peuple arabe, le surveille et le contient, il accepterait de son plein gré le gouvernement des étrangers? Assurément non. Mais, de même que l'Évangile, le Coran enseigne que tout pouvoir vient de Dieu, et quand le pouvoir donné satisfaction au musulman, il ne cherche pas de prétexte pour détourner l'arrêt du destin, il se résigne de bonne grâce. Pour lui, la force révèle et mesure le droit.
Il se résigne surtout lorsque la main sacrée de Dieu verse sur lui et sa tente les trésors d'une corne d'abondance. C'est le cas aujourd'hui pour l'Arabe de la régence d'Alger. Par le seul
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fait de la conquête française et sans accroissement de charges, ses revenus ont pour le moins triplé : résultat de la plus-value procurée à toutes les denrées par la présence d'une population nouvelle de deux cent mille consoniuialeurs, tant civils que militaires, et par l'ouverture de débouchés extérieurs. Aussi voit-on les producteurs indigènes s'enrichir dans tous les rangs et de toute source. Aux pi'olils matériels, d'une éloquence bien séduisante, surtout pour un Arabe, s'ajoutent des bienfaits d'un autre ordre : la propriété reconnue et consolidée, la libre pratique du culte et des mœurs, le maintien des lois et des juges, en toute occasion un patronage, ou, pour mieux dire, une fraternité dont le caractère français incline plutôt à exagérer qu'à amoindrir la bienveillance. En de si belles et si rares conditions, comment ne pas se complaire dans la paix? Depuis plus de trois siècles, les Arabes d'Afrique n'ont pas connu l'indépendance. Sous le régime turc, ils n'auraient pas même osé rêver des jours pareils ! Après 1830, livrés quelque temps à eux-mêmes, ils tombèrent dans l'anarchie, et d'Abdel-Kader ils n'ont connu que des promesses tempérées par les dures nécessités de la guerre. Leur état actuel constitue donc un immense progrès dans la liberté comme dans la prospérité. Qu'il en soit toujours ainsi, ce sera l'éternel honneur de la France !
Celte transformation, qui marque le passage delà barbarie à la civilisation, et renouvelle de nos jours, sous nos yeux, avec un charme indicible, l'histoire des divers âges de la société, l'Europe a bien de la peine à y croire. Elle a été habituée par dix-sept années de combats, combats glorieux et nécessaires tant qu'Abd-el-Kader fut debout, à se représenter l'Algérie comme un champ de bataille! Même les Français qui n'ont vu ce pays que dans la période de la guerre ne peuvent se ligurer l'évolution radicale qui est en train de s'y accomplir; ils ont à refaire non pas tout leur entendement, comme
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voulait Condillac pour la philosophie, mais un coin de leur entendement, pour apprendre des choses nouvelles. Ne suffit-il pas cependant de traverser la Méditerranée, une promenade de quarante heures, pour s'assurer qu'en Algérie chacun vit, travaille, voyage, naît, se marie et meurt, absolument comme en Normandie ou en Alsace, ne se mettant en peine des Bédouins que pour chercher parmi eux des auxiliaires? Souvent même, à rencontre des défenses de Tautorité, qui fait bien d'exagérer la prudence, le colon s'aventure de nuit à travers routes et champs, et bien rarement lui en arrive-t-il malheur. Le Tableau de la situation constate qu'en 1853 l'Algérie occupe le quinzième rang seulement dans la hiérarchie de la criminalité.
Pour l'avenir, la sécurité n'est pas moindre. De quel point de l'horizon viendraient les nuages? Longtemps on s'inquiéta de la subsistance des troupes en cas de guerre maritime qui intercepterait les communications ; aujourd'hui la colonie , après avoir nourri son armée et sa population, exporte de notables excédants de ses récoltes. Contre la chance d'une invasion anglaise, et Dieu sait combien elle est probable ! les côtes de l'Algérie, que la nature avait créées les plus dangereuses du bassin méditerranéen, ont été hérissées de canons depuis Mers-el-Kebir jusqu'à la Galle. A l'intérieur comme sur le littoral, toutes les places sont armées de fortiiications où l'on a dépensé plus de GO millions. Ce n'est pas à dire que les frontières du Maroc ne puissent un jour ou l'autre fournir au drapeau français un nouveau champ d'Isly : rien n'est impossible à l'orgueil d'un prince irrilé d'une défaite; mais, en ([uoi la colonie serait-elle mise en péril par les velléités turbulentes d'un sultan du Maroc ou d'un bey de Tunis? Et quant à la frontière du sud, le désert ne nous protège que trop.
Restent les indigènes seuls à considérer. Sur leur compte, pour peu que l'imagination s'en mêle, on va droit au pire, et l'on s'inquiète des chances d'une insurrection triomphante
SITUATION DES ETAItMSSEMENTS ERANCAIS. /
suivie de l'évacuation, nouvelle iionle imposée à quelque nouvel Aulus Postliumius par un nouveau Jugurlha , héritier d'Abd-cl-Kader. Aux yeux des colons, ces peurs sont de toutes les plus vaincs. La nature ne crée que de siccli» en siècle des hommes supérieurs, et leur génie ne trouverait plus [lour auxiliaire, comme dans la période écoulée, l'ignorance du pays à conquérir et l'insuiiisance des moyens d'action. D'ici là chaque jour accroît la force de la France et amortit les forces contraires. La population civile augmente, quoique trop lentement; elle atteindra un jour ses proportions normales; et que pourront alors les deux millions d'indigènes (tel est le dernier chitl're fourni par le Tableau de situation) en présence de 2 millions ou seulement de 1 million de colons, intimement mêlés à toute leur existence, et divisant en molécules isolées d'individus et de familles les masses aujourd'hui encore compactes des tribus? Les Arabes seront tous alors contenus dans l'impuissance comme le sont aujourd'iiui les Mores des villes, par le seul mélange d'une population européenne. D'autre part, les routes, en ouvrant le pays en tout sens, préparent l'avénement des chemins de fer, qui dompteront le peuple arabe par l'admiration et la terreur autant que par la facilité des mouvements stratégiques. Le télégraphe aérien et électrique prolonge ses lignes en tous sens, signalant heure par heure les moindres préparatifs d'agitation. En même temps, aux pères qui ont guerroyé contre nous succèdent des fds élevés dans nos lycées, aux chefs d'un dévouement douteux des oftîciers français. Dans toutes les tribus le commerce nous donne des amis et des fournisseurs, futurs alliés aux jours d'épreuves. Si intime devient la solidarité des intérêts, que les tribus ne peuvent déjà plus nous déclarer la guerre sans se frapper elles-mêmes. Admirable triomphe du caractère national qui a découvert dans la générosité envers les vaincus et la loyauté des échanges la plus habile des polili([ues, et par ce trait caractéristique a jus-
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titic de son aptitude supérieure à la colonisation, qualité qu'on lui contestait pour défaut de persévérance et d'esprit d'entreprise.
Dût-on faire une part de chances aux éventualités de troubles, on ne peut dire de guerre, la colonie ne serait pas désarmée. Elle n'a garde de demander, ni personne pour elle, la suppression d'une forte et nombreuse garnison qui éloigne jusqu'à la pensée môme dune agitation. Le génie militaire poursuit dans ses moindres détails l'exécution du plan d'ensemble de ses travaux, barrières plus que suffisantes contre des Arabes, incapables, on l'a dit mille fois, de prendre un blockhaus bien défondu. Enfin les moyens de guerre euxmêmes se simplifient et se perfectionnent : plus qu'autrefois on tire parti du bon vouloir des indigènes.
On sait que, grâce ;\ une tactique pareille à celle que nous avons récemment adoptée pour la soumission du Sud, les deys d'Alger tenaient en respect toute la régence avec 14,000 janissaires. Quoique chrétiens, nous serons tout aussi bien servis. La fidélité dévouée du général Mustapha, et avec lui des Douair;^, des Smélas et de toutes les tribus maghzen, non moins que la longue neutralité des Kabyles, ont prouvé en mainte occasion que la haine des chrétiens et la guerre sacrée sont de vains mois quand d'autres sentiments n'invitent pas à combattre. A nous aujourd'hui, comme jadis aux Turcs, il suffit d'un ordre pour qu'une tribu fidèle mette à la raison une tribu rebelle; car sur celte terre, parcourue plutôt que cultivée par des peuplades indépendantes, sans lien aucun, même de fédération, l'idée de patrie et de nationalité n'a jamais existé que dans l'âme d'Abd-el-Kader. Lui vaincu, toutes les fractions, qui se détestent et se jalousent entre elles, se rallient sans peine à ce puissant et sympathique foyer d'attraction, d'ordre et de justice, qui est la France. Il n'est plus besoin de les y contraindre ; il sulfit de ne pas les en empêcher.
SITUATION «KS KTAliMSSEMENT? FRANÇAIS. \i
Dans cotte politique de conciliation, les bureaux arabes sont l'instrument principal de l'autorité française. Le TablQuu de situation de l'an dernier contenait un panép;yriquc sans réserve de leurs services, et le ministère de la guerre laisse rarement échapper l'occasion de leur rendre témoignage. Gomment donc expliquer le sentiment tout à fait contraire qui règne en Algérie dans l'esprit des colons, et qui perce même au sein des administrations civiles? On ne met pas le pied dans ce pays, on n'y entretient pas la moindre correspondance sans recueillir dès l'abord la condamnation des bureaux arabes a titre d'obstacles à la colonisation. Cette opinion, juste ou non, est tellement éclatante et unanime, qu'elle appelle l'attention sérieuse du gouvernement. Peut-être conviendrait-il que des instructions plus précises, sinon nouvelles, vinssent expliquer aux chefs de ces bureaux les principes qui doivent présider à une seconde phase de notre domination.
Seuls, l'individu et la famille indigènes ont droit, au même titre que les Européens, à notre protection; la tribu, forme accidentelle et périssable, obstacle à l'appropriation et à la culture du sol, base du pouvoir et de la fortune des chefs, nos seuls ennemis, foyer suspect d'hostilités latentes, la tribu doit se transformer ou disparaître. Aucun intérêt digne de respect n'exige sa conservation telle qu'elle est. Aussi, loin d'empêcher les tribus et les douars de s'égrener, c'est le mot consacré, il faut y aider ou du moins ne pas entraver leur décomposition naturelle. Si la police devient un peu plus difticile, l'armée d'occupation, qui s'est déjà transformée en armée de travaux publics, se constituera en gendarmerie, principale destination qu'elle puisse recevoir, depuis que la pacification générale lui a fermé, en dehors de ce qui reste à soumettre de la Kabylie, la carrière plus brillante, mais non pas plus honorable ni plus ulile, des expéditions.
Avec la même autorité, on expliquerait aux bureaux arabes
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quo los colons ne sont pas dos rivaux, mais des amis et des auxiliaires des Arabes eux-mêmes; que la colonisation, loin d'être une usurpation et une oppression, est un devoir et un bienfait, autant qu'un intérêt de premier ordre. Les Arabes gagnent en bieii-êtrc et en affranchissement personnel en raison môme du voisinage des Européens. Le cantonnement substitué au libre parcours ne serait une cause d'irritation que si l'autorité négligeait ou refusait de diviser entre les tentes quelque partie du territoire ainsi réduit : à la condition d"un tel partage, cette opération, qui semble devoir les froisser, elles la béniront toutes, car il n'est pas de famille arabe qui ne préfère trente hectares de terres en pleine propriété à trois cents hectares possédés en communauté. Dans cette répartition individuelle, le gouvernement dispose d'une arme toute-puissante pour contenir les chefs et se faire adorer des peuples.
Dans un autre ordre d'idées, sera-t-il difhcile de faire admettre, même aux bureaux arabes, que la France ne peut trouver en dehors de la population européenne la compensation de ses immenses sacrifices? A Toccasion de l'impôt connu sous le nom d'octroi de mer, il a été ofïiciellement constaté et admis que chaque indigène consomme en produits importés dix fois moins que l'Européen. Le budget constate en outre qu'il paie 3 fr. seulement par impôts directs, et 4 fr. à peu près avec sa ])art d'impôts indirects, en tout 8 millions de francs environ pour 2 millions d'habitants. A côté de lui, les 200,000 Eui'opéens civils ou militaires procurent au Trésor, sous forme d'ini|)ôts indirects. 12 millions de recettes, soit une contribution moyenne de GO fr. par tête. Dans l'intérêt de la France, qui recherche des débouchés pour ses produits et veut réduire les charges de la domination, ne serait-ce pas une faute grave que de persévérer dans cette prédilection pour la race indigène, qui a réussi jusqu'à ce jour à contenir la colonisation dans d'étroites limites? Un fait tranche la (jueslion ; tout Européen compte
SniATloN DKS liTABMSSEMF.NlS 1 UANr.AlS. tl
pour dix indigrnrs au moins, au triplo point de vue de la production, de la consommation et de l'iuipùt.
Que la dissolution de la tribu ])asloralc doive s'ensuivre, nous ne saurions le déplorer, quand c'est au profit de l'homme et de la famille : cette fin dérive fatalement de la juxtaposition des dcuK sociétés. Dans la tribu, riiomnie du peuple vit au sein de la plus profonde misère : plus que serf des riches, trouvant à peine de loin en loin l'occasion de gagner une journée de 40 à 50 c; dans le village européen, il est assuré tous les jours d un salaire de 1 franc à 1 fr. 50 c, souvent davantage. Dans la tribu, le cultivateur n'obtient, à titre de colon, qu'un cinquième de la récolte, c'est pourquoi on l'appelle lui-même le cinquième, le hemmas; le possesseur du sol pereoit les quatre cinquièmes, sans autre obligation que d'avancer les semences, et fournir le cheptel et quelques accessoires : dans le village européen, le propriétaire se contente de la moitié de la récolte, des deux tiers au plus, du tiers quelquefois. Entre ces deux régimes économiques, le choix de l'Arabe pourrait-il être douteux? Malgré les menaces et les dénonciations du cheik, il court oifrir ses services à l'Européen, qui le traite d'ailleurs avec une justice qu'il n'a jamais connue. A l'encontre des préjugés dominants sur le fanatisme musulman et l'horreur du chrétien, une expérience de tous les jours établit que l'Arabe préfère au croyant qui le spolie l'intidèle qui le paie bien. Or, que la spoliation la plus inique du peuple par les grands soit passée à l'état chronique dans la société arabe, la preuve en est, à part la notoriété publique, dans les fréquentes destitutions, pour cause d'exactions, qu'enregistre le MoOachcr.
On voit que, si la civilisation est appelée l'i triompher de la barbarie, la justice consacre son droit plus encore que la conquête.
Mais ses triomphes sont lents et diihciles, comme tous les progrès. Le Livre bleu, c'est le nom emprunté aux Anglais, les
résume dans un grand nombre de tableaux statistiques, accompagnés d'éclaircissements qui font apprécier la manière dont la France accomplit la mission providentielle qui lui est échue. Dans toutes les directions de l'activité sociale, justice, cultes, instruction publique, marine, travaux publics, commerce, et dans la colonisation proprement dite, d'année en année, les améliorations se succèdent, l'organisation, d'abord très-imparfaite, se ramifie et se consolide. On niait la vitalité de l'Algérie, elle vit et marche !
Trop lentement cependant, ne craignons pas de le dire. La population européenne, dont l'accroissement est la vraie mesure de nos succès en fait de colonisation, reste presque stationnaire, A la fin de décembre 1851, elle était de 131,283 individus; deux ans après, au 31 décembre 1853, elle avait monté à 134,075, pas 3,000 âmes de plus. On estime, il est vrai, qu'en 1855 elle a atteint le chiffre de 150,000. A supposer que cette supputation, faite dans les bureaux par le calcul des entrées et des sorties, ne soit pas réduite plus tard par les dénombrements réels, comme il est arrivé plusieurs fois, ce serait, depuis 1850, une moyenne de 5,000 émigrants par an, un moindre nombre dans la période de paix et de prospérité que dans la période de guerre et de misère, en 18 i5 et 184G.
A la lenteur du peuplement répond une lente occupation du sol. A la tin de 1853, on comptait 130 à 140,000 hectares à cultiver concédés provisoirement, et distribués entre 10,000 concessionnaires environ ; c'est l'étendue d'un simple arrondissement. Sur ce noml)re, un peu plus de ?3,000 hectares étaient devenus la propriété déllnitive des colons; c'est l'étendue d'un canton. En 1855, la distribution des terres paraît avoir été menée un peu plus rapidement et devoir atteindre 12 à 15,000 hectares. Relativement aux G millions d'hectares, la moitié du Tell, dévolus en i)rinci[)e à la colonisation européenne, (|uel est le rapj)orl? Vn quatre-centième. La France