ITI'ATION DRS ÉTABLISSEMENTS FRANÇAIS
mettrait donc quatre cents ans à accomplir ce qui est aux États-Unis l'affaire de quelques années ! Un Ici aveu d'impuissance est impossible.
Pour délourner cette comparaison vériluhlcmont importune, on aime à se dire que la colonisation date seulement de cinq ans, de la réforme douanitjrcde 1851. C'est confondre les débuts avec les succès. Il est vrai que ceux-ci ne remontent pas plus haut : les pouvoirs antérieurs à l'Assemblée législative n'eurent pas, comme elle, l'heureuse inspiration d'une réforme libérale qui, proclamée dès les premières années de l'occupation, aurait été une arme puissante contre les agitateurs, en nous ralliant le peuple arabe par la plus-value immédiate et énorme de toutes leurs productions. Il ne faut pas trop s'en étonner, puisque aujourd'hui même, après cinq années d'expérience heureuse et concluante, le gouvernement n'a pas encore complété cette réforme, bien qu'il soit beaucoup plus assuré qu'autrefois de l'adhésion du pouvoir législatif. Mais pour rester dans le vrai, il convient de reporter aux gouvernements précédents l'honneur de l'initiative et des premiers progrès de la colonisation.
Dès 1842 et 1843 ont été fondés les villages du Sahel, bon accueil a été fait à l'émigration, et tel était l'élan de cette époque, qu'en 1845 l'autorité reçut plus de deux mille demandes de concession. A la fin de 1850, les concessions rurales comprenaient 91,317 hectares : il n'en a pas été ajouté 50,000 depuis lors ; la loi de progression s'est maintenue sans s'accélérer.
Ne serait-il pas juste aussi, pour ne comparer que des temps pareils, de renoncer à opposer aux débuts de l'Algérie les débuts des États-Unis? Du seizième au dix-huitième siècle, l'Amérique ne s'est pas trouvée en présence d'un mouvement d'émigration comparable à celui de notre époque, non plus que de la navigation à vapeur, ni de la sécurité des mers. L'esprit d'aventure était peut-être aussi vif, il n'était pas aussi universel ; il ne disposait pas des mêmes informations, des mêmes
!. ALfiERlE.
moynns de transport. L'art de coloniser n'était pas, comme aujourd'hui, enseigné par l'expérience. Les naturels de l'Amérique étaient dos sauvages inhabiles au travail, tandis que, sauf auK monienls d(! la guerre, les Arabes et les Kabyles nous ont toujours aidés de leur main-d'œuvre et de leurs produits.
Ouverte en dernier lieu à la curiosité des nations, l'Algérie doit profiter de l'état politique et industriel des temps nouveaux, d'autant mieux qu"elle y joint le bénéfice du voisinage ; elle est une colonie, moins la distance. Le peu de succès qu'elle obtient est un phénomène qu'il vaut mieux avouer que méconnaître. Les faits sont là, sous les yeux de tous. Chaque année un demi-million d'émigrants abandonnent l'Europe; pourquoi n'en vient-il en Algérie que quelques milliers à peine? Les terres y sont d'une incomparable fécondité ; pourquoi n'en poursuit-on pas avec plus d'ardeur la possession? De toutes les Compagnies d'émigration qui ont depuis quelques mois déposé un cautionnement, d'oi^i vient qu'aucune n'agit en vue de l'Afrique, que toutes spéculent sur l'Amérique? Si l'Algérie, peu ou mal connue, est réputée insalubre, tandis que son climat est un des plus sains et des plus doux qui existent, pareil auclimat de l'Italie et de l'Espagne méridionale; si les Arabes font encore peur, alors qu'ils se montrent parfaitement inoffensifs , à quoi tiennent ces égarements de l'opinion, et quels moyens de les redresser?
Tous ces problèmes restent à résoudre, même en présence des nombreux et importants documents réunis dans la publication que nous analysons, même en présence d'un mouvement commercial très-considérable dont les indigènes presque seuls sont les agents et les bénéficiaires. Quant aux splendeurs de l'exposition algérienne, elles racontent les labeurs des colons et non leurs épreuves, la fécondité des champs cultivés et non l'inculture générale du sol. La solution paraîtra urgente et du plus haut intérêt, si l'on considère qu'avec un demi-million
SITUATION OF.S KTAlîI.lSSEMKNTS KlîANCMS. 1 5
d'habitants européens, l'Algérie produirait assez de céréales pour rassurer complètement la France contre l'évenlualité d'un détlcit, car il y a là des millions d'hectares comparables aux plus fertiles de la l'eauce et de la Normandie, ([ui restent incultes faute de bras. Du pas dont nous allons, il nous faudrait deux cents ans pour avoir un million de colons !
Au douloureux spectacle de cette paralysie qui rive l'Algérie au chiffre le plus modeste de peuplement et d'appropriation de terres, la plupart des esprits qui ont tourné leurs études vers ces questions ont accusé le régime administratif de la colonie, et désespéré de l'aptitude de l'autorité militaire à reconnaître et appliquer les vrais principes de la colonisation. Après avoir observé les faits sur place, nous croyons pour notre part ((u'un examen impartial mènera surtout à la condamnation du régime économique. Ce régime reconnaît pour père et pour appui l'esprit civil aussi bien que l'esprit militaire, parce que c'est l'esprit de la nation elle-même, habituée aux méthodes de discipline dans le travail et de protection douanière. Ayant constaté, il y a quelque mois, les principaux vices de ce régime économique, nous devons nous borner à les rappeler :
Action du gouvernement substituant la création artificielle de villages à la libre installation des colons sur leurs terres ; morcellement du sol en parcelles de quelques hectares, sans aucune nécessité historique ni politique; concessions hérissées d'obstacles au lieu de ventes à bon marché ; conditions ruineuses d'exploitation imposées aux concessions provisoires ; absence de tout bureau de renseignements authentiques sur les territoires disponibles, et par suite extrême difficulté pour les émigrants de fixer leurs vues, et pour les Compagnies d'organiser le recrutement ; la propagande des intérêts particuliers en faveur de l'Amérique triomphant sans concurrence de la propagande désintéressée de l'État en faveur de l'Algérie; mauvais état des routes, impraticables aux voitures pendant la saison
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des pluies ; élévation du fret et des assurances par le défaut de sécurité dans les ports ; et, pour couronner le tout, maintien de l'Algérie au nombre des pays étrangers quant aux taxes douanières pour toute une branche de sa production, l'industrie.
Voilà les causes de la défaveur qui pèse au loin sur l'Algérie, les principales, sinon toutes.
Grâce à la richesse du sol et à l'opiniâtre application des colons, l'Algérie a résisté à tous ces obstacles accumulés , elle a triomphé même de quelques-uns; mais combien plus éclatant et plus rapide serait son triomphe, si l'administration qui tient en mains ses destinées, se décidait à couronner les services éminents qu'elle lui a déjà rendus par le bienfait de la réforme économique I
Dans cette voie d'émancipation du travail et de la propriété, l'intérêt de la colonie et celui de la métropole sont solidaires : la reconnaissance publique bénira le gouvernement qui en aura revendiqué l'honneur.
2 avril 1856.
Chemins de fer.
L'heure des chemins de fer semble approcher pour l'Algérie. A Alger, le conseil du gouvernement vient d'approuver le tracé et les études de la ligne qui doit relier cette ville à Oran, en émettant l'avis que, sans fractionner la concession, on commence d'abord par les sections les plus productives. D'après le programme qui termine le rapport des administrateurs du Crédit mobilier de France à la dernière assemblée des actionnaires, on est autorisé ii considérer cette Société comme disposée à revendiquer pour elle-même l'honneur de l'exécution de cette grande ligne. En môme temps, une seconde Compagnie, appuyée principalement sur les capitaux anglais, achève sur place les études de la section de Philippeville à Conslantine, prête, assure-t-on, à mettre la main à l'œuvre au premier signe du gouvernement métropolitain. Dans la province de l'ouest, un plan de réseau ferré, pour joindre entre elles les principales villes, Oran, le Sig, Mostaganem, Sidi-bel-Abbès, Mascara et Tlemcen, émané de Tiniliative d'un ancien fonctionnaire, attend aussi de l'administration un jugement favorable ou sévère. Ne voulant parler que des projets d'une exécu-
IS l'algérie.
tion vraisemblable, nous en passons sciemment plusieurs sous silence, ceux entre autres qui embrassent dans leur cadre le Maroc, le Sahara, Tunis et Tripoli, comme s' adressant bien plutôt aux. espérances d'un avenir encore éloigné qu'aux besoins d'aujourd'hui ou de demain.
A côté des Compagnies en qui le patriotisme s'allie à une légitime spéculation, la science et la politique font entendre dans le sens des mômes conclusions leur voix désintéressée. M. le général de Ghabaud-Latour, commandant supérieur du génie à l'armée d'Afrique, a publié une seconde édition de son écrit sur la Nécessité d'un emprunt de 300 millions pour l'exécution des grands travaux publics de l'Algérie ; et dans ce Mémoire, qui produisit à son apparition, il y a deux ans, une vive sensation dans le monde administratif, l'honorable général insiste, avec toute l'autorité de son nom et de sa position, sur l'urgente nécessité de doter d'un système de chemins de fer une colonie dont la prospérité doit être une des gloires et une des forces de la France.
Si, pour passer dans la réalité, une idée doit avoir mûri dans les esprits et les portefeuilles ou les cartons, on peut dire que celle-ci a satisfait à cette condition. Son acte de naissance remonte loin : au lendemain de la conquête. Dans le mouvement intellectuel qui suivit la révolution de Juillet, deux des hommes dont le nom est resté attaché à des titres divers à l'histoire des travaux publics, MM. Michel Chevalier et Emile Pereire, firent valoir, dès 1832 et 1833, les services à attendre des chemins de fer de l'Algérie pour la conquête non moins que pour la colonisation. Dans les livres les plus accrédités de cette époque, celui de M. Genty de Bussy entre autres, on trouve indiqués les principaux arguments en faveur des voies ferrées, sans oublier l'impression mêlée de terreur et d'admiration qu'elles exerceraient sur les Arabes. L'entreprise paraissait assez facile pour qu'une décision du président du conseil,
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en date du 23 août 183i, autorisât un premier essai autour d'Alger. La guerre qui éclata des 1835, et dura douze ans, à peine suspendue par le traité de laTal'ua, imprima aux esprits une autre direction, et ce n'est qu'avec l'ère de la paix, inaugurée en 1846 et consolidée en 1817 par la soumission d'Abdcl-Kader, que les chemins de fer ont pu retrouver la faveur publique. Depuis lors, ils n'ont cessé de préoccuper dans une certaine mesure la spéculation, le gouvernement, la population. Le chemin de Blida fut tour à tour proposé^, abandonné et repris. Celui de Pliilip))eville ii Constantine se vit l'objet d'un pareil engouement suivi d'un pareil abandon, pendant que le tronçon d'Oran au Sig était silencieusement élaboré.
Ces projets occupèrent l'activité des capitalistes et des ingénieurs pendant la période qui s'écoula de 1846 à 1854; celui d'Alger à Blida subit même avec succès l'épreuve des divers degrés de la hiérarchie administrative, et il ne paraissait pas loin d'atteindre au port, c'est-à-dire à une concession légale, lorsqu'un Mémoire publié dans les Annales de la Colonisation algérienne vint battre en brèche, avec une accumulation saisissante de faits, de chiffres et d'arguments, tous les projets de tronçons isolés, pour y substituer une grande ligne qui traver. serait de l'Ouest à l'Est toute l'Algérie, dans le sens de ses grandes plaines, en jetant des embranchements sur les principaux points de la côte. C'était la mise en scène du Grand- Central de l'Algérie, mais dans des conditions d'unité et d'harmonie remarquables, et sur une échelle de 1,200 kilomètres. Les auteurs du Mémoire embrassaient dans leurs plans le peuplement et la colonisation autant que la circulation; ils s'appuyaient sur l'avenir plus encore que sur le présent. Leurs vues économiques, politiques et financières se déroulaient avec une telle grandeur de perspectives et des affirmations si précises, que tous les projets antérieurs furent ébranlés du coup, et la question dut être de nouveau reprise par la base.
•JO I, Al.r.KRiE.
Comprenant bien que les destinées de l'Algérie tout entière étaient en cause, le gouvernement mit au service de l'idée nouvelle ses officiers du génie militaire, ses ingénieurs des ponts et chaussées; Les tracés furent vérifiés sur le terrain, les calculs contrôlés et rectifiés, et cet ensemble de recherches amena la question à une phase nouvelle dont nous indiquions les principaux traits au début de cet article, et qui s'annonce comme une transaction entre le système des tronçons isolés et celui de la ligne centrale.
Dans la solution qui prédomine aujourd'hui, la province de l'Est obtiendrait immédiatement son chemin direct de Philippeville à Constantine, qui, dans le projet primitif du Grand- Central, n'aurait eu son tour qu'en dernier lieu et dans sept ans au plus tôt, avec une forte déviation versBone. Les deux autres provinces seraient réunies par une ligne qui, partant d'Oran, traverserait la série des plaines, entrecoupées à peine de quelques collines, qui s'étendent de cette ville jusqu'au pied de Médéah. De là les rails remonteraient une des vallées de l'Atlas pour déboucher, à travers un tunnel de peu d'étendue, dans une autre vallée du versant nord, et rejoindre la iMétidja et Alger. On commencerait simultanément les deux tètes de ligne, d'Alger à Bouffarik et d'Oran au Sig, peut-être aussi l'embranchement d'Orléansville à Tenez. La section d'Alger à Constantine serait ajournée quant à présent, soit parce que le besoin d'une communication directe est moins impérieux, soit à raison de difficultés particulières d'exécution qui se présentent quand on veut gravir, à travers la Kabylie ou la chaîne du petit Atlas, les plateaux au sein desquels s'élève l'antique capitale de la Numidie.
De vives discussions se sont élevées entre les partisans des tronçons avec la concurrence des Compagnies et ceux de la ligne centrale avec une seule Compagnie. Sans entrer aujourd'hui dans le débat, nous voulons constater seulement, après
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r('S([iiisso liisloriquo qui précède, rassciiliiuenl unaniiiic et trop tardif assurémont acquis au delà de la Méditerranée aux chemins de fer algériens. L'administration pense k leur égard comme la presse, l'agriculture et l'industrie conune le commerce; rarraéc les appelle comme la population civile. Il n'y a plus qu'une voIk. Nous aimons à espérer, pour cette cause du progrès par la paix, et le travail, la même faveur en France, o Loin de trouver prématurée, dit avec une haute raison M. le général de Chabaud-Lalour, que nous aimons h citer, la position de celte question, nous en regardons la prompte solution comme indispensable, et nous pensons que l'exécution du réseau des chemins de fer de l'Algérie, doit marcher simultanément avec celle des grands travaux publics.
a En France, les chemins de fer ont déplacé d'immenses intérêts; les capitaux consacrés à l'exploitation des auberges, aux entreprises de postes, de roulages, de messageries, ont été presque complètement anéantis; les villes et villages, les propriétés traversées par les routes impériales, ont perdu une partie considérable de leur valeur. En présence de ces faits, et de la nécessité inévitable de doter, d'ici à vingt ans peut-être, l'Algérie d'un réseau de chemins de fer, irons-nous créer péniblement et à grands frais les routes que ce réseau devra remplacer dans un court avenir; échelonner le long de ces routes les principaux centres de population européenne, les villages, les concessions isolées, en consacrant à la création de tout l'ordre d'intérêts qui en découlera et les capitaux de l'État et ceux des colons, et cela pour les frapper quelques années après d'une perturbation profonde qui équivaudra, sur la plupart des points, à une ruine complète? Nous avons fait la conquête militaire de l'Agérie avec les armes de guerre perfectionnées des nations civilisées, et non avec le javelot et la fronde des temps anciens; sachons consolider cette conquête, en créant des moyens de transport rapides qui donnent tant de
puissance à l'action de nos troupes, et consommer en même temps la conquête civile et coloniale, s'il est permis de s'ex-. primer ainsi, en y appliquant le plus puissant instrument de civilisation des temps modernes. »
Ces paroles sont aussi justes qu'éloquentes : elles méritent de retentir loin et haut.
Le commandant supérieur du génie parle d'autres travaux à mener de front. C'est que les chemins de fer ont besoin de leur complément : les routes ordinaires, les ponts, les barrages, les canaux d'irrigation, les ports. 300 millions sont nécessaires pour exécuter l'ensemble des travaux publics de l'Algérie, somme qui doit être demandée à des ressources extraordinaires; car, avec les allocations du budget ordinaire, il ne faudrait pas moins de cent quarante ans pour les terminer. Faute d'exécution rapide, les plaies torrentielles de l'hiver démolissent les travaux préparatoires de l'été, et la viabilité algérienne représente si bien la toile de Pénélope, qu'aujourd'hui, en l'an de grâce 1856, après un quart de siècle d'occupation, après d'immenses efforts et d'énormes sacrifices, une partie notable des routes, dans les subdivisions d'Alger et de Blida, est tous les ans ofticiellement interdite au roulage pendant l'hiver. Ainsi, aux portes d'Alger, pendant cette saison, comme dans le reste de la colonie durant l'année presque entière, c'est la barbarie arabe qui est chargée des transports de la civilisation européenne. Apre au gain, elle s'y emploie de son mieux ; mais telle est la disproportion des moyens aux besoins, que l'exportation reste au-dessous des richesses disponibles du pays et ne peut plus s'accroître, chaque bêle de somme indigène exécutant dès aujourd'hui le maximum de travail dont elle est capable.
Une telle situation ne doit pas se prolonger; elle lèse tous les intérêts. Pour y mettro fin, convient-il de recourir c\ l'emprunt? Peut-être vaudrait-il mieux entrer dans une pratique
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familière aux Anglais, on confiaiil rcxéculion des simples routes, comme celle des voies ferrées, aux Compagnies qui offrent de s'en charger. D'une façon ou d'autre, il imjtorle à l'honneur et ii l'intérêt bien compris de la France de salisi'airc à la légitime impatience d'une colonie, disons mieux, d'une province française dont les prospérités et les souffrances rejaillissent sur la mère patrie. L'Angleterre sillonne aujourd'hui de rails l'Australie, l'Inde, Ceylan, le Cap, le Canada, toute terre où elle plante son drapeau. Des lacs du Nord au golfe du Mexique, et d'un océan à l'autre, les États-Unis t'ont du chemin de fer, avec un succès que le monde entier admire, l'énergique et fécond instrument de la colonisation. La France seule ne voudra pas proclamer à la face du monde qu'elle est impuissante à accomplir, hors de son territoire continental, une œuvre facile à d'autres peuples.
Décembre 165G.
Chemins de fer (suite).
Le décret du 8 avril sur les chemins de fer algériens, répond aux vœux et aux intérêts de la colonie. Nous ne saurions lui refuser notre pleine adhésion, car il consacre exactement et dans leur entier les projets que nous avions exposés et approuvés, il y a quelques mois.
L'opportunité des voies ferrées en Algérie proclamée par le gouvernement lui-même ; un réseau qui embrasse dans ses mailles tout le territoire actuellement ou prochainement accessible à la colonisation ; une grande ligne parallèle à la mer, reliant, du Maroc à la Tunisie, les grandes plaines algériennes; des embranchements perpendiculaires pour rattacher le littoral
(11! la Méditerranée à Taxe central et desservir les principaux bassins hydrographiques; trois tètes de ligne, une par province, à concéder imaiédialement à des Compagnies; l'armée employée aux terrassements sur les sections qui ne semblent pas devoir être immédiatement productives : telles sont lés solutions adoptées en principe cl dont nous voudrions indiquer rapidement la portée.
Les chemins de fer algériens n'avaient pas seulement à convaincre la prudence de l'administration supérieure, qui ne voulait les promettre que le jour où elle pourrait le.s donner. Ils avaient à désarmer la défiance des capitalistes français, habitués h. dédaigner l'Algérie comme une terre indigne de leurs spéculations. Ils avaient à écarter la concurrence d'un système de routes ordinaires présenté par une Compagnie, suivant un plan auquel manquait toute opportunité, mais non toute grandeur. Aucune des autorités de l'Algérie, aucune des chambres de commerce ou d'agriculture, n'avait osé réclamer un progrès qui n'était pas offert par l'administration. Le chemin de Blida paraissait le terme extrême des espérances raisonnables. Seuls, quehjues hommes sans mandat officiel, colons, publicistes, hauts fonctionnaires, au nombre desquels nous nous plaisons à rappeler M. le général de Chabaud-Latour, commandant supérieur du génie en Algérie, ont combattu pour un système d'ensemble. Leurs combats n'ont pas été stériles. Ils ont vu successivement se rallier à leurs vues le gouverneur général de l'Algérie, le conseil du gouvernement, le ministre de la guerre, le chef de l'Étal. L'opinion publique leur sera bientôt favorable. Dès aujourd'hui les Compagnies se disinitenl les lignes à concéder, dont tous les journaux et tous les fonctionnaires de l'Algérie, sans exception, chanteront demain les louanges. Exemple remarquable du triomphe quelquefois tardif, mais toujours certain, qui attend les idées vraies, quand elles peuvent se produire au grand jour! -
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Lo projet ot'ticiel cuusuci'c on |)riucipo le systèmo connu sous le nom du Grand-Central de l'Algérie, système d'une éclatante justesse, bien que souvent méconnu avec obstination sur les lieux mêmes qui doivent lo plus en profiter. 11 se résume en deux idées. Premièrement, les rails africains doivent former un réseau d'ensemble, lié dans toutes ses parties ; aucune ligne de détail ne doit être exécutée qu'à titre de section ou d'embranchement du plan général. Tout double emploi, toute lacune, toute concurrence doivent être écartés, l'harmonie collective des efforts individuels étant une condition de prospérité dans les travaux publics comme dans les autres essors des forces humaines. Secondement, tout le système doit se coordonner i\ une ligne transversale de l'ouest à l'est, qui relie les trois provinces par leurs capitales, corrobore l'unité politique et administrative à peine ébauchée, et constitua l'unité commerciale et industrielle qui manque entièrement. A ces deux propositions, les partisans des tronçons isolés objectaient que les échanges se font en Algérie du sud au nord et de l'intérieur au littoral, ou réciproquement, dans le sens des bassins hydrographiques ; ils ajoutaient que les trois provinces, produisant les mêmes denrées, n'avaient rien à échanger. Vaines objections dont il n'est pas inutile de faire justice en passant, parce qu'elles pourraient ajourner indéfiniment l'exécution de la grande artère ! Elles tombent devant ce fait, que le cabotage est très-actif et se développe d'année en année d'un port à l'autre de la côte, et notamment de Tenez, de Djidjelli, de Stora et de Bougie à Alger, de iMostaganem et de Nemours àOran, même d'Oran et de Mostaganem àAlger. Pourquoi ce qu'on pourrait appeler le cabotage intérieur ne suivrait-il pas les mêmes courants, si l'industrie ouvrait les communications par terre comme la nature les a ouvertes par mer? Les produits des trois provinces, sous une certaine similitude apparente, varient en réalité dans le détail des qualités et surtout dans les quantités, qui ne sont
nulle part exactement proportionnelles aux besoins. C'est assez pour donner naissance aux échanges. Aussi voit-on les foyers de commerce ou d'industrie, situés à l'intérieur ou sur la côte, rayonner à distance sans aucun égard aux divisions géographiques ni administratives, gênés, mais non arrêtés par les barrières naturelles qui séparent les divers bassins, et limités parla distance seule.
Une erreur de fait n'est pas le seul tort des adversaires du Grand-Central. A repousser une grande ligne transversale, ils méconnaissent un des principaux mérites futurs des voies ferrées de l'Algérie : leur fonction militaire, en vertu de laquelle elles transporteront en vingt-quatre heures un corps d'armée sur un point quelconque de l'intérieur ou de la frontière, au gré des événements. L'économie à réaliser sur le chiffre des troupes et sur le prix des transports militaires n'acquiert de l'importance qu'avec la ligne centrale. Le rôle politique de cette ligne se consolide et s'agrandit par l'établissement d'une suite de stations et de centres de populations européennes qui diviseront en deux les tribus et les territoires du Tell et du Sahara, habitués à se prêter un mutuel appui en cas d'insurrection. Le seul point oîi le Grand-Central est vaincu, et avec justice, c'est la prétention d'attribuer la totalité du réseau, 1,200 kilomètres, à une seule Compagnie, alors qu'il ne s'en présentait aucune, appuyée d'une notoriété et de forces financières rassurantes, qui se déclarât disposée k tenter une aussi grande entreprise. Sans exclure cette combinaison, sans repousser pour l'avenir aucune fusion, le décret tend la main à toute Compagnie qui voudra moins embrasser pour mieux étreindre.
Les sections que le rapport du ministre, sinon le décret impérial, indique comme pouvant être dès à présent concédi'os à litre de tètes de ligne, sont colles d'Alger à Blida et Amoura, celle de Philippeville ou Slora îi Constanline, celle d'Oran à
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Saint-Denis du Sig. Chacune d'elles est en effet d'une haute et urgente utilité.
Une ligne d'Alger îi Blida, depuis dix ans à l'étude, avait obtenu en 1855 l'approbation du conseil général des ponts et chaussées, qui évaluait à 12 millions la dépense des constructions pour 5i kilomètres de parcours, tandis que les auteurs du projet la portaient à 17 millions. Ce projet reçoit du décret une approbation plus apparente que réelle. Blida n'est plus le terme, c'est Amoura. L'Atlas est franchi. Ce simple prolongement est une réforme du tracé tout entier. Avec Blida pour but final, la ligne s'appliquait ù vivifier la plaine de la Métidja, et se déployait complaisamment en de longs contours pour faire halle h une douzaine de villages, dont la plupart étaient à naître. Elle atteignait ainsi, par de faibles pentes, la ville de Blida, élevée de 150 mètres environ au-dessus du niveau moyen de la plaine. Ainsi conçu, ce chemin était pour la circulation ce que fut en 1839 pour l'agriculture le fameux fossé d'enceinte, une renonciation à s'étendre au dehors de la Métidja. Des prétentions aussi modestes ne pouvaient suffire aujourd'hui, et c'est avec raison que la tète de ligne se trouve reportée aune distance double, dans la vallée du Chélif, vallée qui ouvre naturellement sur les régions du sud et de l'ouest. Cette percée de l'Atlas, que nous mêmes indiquions dès 1852 dans la presse oranaise, ce qui nous valait alors les railleries des journaux d'Alger, constate avec grandeur l'ambition légitime de la colonisation européenne, disposée à suivre pied à pied la conquête. En outre, la voie ferrée devant passer entre les deux villes de Miliana et de Médéa, ménage l'établissement de voies latérales qui remplaceront les routes aujourd'hui ruineuses, et cependant impraticables pendant l'hiver, des gorges de la Chiffa et de l'Ouedjer. Cet avantage devrait suffire ii faire maintenir dans le programme la section de Blida à Amoura, dût la reine de la Métidja voir le double ruban de fer, après
un Irajcl plus direct et plus rapide de la plaine, se dérouler à quelque dislance de ses murs. Il est vrai que Blida est une ville llorissante, glorieuse de ses bosquets d'orangers, de ses jardins parfumés et de ses moulins infatigables, tandis qu'Amoura est un simple germe, une ville en herbe, difficile à découvrir sur les cartes; mais ce germe, comme tous les points géographiques placés par la nature h l'intersection de divers courants commerciaux, est appelé au plus brillant avenir. Les Romains en avaient apprécié la valeur, d'imposantes ruines l'attestent.
Le chemin de fer de Philippeville à Constantine est celui pour lequel la nature a le moins fait. Au point de départ sur la mer, la plage manque de port ; il faut le créer artificiellement ou se contenter de celui de Stora, éloigné de 4 kilomètres. De Philippeville à Constantine le pays est très-accidenté, et cette dernière ville, éloignée de la première de 83 kilomètres seulement, se dresse sur un rocher escarpé, h une altitude de 600 mètres. Malgré ces difficultés, il paraît certain qu'une Compagnie, due à l'initiative française, mais recrutée principalement de capitalistes et d'ingénieurs anglais, estime que les dépenses seront fructueusement couvertes par un mouvement commercial qui dépasse en activité et en importance celui de toute autre région de l'Algérie. C'est en efl'ot par Philippeville et Constantine que s'approvisionne en marchandises d'Europe la i)resque totalité de la province; c'est par là. que s'exportent ses produits naturels et agricoles, les grains, les bestiaux, les laines, les minerais, les bois quand on en voudra. Cette intervention des capitaux anglais a éveillé l'attention do certaines maisons françaises qui jusque.-là paraissaient ignorer que l'Algérie existât et réclamât une circulation perfectionnée. Que leur patriotisme se ranime et éclate en une noble émulation, rien de mieux; mais gardons-nous d'éconduire les capitaux étrangers! Réjouissons-nous au contraire de voir l'industrie britannique mettre au service de l'Algérie son expérience, sa richesse,
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sa hardiesso, la modération de ses prétentions, puisque l'industrie française a eu besoin de cet aiguillon!
Le chemin d'Oran au Sig a fait moins de bruit ; il est peu connu, et jusqu'au décret impérial, il n'avait guère conquis que l'adhésion d'un ancien préfet de la province, qui en est le promoteur, et de quelques colons qui avaient pu en apprécier sur place les éléments de prospérité. Nous croyons que du jour oîi il sera étudié et apprécié par les Compagnies, il prendra dans leur faveur un rang au moins égal à celui des autres. Son parcours de 54 kilomètres, à travers un pays presque entièrement plat et sur un sol en majeure partie calcaire, n'exigera aucun travail coûteux pour conserver les plus faibles pentes. La dépense n'est pas évaluée au delà de 10 millions, soit 185,000 fr. par kilomètre. Après avoir fécondé la plaine du Tlclat, que l'on s'obstine à défigurer sous la pseudonyme de Sainte-Barbe, il débouchera dans la plaine du Sig, déjà renommée pour ses riches produits. Mieux encore que ses deux rivales, cette voie deviendra la véritable artère commerciale d'une province entière, car elle communique vers la mer avec les trois ports d"Oran, d'Arzew et de Mostaganem, et à Tintérieur avec les subdivisions de Mascara, de Sidi-bel-Abbès et de Tlemcen, c'est-à-dire avec toute la province. Blés, orges, farines, tabacs, cotons, fourrages, bestiaux, laines, bois de thuya et d'oliviers, marbres, plâtres, sels, lui fourniront un aliment dont peu de personnes sonpçonnent aujourd'hui l'importance. Cette section ne tardera pas à se prolonger à travers les belles plaines de l'Habra, de l'Hillil, de la Mina, du Ghélif jusqu'à Amoura, où elle se raccordera avec la ligne d'Alger. De hautes considérations y invitent. Le Maroc appelle toujours notre vigilance, et peut-être d'un jour à l'autre notre intervention; par la ligne d'Alger à Oran, s'embranchant sur Sidi-bel-Abbès et Tlemcen, généraux et soldais, partis du centre et de 1 est, atteindront rapidcmeuL la fronlière marocaine. Daulre part,
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les voies ferrées d'Espagne arriveront dans un an à la Méditerranée, d'abord à Alicante, puis à Garthagène, séparée d'Oran par une seule nuit de traversée. L'Espagne et la province d'Oran deviennent de droit, comme on le constatait il y a quelques jours, la vraie route de la France et de l'Europe occidentale pour l'Algérie. Or cette route ne pourra s'arrêter au Sig; il faudra bien atteindre Alger.
Pour l'exécution d'une aussi vaste entreprise, le gouvernement fait appel à l'industrie privée, et promet le concours de l'armée : alliance digne de la civilisation moderne. Ce que pourra créer une armée industrielle de 50 à 60,000 hommes, l'imagination se le représente difficilement, habituée qu'elle est à mesurer ses conceptions à une échelle plus restreinte. Avec de pareilles forces, les journées se comptent par kilomètres de terrassement. Les légions romaines trouveront enfin leurs dignes héritières. Tant que l'état politique de l'Europe (bien plus que l'état de l'Algérie) parait exiger le maintien dans la colonie d'une armée nombreuse, comme au temps où Abd-el-Kader était debout, nous ne lui connaissons pas d'emploi plus patriotique et plus utile, plus moral et plus rassurant que la préparation des voies ferrées, en attendant l'intervention des Compagnies pour la pose des rails et l'exploitation. L'esprit militaire se trouvera ainsi régénéré, dans la mesure qu'il comporte, et mis au service de la production.
Nous nous arrêtons à ces indications sommaires, sans entrer dans des détails plus précis, dont les décrets ultérieurs nous fourniront sans doute la prochaine occasion. Nous nous abstenons même de considérations générales sur les avantages que l'Algérie et la France retireront d'une plus intime association de leurs intérêts : ils éclatent ii la première vue. Nous aimons mieux signalera cette occasion, pour la vingtième fois, la nécessité d'abolir ce statut, inique et impolili(iue, du système douanier de la France, qui classe l'Algérie dans les pays étran-
CHEMINS I)K FEH. 31
gers, et grève h ce litre de taxes onéreuses un grand nombre de ses produits. Sous peine de dommages graves pour ellesmêmes, les Compagnies doivent insister en faveur du libre commerce entre les diverses provinces d'un même empire.
Quant aux conditions particulières de leur concours, nous les ignorons, et nous nous abstenons de les apprécier. Elles consisteront sans doute en garantie d'intérêt, en abandon gratuit de terrains, en facilités d'entrée pour les matériaux étrangers de construction, en concessions de terres, de mines, de forêts, à proximité des routes. Dans une juste mesure, tous ces modes de concours sont acceptables. Le dernier, les concessions de terres, si usuel en Amérique, a été vivement réprouvé en Afrique. Nous tenons îi lui donner au contraire notre pleine approbation, puisqu'au lieu d'être une libéralité gratuite, comme aujourd'hui, il constituera la rémunération de travaux publics. Il est peu de pays au monde où les voies ferrées aient été construites, sauf en des cas tout h fait exceptionnels, sans subvention quelconque de l'État. En Algérie, l'État ne peut prétendre échapper à une telle obligation. Or, en fait de subventions, en est-il une qui lui soit moins onéreuse que celle de terres, de forêts, de mines, dont il ne tire h peu près aucun parti, tandis que, aux mains des Compagnies intéressées à les mettre en valeur, ces dons de la nature deviendront une source de revenus pour le Trésor et un vaste champ de colonisation agricole et industrielle ?
L'État doit s'estimer bien heureux de pouvoir payer son apport sans grever son budget.
Avril 1857.
statistique, Emigration.
Le gouvernement vient de publier les résultats officiels du dénombrement qui a été opéré sur la fin de 1856 dans l'Algérie comme dans la métropole. Ce document éclaire un problème soulevé par le conseil général de la Haute-Saône, celui de l'inilucnce qu'exerce l'émigration sur la population de la France. En même temps, il permet d'apprécier la loi du développement de la colonie sous son aspect le plus important.
Sur le mérite des griefs allégués contre l'émigration en général, à propos du faible accroissement de la population de la France, on a lu, il y a quelques jours, le résumé du mémoire présenté à l'Académie des sciences morales et politiques par M. de Lavcrgne : ces griefs y sont réduits à néant. L'Algérie |)arliculicrement doit être innocentée. Après vingt-six ans d'occupation, elle compte 100,000 Français, soit une acquisition nioyonnc de moins de 4,000 par an. En 1855, sur une émigration totale de rj,033 personnes, elle en a détourné vers ses rivages 4,745 seulement, et l'année dernière 8,567 sur 17,997. Pour une population de 30 millions d'habitants, ces pertes sont tout h fait insignitiantes ; encore devrait-on les
STATISTIQUE, KMIGIU 1 inN. 33
réduire de tout ce que la France gagne ii son tour par l'immigration. C'est donc sans aucun sérieux ni même spécieux fondement que le conseil général de la Haute-Saône, qui n'a au surplus à regretter que 1,018 émigrants pour l'Algérie en cinq ans, a accusé « la colonie algérienne de n'opérer qu'avec la seule force de la métropole, et la colonisation de n'être qu'un déplacement de forces propre à énerver un pays qui croit avoir gagné en puissance, quand il n'a fait que s'appauvrir par son extension. » De tels reproches ne sont pas seulement injustes, nous pourrions dire qu'ils ne sont pas dignes d'un département qui avait au contraire à se louer de l'Algérie pour des raison-s particulières.
En 1852, le préfet de ce département, témoin ému des misères locales dues au choléra, à la maladie des pommes de terre, à l'insuftisance des autres récoltes, adressait des circulaires aux sous-préfets et aux maires pour leur signaler toutes les ressources que l'Algérie offrait aux populations souffrantes. Il obtenait du ministre de la guerre que le village d'Aïn-Benian, dans l'Atlas, fût octroyé, avec des faveurs exceptionnelles, aux émigrants de la Haute-Saône, et prît le nom hybride de Vesoul-Benian ; il réclamait pour deux autres villages les noms de Gray-Benian et de Lure-Denian^ noms chers aux cœurs francs-comtois, sinon aux philologues. Échos du sentiment public, les journaux du département exaltaient l'Algérie, inséraient les listes nominatives des émigrants avec leur ancienne et leur nouvelle résidence, et citaient leurs lettres, pleines de contentement, où le Jurjura lui-même, contemplé à l'horizon, devenait le Jura ! Après de telles excitations, la Haute-Saône doit-elle s'étonner, doit-elle se plaindre du déplacement d'un millier de familles qui ont trouvé dans une patrie nouvelle, mais encore française, le bien-être qui leur manquait au pays natal ?
Envisagé en lui-même, le dénombrement de l'Algérie donne
lien h bien des considérations, onlrc lesquelles nous devons choisir les plus importantes.
La population civile européenne atteignait, au 31 décembre 1854, le nombre de 167,135 âmes. En lui-même, ce chiffre est très-modeste, humble môme; on essaierait en vain de le nier, si l'on pense à la durée d'un quart de siècle, à l'étendue des sacrifices, au voisinage du continent, à l'accroisscraenl général de l'émigration européenne.
T6moigne-l-il du moins d'un progrès soutenu ? Pour en juger, il faut suivre le mouvement progressif de la population depuis 1830. Le voici, divisé en périodes quinquennales, résumé des chiffres fournis par le Moniteur algérien :
Périodes. Population Accroissement
moyenne. annuel.
On voit que dans la dernière période quinquennale, période de prospérité marquée chez les indigènes surtout par un grand développement de l'exportation, il y a progrès sensible sur la précédente ; mais l'avantage reste encore à la période 1842- 1846, pendant laquelle une impulsion énergique fut donnée à la colonisation. Que de raisons cependant pour que l'avantage ail tourné au profit des temps actuels ! La pacification complète du pays, alors agité par la guerre, les récoltes mieux garanties par l'expérience acquise et les travaux accomplis, la franchise douanière accordée pour les produits naturels et agricoles, la libre action du pouvoir dégagé des défiances et des économies du Parlement ainsi que des critiques de la presse, enfin la popularité universelle d(! la colonie succédant à un discrédit universel.
sTATisrioin;, i:mi(;h.\tiOn. 35
Il est jiisti^ (lo proclainei" ([iio, si le pouploniniil a perdu eu (|iianlil(', il a gagné en ([iialilr. lia giici-re d'une pari, les folles spéculations sur les maisons de l'autre, avaient attiré en Afrique une multitude d'aventuriers^ de cabarctiers, de marchands parasites que remplace aujourd'hui une population laborieuse. La famille surtout, rare dans les débuts, est devenue la base honnête et solide de la colonisation. On compte 53,869 femmes contre 71,824 hommes, proportion trop inégale encore, mais très-éloignée déjà de celle de 1845, qui présentait 23,212 femmes seulement pour 40,103 hommes, à peine plus (juc la moitié. Les enfants au-dessous de quinze ans sont au nombre de 29,142. Les naissances depuis 1853 excèdent les décès, et le cinquième de la population totale est né dans la colonie, témoignage d'une amélioration marquée dans l'acclimatation, qui aurait bien plus de valeur s'il ne fallait tenir compte de l'extrême modicité du nombre des immigrants.
Tous ces symptômes sont excellents, nous n'avons garde de le méconnaître. En constatant la faiblesse de Taccroissenient numérique , inférieur à ce qu'il était il y a dix à quinze ans, nous avons voulu seulement écarter cette tendance très dommageable à l'admiration de soi-même qui porte à toute époque les lils, oublieux des travaux de leurs pères, à croire volontiers que le progrès date de leur avènement au monde, qu'eux seuls ont tout fait et toujours bien. Mais la justice envers le passé ne doit pas empêcher de voir le niveau, réellement plus élevé aujourd'hui sous plusieurs rapports, de la situation argérienne, tant par le cours naturel des choses que par les efforts associés de l'administration et des colons.
Considérée au point de vue de la nationalité, la population algérienne de 1856 comprend, sur 167,135 âmes, 66,728 étrangers dans l'ordre suivant d'iiuportanci' numérique : Espagnols,
36 LALGÉRIE.
Italiens, Maltais, Allemands, Suisses. C'est plus du tiers pour l'élément étranger. Il est d'usage de réclamer contre celte forte proportion; on aimerait à voir dominer d'une façon plus exclusive l'élément français. Nous ne saurions partager ce sentiment. Les protestations du conseil général de la Haute-Saône, depuis longtemps devancées par celles du conseil des Basses-Pyrénées contre la Plata;, montrent l'accueil qui attend le développement de l'émigration française. Ce n'est pas un motif pour l'entraver, mais c'en est un pour ne pas l'exciter ; l'Algérie doit éviter avec soin de paraître jamais une rivale pour la France : elle peut d'autant mieux suivre cette ligne de conduite, que l'affluence dfs étrangers, loin d'être un mal, est pour elle un avantage sous tous les rapports. Les émigrants de l'Europe méridionale surtout, sobres, laborieux, acclimatés d'avance, initiés aux cultures locales, qui ne diffèrent pas des leurs, sont de meilleurs pionniers que les Français. Sans être aussi bien préparés à un milieu nouveau, les Suisses et les Allemands y apportent des qualités morales et industrielles fort utiles. Tous y versent un capital considérable, quelquefois en numéraire, toujours en travail. Par un mélange intime, les races, comme les terres, s'améliorent. Associés à elles toutes, et les dominant par une certaine supériorité d'éducation ou d'esprit, ainsi que par la suprématie politique, les Français déploient à leur aise leur qualité caractéristique comme ' peuple colonisateur : la sociabilité juste et amicale envers tous, sans distinction d'origine, de culte, de langues, de costumes, de couleur même de la peau. Réduisez le colon français à la compagnie de ses compatriotes, vous lui enlevez les contrastes et, si l'on veut, les spectacles dont il a besoin; vous l'attristez, vous l'énervez. Son bonheur et sa force, il les Irouve dans l'amalgame de toutes ces populations au-dessus desquelles il l'ègne et gouverne.
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L'origine étrangère ne doit laisser aucun souci sur les sentiments. Liés îi l'Algérie par la propriété, bientôt par la langue et les mœurs, par les souffrances du passé comme par les perspectives de l'avenir, ces étrangers seront des colons dévoués, autant que les Français eux-mêmes, à la défense du sol et du drapeau; à une condition toutefois, c'est que l'Algérie les accueillera, les gardera de bon gré, et qu'au bout de quelques années d'épreuve, elle les traitera comme des concitoyens.
Ici se révèlent les vices de notre gouvernement colonial et les causes du peu d'attrait de l'émigration européenne pour l'Algérie.
Dans la préférence que l'émigration donne aux Étals-Unis, aux colonies britanniques, même à l'Amérique du Sud, il y a sans nul doute une très-large part à faire à rancicnneté môme du courant établi, aux relations de famille, à la similitude des climats, des usages, des langues, des religions, des origines.
L'Algérie ne peut prétendre à contre-balancer toutes ces influences. Mais, en reconnaissant cette vérité, il faut bien se garder d'attribuer à l'Europe aucune antipathie instinctive contre l'Algérie. De 1830 à 1848, l'émigration à toujours surabondamment répondu à tous les appels; elles les a même souvent devancés, au grand déplaisir des autorités locales; et si k la fin elle s'est lassée, c'est parce qu'on l'a éconduilc en lui refusant sa place au soleil. Dès le printemps de 1848, une circulaire ministérielle prescrivit des mesures pour l'entraver. En 1854, le représentant du ministère de la guerre dans la commission d'émigration déclara, au nom du gouvernement, que le moment n'était pas venu d'adresser de nouveaux appels; et cette déclaration n'était que l'expression du plan restrictif adopté depuis la grande école des colonies parisiennes de 1848 et 1849. Le maintien de ce plan a été, de plus, fort
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conseillé jiar la réduclion de rarniée d'Afrique pendant la guerre d'Orient ; on a craint qu'une trop grande aftluence d'émigrants n'indisposât les indigènes en un moment peu favorable.
Ces dispositions négatives étaient peut-être légitimes : nous ne tenons pas à incriminer le passé; mais elles n'ont rien d'immuable. Que l'administration modifie son plan, qu'elle entre dans une voie plus large dont l'heure nous semble aujourd'hui bien opportune, et l'immigration reprendra sa marche ascensionnelle d'autrefois. Il ne sera pas nécessaire de recourir, comme on l'a imaginé en ces derniers temps, aux. Chinois, aux Hindous, même aux nègres de Tombouctou, recrues inférieures de tous points non-seulement pour la moralité et la civilisation, mais pour le travail même, aux Espagnols, aux Mahonnais, aux Maltais, qui demandent instamment à prendre leur part des labeurs de la colonisation, à titre de propriétaires, il est vrai.
Les cncouragenionls à accorder ne sont ni dilficiles à découvrir ni coûteux à appliquer; ils sont familiers à tous les États qui veulent sincèrement et sérieusement l'immigration.
Quelques indications da.ns le Moniteur universel; des instructions à nos consuls étrangers; à la frontière, des justifications de santé plutôt que de fortune; à Marseille, un commissariat d'émigration; dans la colonie, des lois qui fixent l'état civil et accélèrent la naturalisation, soumise encore aux mêmes lenteurs qu'en France: rinlervention des citoyens dans leurs affaires municipales suivant le droit commun do l'ancien et du nouveau monde ; le régime militaire réduit à ce qu'exige la sécurité publique; l'essor de l'industrie locale favorisé par la suppression des taxes douanières à l'importation en France; surtout l'upproiiriation facile, certaine, dt'iiiiilive du sol parla vente, substituée au système des concessions : tels sont, en
STATISTlOtli;. KMKiUATloN 39
(iuclquos lignes, les vœuK cl les intérèls du réiuignition, en luènie temps que les garanlies cerliiines d'une [iruspri'ilL; génénile.
Celte dernière condition, l'appropriation du sol par la vente, suppose, il est vrai, une grande étendue de terres disponibles pour la colonisation. En existe-l-il dès à présent? Peut-on les demander au canlonnenicnl des Arabes? Ce sont des questions dont rimportance mérite un examen particulier.
Mars 1857.
Aliénation des terres.
Un ancien officier do marine, aujourd'hui colon à Koiiba. M. Jules Touzct, vient de publier une brochure sur le meilleur mode d'aliénation des terres en Algérie. C'est un écrit substantiel, précis, inspiré par la pratique de la colonisation, empruntant autant de force à la modération qu'à la justesse des raisonnements. Il a de plus le mérite d'arriver à propos, au moment où. l'administration algérienne s'est mise à rechercher comment la vente des terres, qui doit caractériser une phase nouvelle de notre occupation , pourrait remplacer le système des concessions directes qui a marqué la première.
On sait que le gouvernement de l'Algérie a été amené à faire ce retour sur lui-même par l'affluence croissante des demandes de concession. Les terres de la colonie ont acquis une valeur, a-l-il pensé, puisqu'on se les dispute. N'est-il pas temps d'en tirer parti au profit de l'État, dont les charges, après un quart de siècle de subventions, mériteraient bien d'être allégées?
De la question à la conclusion la dislance était courte : elle a été franchie, et désormais, sauf la sanction du gouvernement rentrai, la vente des terres parait un principe adopté, sinon
ALIÉNATION DES TEllUKS 41
encore réglé, qui passera graduellement dans raitplicalioi), en commençant ])ar les meilleures terres et les régions les plus courues. Pour les localités moins favorisées, on attendra que la plus-value acquise invite à les vendre à leur tour. D'ici là on pourra continuer de les concéder directement aux conditions d'usage. Les plaines de la Mitidja, dans la province d'Alger, de l'Habra, dans la province d'Uran, seraient les premiers théâtres de l'expérience.
En même temps, ajoute-t-on, le conseil de gouvernement d'Alger inclinerait vers le système des soumissions cachetées, comme promettant les prix les plus élevés.
L'auteur de la brochure que nous avons citée passe en revue ces divers points, et sur chacun fait des réserves, soumet des critiques, expose des vues qui méritent d'être prises en sérieuse considération. Elles sont toutes aussi bienveillantes que sincères. Nous pensons toutefois que, malgré ces éclaircissements nouveaux, une solution pleinement satisfaisante reste à trouver.
D'abord, croyons-nous, ce n'est pas principalement en vue d'un gain facile et immédiat pour le Trésor public qu'il faut en venir au système des ventes, et ce n'est pas un esprit fiscal qui doit guider dans la recherche des moyens. Pour substituer aux concessions les ventes, il est des considérations d'un ordre supérieur.
Quand un ingénieur veut dériver sur des terres le courant d'une rivière, il ne transporte pas l'eau goutte à goutte, il lui fait un lit; et bientôt, obéissant à la gravitation, la veine liquide coule où la pente l'invite. Ainsi en peu de temps s'exécute une œuvre que, par la première méth'ode, des siècles n'auraient pas accomplie.
La concession, c'est le transport goutte à goutte; la vente, c'est le canal creusé.
Il est encore une autre différence. La concession, sous peine
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de devenir un abus inadmissible, ne peut être pure et simple; elle doit être soumise à des conditions qui deviennent autant de clauses résolutoires. De là un régime de propriété provisoire qui n'est pas, quelles que soient les atténuations de la pratique administrative, la véritable propriété. Frappée de mainmorte, elle est exclue de la circulation ou n'y entre qu'avilie; elle est exclue du crédit ou ne l'obtient qu'à des prix ruineux. La propriété provisoire est si bien la condition générale en Algérie que, sur 150,000 hectares environ concédés à la fin de 1853, 23,000 seulement étaient possédés en vertu d'un litre définitif, l'étendue d'un simple canton de France.
Contre le système des concessions il est un troisième grief. Par lui l'émigration n'est plus maîtresse de ses opérations et de ses mouvements. Rivée à un [)lan officiel, elle n'a le choix, ni du sol, ni des entreprises, ni du lieu, ni du temps, ni des moyens. La sagesse et l'activité des bureaux sont substituées à la sagesse et à l'activité de l'intérêt personnel. Croiton que ce puisse être au profit de la prospérité publi(iue ou privée?
Faut-il ajouter que les justifications exigées des prétendants à une concession sont exorbitantes, et que les charges imposées dès les premières années, telles que constructions, plantalions, défrichements, clùlures, en immobilisant les ressources des colons, préparent leur ruine, tandis que l'éducation du bétail, conseillée par l'économie rurale, aurait préparé leur fortune? On pourrait dire qu'au moyen de petites fraudes bien connues, ces justifications sont le plus souvent tictives, et qu'aujourd'hui personne ne prend au sérieux des engagements dont la stricte exécution n'est jamais réclamée par l'administration, trop intelligente et trop bienveillante pour vouloir l'impossible. Mais, cela étant, convient-il de stipuler des garanties illusoires et d'habiluer la conscience à des transactions?
Pour rester sur le terrain écunumiiiue, nous nous bornerons
ArJlilVATinN DES TKIUîKS. 43
;\ tirer de ce qui précède uik; double conclusiou. L;i concession directe, nous n'ajoutons pas gratuite, car aucune ne l'est, c'est la tutelle de l'État et la discipline officielle dans la colonisation. La vente des terres conférant la propriété détlnitivc, c'est au contraire la liberté de l'agriculture et de ses légitimes spéculations; c'est i)Our chacun le gouvernement de ses propres atVaires par raffrancliisscment du sol et de l'homme.
Sans que nous insistions davantage, on reconnaîtra que ces motifs justifient surabondamment la réforme projetée.
Empressons-nous d'ajouter, pour faire droit aux préoccupations d'ordre financier, que le prix de vente en capital, quelque modéré qu'on le suppose,' offrira une ressource immédiate très importante.
Dans un document empreint d'un caractère officiel, le Moniteur universel évaluait l'an dernier à 6 millions d'heclarcs l'étendue des surfaces du Tell algérien, qui, après liquidation des prétentions indigènes, et déduction faite des réserves du domaine public, pourraient être livrées à la colonisation. En Algérie, le prix de 20 francs l'hectare serait accepté volontiers; et ce prix, l'État ne saurait le -dédaigner comme infime, car il est supérieur de quelque chose au taux des États-Unis, supérieur surtout au prix que l'État lui-même obtient quand il procède par exception à quelques ventes. A 20 fr. riieclare, le budget colonial pourrait donc recueillir dans un bref délai un produit de 120 millions de francs, subside aussi précieux qu'imprévu pour les routes, les ports, les chemins de fer, les besoins de toute nature.
Cette première part faite aux capitaux européens, le domaine ne tarderait pas h r«connaître que sur les 50 millions d'hectares qui, en y comprenant les récentes soumissions du Sud, composent le territoire de la colonie, il est inutile d'en laisser 44 millions, soit les neuf dixièmes, aux 2 millions d'habitants indigènes pour qu'ils y promènent leurs tentes; un partage
L A loi; RIE.
moins inégal enrichirait annuellement la colonie par de nouvelles recettes.
Cette perspective doit suffire, ce nous semble, à l'intérêt financier. L'État doit placer ailleurs son ambition : dans la consolidation de la paix par l'équilibre des races, dans l'éclat des triomphes agricoles et industriels, dans les débouchés ouverts au commerce, dans l'essor de la marine, dans la fondation sur le continent africain d'une société florissante. Et le profit pécuniaire qu'il ne poursuivra pas comme but principal lui arrivera comme conséquence naturelle de la prospérité des citoyens. En attirant des émigrants par le bon marché et la facile acquisition des terres, il s'apercevra bientôt qu'il recrute des contribuables.
Doublement contribuables comme producteurs par l'impôt direct, comme consommateurs par l'impôt indirect, tels seront en effet, tels seront de plus en plus les colons. Dès aujourd'hui, au lendemain de longues crises, tout Européen verse au Trésor une somme moyenne de 60 h 70 fr. par tète ; la colonie prise dans son ensemble entretient avec la métropole un mouvement commercial de 150 millions.'En 1854, elle a occupé le cinquième rang dans l'échelle du commerce spécial de la France, et s'est placée immédiatement après l'Angleterre, les États-Unis, la Belgique et les États sardes. Ce qu'une telle activité d'échanges procure de revenus au Trésor, il sulîit de l'indiquer.
De cet ensemble de faits et de réfloKions nous nous croyons autorisé à conclure que, dans la politique de la colonisation, la tendance que nous appelons, sans aucune nuance de blâme et seulement pour bien la caractériser, l'esprit fiscal, doit céder la première place à l'intérêt à tous égards supérieur et dominant de la colonisation.
En se mettant ainsi au vrai point de vue, le problème s'éclaire et la solution s'entrevoit. Le mérite de tout système de vente des terres doit se mesurer à l'attrait qu'il exerce sur les émi-
ALIENATION DES TERHES. 45
granls. Le meilleur sera celui (jui les appellera eu plus grand nombre.
Quel est ce meilleur sysLème? C'est ce qu'il nous reste à examiner.
10 avril 1856.
Aliénation des terres (suite).
Le meilleur système pour l'aliénation des terres algériennes, avons-nous dit à l'occasion d'une brochure publiée sur ce sujet, est celui qui attirera le mieux les compétiteurs par la simplicité de son mécanisme et la certitude de ses résultats. S'adressant à des émigrants peu lettrés pour la plupart , et souvent étrangers, il doit être avant tout facile à comprendre, facile à pratiquer.
Apprécié'à cette mesure, le système des soumissions cachetées, auquel incline, dit-on, le conseil de gouvernement de l'Algérie, nous paraît le moins acceptable. S'il a- pu être appliqué avec succès aux travaux publics et à des fournitures administratives, c'est qu'en pareille cas il répond à un besuin de garanties spéciales, et s'adresse à une classe d'entrepreneurs qui en apprennent le jeu et les secrets dans une fréquentation assidue des bureaux de l'autorité et des salles d'adjudication. La majorité des émigrants n'y comprendrait absolument rien, et devrait recourir à des intermédiaires qui exploiteraient son ignorance. L'incertitude du résultat combinée avec la nécessité d'un cautionnement refroidirait la plupart des prétendants. La rédaction d'un cahier de charges pour chaque lot entraînerait d'interminables lenteurs, sans parler des frais. Les prix administratifs, en matière aussi peu expérimentée, seraient tous
4t) l'alc.érie.
arl)ilraires, et no pourraionl êlro ni justifiés ni conlrôlt's. On ne peut douter que le courant de la colonisation ne fût plutôt ralenti qu'excité par un système d'écritures et de formalités accessibles au petit nombre seulement, et qui exige la présence de l'acheteur sur un point déterminé, à jour et à heure fixes, nécessité qui se combine mal avec un des caractères constitutifs de toute émigration, l'arrivage continu, irrégulier, en toute saison, sur divers points.
Les enchères publiques satisfont mieux aux conditions du problème. C'est une méthode simple, familière à tout le monde, qui parle aux yeux comme à l'esprit, et assure, mieux que les soumissions cachetées, le véritable prix des marchandises. Contre son adoption on objecte d'ordinaire le danger de l'entraînement à des hausses exagérées, crainte qui n'est fondée que lorsque les prix sont payables en rentes, craintes vaines quand on doit payer en capital au comptant ou à courts termes, ainsi qu'il se pratique d'ordinaire. Mais cette méthode a deux inconvénients moins aperçus, quoique plus réels et plus difficiles à supprimer: elle laisse le possesseur de capitaux, qui serait disposé à les confier au travail et au sol, dans l'incertitude du résultat, car il n'est jamais sûr de pouvoir acquérir ce qu'il désire, et cette incertitude ne peut que retenir sa bonne volonté. Les enchères imposent de plus, comme les soumissions cachetées, l'obligation do se rendre à périodes intcnuittentos sur des points déterminés, à jour et à heure fixes, et en cas d'échec d'attendre longtemps une occasion meilleure, ou d'aller la poursuivre au loin, avec la môme précision matliémaLiijue et la môme incertitude. Or, courir à l'aventure les enchères à travers un vaste pays, où les transports sont rares, chers et difficiles, est une condition fâcheuse pour tout le monde, surtout pour des émigrants dont l'arrivée ne saurait, au surplus, se régler sur des dates arbitraires. S'il est vrai de dire (jue telle est la marche suivie dans les colonies anghii-
AI.IKNATION DKS TKItUKS. il
ses, il convient d'ajouter ([u'cUc y donne lieu à de très-vives plaintes, et que de toutes parts on demande la vente permanente, h prix fixe, comme aux États-Unis. En Algérie, les mêmes plaintes s'élèveraient, et aussi légitimes, si les cnciièrcs étaient exclusivement adoj)lécs; mais elles cesseraient, croyonsnous, ici comme là, si on les combinait avec la méthode américaine.
On sait en quoi consiste cette dernière aux États-Unis. Bien que la loi se prononce pour les enchères publiques, l'usage et l'expérience ont fait préférer la vente moyennant un prix lixo. Sauf dans quelques situations exceptionnelles, ce prix est ordinairement de 1 dollar 1/4 l'acre, soit IG fr. 50 c. l'hectare. Au gré de ses désirs et de ses ressources, chacun se rend acquéreur oi^i il lui plaît, quand il lui plaît.
Employé seul en Algérie, ce mode d'aliénation aurait le tort de dissiper une partie de la fortune publique, en livrant au prix moyen des terres à qui le voisinage d'une ville, le parcours d'une route, la qualité du sol, l'irrigation possible, donnent une valeur supérieure que tout acquéreur consentirait à payer. Ces terres deviendraient, au profit des plus proches et des mieux informés, le prix de la course sinon de la faveur. La fixation arbitraire d'un taux plus élevé remplacerait mal le débat contradictoire, public, annoncé d'avance, connu de tout le monde, le débat des enchères.
Mais l'alliance des enchères avec la vente à prix fixe nous paraît répondre à tous les intérêts. On débute parles premières: toutes les terres de colonisation sont livrées au sort des feux rivaux; elles montent à tel prix qui convient aux prétendants, sans dépasser la véritable valeur, si ce prix est payable en capital. Après les enchères épuisées, tout ce qui n'a pas été acquis reste accessible en permanence à quiconque consent à payer la simple mise à prix, que nous supposerions volontiers de 20 fr. pur hectare, pour ne pas laisser l'avantage du bon
48 l'au-iérië.
marché aux États-Unis. Par le seul effet de la culture et du peuplement dans le voisinage, toutes les terres atteindraient un jour ou l'autre ce niveau. Tous les ans une nouvelle session d'enchères dans les trois provinces viendrait donner le diapason en quelque sorte de la valeur du sol.
La part nous semblerait ainsi heureusement faite au Trésor public, aux capitaux de spéculation, aux convenances de l'émigration.
La méthode américaine comprend en outre, nous le savons, le privilège de préemption, c'est-à-dire le droit, pour celui qui a pris possession d'une terre inculte, d'en rester propriétaire moyennant l'acquittement du prix le jour oiï elle entre dans l'allotissement général. Il est douteux que ce principe puisse être introduit en Algérie ; il suppose des terres vacantes, abandonnées par les indigènes, et non encore reconnues ni revendiquées par l'État ou des particuliers, situation qui n'existe pas dans nos possessions d'Afrique, ou du moins qui y est tout à fait exceptionnelle. La propriété du pays est attribuée aux indigènes jusqu'à preuve contraire. Si on les resserre quelquefois (on ne les refoule jamais), ce n'est qu'au profit du domaine public. Il serait malaisé à des émigrants de trouver place au milieu d'eux sans susciter des conflits.
Sauf cette différence, qui restreint les aventures de la colonisation et l'oblige à mesurer ses progrès sur les progrès du cadastre, rien, en droit ni en fait, n'empêche d'aliéner les terres aussi rapidement, aussi sûrement sur les bords de l'Habra ou de l'Isser que sur les rives de l'Ohio ou du Missouri. 11 faut seulement appliquer à la vérification des droits des indigènes, à la délimitation et à l'allotissement des terres libres, l'énergie et l'activité que déploient les États-Unis. Le cantonnement des Arabes est une mesure purement administrative, à laquelle ils n'opposent nulle part aucune résistance sérieuse, parce que, grâce à l'immensité du pays, on leur laisse
ALIENATION DES TEUUKS.
partout dix fois plus d'espace qu'ils n'en peuvent et n'en veulent cultiver. Ils opposeiaient moins de résistance encore le jour où l'on subsliluerait au titre de propriété collecUve de la tribu des titres particuliers pour les individus et les familles. Loin de se plaindre, la population arabe bénirait avec une profonde reconnaissance le bienfait qui l'aurait élevée du colonage parliaire chez les grands, servage mal déguisé, h la dignité, à l'indépendance de la propriété privée.
Le prix de vente, soit aux enchères, soit à prix fixe, doit-il être stipulé en capital ou en rente ? Nous avons indiqué incidemment notre préférence pour le paiement en capital, sans être ébranlé par les critiques dont ce mode est l'objet. En Algérie, le système des rentes est condamné par une éclatante et douloureuse expérience : essayé au début, il a partout ruiné les acquéreurs sans enrichir l'État qui, en fin de compte, a dû prendre pitié de ses victimes et les dégrever. Les rentes ont deux torts : elles voilent la gravité des engagements en maintenant l'illusion habituelle sur les revenus à espérer du sol, ce qui élève toujours les enchères à des hausses désastreuses. Elles laissent le droit de propriété dans le provisoire, et perpétuent ainsi une grande part des maux qu'il s'agit de guérir. On ne peut invoquer en leur faveur que la facilité offerte aux travailleurs du sol de devenir propriétaires ; mais c'est encore un nouveau leurre. Les calculs les plus timides établissent que la culture d'un hectare de terre exige un fonds de roulement de 200 fr. au moins (l'administration algérienne l'évalue même à 500 fr.). Relativement à cette somme, quelle aggravation de charge résulte d'un déboursé préalable de 20 fr. pour l'achat du terrain? Elle est vraiment insignifiante. Quiconque ne peut disposer de cette faible somme ne mènera pas son entreprise à bonne fin ; il périra à la tâche ou sera évincé. La société n'a aucun intérêt h favoriser une ambition disproportionnée aux ressources : la porte de la propriété s'ouvrira naturellement