I, 'ALGÉRIE
gles de la hiérarchie. » Voilà les vrais principes fermement posés. Mais à la longue les faits ne l'emportent que trop souvent sur les principes 1 C'est ainsi que le bureau arabe s'est emparé du commandement politique dans un trop grand nombre d'affaires arabes ; les bras ont pris le rôle de la tête, et alors l'institution a perdu la popularité et le crédit qui s'attachèrent justement à ses brillants débuts.
Il est vrai qu'à l'origine les circonstances n'invitaient pas à ces empiétements. Durant la période do guerre ou seulement d'agitation, c'est-à-dire jusqu'à la soumission d'Abd-el-Kader à la fin de 1847, lorsque les bureaux arabes appliquaient tous leurs efforts à procurer la défaite et la soumission des tribus, il n'y avait à craindre ni confusion ni conflit des divers pouvoirs. Le commandant militaire dirigeait les opérations; le bureau arabe, instrument aussi dévoué qu'intelligent, les préparait ou les exécutait. Comme, en fait de tactique et de stratégie, l'officier supérieur par le grade l'est aussi d'ordinaire, et doit l'être toujours, par l'expérience et la capacité, il gardait dans le cours delà campagne et il exerçait le commandement politique dans toute sa plénitude. Le fait répondait au droit.
Avec la paix la situation a changé : aux combats a partout succédé l'administration des tribus. La supériorité légale du commandant politique, n'ayant plus guère à s'appliquer qu'aux affaires des tribus, a dû s'amoindrir partout et quelquefois s'effacer devant la compétence spéciale des officiers des bureaux arabes. Ceux-ci, généralement jeunes, actifs, très-capables, ambitieux même, il n'y aucune honte à .l'avouer, versés dans la langue et familiers avec les mœurs des indigènes, sont deve • nus les maîtres des situations et les arbitres des difficultés : ils ont conquis le premier rang et l'autorité. Suivant une expression déjà employée, ils sont devenus les sultans des Arabes. Le commandement politique a pris le caractère qu'il prend partout oiî gouvernent des maires du palais, un caractère ho-
PROCKS nOINE.VlI. — I.KS BUHKArX AHAliKS. 101
noriliquo plutôt qu'aclit'; ou du moins su part d'aclion, réservée à l'administration des troupes françaises ou aux rares affaires d'une gravité exceptionnelle, s'est trouvée presque insignifiante, comparativement à la part déléguée aux bureaux arabes, que l'on a investis du gouvernement des tribus qui composent presque toute la population et occupent la plus grande partie du pays.
Ainsi s'est établie, par une gradation inaperçue, avec le respect de toutes les formes légales, une interversion complète des rôles. L'inférieur a réellement administré; le supérieur a laissé faire, tout en acceptant la responsabilité. La nature même des services a aidé à ce déplacement d'attributions. Tandis que le commandement se personnifie dans un ofllcier supérieur qui arrive aujourd'hui et part demain, sans laisser d'autre trace qu'un nom et un souvenir^ bientôt effacés, le bureau arabe est un être collectif qui a ses racines dans le pays, ses traditions, ses influences acquises et transmises : il devait n'être qu'une branche de service, il est devenu une institution à part et indépendante. D'un fonctionnaire qui passe et disparaît, on s'inquiète peu, quelque haut qu'il soit; on compte sérieusement avec un corps qui dure, quelque rang subordonné que la loi lui attribue : c'est la force des choses.
Le gouvernement de la colonie, soit en Algérie, soit en France, enclin à une bienveillance toute paternelle pour les bureaux arabes, n'a peut-être pas surveillé avec assez de rigueur leurs tendances à l'émancipation. Elles frappent pourtant l'œil de quiconque parcourt l'Algérie, car elles éclatent môme dans les symboles extérieurs, tels que l'architecture, les solennités publiques, les honneurs officiels.
Dans la plupart des postes ou des places de guerre on Algérie, près du modeste logement accordé au commandant supérieur, s'élève avec la majesté d'une grande caserne ou l'élé gante coquetterie d'un petit palais l'édifice consicré aux af-
faires arabes. Pour en accroître rimportance, on y annexe volontiers la mosquée, le prétoire, le marché, le caravansérail, le café, les bains. Les Arabes pourraient-ils ne pas y voir le centre de l'autorité qui les gouverne, et ne pas considérer le maître de ces lieux comme le maître de leur destinée ?
Dans les solennités publiques, quel spectateur n'a pas été étonné de voir le splendide et imposant cortège de cavaliers indigènes qui se groupent et paradent autour du chef des affaires arabes ! Aux yeux éblouis des populations, la meilleure part du prestige et des honneurs ne remonte certainement pas au fonctionnaire le plus élevé en grade, au vrai président de la réunion: pour les foules, le personnage le plus entouré paraît le plus éminent.
Les Européens eux-mêmes se rendent complices de ces écarts de hiérarchie. Un voyageur veut-il parcourir le pays en dehors du cercle de la colonisation? Sa première visite, quelquefois la seule, est pour les officiers du bureau arabe auxquels il reportera sa reconnaissance, et de proche en proche, sous la plume des écrivains, c'est au bureau arabe que l'on rendra hommage pour la sécurité qui règne en Algérie. En toute vérité, cette sécurité est due aux armes, au drapeau, à la justice de la France, personnifiés non dans l'instrument secondaire de son action, mais dans l'autorité supérieure du cercle ou de la province.
Erreur plus étrange ! le ministère de la guerre lui-même, dans ses rapports et ses publications, tombe dans la même faute, en glorifiant sans cesse les bureaux arabes pour leur action particulière, tandis qu'il revendique avec raison pour luimême ou pour ses représentants officiels le mérite des travaux accomplis par ses autres bureaux.
Ainsi passe dans les mœurs publiques la violation permanente de cette règle essentielle de toute hiérarchie, d'après laquelle la puissance et les honneurs doivent toujours se mesurer à la fonc-
PROCÈS DOINEAU. LES UUUEAUX AUABES. 103
tion. Où cette règle est méconnue il faut s'attendre à de graves désordres et à de déplorables scandales. Le procès d'Oran a fourni h cet égard des leçons trop retentissantes pour que nous devions les commenter. Sur une terre française il ne doit pas y avoir de sultan; et si par un tel titre l'adulation arabe n'entend signaler qu'une haute et légitime influence, ce titre appartient au seul représentant politique du gouvernement, préfet, souspréfet, général ou commandant supérieur, suivant les territoires. Rien dans les allures ou dans les actes des fonctionnaires ne doit appeler une telle qualification sur la tète d'un simple chef de bureau.
Sans insister sur des débats judiciaires dont il est à croire que l'on aura compris toute la portée, nous aimons mieux compléter cet examen des causes premières du mal que nous signalons par l'indication des réformes qu'appelle l'intérêt public. Elles doivent tendre toutes à rentrer dans l'esprit et dans la lettre de l'arrêté ministériel du 1" février 1844, qui n'attribue au bureau arabe que le caractère d'un instrument d'études et d'action, et réserve au commandant militaire la direction suprême, même dans les affaires indigènes. Le fait doit être remis en accord avec le droit; le contrôle doit redevenir sérieux, et le pouvoir se mesurer à la responsabilité.
Il y aurait donc, suivant nous, d'abord à remettre en vigueur l'ordonnance royale du l'^'" avril 1841, d'après laquelle nulle condamnation à mort ne doit être exécutée sans l'autorisation expresse du chef de l'État, à qui un rapport spécial doit toujours être préalablement adressé. Le gouverneur général (mais le gouverneur général seul) n'est autorisé à provoquer l'exécution que dans les cas d'extrême urgence, et à la charge d'en rendre compte immédiatement au ministre de la guerre.
Il y aurait à rappeler à tous les militaires, investis d'un commandement, que le gouvernement politique des tribus constitue, dans l'état actuel de l'Algérie, leur [jrincipale loue-
tion, leur principal devoir; qu'il no leur est permis, sous aucun prétexte, de le déléguer en tout ou en partie, sans engager trèsgravement leur responsabilité. Si au-dessous d'eux ils ont des chefs de bureau et des employés pour l'élude des affaires, eux seuls sont les directeurs.
Ramenés h leur véritable rôle, les chefs de bureaux arabes, sans cesser d'être les auxiliaires et les organes de la politique de leur chef militaire, deviendraient essentiellement des agents de l'administration des tribus, comme le sont à Alger les commis du bureau indigène annexé au secrétariat général du gouvernement, comme le sont dans toutes les préfectures de l'Algérie les chefs de bureau arabe départemental. Depuis surtout que la paix est devenue l'état général et normal de l'Algérie, les fonctions des uns et des autres sont tout à fait analogues, et certes, il ne viendra jamais à l'esprit des populations de personnifier dans ces derniers la souveraineté de la France.
Tout maniement de fonds devra être attribué au ministère des finances et soumis aux règles ordinaires de la comptabilité. Toute preuve de la convenance et de l'urgence de cette réforme est superflue. Le Moniteur algérien assure qu'elle est déjà accomplie; nous pensons qu'elle ne l'est encore que partiellement et imparfaitement, à moins d'instructions inédites qu'il nous est permis d'ignorer.
Enfin, les indigènes, surtout les fonctionnaires, devront être autorisés à aborder leurs chefs hiérarchiques et les administrateurs français suivant les règles établies pour les Européens. Tant qu'un agha ou un kaïd ne pourront approcher d'un général, tant qu'un débiteur ne pourra se rendre chez le percepteur des finances qu'escorté ou plutôt surveillé par un membre du bureau arabe, les excès de pouvoir et les exactions resteront inconnus ; et cela souvent même sans que la volonté du chef du bureau arabe y soit pour rien, et uniquement par le zèle ininielligenl ou coupable d'un siiballorne.
PROCÈS DOINKAir. — LES BUHKAUX ARABKS. 105
Les signes cxlérieurs, symbole des idées, devront répondre à ces réformes. Le local d(\s affaires arabes devra être dans riiôlel ou dans les bureaux du commandant supérieur; les chefs de service devront travailler sous ses yeux ou à sa portée ; il devra se réserver la signature des ordres et de la correspondance. C'est autour de lui ([uo. les goums devront se l'allicr, comme h. leur véritable chef. C'est à lui qu'auront atïaire les voyageurs et les fonctionnaires civils.
Par CCS mesures, qui ne sont pas des expédients de circonstance, mais qui sont les règles mêmes de toute organisation, seront conjurés la plupart des désordres qui ont alarmé la conscience publique. Ce n'est pas que des abus ne soient encore possibles, ils sont, en un pays conquis, le fruit naturel d'un pouvoir presque absolu ! Mais ils seront infiniment plus rares^ parce qu'avec les positions s'élèvent le sentiment du devoir, la publicité des fautes et la responsabilité réelle.
Il reste cependant un dernier contre-poids à l'exagération du pouvoir militaire en Algérie : c'est un large développement de la population et de la colonisation européennes, qui entoure ce pouvoir d'une masse d'intérêts tellement liés et puissants que tout écart grave lui devienne impossible. Mais par celte indication nous touchons aux rapports des bureaux arabes avec la colonisation, sujet trop important pour n'être pas traité avec quelque détail. Nous y reviendrons et nous répondrons en même temps à ceux qui persistent, avec une confiance quoique peu candide, à inviter l'autorité militaire à donner sa démission aux mains de l'autorité civile.
Novembre 1857.
lOO LAmÉRlE,
Procès Doineau. — Les bureaux arabes [suite).
Nous avons essayé, dans un précédent article, de saisir, à leur source même, les déviations que l'on reproche, non sans quelque fondement, aux bureaux arabes. A l'origine, simples instruments d'études et d'exécution, ils ont peu h peu empiété sur le commandement politique, cl ils sont devenus, en beaucoup de cercles, les maîtres réels des affaires indigènes. Les tribus, croyons-nous, n'ont pas eu à s'en plaindre autant que nos amis les Anglais et que quelques Français, qui se font leur écho, se plaisent à le dire. Nous pensons, au contraire, que, considérée dans son ensemble, l'action des bureaux arabes, à l'égard des indigènes, a été bienfaisante, tutélaire, civilisatrice; en aucun temps, en aucun pays, les habitants primitifs d'un sol dévolu à la colonisation n'ont été traités par les conquérants avec une pareille mansuétude. Mais la même toute-puissance qui a dû faire et a fait beaucoup de bien, se trouvant livrée parfois à des mains dont la sagesse n'était pas le seul guide, a pu faire et a fait certainement de temps à autre quelque mal, avec d'autant plus de facilité qu'elle se sentait affranchie de tout contrôle sérieux et de toute responsabilité légale. Là se trouve une grave et funeste atteinte aux principes de toute bonne organisation et h nos devoirs de peuple vainqueur; nous avons dû la signaler.
Nous voudrions aujourd'hui montrer comment la même faute a nui bien davantage à la colonisation européenne, en créant aux bureaux arabes des sentiments et des intérêts contraires h cette colonisation. Mais nous ne pouvons mettre notre pensée dans tout son jour sans toucher par quelques mots à tout le sysLènie des institutions mililaires de [Algérie.
PROCÈS DOINEAU. — LES BUREAUX ARADES. 107
Dans ce système, le gouvernement supérieur est confié au ministère de la guerre rej)réscnlé, à la tète de la colonie, par un gouverneur général qui est aujourd'hui, et sera sans doute désormais, un maréchal de France; à la tête de chaque province, par un général de division, et à la tête des subdivisions et des cercles, par des olliciers généraux, ou supérieurs de divers grades. Au-dessous ou à côté d'eux fonctionnent des préfets et des sous-préfets pour les territoires civils. Les esprits même qui désireraient voir la direction politique à tous les degrés remise à des fonctionnaires civils, parce que ceux-ci se livreraient exclusivement aux soins de la colonisation, qui, pour les militaires, ne viennent qu'en seconde ou en troisième ligne, ces esprits doivent néanmoins reconnaître que rien, dans le mécanisme actuel, n'est essentiellement contraire aux intérêts des colons. En effet, chaque commandant politique embrasse dans l'unité de son territoire les Européens ausbi bien que les indigènes; pour lui les intérêts des uns ne peuvent être opposés aux intérêts des autres, et sa mission consiste à les concilier. Plus intime sera le rapprochement des races, plus facile sera l'administration. Que le cercle auquel préside un officier se peuple d'Européens, son pouvoir sera agrandi et non diminué, car les nouveaux venus seront ses administrés au même titre que les Arabes eux-mêmes. Les progrès accomplis par ceux-là aussi bien que par ceux-ci rejailliront comme un honneur sur le fonctionnaire qui les aura provoqués ou fa» vorisés.
Voilà bien, sauf un peu d'inexpérience des chefs militaires dans le maniement des affaires civiles, les conditions normales de tout gouvernement. Aussi les faits répondent-ils aux promesses de la théorie. Depuis que la question de l'Algérie s'est dégagée des hésitations et des luttes des premiers temps, il n'est pas un ministre de la guerre, pas un gouverneur général qui n'ait pris à cœur, avec une sollicitude active et soutenue.
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la colonisation européenne. Presque toujours ils ont trouvé dans les commandants de province des interprètes zélés de leurs vues politiques en cette matière. Quant aux chefs militaires d'un rang moins élevé, quelques-uns ont pu se montrer indifférents à un ordre d'études et de travaux qui ne leur était pas familier; mais c'a été le très-petit nombre. L'immense majorité des commandants de tout grade s'est associée de cœur et d'action aux projets de l'autorité supérieure et aux efforts des colons. On n'en citerait peut-être pas un seul qui ait été de parti pris hostile à la colonisation, tandis qu'on en citerait beaucoup qui s'y sont distingués et ont mérité que, dans la mémoire reconnaissante des habitants, leur nom survécût à leur pouvoir.
Gomme telle est la vérité, la colonie se montre impartiale., souvent bienveillante à l'égard des commandants militaires, et elle attend sans trop d'impatience que, dans chaque centre de population, le moment vienne de confier l'administration aux autorités civiles.
Il en est autrement à l'égard des bureaux arabes, dont on supporte avec peine ce que l'on appelle le joug et les usurpations. En se détachant, par une émancipation silencieuse, mais persévérante et continue, du sein du commandement politique pour former en dehors une institution à part, identifiée de cœur, d'esprit et de langage avec la société arabe, ces bureaux se sont fait une situation contraire aux développements de la colonisation européenne. L'intelligence et le patriotisme de quelques officiers peuvent bien triompher çh et là des instincts de leur position; mais de telles victoires sur soi-même ne sauraient être fréquentes, car elles supposent la vertu d'une haute abnégation. Aucun pouvoir, et surtout le pouvoir absolu, n'aime à se voir amoindrir : or, tout progrès de la colonisation amoindrit les bureaux arabes militaires, si bien qno, lorsque l'Algérie sera pleinement coloniséo, ils seront parfaitement inutiles, comme ils le sont déjà en territoire civil. Comment
PROCÈS UOINIÎAU. — I.KS DIJHEALX AUA11E>. 109
l'ospril de corps, ainsi menacé, ne iullcrail-il pas, inslincliveinenl ou scienimenl, contre la marée montante de l'émigration et de la colonisation? En douter, ce serait méconnaître les lois les plus certaines de la nature humaine et nier l'évidence des faits.
Un préfet propose-t-il de resserrer un peu, pour faire place aux émigrants, les Arabes qui promènent h travers une immense étendue de terres incultes leur paresse de peuple pasteur et nomade, le bureau arabe no se prête que de mauvaise grâce ou résiste même à un démembrement du territoire sur lequel il règne. Quelques tentes, parmi les tribus de son ressort, veulent-elles aller se transporter, pour une cause avouable, en territoire civil, le bureau arabe^ au lieu de se réjouir qu'une agrégation politiquement dangereuse et peu favorable à la production se décompose au profit des familles et des individus appelés à plus de liberté et de prospérité, se récrie contre Végrenage des tribus, et s'y oppose autant qu'il le peut; il imagine même des formalités arbitraires et coûteuses qui empêchent ses administrés de fréquenter les marchés ou de visiter leurs parents ou leurs amis en territoire civil. Enfin, des colons témoignent-ils l'intention de s'établir en territoire militaire, à portée ou au sein des tribus, le bureau arabe ne verra certainement pas avec plaisir arriver et grandir des influences avec lesquelles il faudra compter : c'est-à-dire qu'il s'y opposera de son mieux.
De telles allures découlent logiquement de la situation fausse où des empiétements successifs ont conduit les bureaux arabes. De simples agents d'administration devenus les patrons, les avocats, les chefs véritables de la race indigène, tirant d'elle seule leur raison d'être et leur illustration, il s'est trouvé que leur intérêt de corps exigeait la conservation intacte de la nationalité arabe. Cet intérêt s'est vite élevé à la hauteur d'une mission et d'un devoir dont laconscience a aisément formulé la
théorie, en exaltant les mérites et les droits des indigènes, en n'appréciant pas ceux des colons à leur véritable valeur. De là à rejeter comme une usurpation toute réduction de territoire, comme un malheur toute décomposition de tribus, comme une chimère tout rapprochement et toute fusion des races; de là à refuser leur concours à la colonisation européenne et à la paralyser par la force d'inertie (car une lutte ouverte est impossible), il n'y avait qu'une petite distance qui a été bientôt franchie par la logique des situations , sans parler de l'ambition des hommes.
Ainsi s'explique cette lenteur des progrès de la colonisation algérienne, qui afflige tous ceux qui avaient fondé sur ce beau pays de brillantes espérances, toujours ajournées ou déçues.
Nous avons maintes fois constaté l'attitude pleine de réserve que conserve depuis plusieurs années le ministère de la guerre à l'égard de l'émigration. Il s'est abstenu avec grand soin de toute parole ou de toute mesure qui aurait pu détourner vers notre colonie africaine ces essaims d'émigrants qui, de toutes les parties de l'Europe, et de la France même, s'envolent vers le Nouveau Monde. Ce programme de conduite a été officiellement déclaré à la commission d'émigration constituée en 1854, et depuis lors, comme auparavant, le ministère de la guerre s'y est strictement conformé. Une conduite si différente de celle que suivent l'Angleterre et les États divers de l'Amérique, si préjudiciable aux intérêts de la France comme à ceux de l'Algérie, et si opposée aux vœux bien connus et bien souvent réitérés du gouvernement en faveur de la prospérité de la colonie, une telle conduite est inexplicable i)Our quiconque ignore les embarras du ministère. Il estembarrassé parce que les émigrants réclament des terres, et il n'y en a pas de disponibles. Les bureaux arabes les détiennent, ft ils n'en cèdent guère. En vain ils ont ordre de procédt'r au cantonnement des tribus, ils le fuul avec une lenteur telle que dix siècles n'en verront pas la
PROCÈS DOINEAIJ. — t-KS BUREAIX .\H.\BF.S. 111
fin, OU bien ils gardent pour les indigènes les meilleures terres et ne livrent aux colons que les plus médiocres. En pareille situation, pousser les éniigrants vers l'Algérie, c'est les tromper et les ruiner ; car ceux qui s'y rendent de leur propre mouvevement s'en retournent pour la plupart irrités et appauvris. En 1854, sur 36, 198 personnes qui sont allées en Algérie, 26,595 en sont reparties, faute d'y trouver une place. Or le pays, grand comme la France, ne compte pas 2 millions et demi d'habitants !
Les colons accusent les bureaux arabes dejeurs souffrances, et, sauf la part à faire aux exagérations, même dans les causes les plus justes, ils sont bien excusables. Emprisonnés dans le cercle étroit de quelques hectares comme dans un cadre de fer, ils ne peuvent s'agrandir. La colonie tout entière y a besoin de capitaux; mais les capitaux fuient un pays où l'espace, la première des conditions prospères pour une agriculture naissante, manque à leur essor. Aujourd'hui la densité de population sur les territoires livrés à la colonisation est la même qu'en France, trois habitants pour cinq hectares, beaucoup trop pour une société nouvelle; mais ce ne sont pas les bras qui surabondent, c'est la terrequileurfaitdéfaut. Lesvœux des colons sontd'autantmoins suspects qu'ils sont appuyés par tous les fonctionnaires civils. Cependant, pour vaincre la résistance des bureaux arabes, il suffit de les faire rentrer dans leur rôle primitif par une simple instruction officielle et des ordres formels du ministre de la guerre. C'est pour le moment tout ce que l'Algérie réclame ; car, avec une réforme opérée dans ce sens, tomberait la principale barrière qui détourne de l'Algérie l'émigration européenne; du moins les terres pourraient être mises en circulation.
Ces conclusions modérées ne suffisent pas à certains esprits, qui dernièrement réclamaient le remplacement immédiat de l'autorité militaire par l'autorité civile. Nous ne les suivrons pas sur ce terrain. Nous avons l'habitude de porter nos efforts où ils ont
quoique chance d'être utiles ; or la destilulion ou la démission du pouvoir militaire en Algérie, le surlendemain de la guerre d'Orient, le lendemain de la conquête de la Kabylie, en présence d'un état de l'Europe qui n'est pas encore la paix, universelle bien consolidée, ne nous paraît pas une de ces questions qu'il soit urgent de discuter. Nous jugeons même inopportune et contraire à l'intérêt de la colonie toute argumentation qui conduirait le gouvernement à choisir entre le pouvoir militaire et la colonisation.
Heureusement il n'y a aucune antithèse entre ces deux ordres de faits ; bien plutôt ils s'aident mutuellement. Les capitaux, dont le concours est réclamé avec raison, aiment avant tout la sécurité pour les personnes et les travaux, ce qu'une armée nombreuse, brave et disciplinée, procure mieux que la milice. Et quant aux garanties d'ordre civil et administratif, on se trompe en répétant, d'après un préjugé trop répandu parmi ceux qui n'ont pas habité l'Algérie, que ces garanties manquent dans les territoires militaires.
Rien n'est moins exact ; nos lois civiles sont absolument les mêmes dans les deux zones, malgré quelques différences dans le système administratif, si bien que jamais émigrant bien renseigné ni colon sérieux ne s'est inquiété si ses terres étaient en territoire civil ou militaire. Sans entrer dans un débat théorique qui nous mènerait trop loin, nous persistons à opposer à nos contradicteurs l'autorité des faits.
Il est notoire que les concessions sont également recherchées, les aliénations publiques également suivies dans les deux territoires. Les Compagnies, qu'un journal estime, avec une bienveillance tout ii fait exagérée, bien au-dessus des familles de colons, sont moins difticiles qu'il ne l'est lui-même. Il saura qu'il s'en est présenté bon nombre, recrutées même parmi les capitalistes anglais, pour exécuter les ports, les routes, les chemins de fer de la colonie, pour exploiter les fo-
l'nOCÈS DOINKAU. — I.KS niîUEAlIX ARABES. 113
rôts, l(>s iniiii\s ol les chutes d'eau ; et si purlout elles ne sont pas encore à l'œuvre, il sul'lil de leurs oiïres pour démentir les inquiétudes qu'où leur prête gratuitement. En jetant les yeux sur l'iuii-opi!, on v(M'ra partout les Compagnies immobilisant aviH: coniiance leurs millions dans le sol et les travaux publics, même au sein des Etats où la volonté du souverain est la loi suprême, et on cessera d'attribuer auK capitalistes, b. l'égard des libertés politiques, les seules qui manquent h l'Algérie, des susceptibilités qu'ils n'ont jamais connues.
Ce n'est pas le seul point où cejournal se montre fort mal renseigné. Un seul trait le prouvera : c'est à propos des ventes de terre, dont il persiste, seul entre tous, à méconnaître la portée. Il n'a pas craint d'avancer que les terres domaniales récemment vendues à Sétif aux enchères, n'ont atteint que le prix de 6 à 7 fr. l'hectare: ovle Moniteur algérien constate que ce prix a été de 75 fr. Al'Habra, on les à payées 80 fr., dans laMetidja93 fr. Ces chiffres sont authentiques et parfaitement connus, et cependant le monde entier aura été informé par un journal sérieux que tel est le discrédit qui pèse sur l'Algérie, faute de garanties administratives, que la terre s'y vend à peine 6 à 7 fr. l'hectare ! Singulière façon, on en conviendra, de servir un pays pour lequel on professe une admiration et un amour sans bornes !
Aujourd'hui l'effort de la colonie se porte sur trois objets : la franchise d'entrée dans la métropole pour ses produits, la reconnaissance et la vente des terres domaniales, l'exécution des chemins de fer. Ces trois succès, on peut les obtenir du gouvernement militaire tout aussi bien et plus facilement peut-être que d'un gouvernement civil. Le patriotisme intelligent doit donc s'abstenir d'aliéner à l'Algérie la bienveillance du ministère de la guerre, en lui demandant son abdication, alors qu'il suffit d'une réforme des bureaux arabes pour aplanir les principales difficultés du temps présent.
A chaque année suffit sa peine. Lorsque, grâce à ces trois
114 1,'algérie.
capitales réformes obtenues, la population de l'Algérie aura décuplé en peu d'années, lorsqu'à sa suite la colonisation aura pénétré dans tous les recoins du pays, les intérêts civils auront acquis une importance qui leur permettra de solliciter une plus large part dans l'administration. Le pouvoir militaire cédera de bonne grâce quelque chose de sa suprématie, comme il l'a fait déjà par Tinslitution des préfets, des sous-préfets, des commissaires civils, des maires, des magistrats et des fonctionnaires de tout ordre. Et le jour viendra où l'équilibre s'établira à l'amiable entre l'un et l'autre pouvoir, dans la mesure même qu'appellera l'intérêt public : les uns garderont les affaires militaires, les autres prendront les affaires civiles. Vouloir précipiter aujourd'hui ce résultat, c'est vouloir cueillir le fruit avant sa maturité.
Di'coniltre 1857.
Une interversion a été faite par erreur : le Collège françaisarabe et le procès Doiueau devaient, faire suite au Décret sur la Décentraliftation , pape 74.
D'Alger à Tombouctou.
On se souvient peiit-ôt re qu'au mois de janvier dernier, quatre voyageurs au vêtement sombre, à la face voilée, entraient dans Alger, montés sur des chameaux d'une espèce nouvelle. Pendant que la curiosité de la foule était excitée par leur bizarre accoutrement et leurs armes de sauvages, quelques vieilles négresses se sauvaient tremblantes de peur, comme sous le coup d'une lointaine et effrayante réminiscence. Les explications d'un officier français et de Sidi-Hamza, noire khalifa des Ouled-Sidi-Cheikh, qui accompagnaient les inconnus, donnèrent bientôt la clef du mystère. Ces étrangers appartenaient à la nation des Touaregs, Arabes de proie, suivant l'expression africaine; pirates du désert, comme disent les écrivains d'Europe : peuplades d'origine berbère, disséminées entre le Sahara algérien el le Soudan, au milieu de vastes et inabordables solitudes, où ellesvivent de brigandages, rançonnant ou pillant les caravanes, et enlevant les nègres pour les revendre aux trafiquants de l'intérieur et de la côte.
Quel motif amenait ces habitants du désert dans une ville où aucun des leurs, de mémoire d'homme ou d'historien, ne s'était