‹ L'Algérie et les colonies françaisesChapitre 26 sur 30 · D ALGER A TOMBOUCTOU · texte numérisé non relu

D ALGER A TOMBOUCTOU

de la Grèce, et que Taïti se trouve ailbnirs que dans les flots lointains de l'océan Pacifujue.

Parvenus à Timimoun, vers rexlréniitc méridionale de l'oasis de Touât, nous avons accompli en vingt-ciiuj à trente jours, sans péril et sans fatigue, un [larcours d'environ 300 lieues. Nous avons fait près du tiers du chemin de Tonibouctou. Nous avons mange sous bien des tentes et des maisons le couscoussou et le sel, et noué bien des amitiés de passage dont le souvenir réjouira longtemps notre cœur, car, dans ces courtes rencontres, l'on ne voit les hommes que par un de leurs meilleurs côtés, le goût de l'hospitalité.

Un long repos retrempera nos forces et notre courage, en même temps que la vigueur des chameaux. Au besoin, nous renouvellerons provisions et marchandises. Préparés à de nouvelles et plus sérieuses épreuves, les tronçons de notre petite caravane se rallieront à une caravane plus importante commandée par un chef éprouvé. En pensant à la patrie absente, h nos familles inquiètes, à nos amis, dont nous plaignons les ennuis au sein du calme monotone de la civilisation, nous attendrons avec contiance le signal du départ pour Tonibouctou.

11 septembre.

D'Alger à, Tombouctou [suite).

Au jour fixé pour le départ, la caravane se groupe, se range, s'ébranle, part. Nous ne quitterons pas les délices de l'oasis du Touât sans de touchants adieux et sans penser aux privations à subir pendanl un mois de traverst'c dans le désert;

mais bientôt le courage imposera silence aax regrets. En avant! crieront les chrétiens. Il n'y a de Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète, chanteront les musulmans. Et nous voilà embarqués vers de nouvelles aventures !

Pendant que nous cheminons lentement à travers les forêts de palmiers, dès les premiers pas, un heureux augure remplit les âmes d'espoir, comme un présage de bonheur.

(c Au détour d'un sentier, la caravane fit rencontre de la belle Meçaouda, femme d'un de nos cheikhs; elle revenait de sou jardin^ suivie d'une négresse qui portait sur sa tète une corbeille pleine de fruits.

» Aucune femme dans l'oasis n'est plus belle que Meoaouda, ni jjlus élégante. Son nom veut dire heureuse. La joie nous revint, et nous nous écriâmes : Dieu bénira notre voyage!

» L'un de nous s'approcha d'elle et lui dit : Meçaouda, c'est Dieu qui t'envoie! Dénoue ta ceinture et fais-la flotter au vent, tu nous porteras bonheur; au retour, nous t'en donnerons une plus riche et plus belle, avec les plus jolies pantoutlcs de Haoussa.

» S'il plaît à Dieu, répondit la jeune femme, vous voyagerez et reviendrez avec la paix.

» Et dénouant sa ceinture de soie, elle en prit les deux extrémités et les agita en nous souriant (1). »

Puisse la science respecter longtemps les présages du Sahara!

Quant à nos compagnons que ne rassurent pas les pronostics les plus gracieux ni les amulettes les mieux cousues, chemin faisant, nous les provoquons ii une sérieuse appréciation des risques de ce voyage, alfroux de loin, presque agréable de près.

La comparaison du désert à une peau mouchetée de tigre ou

(1) Iii)iéraire du Sahara au paijit des iVègres.

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de panthère a vieilli. On lui préfère celle d'un océan de sables parsemé d'îles tantôt isolées, tantôt groujiées en ai'chipel, où appareillent des flottes de caravanes, qui naviguent en petit cabotage de cap en cap, ou en long cours du Sahara au Soudan, entre les écueils de sable et les dangers des tempêtes, n'échappant au naufrage que pour tomber aux mains des forbans, les Touaregs.

Ceci n'est qu'un faible échantillon des métaphores et des images qui sont nées d'une simple analogie établie entre la mer liquide et la mer sablonneuse. Cette analogie, on peut la conserver, mais à la condition de quelques adoucissements dans les teintes. Un pays parcouru en tous sens, depuis trois mille ans et plus, par des milliers de caravanes, qui pour la plupart arrivent à bon port, n'est pas une mer livrée aux tempêtes : c'est un véritable océan Pacifique où les sables balayés par les vents, où leurs dunes progressives et non mobiles, représentent les houles légères qui rident la surface des eaux et forment ça et là quelques atterrissements. Si l'on ne peut exiger de la poésie qu'elle mesure ses images au mètre, au risque de se priver de brillants coups de pinceau, il est permis de le demander à la géographie, science presque mathématique, qui a tellement discrédité l'empire des solitudes, qu'en y mettant le pied le voyageur se demande si, comme au seuil de l'enfer, il ne doit pas laisser toute espérance à la porte. Or, on connaît à Alger tel indigène qui a fait dix-huit fois le voyage de Tombouctou et ne s'en porte que mieux. Il s'en trouvera par centaines qui le feront à volonté pour mille francs et moins! C'est leur voyage de Paris; car, suivant le proverbe : La pauoreté, son remède est le Soudan.

Laissons donc les peurs vulgaires au sauvage qui adore sous des formes horribles toutes les forces invisibles dont il se sent entouré et écrasé, ou au paysan qui peuple de spectres les cavernes où il n'ose pénétrer. En des temps de critique scienti-

fique, l'esprit humain doit s'abstenir de dévouer aux sombres génies du mal les régions qu'il n'a pas encore explorées; qu'il se borne à les consacrer au dieu inconnu!

Au début de l'occupation française en Algérie , le désert , avec toutes ses horreurs traditionnelles, devait se trouver à quelques journées de nos postes, h la lisière du Tell; au flambeau des enquêtes et des expéditions, le désert a reculé de plus en plus. On le poursuit sans jamais l'atteindre; comme un mirage, il fuit devant notre horizon. Où l'on cherchait des plaines de sable se trouvent des steppes verdoyants ou desséchés, mais toujours praticables. 11 est placé aujourd'hui au terme de nos perspectives, au voisinage de l'oasis de Touàt, par le 29'^ degré de latitude; qu'une mission s'y rende pour en dresser procèsverbal, et il aura reculé au sud. C'est que le désert tel qu'on le dépeint, zone sablonneuse de quatre ou cinq cents lieues de large, où. l'homme ni l'animal ne peuvent fixer un pied solide, encore moins établir de demeure sans mourir de faim et de soif, sans être ensevelis dans des tourbillons de poussière, ce désert est un conte, un mythe, le frère méridional de l'Atlas qui supportait le ciel sur ses épaules.

Chassons-en d'abord les lions, les tigres et autres carnassiers dont le vorace appétit s'accommoderait fort mal d'une trop maigre chère; la rareté de l'eau suffirait à le leur rendre inhabitable. Le lion se trouve dans les forêts de l'Algérie, le tigre dans celles du Soudan, dit-on. Ici et là, fuyant l'homme, ils ne méritent en aucune façon le fastueux titre de rois du désert.

Sur les tempêtes de sable, linceul de mort des caravanes, voici l'opinion d'un homme qui passe sa vie au désert, comme d'autres au bois de Boulogne :

« Nulle part la pluie ou les vagues de sables soulevées dans la plaine n'engloutissent les caravanes. Cette fable est cependant classique... Je suppose, quant à moi, que ces troupes,

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ces caravanes, perdirent tout simplement leur route, trahies peut-être par des guides infidMes, et succombèrent aux. lentes tortures de la soif. » El M. d'Escayrac de Lauture démontre par A plus B que la physique s'oppose, au nom de la pesanteur des dunes de sable, à de telles funérailles.

Au sujet du terrible simoun, qui dessèche et consume le voyageur comme une fournaise brûlante et le transforme en un squelette blanchi, le même voyageur n'est pas moins rassurant.

« J'ai plus d'une fois moi-même eu à en souffrir dans le désert; je respirais avec peine les bouffées ardentes qui me brûlaient le visage; j'avais la bouche, le nez, les yeux pleins de poussière, mais je ne me sentais ni malade ni faible, et quand le simoun cessait de se faire sentir, il ne me laissait aucune lassitude. — H y a beaucoup d'exagération dans ce qu'on raconte des caravanes. »

Contre la soif, ennemi plus sérieux , des puits et des sources se trouvent distribués sur toutes les routes, étapes obligées des caravanes. Dans le monde musulman, les puits sont des dons sacrés de Dieu , que l'on entoure d'un mur, que l'on abrite de branchages; souvent ils sont protégés par un saint marabout qui s'en est fait l'ange tutélaire , à condition de vivre des aumônes des passants , ou par une zaouïa, espèce de chapelle et de monastère qui offre à tout venant une simple et sûre hospitalité.

Concluons que, du côté de la nature , à la condition de se conformer aux prescriptions des guides , il est aisé de se prémunir.

En est-il de même du côté des hommes?

Deux dangers sont signalés: le fanatisme musulman et le brigandage des Touaregs.

On commence à bien savoir aujourd'hui à quoi s'en tenir sur le fanatisme musulman qui a défrayé tant d'amplifications.

132 LALGÉRlfi.

Au témoignagne pour ainsi dire unanime des voyageurs , nulle part les croyants de tout culte ne sont plus libres que sous l'empire du Coran. René Caillé , qui , pour parvenir à Tombouctou, jugea prudent de se travestir en derviche musulman, a déclaré depuis que ce travestissement, s'il eût été découvert, le mettait bien plus en péril que la franche profession de son culte. Ainsi ont pensé la plupart des voyageurs anglais et français qui ont parcouru le désert ou le Soudan. Ceux qui ont péri victimes de leur courage n'ont pas été martyrs de leur foi. La persécution religieuse , en dehors des temps de guerre et d'agitation politique, suppose des raffinements de théologie étrangers aux peuples musulmans. Il suffira, pour ne soulever aucune réprobation, de respecter sérieusement les pratiques dévoles de ses compagnons, ou d'en avoir l'air ; nous conquerrions leur estime et leur amitié si, par la prière et le recueillement religieux, nous nous montrions nous-mêmes tant soit peu bons chrétiens. Chacun sait la vénération des musulmans pour le prêtre et la sœur de charité; à leur défaut, les caravanes feront bien de s'adjoindre des médecins , honorés dans tout l'islam presqu'à l'égal des prêtres , et sacrés môme au millieu des fureurs de la guerre.

Tout en devisant, nous voici parvenus au travers du pays des Touaregs, ces ravisseurs des nègres, ces écumeurs du désert, qui, sur leurs rapides méharis, chameaux coureurs faisant cent lieues par jour, passent leur vie à la piste ou à l'affût des caravanes , qu'ils pillent et massacrent sans pitié.

Voilà la légende. Quelle est l'histoire?

A en juger par le livre du général Daumas , comme par le récit des voyageurs anglais , et sans parler encore de leur visite à Alger, les Touaregs sont moins cllVayanls de près que àQ\o\n.'LQ?> poulres du désert ^ c'est le nom qu'ils doivenl à leur taille haute et sèclie , rcssembleiil fort à des pailles. Au

d'aLGRU a TOMnOlJCTOU. 133

pioux Richai'dson ils otlViront loiirs plus belles filles en mariage s'il voulait se l'airo luusulman el habiter parmi eux. Pendant des mois entiers, il vécut dans leur ville de Ghrût, affichant toute l'indépendance d'un puritain anglais , et il se fit, depuis le roi jusqu'au chamelier, des amis de tout le monde. Il lui suffit du talisman des présents; et quels présents 1 quelques mètres de calicot, quelques livres de tabac.

Des présents pour les chefs, un impôt en nature pour la tribu, telles sont aussi les sauvegardes des caravanes.

Au lieu de raisonner la théorie des douanes, les Touaregs la pratiquent. Gomme les caravanes ne peuvent se rendre du Sahara au pays des Nègres sans traverser leurs plateaux ou leurs défilés, ils en profitent pour imposer, h titre de droits de passage dans leurs États, des présents et une contribution en nature. La caravane que met en scène le général Daumas eut à payer 1,000 h 1,200 fr., pas un centième de la valeur des marchandises. Etes-vous de leurs amis, et consentez-vous à payer les taxes, ils vous accordent loyalement hospitalité et protection ; ils vous guident au départ , vous enseignent la bonne route, vous recommandent au loin ; et, patronnés par eux, vous arrivez au port sains et saufs. Mais malheur h. la caravane qui tente d'échapper à leur douane! Elle est impitoyablement rançonnée, pillée, souvent massacrée.

Sauf la finale , sauf les formes, les choses se passent-elles bien différemment dans les sociétés civilisées ? Demandez aux contrebandiers.

Ajoutons que, sous forme de vente avec bénéfices, l'impôt rentre aussitôt, en grande partie, aux mains des caravanes. A peine s'est-on reconnu pour amis par l'acquittement des droits et des présents, que femmes et tilles accourent auprès des chameliers pour faire étaler et acheter les marchandises. Jours de fêtes, on le sait, que ceux oii le colpoteur arrive au village : et comme il rattrape l'argent que lui ont coûté les politesses du

cabaret! Pour cinq aiguilles, les femmes des Touaregs donnent une poule, pour soixante aiguilles un mouton. L'inipùl fut-il jamais un meilleur placement?

Avec des forbans d'aussi bonne pâte , on comprend que les alliances soient faciles.

Pour s'en faire des amis, les chefs de caravane emploient un moyen dont l'originalité ne saurait être niée, sinon imitée. Ils épousent une femme parmi les Touaregs, en même temps qu'ils en possèdent une chez les Chaniba, ennemis des Touaregs, une troisième à l'oasis de Touàt , et une quatrième à Tombouclou. Ils échelonnent ainsi sur toute leur route les quatre femmes légitimes qu'autorise le Coran. Autant déménages , autant de familles , autant de tribus amies pour les caravanes que conduira l'époux , le père , le parent.

La démarche des Touaregs auprès du gouverneur général, dispensera les Français d'un pareil patronage : le crédit politique compensera avec avantage l'alliance matrimoniale. Nous n'échapperons pas sans doute à la taxe douanière , et franchement il y aurait quelque exigence à demander aux barbares l'initiative de la liberté commerciale : tout au plus obtiendronsnous de déguiser l'impôt sous le nom et la forme de présents ; mais, sous un titre ou un autre , nous sommes assurés d'acquérir toute garantie de protection pour nos études et notre commerce.

Amicalement accueillis sous leur tente en peau de buffle tannée et enduite de beurre, nous examinerons à loisir ces étranges personnages qui, pour la première fois, posent devant l'œil curieux des Français dans toute l'originalité de leurs allures.

Les Touaregs, au nombre d'un million d'individus environ , habitent au centre du Grand-Désert un triangle de deux cents lieues de cCAé. Divisés en nombreuses tribus , les uns résident dans des villes dont Ghràt est la principale , d'autres

i)'ai,gi:i{ a TOMiioïKrruu. 135

dans des villai-'os , d'autros enfin sous hi tcnlo en pleine campagne.

Par leur origine ils appartiennent, comme tous les Kabyles, îi côté desquels il faut les compter, à la race berbère qui, autochthone ou non , occupe l'Afrique du nord dès les premières lueurs de la tradition historiciue. Elle en représente sans doute le plus ancien élément de population, refoulé de siècle en siècle par des invasions successives jusque dans les solitudes inaccessibles. Seuls entre tous les Kabyles, les Touaregs ont conservé l'alphabet berbère, remplacé dans tous les autres pays musulmans par l'alphabet arabe. Depuis quelques années seulement, les lettres de cet alphabet national sont parvenues à la connaissance des savants qui , à première vue, ont constaté leur frappante similitude avec les caractères, jusque-là indéchiffrables, des inscriptions en deux, langues (dont l'une est la langue punique), découvertes dans le cercle de Guelma. Quel peuple vivait pêle-mêle avec les Carthaginois sur la terre de Numidie, assez fraternellement pour confondre les épitaphes dans les nécropoles ? Les Libyens seuls, répond l'histoire. L'alphabet touareg est donc l'alphabet libyen ; Touaregs et Libyens sont une seule et même race, descendant les uns et les autres, à vingt-cinq siècles d'intervalle, d'un père commun, le patriarche Ber. Rarement l'archéologie eut la main plus heureuse !

Quelques gouttes de sang vandale ne se sont-elles pas mêlées au sang indigène ? On le soupçonne en découvrant au milieu de ces populations au teint bruni de belles jeunes tilles blondes aux yeux bleus , doux et vif contraste qui s'admire également dans les monts Aurès , du côté de Batna.

Les Touaregs sont musulmans à la façon des Berbères , c'esti\-dire assez tièdement. On conjecture qu'ils ont reçu aux premiers âges de la i)rédication chrétienne en Afrique quelques germes de l'Evangile, en remarquant que la poignée de leur

136 l'aliskuie.

sabre est toujours en croix. , comuio certains talouage.s au front de leurs frères, les Kabyles de la côte.

C'est au voile noir qui cache presque en entier leur figure, laissant à peine entrevoir leurs yeux flamboyants , que les Touaregs doivent en grande partie l'effroi de leur nom. En tout pays les voilés sont des fantômes ! Ilien de plus simple que cette coutume, si l'on en recherche l'origine. Les Touaregs, en quête d'aventures quand ils ne gardent par leurs troupeaux., vivent dans une atmosphère souvent embrasée par le rayonnement des sables et chargée de poussière impalpable; contre ce double inconvénient le vuile est une défense , le bouclier de la figure. Ainsi l'on voit en Algérie les Arabes qui voyagent s'envelopper de leur haïk la bouche et le menton, surtout par les temps de sirocco. Ainsi encore, dansnos expéditions du Sud, les généraux français ont souvent eu l'atlention de di.sti'ib:ier aux soldats des voiles verts , intarissable sujet de plaisanteries qui ne nuisaient pas au mérite de cette ingénieuse innovation. Si les femmes , chez les Touaregs , ne portent pas de voile , sauf dans les cérémonies de réception , c'est que telle n'est pas la coutume de la race berbère, qui entend le Coran à cet égard d'une tout autre façon que la race arabe. Vivant d'ailleurs sous la lente , dans le voisinage de lieux abrités et ombragés , elles n'en éprouvent pas le même besoin que les hommes. Telle est l'explication toute naturelle de ce contraste, en apparence bizarre. Mais il est arrivé à la longue ce qui arrive toujours pour les symboles matériels. Le sens de leur origine se perd, l'usage passe au rang des devoirs et des lois. Les Touaregs ont fini par croire qu'il n'est pas digne d'un homme et d'un noble de laisser voir sa figure; et venant dans le Tell, ils n'ont eu garde de déposer un ornement qui, dans le désert, est un emblème d'honneur pour leur race et leur sexe.

Quelques autres traits de mœurs tendent à leur concilier l'indulgence, en attendant la sympathie. Au dire du docteur

d'alc.er a Td.MnoncTOu. 137

Ondnoy, le compniïnon de (]la|ip('rtoii, la gîutô des femmps tOLiarogs, la liberté de leurs rapports avec les hommes, les égards marqués que ceux-ci leur témoignent, forment un contraste frappant avec ce qui se passe dans les autres pays musulmans. Et, conséquent dans ses déférences pour Ips femmes, ce peuple a établi le syst^me de succession politique et privée, parles filles et non par les garçons, le contre-pied de la loi salique et de la loi romaine. « Les mères, disent d'ailleurs ses sages, sont beaucoup jiliis cerlaines que les pères. »

Richardson, en visitant dans la ville de Ghràt des écoles du soir, n'a pu s'empêcher de s'écrier : « Nous pouvons nous vanter de nos libertés, de notre Grande Charte, de notre indépendance, de notre commerce, de nos richesses, de l'étendue de nos possessions; mais nous ne pouvons pas nous vanter de ce. dont s'enorgueillissent les barbares du désert, nous ne pouvons pas dire que tout le monde chez cous sait lire et écrire ! »

Le pays n'offre pas moins de spectacles imprévus que les mœurs. Quelle surprise, pour qui a médité d'avance toutes les peintures classiques du désert, de trouver les Touaregs campés dans un massif de hautes montagnes, le Djcbel-Hoggar, qui élève à une altitude encore inconnue ses cimes couvertes de nues humides et souvent de neige. Pendant l'hiver, le froid y est si vif, que les habitants se couvrent de vêtements de laine doublés de pelleteries. Des tlancs des montagnes coulent de nombreuses rivières aux bords ombragés, aux écumantes cascades, qui portent la fraîcheur (^t la fertilité dans des jardins riches en légumes, dans des vergers où fleurissent les pommiers et les poiriers à l'ombre des dattiers. Dans les pâturages environnants paissent des troupeaux de moutons à poil ras et à large queue graisseuse, et les chameaux au pied de gazelle, les rapides méharis.

Voilà un des aspects du désert ignorés jusqu'à ce jour. Sachons donc que sur la route du pays des Nègres, à dixjours du riant pays de Toiiàt, les caravanes peuvent trouver une nouvelle étape, abondamment fournie de toutes les provisions de voyage, entrepôt de production et de commerce. L'hospitalité, pour qui saura obtenir l'amitié des maîtres au moyen de quelques présents, et en se soumettant aux lois douanières du pays, n'y sera ni plus chère ni moins sûre qu'en tout autre pays du globe.

Aussi conviendra-t-il que notre caravane, qui aurait pu suivre une ligne plus droite vers Tombouctou, à l'ouest du Djebel-Hoggar, dérive vers cette contrée, résidence du sultan des Touaregs nomades. Outre qu'elle évitera la plus mauvaise partie de la route, le plateau de Tanezrouft, où ne se trouve aucun puits pendant huit jours de marche, elle nouera d'utiles amitiés et refera ses forces. En mettant le cap au sud, l'escadre rencontrerait en peu de jours une nouvelle île, nouvelle oasis, le pays d'Ahir, situé au pied des monts Doguem, qui élèvent à 1,200 mètres de hauteur leurs flancs remarquables par la plus riche végétation et de charmants paysages. Mais dans cette direction elle aboutirait au royaume de Haoussa. Cinglant au sud-ouest, vers la station de Mabrouk, nous arriverons bientôt à Tombouctou, après avoir quitté le Djebel- Hoggar depuis vingt jours, l'oasis de Touàt depuis quatre semaines, Alger depuis deux mois, auxquels il faudra ajouter trois jours, si nous sommes partis de Paris. Comme nous aurons sans doute prolongé nos haltes en vue de la science et du commerce, le voyage aura pu durer trois mois. Il en faut autant pour le retour. Une promenade à Tombouctou, c'est donc l'aiTaire de six mois, une saison d'hiver et de printemps : promenade de bien peu de temps et de fatigue pour tant de profit et de savoir.

Les marchandises de la caravane auront centuiilé de valeur,

n'AL(;iîR A TOMnnrcTou. 139

et celles que ses chanicaux rapportoront du Soudan acquerront aussi à leur tour une valeur centuple. Les articles d'importation, venus d'Europe ou recueillis en route, auront dû être : les colonnades blanches ou de couleur, les c/lfflc/^;■a, les lainages fins, les draps, les soieries, la mercerie, la quincaillerie, la verroterie, le corail et les bijoux de parure, les couteaux, les ciseaux et les sabres, le safran et le papier, les pipes et le tabac. Les marchandises de retour seront : les dépouilles d'autruche, l'ivoire, la poudre d'or, l'indigo, le séné et bon nombre d'articles destinés aux populations sahariennes, moresques et nègres de l'Algérie, tels que chameaux, peaux de buffle et de bouc tannées, saies bleues, étoffes de lin, pantoufles historiées, natron, tamis en jonc, plats de bois noir, essences et parfums, noix de gourou, tout ce qu'ont promis les Touaregs au gouverneur de l'Algérie, et bien au del^. Quant aux voyageurs étrangers au trafic, ils reviendront de Tombouctou par le Sénégal, pour gagner le prix fondé par la Société française de géographie.

Car le gain ne sera, hâtons nous de le dire, que la moindre récompense de cette courageuse initiative ; à lui seul il eût été un aiguillon insuffisant. Combien de problèmes scientifiques auront été éclairés par l'observation ! Niveau, constitution géologique, température du désert, dépression de ses bassins, altitude de ses montagnes, direction de ses vents, régime de ses eaux superficielles et souterraines, la flore et la faune, que de sujets vierges de toute monographie! A elle seule, la race humaine fournira un champ d'études aussi neuf que vaste et varié. Les sciences historiques elles-mêmes, dans co patrimoine nouveau livré à l'intelligence humaine, recueilleront de précieux monuments. L'islamisme que lesFoullanes y introduisent de notre temps n'est qu'une renaissance. Dans une bibliothèque de Gonstantine, M. le professeur Cherbonneau a récemment découvert, entre autres manuscrits précieux, le Tekmilct-ed-

140 l'aloèhik.

Dibad, d'Ahma-Baba, do Tombouclou, biographie des docteurs musulmans de l'Afrique septentrionale. Là nous apprenons que, dès les premiers siècles de l'hégire, Tombouctou fut le siège d'une florissante université musulmane avec son cortège de saints et savants professeurs., avec une bibliographie à faire pâmer d'aise tous les arabisants de l'ancien monde !

Heureux les jeunes ! ils verront bien d'autres merveilles. Ils verront la sonde de l'ingénieur plonger dans la mer souterraine qui s'étend sous le désert, et en faire jaillir des fleuves qui créeront ou agrandiront les oasis, fixeront les dunes par la culture et les plantations, ouvrant de proche en proche le déserta la colonisation. Ce fut le rêve des jeunes généraux de l'Afrique, ce sera l'œuvre du génie industriel des temps nouveaux. L'ambition des ingénieurs est, comme celle des conquérants, sans limite : ils songent déjà à un chemin de fer d'Alger à l'oasis de Touàt, en vue des raines de houille à exploiter : un jour, que verra le dix-neuvième siècle, ils prolongeront les rails jusqu'à Tombouctou, et le voyage de trois mois deviendra une course de trois jours.

Oui, heureux les jeunes ! mais heureux aussi les premiers qui auront montré la voie ; et que leur cœur reconnaissant n'oublie pas au retour la riche ceinture de soie et les pantoufles illustrées promises à Meçaouda, la belle fille du Touàt, qui leur a porté bonheur.

19 septembre.

it

Les puits artésiens du Sahara.

Nous avons quelquefois mentionné en passant les puits artésiens que l'industrie française creuse ou renouvelle depuis plusieurs années dans le Sahara algérien , à la grande joie des populations indigènes. Un écrit récemment publié sur ce sujet par M. Charles Laurent, ingénieur civil, nous fournit l'occasion de faire connaître avec quelques délails ce genre d'entreprises, aussi importantes pour notre domination politique que pour la prospérité de ces contrées. De tous les bienfaits que la civilisation apporte aux peuples barbares , il n'en est peut être aucun qui soit aussi précieux par ses résultats , et en même temps aussi dégagé de tout alliage impur.

Le théâtre de ces entreprises est la partie orientale du Sahara algérien , celle qui occupe le sud de la province de Conslantine, plaine immense, aux teintes jaunâtres, dont la ligne d'horizon se confond dans un lointain indéfini avec l'azur du ciel. Ce n'est pas ainsi que l'imagination se figure les déserts, une solitude toute nue d'où la vie animale et végétale soit absente. Pendant la saison des pluies, ses gazons et ses touffes de plantes aromatiques lui font un manteau vert

qui ne se dessèche qu'aux ardeurs du soleil d'été : ces vastes steppes sont alors des terres de parcours par les chameaux des tribus voisines , tribus nomades dont l'incessante migration promène les tentes du sud au nord , du nord au sud , suivant une allure réglée sur la marche des saisons. Sur ce fond se détachent ça et là, comme des taches noires , des massifs de palmiers-dattiers qui rompent la monotonie du tableau : ce sont les oasis , fraîches comme des corbeilles de fleurs et de fruits , qui consolent des tristesses du désert. Dans ces îles de verdure, des populations sédentaires habitent des villages , se donnant pour principale mission sur la terre de planter les dattiers , de les arroser, d'en recueillir et faire sécher les fruits, entremêlant à peine à ces soins, qui sont la condition essentielle de leur existence , la culture de quelques autres arbres secondaires et de quelques légumes qui croissent sous la haute voûte, impénétrable aux rayons du soleil, que forment les ondoyants panaches des palmiers. Ces plantations sont quelquefois fort considérables. Tougourt , la principale de ces oasis , ne possède pas , estime-t-on , moins de 400,000 dattiers.

Pourquoi des oasis sur certains points , et non sur d'autres ? Pourquoi n'en trouve-t-on pas dans tout le désert? Un fait bien simple donne la clef de ce problème. Dans ces contrées, point d'arbres sans irrigation, point d'irrigation sans un courant d'eau intarissable été comme hiver. Les sources qui coulent à la surface ou sous le sol, à de faibles profondeurs , ne suftisant pas aux besoins ; les puits artésiens ont été inventés en ces lieux, à des époques dont l'origine échappe à l'histoire et même i\ la légende. On les trouve entre Biskara et l'oasis de Touàt, au sein du Grand-Désert, sur une longueur de 200 lieues, distribués en plusieurs groupes qui forment autant d'oasis , sous les noms de Souf , Rir, Temacin , Goléa, Touàt , archipels verdoyants au sein d'un océan de sables. Des puits ordinaires relient à de longs intervalles ces centres de culture et de po-

LES PUITS ARTÉSIKNS DU SAFFArtA. 143

pulalion , et marquent les stations des caravanes qui font communiquer linléricui de TAfrique avc-c le littoral méditerranéen par les marchés de'Tougourt, Biskara et Constantine.

Les puits artésiens sont rares , parce (jue les indigènes ne savent, quoique la contiguralion géologiciue du pays soit des plus favorables, ni en multiplier le nombre ni toujours conserver ceux qui existent. Avec leurs instruments grossiers, dont le principal est une petite pioche à nianclie court, ils ne descendent jamais au delà de 80 mètres; souvent ils sont arrêtés dans leurs travaux, soit par des nappes d'eau parasites qu'ils ne savent épuiser, soit par des roches dures qu'ils ne peuvent percer. Le boisage manque de solidité^ l'extraction des terres est incomplète. Enfin, quand l'œuvre est terminée, un labeur toujours incessant est nécessaire pour repousser les sables extérieurs que soulève et amoncelle le vent. Dans cette lutte toujours renaissante, l'homme est souvent vaincu par la nature. Si, à la longue, le puits s'ensable, se comble, tarit, dès ce jour, les palmiers languissent et périssent. Les populations, désolées et affamées, abandonnent leurs villages et se dispersent : suivant leur énergique parole , l'oasis est morte. Un linceul de sable la recouvre de ses teintes grises, au-dessus de laquelle s'élèvent seuls des pans de maisons en ruine et les troncs desséch(''s des arbres. Les caravanes se détournent vers des routes et des étapes où elles trouveront de l'eau et des vivres. Le deuil est au désert I

Le Sahara oriental de l'Algérie , sous l'oppression de la famille du cheikh Selman , qui régnait àTougourt, entrait dans cette phase de décadence, lorsque la fortune des armes ouvrit cette ville à nos troupes, en 1854. En homme de haute intelligence , le général Desvaux , commandant supérieur de la subdivision de Batna , qui les conduisait, comprit de suite que, pour obtenir des populations une soumission sincère et durable, il fallait dompter les cœurs par les intérêts , vaincre les résis-

tances par les bienfaits , subjuguer les imaginations par les prestiges de l'industrie civilisée. Et il résolut immédiatement de consacrer les loisirs que la victoire lui faisait à dégager les puits artésiens que les sables avaient comblés ou obstruaient , et à en creuser de nouveau>L. Il raviverait ainsi les oasis mortes ou agonisantes, et il en créerait de nouvelles ! Il ramènerait vers l'Algérie les caravanes , qui depuis quelques années avaient pris le chemin de Tunis ! En même temps il ouvrirait le pays aux. colonnes françaises, que la crainte de la soif en avait si longtemps détournées , et appuierait la domination de la France sur un accès plus facile de la contrée, ainsi que sur la reconnaissance des habitants ! Ses projets, communiqués aux indigènes, furent accueillis avec entliuusiasnie par les cheikhs des oasis et des tribus, qui firent voter toute la dépense par leurs administrés ; l'autorité française n'avait qu'à procurer les ingénieurs, conduire et exécuter les travaux. Muni des pleins pouvoirs des djeinma ou conseils municipaux, des oasis, M. le général Desvau.s.vint en Franco, s'entendit avec la maison Degousée et Laurent, ramena avec lui M. Charles Laurent, qui, en 1855 accompagna l'honorable commandant de Batna dans une exploration préalable des principales oasis au sud de Biskara. L'ingénieur ayant adopté toutes les espérances de l'officier, un premier appareil de sondage fut, en 1856, transporté, non sans d'énormes difficultés, de Philippeville à Tamerna , au nord de Tougourt, à 146 lieues du littoral, et mis immédiatement en activité. En quelques semaines la sonde avait pénétré à 60 mètres, et faisait jaillir un courant de 4,000 litres à la minute (celui de Grenelle n'est que de 3,400). Des résultats satisfaisants encore, quoique moins brillants, étaient obtenus les jours suivants, dans deux puits creusés auprès de Taïuelhat, au sud de Tougourt. Mais le triomphe le plus éclatant signalait le forage de Sidi- * Rached , dans la même région. Dans un puits commencé par

LUS l'UlTS AUTKSlKiNS Di; bAllAHA.

les indigriiL'S , ol par eux abaiidoniu' à cause de la résislauce d'une couche piei'reuse , riiigéiiicur iVançais inlroduisait ses puissantes tarières , et en quatre jours de travail jaillissait , de 5i mètres seulement de profondeur, un courant de 4,30U lilres à la minute, une vraie rivière ! A côté de ces grands succès, d'autres plus secondaires ajoutaienl encore à l'admiration des indigènes: l'cxlraclion des sables, cpii iivaicnl souvent découragé leurs etïorls , se faisait avec une merveilleuse facilité par la soupajie à boulet, qu'ils apprenaient à manier eux-mêmes.

Just(ue-l,î ces bienfaits ne proiitaient qu'aux oasis, où une expérience fort ancienne, tout grossiers que fussent ses procédés, avait devancé l'initiative française. Il convenait de tenter pareille chance sur des sols vierges de tout forage, tels ([ue les steppes qui s'étendent entre Biskara et Tougourt. On l'essaya en deux endroits, à Oum-el-Thiour et à Chegga, et ce fut avec le môme bonheur. La supériorité du génie civilisé était désormais incontestée : il n'y avait plus qu'à consulter les luis de la géologie pour promener triomphalement la sonde à travers tout le pays. C'est ce que lit, avec une ardeur que le succès redoublait, M. le général Desvaux, à l'aide de l'habile concours de M. Jus, l'ingénieur civil que la maison Degousée et Laurent avait mis à sa disposition; il lui adjoignit, pour la conduite d'un second appareil de sondage, M. Lchaut, un simple maréchal des logis des spahis qui a déjà gagné le grade de lieutenant dans ces travaux, justement récompensés comme des combats, car ils exigent au moins autant dinlelligence, d'énergie de caractère et de i)alriotisme. Les années 1857 et 1858 ont vu les otiiciers et les ingénieurs français étudier et attaquer la couche des eaux jaillissantes depuis le Hodna, au nordouest de Biskara, jus(iuau delà de Tougourt. Sur quinze sondages par eux entrepris, il n'en est plus que deux qui n'aient pas encore donné de l'eau ; et pour suprême témoignage de leur mérite, les chefs ont su conserver intactes, au milieu

1 if.) l'.\L(;krie.

de bien rudes fatigues, la discipline et la santé de leurs soldats convertis en ouvriers.

Quant aux indigènes, il est aisé de comprendre quelle joie transportait leur âme. Des rivières au désert, c'est le rêve suprême des imaginations, le gage de la fortune, la condition même de la vie. A Tamerna, quand l'eau jaillit pour la première fois, tous les spectateurs s'embrassèrent dans un accès d'enthousiasme : une chèvre fut immolée sur le puits même, comme sacrifice au Dieu qui avait béni l'oasis ; le cheikh récita la prière publique avec une émotion que partageaient tous les assistants. Les tolbas (instituteurs) des villages voisins se groupèrent et chantèrent les versets du Coran, sans que leurs voix pussent dominer les murmures de la source. Au coucher du soleil, les musiques accourues, de Tougourt et de Temacin, se placèreut au milieu d'un grand cercle où les jeunes filles dansèrent jusqu'à épuisement de leurs forces. Cavaliers et fantassins firent des décharges générales de tous leurs fusils, accompagnement obligé de toutes les fêtes. A Sidi-Rached, où le succès fut plus merveilleux, parce qu'il fut plus rapide, l'émotion fut plus vive encore. Pour bénir leurs enfants, les mères les baignaient dans cette rivière qui coulait des mystérieuses profondeurs de la terre. Le vieux cheikh du lieu, à la vue de ces fiots qui rendaient la vie à sa famille et à l'oasis de ses pères, tombant à genoux, les yeux remplis de larmes, éleva ses mains tremblantes vers le ciel, glorifiant Dieu et les chrétiens. Tout fanatisme s'éteint en de pareils moments ! A Oum-el-Thiour, le résultat fut plus remarquable encore. Une fraction de la tribu des Selmia, son Cheikh en tète, se mit, dès que l'eau eut jailli, à bâtir un village, et à l'entourer de douze cents dattiers, tant elle était pressée de renoncer à la vie nomade pour se fixer au sol, disposition qui est générale dans toutes les tribus, fonlraironient aux préjugés régnants. C'est (jue dansce liou aridi' le mouvement de la vie avait succédé

LKs l'cir.'i AUiÉsiK.Ns iii: :~aiiai;a. 1'i7

à la solitude, el se |)i't''seiilail avec ses riaulrs iina^^osà l'AraLc ébloui. Los jeunes filles puisaienl l'eau à la l'oulaine, les troupeaux et les hauts drouiadaii'cs, à pas lents, étaient conduits à l'abreuvoir; les chevaux, attachés à la corde, les lévriers, les faucons de chasse, aninuiient le groupe des tentes auK i-aies noires et rouges; c'était une scène du paradis terrestre, à la(]uellc la poésie la plus élevée n'aurait pas dédaigné d'applaudir et de sourire. Un puits artésien avait fait brèche à une barbarie séculaire ; les instincts prétendus immuables de la race arabe avaient cédé à l'attrait des joies matérielles, prélude ellesmêmes des satisfactions morales qu'une vie honnête et aisée ferait succéder aux brigandages des courses aventureuses que conseille la misère. Entin, pour que chacun prît une part durable des réjouissances communes, sur ces oasis conquises par l'industrie française, un lot de terre et d'eau fut accordi- à tous les habitants, même aux plus pauvres, qui n'avaient jamais osé concevoir le bonheur de posséder en propriété un palmier, ce beau idéal de tous leurs rêves.

Il n'est pas besoin de dire que de tels moyens de gouvernement ont assuré la soumission du i)ays plus efficacement ([ue les razzias les plus sanglantes. Les dattiers plantés dans le Sahara racontent plus éloquemmcnt la gloire des Français que les oliviers brûlés et coupés en maints lieux du ïell !

S'il estdonné à M. le général Besveaux, malgré son élévation récente à un grade supérieur, de continuer son œuvre ou de faire adopter ses plans par son successeur, la régénération, si heureusement commencée, dépassera bientôt le seuil du Sahara. Aux puits qui vont se multipliant dans le Hodna, dans les Ziban, dans l'Oued-Rir, d'autres s'ajouteront entre Temacin et Ouargla, et de proche en proche on atteindra le bassin artésien de l'oasis du Touàt, carrefour et caravansérail du Grand-Désert. Dussent la volonté et le pouvoir de la France s'arrêter à ce point, presipie à moitit'" chemin d'Alger ;i Tom-

148 LALOÉUIK.

boLicloii, des lacililés inespérées seraient ouvertes au commerce et à la civilisation dans leur marche progressive vers l'Afrique centrale. Les caravanes, qui ont, depuis notre occupation, dévié vers Tunis et Tripoli, seraient rappelées vers l'Algérie, ])ar la multij)licité et la sécurité des étapes. Les voyageurs isolés pourraient tenter la traversée jusqu'à Insalali, capitale du Toiiàt, sans inquiétude pour l'eau et les vivres. Mais aucun arrêt bien certain de la science n'interdit de plus grandioses espérances, et les victoires déjà rem|)ortées sur la nature dans le Saliara algérien en pri'sagent tôt ou lard de pareilles sur le Grand-Désert lui -me nie.

2\ mai 1859.

Exposition Universelle de 1855.

Au centre de la irrande iralerie annexe, l'Exposition aliiC:rienne, depuis quelques jours ouverte au public, attire la curiosité et sollicite l'étude. Le ministère de la guerre, qui en réclame plus que lo patronage, qui s'est donné l'Iicnneur de celle organisation des œuvres rlc la [iaix, a tei-miné, ou à peu près, sBs arrangements. Sans attendre la dernière heure, essayons dès aujourd'hui de donner un aperçu de cette importante collection, moins pour apprécier le détail des lots que pour en caractériser l'ensemble et les principaux groupes. Déjà on peut en déduire, avec d'exactes notions sur l'état présent de l'Algérie, quelques traits destinées à venir de ce pays. Grâce à Dieu et à nos armes, ce présent et cet avenir se résument en deux mots : la colonisation et la paix.

Saris être un début, ce concours de l'Algérie en a la nouveauté aux yeux de la presque totalité des visiteurs. Combien peu d'entre eux ont vu ou se rappellent les quelques échantillons qui tiguraient à l'Exposition quinquennale de 1840 ! Vrai début à cette époque, trahissant toute l'inexpérience du noviciat agricole et industriel. Et cependant, la bif^nvoillance dn jury

150 LALnÉniK.

veiuuit on aide au mérite rôd, (|iioi([ue modeste, des œuvres, signala dès lors une étoib; nouvelle à l'horizon de la production : étoile de dernière grandeur, il est vrai, méconnue de beaucoup de spectateurs, mais saluée avec conviction par quelques observateurs attentifs qui en prédisaient la marche ascendante. En 1851, l'Exposition de Londres étendit hors de la France le cercle de cette notoriété, nous n'osons dire de cette popularité naissante. Les produits algériens furent plus nombreux, plus variés, plus sévèrement choisis, et attestèrent des progrès réels. Tout en usant largement des bons offices du ministère, quelques j)roducteurs intervinrent directement malgré la distance. De précieuses récompenses consacrèrent ces succès imprévus de la jeune colonie, comme se plaisait à l'appeler le jury anglais, dont les éloges sincères firent justice de banales accusations d'envie britannique et retentirent agréablement au cœur des colons. Ces témoignages acquirent encore plus d'autorité lorsqu'on vit une commission des notabilités industrielles de la Grande-Bretagne se rendre en Algérie, pour apprécier sur le terrain même l'étendue des richesses qu'annonçaient les échantillons. De son côté, l'administration s'entendit avec bonheur féliciter dans ses succès, encourager dans ses projets : dès ce jour, son initiative devint plus ferme et plus féconde. Grâce h cet appui de l'opinion étrangère, plus favorable à l'Algérie que l'opinion publique de France, trop habituée à ne considérer et i n'aimer notre conquête qu'au point de vue de la gloire militaire; grâce encore plus à la loi de réforme douanière, qui permit enlin ^ un grand nombre de produits algériens la libre pratique des marchés de France, l'année 1851 ouvrit une ère nouvelle : ère marquée, non par un déploiement de la prospérité, les colons commencent à peine â la connaître aujourd'hui, mais par un triomphe plus décidé de l'esprit décolonisation et parla [lerspective des ])reiniers bénéfices assurés au travail. En même teni|)s que la France africaine se révélait au

EXPOSITION U.N'IVRRSKI.IE DE \H~)h. 151

dehors dans les l'èlos inlcrnalioiialcs de rinduslric, h l'ivitc-rieur dans des concours annuels, sans relenlisseniculloinlahi, mais non sans elTicarilé, elle mesurait chacun de ses pas en avant, constatait et réconipensail chaque |M'()ç;rrs nouveau. Dans ces épreuves de famille, clic se préparait à prendre une altilude honorable, digne d'elle et de sa mctroi)ole, au jour qui l'inviterait h partager de nouvelles palmes avec ses aînées, les nations de l'ancien et du nouveau inonde. Dès 1818, un arrêté de M, le général Maroy-Monge, gouverneur intérimaire, avait fondé II Alger un concours annuel, qui fut les années suivantes réparti entre les capitales des trois provinces, Alger, Oran, Constantine. Fidèlement maintenus, développés même jusqu'à ce jour et largement rétribués, ces concours sur une petite échelle ont excité la plus heureuse rivalité. Les colons se sont enrichis de leur mutuelle expérience ; les produits se sont perfectionnés ; le niveau général de l'instruction et de l'habileté pratique s'est rehaussé ; les autorités provinciales se sont prises d'émulation comme les colons eux-mêmes. Aussi, lorsque s'ouvrent les grandes assises de la paix, l'Algérie, grâce h cette laborieuse et persistante éducation par le travail, ne se sent pas plus déplacée dans ces solennités qu'elle ne l'était dans celles de la guerre. Tout en invoquant l'inégalité qui doit exister entre des nations inscrites depuis des siècles dans l'histoire, et un pays né depuis moins de vingt-cinq ans h la vie politique de l'Europe, et depuis quatre ans seulement à une vie économique normale, la colonie n'a pas sacrifié ses devoirs à sa modestie. Ses citoyens, émigrés d'hier, ont conscience de leur infatigable énergie, de leurs créations fécondes, de la richesse inépuisable du sol, de l'incomparable beauté du climat. Au nom de toute la tradition ancienne et moderne, ils ont foi dans les hautes destinées, de l'Africiue du nord. Et, dans leur avouable fierté, ils espèrent que le tableau matériel, rendu visible et palpable à tous, des dons de la nature et des fruits

(1 !' l<'ur Iravail fora honneur à la Franco dans le grand congrès dos nations : patriotiques prétentions dont l'eKamcn de leurs |)rodaits autorise à reconnaître la légitimité !

A première vue, on est frappé de l'aspect cosmopolite de Ifur exposition. Le mérite en est moins aux hommes qu'au privilège d'une admirable condition géographique. Située entre le 33'= et le 37' degré de latitude, à égale distance de l'équateur et du 70« parallèle, où s'étendent les dernières cultures, entre les rayonnements torrides du Sahara et les fraîches brises de la Méditerranée, l'Algérie doit f» cette heureuse position l'avantage de voir prospérer sous son climat h peu près tous les produits du globe, h l'exception de ceux qui sont propres aux zones extrêmes de chaleur et de froid. L'Exposition reflète tldèlcment cet attribut. Dans ces trophées dressés aux limites de l'espace qui lui est réservé, symboles de la production algérienne, les gerbes de blé et de seigle, d'orge, d'avoine et de maïs, bien connues de tous, s'entrelacent aux tiges exotiques du riz sec de la Chine : au-dessus s'élèvent les hautes panicules, à peu près inconnues, du sorgho de l'Afrique centrale et des millets de l'Afrique du nord, mêlées aux roseaux de l'Europe et aux cannes à sucre de l'Amérique ; et ces faisceaux de splendide végétation sont domin(''S par les gigantesques troncs des bambous de l'Inde et de la Chine, dont les flèches aiguës touchent presque aux voûtes vitrées de la galerie. Au pied de ces spécimens si vai'iés de la culture locale, à cê)té des pommes de terre, devenues européennes par un siècle de naturalisation; ^ côté dos oranges et des citrons, pommes d'or de l'Afrique civilisée comme do l'Atlantide mythologique, s'étalent la colocase du Mexique, la patate et la chayote de l'Inde, l'igname de la Chine, fruits et tubercules aux formes variées, étonnés do se voir réunis dans los mêmes jardins, sur los mêmes marchés, sans aucune violence faite ^ la nature, par la seule allianeo très-intolligenlo, il faut l'avouer, de l'esprit do l'homme

EXPOSITION IINIVRnSEM.R DR 18,'),"). 153

ni, des libôi'alih's du ciol. (lo mv\an<j,(' des produits do lonl(\s los contrées ost un dos charmos do l'Ali^q'-ric ; ot no faudrail-il pas on offot ôlrc (|uol(|uo pou Idasô j)our voir sans éniolion (]o boUos lignos do lôgumos ouropôons croissant à l'onibro dos bananiers et dos goyaviers, qui alternent avec les pêchers, les poiriers, les pruniers, sur une terre française, un abrégé du globe !

Un second caraclère qui dépeint non plus le sol ni le ciel de l'Algérie, mais son état social, c'est l'absorption des individualités dans la haute personnalité du ministère do la guerre. Les colons ont produit, ils concourent, mais c'est le ministère qui expose. On chercherait en vain réunis ensomblo les lots propres de chaque colon: celui-ci lui-même découvrirait difticilement ses membres épars. Nous constatons un fait, nous ne critiquons pas: l'occasion no serait peut-être pas bien choisie. Presque partout les colons n'ont adressé do produits qu'en proportion du zèle des administrations locales. Non certes que l'indifférence soit dans leurs instincts naturels: les émic:ranls, on Algérie comme dans tous les pays du monde, furent au début pleins d'élan et d'ardeur ; ils le sont encore quand ils mettent le pied sur la terre nouvelle. Mais, saisis par la discipline administrative qui a présidé à l'organisation de la conquête, et qui règne encore quoique amoindrie, ils ont senti bien vile faiblir la conscience de leur personnalité ot sont tombés dans l'apathie qu'on leur reproche. L'administration d'aujourd'hui, héritant d'une situation qu'elle n'a pas créée, dont elle défait même de temps à autre quelque maille, a dû suppléer souvent à l'initiative des colons ; elle a recruté les échantillons, les a emballés, expédiés aux frais de l'État, reçus et déballés de même. Sous peine d'avortemont complet, elle a dû égaliMiient les placer et distribuer, au risque de consulter moins l'amourpropre et l'intérêt particulier de chaque exposant que l'intérêt supérieur de la colonie, qui réclamait l'alignement en bataillons

compactes de ses blés, do ses cotons, de ses bois, de ses soieries. On peut regretter cette nécessité, on ne saurait en tirer un sujet de blâme. Il suffit, pour l'honneur des principes, de reconnaître que cette absorption des individus par l'État n'est qu'un expédient de circonstance; qu'elle ne représente en aucune façon la règle définitive de la colonie. A la difficulté même de mener à fin ce vaste concours de sept à huit cents exposants et de plusieurs milliers d'échantillons, le ministère de la guerre a dû s'avouer que l'heure approche, si elle n'est déjà venue, pour l'Algérie comme pour la France, depuis longtemps, oi^i l'intervention du gouvernement doit se réduire à un patronage bienveillant et éclairé, en même temps que les colons doivent être mis en demeure de conduire désormais à leurs risques et frais leurs propres affaires. La première Exposition qui surviendra consacrera certainement ces vérités. N'exagérons pas toutefois, même au profit d'une idée juste, l'inconvénient que nous signalons. Si les apports modestes d'un grand nombre de concurrents demandent une sollicitude toute particulière des jurys d'examen, pour n'être pas perdus de vue dans cette distribution par masses, les exposants qui se distinguent par le grand nombre et l'importance de leurs lots parviendront bien à forcer l'attention. Déjà quelques-uns ont pris une place d'honneur et la conserveront. Dans ce nombre, la faveur publique a reconnu, dès les premiers jours, l'éminent directeur de la pépinière centrale du Hamma, près d'Alger, M. Hardy, qui compte par centaines les spécimens de végétation dont il a enrichi les divers groupes. Ses succès antérieurs à Paris et à Londres l'obligeaient; il a répondu à l'attente générale, aussi bien dans la grande galerie vitrée que dans le concours voisin de la Société d'horticulture. A côté de lui les connaisseurs ont également distingué l'œuvrede M. Testut, ébéniste d'Alger, qui, simple particulier, a résolu, non toutefois sans l'aide de l'administration, un problème vainement poursuivi

EXPOSITION UNIVERSELI.F. Dlî 1855. 155

depuis quinze ans pai- les services forestiers de la colonie. Il a pu réunir la série à peu près sans lacune de toutes les essences de bois algériens, bruts, en troncs, en plateaux, (;n meubles, environ 140 espèces et 230 échantillons; et ce qui couronne le mérite de cette collection, c'est que chaque espèce est déterminée avec une rigueur scientitique, dénommée en français, en latin et en arabe, accompagnée d'étiquettes descriptives des propriétés de chaque essence.

A côté de ces concurrents hors ligne, de sérieuses et honorables rivalités se font encore remarquer. Les localités qu'elles mettent le plus en honneur sont nombreuses. Dans la province du centre : Alger^ Bouzaréa, Hussein-Dey, El-Biar, Birmandreis, Birkadem, Kouba, Boufarik, Blida, le Fondouk, Médéa, Orléansville. Dans la province de l'ouest : Oran, Tlemcen, Mascara, Mostaganem, Mazagran, Saint-Denis-du-Sig, Saint-Cloud Aïn-Tédelès. Dans celle de l'est : Constantine, Batna, Biskara, Bordj-bou-Aréridj, Philippeville, Bone, Guelnia, Bougie, Gastonville. Aux Européens se sont associés les indigènes, musulmans et Israélites, surtout dans la province de Constantine. Une mention spéciale est due à un médecin more d'Alger, Siben-Choua, qui a réuni trois cent soixante-quatorze médicaments constituant toute la pharmacopée indigène, avec leur appellation arabe et française. Veut-on savoir où en est aujourd'hui la science des Avicenne et des Averroës ? il suftlt de consulter cette collection.

Pour dépeindre de plus près ce que nous avons déjcà vu, ajoutons que l'Algérie se pose surtout comme pays producteur de matières premières : c'est là sa spécialité actuelle dans le monde, ou, pour mieux dire, son privilège et sa fortune. Ne lui demandez pas, comme aux nations qui ont mérité l'honneur d'une place dans le grand Palais de l'Industrie, les merveilles de l'art manufacturier. Si dans quelques vitrines brillent des tissus de soie et de coton, si des meubles d'un goût

150 i.'Af.rrÉniE.

oxquis parent ses galeries, elle n'en revendique pas l'entier honneur. Pour faire valoir dans tout leur éclat ses matières premières, elle a demandé à la métropole le concours de ses plus habiles industriels. Pour clh-, occupée, comme il convient ;i un peuple naissant, des besoins primitifs de l'existence et des moyens les plus immédiats d'échange, dépourvue, pour quelque temps encore, des capitaux accumulés, ainsi que de l'habileté transformée en instinct traditionnel, richesses qui sont propres aux nations manufacturières, elle s'absorbe dans l'agriculture ou les industries premières. A défaut des féeries d'un spectacle, elle offre aux esprits sérieux, aux connaisseurs, de précieux sujets d'étude dans cette multitude de produits dont le nombre et la variété ne sont pas les seuls mérites. Même aux hommes d'Etat, elle peut découvrir, à travers de simples et modestos apparences, les plus hautes perspectives de la politique.

Pour traduire notre pensée en exemples, voilà derrière ces vitrines, dans ces bocnux, des céréales de tout nom, de toute forme, de toute provenance. Aucune espèce n'y manque. Au premier rang, le blé tendre et dur, l'orge, le maïs; au second rang, l'avoine, le sorgho, le millet, le riz, le sarrasin, l'alpiste, tributs vulgaires, ce semble, et comme l'Europe en offre beaucoup. Mais approchez et lisez : Ces gerbes d'orge ont été récoltées dans la première quinzaine de mai, ces gerbes de blé avant la lin de ce même mois. Aux premiers jours de juin, le grain était sec et rentré. A quelques semaines de différence, suivant les températures locales, c'est un fait patent que la récolte d'Algérie se lève en mai et en juin; et comme elle a toujours lieu par un soleil ardent, le battage peut suivre immédiatement la moisson. Dès le mois de juillet, une partie de la récolte peut être exportée et i)ermoltrt> à la France d'attendre patiemment la lenteur des saisons. Au surplus, ces blés tendres ou durs sont de qualité supérieure, d'une sicciti' jtarfaite. pe-

KXl'USlTlUiN LISIVKUSELLE IJI. li<.J5. 157

saiil rr^iiliri'ciiiL'nl do 78 à 85 kilogr. à l'iioclolilrc. Ils l'uni un pain excellcnl. EL leur prix? Le prix, peut p'urallrc fabuleux. Au mois de mai, au maximum de la eherlé, rhectolilrc de blé s'est vendu à Tiarcl 1 1 tV. 50 c; îi Sélif, 14 et 15 fr..; à Ammi- Moussa, 15 l'r. 50 c; à Teniet-el-llad, UJ tV.; à Saida, 17 l'r. 50 C-; à Nemours, à Aumalc, à Moslagancm, 19 à 20 Ir. La production restreinte en d'étroites limites serait-elle sans importance? La douane nous apprend qu'en 1854 l'Algérie, qui vivait naguère des blés et des farines exotiques, a exporté, en excédant de sa consommation, 1 million 33,718 hectolitres de blé, 551,048 hectolitres d'orge, 2 millions 279,118 kilogrammes de farine, 2 millions 096,117 kilogr. de pain et biscuit de mer : la presque totalité de ces denrées a été expédiée à l'armée d'Orient. Or ce n'est là que la moindre partie de ce que pourrait livrer au monde ce pays, s'il n'était pas aussi vide d'habitants que pauvre d'argent! Mais que peuvent 143,000 Européens et 2 millions d'indigènes disséminés sur 40 millions d'hectares? C'est la solitude, sinon le désert. Aussi, tous les ans, voit-on un tiers de la récolte, au témoignage des bureaux arabes, c'est-à-dire plusieurs millions d'hectolitres de céréales, périr sur pied, faute de bras pour les couperet les rentrer en temps utile.

Nous avons nommé les farines. L'Exposition en contient de fort beaux spécimens : semoules de blé dur, farines de blé tendre et de blé dur, qui obtiendront certainement les mêmes suffrages qu'à l'Exposition de Londres. L'industrie française s'est associée à l'industrie algérienne pour mettre en relief la qualité supérieure des pâtes alimentaires qui s'obtiennent avec les blés d'Afrique. Pourquoi faut-il ajouter que, vues d'un œil jaloux, bien qu'elles soient le produit d'une terre française, ces pâtes n'ont encore pu obtenir leur naturalisation? Au seuil de la France, elles sont taxées comme produits étrangers!

Plus heureuses, les farines ont du le privilège de la libre

158 l'aL(ÎÉ1!1E.

entrée, non à la générosité de la minoterie française, qui les a fait exclure du bienfait de la réforme douanière en 1851, mais à la nécessité des temps. Immédiatement une exportation de plus de 20,000 quintaux métriques ajustitié le décret impérial. Mais comment se défendre d'amères réflexions en songeant que, pendant vingt ans, le régime prolecteur a tellement pesé sur la colonie, que c'était une banalité courante d'entendre dire qu'elle ne pouvait suffire à sa subsistance, qu'elle était obligée de recourir aux blés et aux farines du dehors! Oui, quand des intérêts rivaux, qui se croyaient fort à tort menacés, lui fermaient le débouché de la métropole ou le hérissaient de taxes, la production algérienne languissait, ou plutôt elle étouflait; l'abondance des récoltes ruinait les cultivateurs par l'encombrement, La coalition du commerce local avec la boulangerie, liés l'un et Fautre d'intérêts solidaires avec la minoterie exotique, laissait pourrir en silos le blé des indigènes et des colons, privés de toute issue extérieure, pour importer à des prix exorbitants les grains et les farines d'Europe. Mais le jour où la liberté des échanges a été rétablie, le courant naturel de la circulation a rendu la santé à l'agriculture algérienne, et immédiatement une exportation do près de 2 millions d'hectolitres de grains a prouvé sa vitalité. Quant à la protection que lui assure en même temps la réforme douanière, elle n'y a aucun intérêt et ne la réclame pas.

Dès à présent, l'Algérie peut se giorilier d'avoir, dans la crise de guerre que nous traversons, fourni aux armées de la mère patrie un large a])provisionnenu'nt de blé, d'orge, de farine, de biscuit de mer. Dans le domaine de l'Exposition, voilà ce que raconte chaque gerbe, chaque litre de blé et de farine, ce qui explique la présence de quatre-vingts exposants à cette spule catégorie du concours !

Avançons, et nous entendrons une foule d'autres voix non moins éloquentes dans leur ruslicilé !

EXfO-SllluA CMVKUSKLLK UK 18.J5. 159

Ces fourrages qu'expose M. Jacob, de Koléah, ne sont (|ut^ de la luzerne; mais si on ajoute que les diverses espèces de luzernes sont en Algérie le don spontané delà nature, qu'elles constituent le fonds des prairies, que cultivées elles donnenljusqu'à huit et dix coupes par an, ou couipj'cud de suite pourquoi les races animales de ce pays, bien que petites et de médiocre a|)parence, faute de soins soutenus, n'en sont pas moins pleines de vigueur. Et cet humble lot acquiert un nouveau prix dès ([u'on apprend qu'en 1854, l'Algérie a expédié près de 100,000 quintaux métriques de fourrages à l'armée d'Orient, et la seule province de Constantine 125,000 déjà en 1855. On en exporterait des millions si, faute d'argent, faute de bras, faute de routes, faute de débouchés, les colons n'avaient tous les ans la douleur de laisser sécher sur pied la presque totalité des foins, (jui au printemps couvrent les terres d'Algérie à un mètre et plus de hauteur. Quant aux indigènes, ils ne savent même pas faucher.

A d'autres titres, les collections des fruits obtiennent de leur côté, une popularité légitime. En vertu d'un privilège unique dans les salles de l'Exposition, des paniers d'oranges et de citrons magnifiques attirent la foule par leur volume, leurs vives couleurs et leur délicieux parfum. Blida et Koléa recueillent l'honneur de ces succès, que leur dispute, non sans quelque droit, le sahel d'Alger.

Avec moins d'éclat, d'autres fruits ne méritent pas une moindre estime. Les oasis de Biskara présentent jusqu'à trente variétés de dattes, pain quotidien des habitants du Sahara, sous la tente comme dans les ksours. Le Tell s'adonne plus spécialement à la culture des grenadiers, des jujubiers, des cactus, des vignes pour le raisin, des figuiers surtout, dont les fruits, à l'état frais ou pressés en lourds gâteaux, constituent un des éléments essentiels de la nourriture des indigènes. La saison plus avancée pti'mrtlra bieulùt l'arrivage d'autres fruits qui

160 l/ALUlilllE.

devanceront d'un ù deux mois leurs similaires d'Europe. Ce l'ail, (|ui a toute la valeur d'une grande loi climatologique, assure à l'Algérie des avantages exceptionnels ])0ur la jjroduction des primeurs, industrie horticole qui a déjà pris une certaine imi)orlance. Alger n'étant plus qu'à trois jours dl; Paris, qu'est-il besoin de créer, à force de dépenses et d'arti lices, dans le nord de la France, une température que le soleil d'Afrique donne gratuitement? Que les maraîchers parisiens l'apprennent : tout le littoral de l'autre bord de la Méditerranée est en permanence un jardin d'hiver, une orangerie, une serre chaude, sans aucuns frais de chauffage.

Des fruits aux huiles, la transition est facile, parles arachides et les olives. La collection des huiles, en compagnie des boissons, est disposée au rez-de-chaussée, à gauche, dans le demi-jour des allées secondaires. Là régnent Tlemcen et Bougie, les deux centres principaux de la fabrication des huiles d'olive, et bien près d'elles, Bone. Au moyen âge, Tlemcen et Bougie furent l'une et l'autre, les capitales renommées de deux puissants royaumes. Déchues aujourd'hui d'une grandeur qui est passée à la cité d'Alger, obscure bourgade quand elles étaient dans leur gloire, ces deux villes aspirent à substituer le sceptre de l'industrie à celui de la politique. Leur territoire est couvert de vastes forêts d'oliviers, grands comme des chênes de France, qui se chargent tous les ans d'abondantes récoltes, dont l'ignorance et l'incurie des indigènes ne savent tirer qu'une huile fort médiocre, mais qui, sous la pression des moulins européens, fournissent déjà un produit bien supérieur. Outre l'olive, qui là-bas est véritablement dans sa patrie, toutes les graines oléagineuses des zones froides et tempérées, telles que le colza, la navette, l'œillette, la cameline, prospèrent en Algérie, aussi bien que l'arachide du Sénégal et le sé'same de l'Inde. Li's huiles (jui en proviennent sont repré- S;Mitées à ri'^xposilion. et rendent li'nioignage des progrès

KXl'oSiriU.N U.MVEUSELLE DK 1^05. l6l

iiiduslriels du salicl d'Aliter cl de Dellis, d'Uran cl de xMascuru, de Gueliiiacl de Piiilippeville.

Associées aux luiiles, les boissons de toute nature comptent pour la première t'ois parmi les produits sérieux de la colonie. Eu 1849, à l'Exposition de Paris, quelques bouteilles devin de Mascara [)arurent médiocrement dignes du renom que prétendaient leur faire les propriétaires. A Londres, en 1851, les vins algériens l'urenl encore plus effacés. Mais voilà qu'en 1855 ils reparaissent avec l'autorité du nombre, de la variété , de la persévérance. La dégustation leur sera-t-elle favorable? Nous ne prétendons pas le deviner; mais, quel que soit le succès ou l'échec d'aujourd'hui , les colons ne renonceront pas, qu'on en soit bien persuadé , à la culture de la vigne et à la production du vin , qui sont une des vocations de l'Algérie les mieux mar- ([uées. Les conseils de (|uel([ucs agronomes échoueront contre les conseils de la nature, (|ui dote la vigne de la plus luxuriante végétation. Les vignerons français ont cru servir leur intérêt personnel en faisant exclure en principe les vins algériens du bénéfice de l'entrée en franchise dans les ports de la métropole : ils se sont trompés du tout au tout. Avec la liberté d'importation, les vins d'Algérie, analogues à ceux de Xérès, de Malaga, d'Alicante, de Madère peut-être, avec des soins bien entendus, se classeraient comme vins de liqueur et de dessert, et feraient concurrence seulement ù ceux d'Espagne , laissant les crus du Ptoussillon, du Languedoc et de la Provence continuer à approvisionner la colonie de vins ordinaires. Avec le régime restrictif, l'effet de la prétendue protection accordée aux vignes françaises devait être de pousser les colons à produire des vins pour la consommation locale, au lieu et à la place des vins de France, plus chers et quelquefois non exempts d'altérations. Le midi de la France aura reconnu , mais trop tard, que la justice et la réciprocité sont les plus habiles conseillers, et que le monopole porte malheur. Heureusement aujourd'hui

1G"2 I.ALGÈniE.

lo régime protoclionnislf a cessé pour Ins vins en France.

Les efforts des inventeurs pour combattre le renchérissement des produits vilicoles se reconnaissent à la multitude d'esprits, d'alcools . d'eaux-de-vie, de vins fabriqués avec de tout autres fruits que le raisin. On a utilisé tour à tourtes figues ordinaires, les figues de Barbarie , les caroubes, les grenades, les dattes, les tubercules à'arum ilalicum, certains sorghos , surtout l'asphodèle. La distillation de cette dernière plante, extrêmement commune et jusqu'ici sans valeur, a donné naissance à plusieurs usines , dont un décret impérial a admis en franchise les produits dans la métropole. Mesure excellente en soi, et qui mériterait des éloges sans réserve, si elle n'était un expédient et une exception, laissant en dehors de ses libéralités non-seulement l'esprit-de-vin, sacrifié aux suspicions méridionales, mais l'alcool des caroubes et celui qu'on peut extraire des figues, des dattes et de toutes autres substances dont le génie industriel s'appliquera à exploiter les principes sucrés susceptibles de fermentation , autant de progrès qui se heurteront contre le veto de la douane.

En fait de sucre, il paraît bien plus simple de s'adresser à la canne, qui croît en Algérie avec autant de vigueur qu'à la Louisiane , comme on peut s'en convaincre par les fort belles tiges que possède l'Exposilion. Cependant on y a renoncé de bonne heure, moins peut-être par les enseignements de l'expérience que par des considérations 'théoriques de météorologie dont l'exactitude est aujourd'hui contestée. La cause est de nouveau remise à l'étude. Mais, dût l'Algérie laisser la production de cette matière à ses so'urs, les colonies des Antilles, elle pourrait encore , comme le font quelques colons , tirer un excellent parti de la canne à sucre comme fourrage, car elle végète admirablement.

De toutes les denrées coloniales proprement dites, le sucre reste ce|)endant celle dont la couqucle paiait la plus vraiseni-

EXi'OsiTio.N L'NiviaisKi.i.ic nr. 18.-)."). I(j;^

bliiblo. U'iJiiit iiii'^ aulro.s, t(^llos (jLit' le tln', h^. gingembre, le poivre, la vanille, des pn'soniiilions graves, sinon encore concluantes, autorisent à suspecter quelque illusion dans l'espoir qu'on avait conçu de les acclimater, avec l'aromc qui en t'ait le priK. [iCs rares échantillons de ces substances qui tigurent à l'Exitosilion algérienne ne pai'aissent pas })ropres à démentir ce pronostic. Il y aurait peu de sens à poursuivre indélininicnt des résultats impossibles ou trop difticiles. Ouest le mal que l'Algérie ait besoin , conformément aux sages lois di' la Providence, de nouer des échanges commerciaux avec d'autres contrées de la terre et ne puisse prétendre li les reni- [ilacer toutes? Aux climats équatoriaux, les épices aux péné- Iranles'saveurs; aux climats plus tempérés, les condiments moins forts t Pour sa part, l'Algérie possède l'anis , le cumin , la coriandre, le piment , le faux poivre. Ce lot pourrait lui suflire.

Si nous accordons une mention au miel , dont les indigènes ont exposé d'assez nombreux échantillons , entin aux légumes secs, tels que pois , lentilles, haricots, fèves, qui abondent sur tous les rayons et jouent un rùle considérable dans la cuisine arabe et européenne , nous aurons passé en revue à peu près tout ce que présente l'Exposition algérienne en fait de substances alimentaires. Il ne nous reste plus à parler que des matières destinées à l'industrie.

Exposition universelle de 1855 (suite).

Au nombre des cultures industrielles, il est d'usage de compter le tabac, qui devrait plutôt, à raison de son mode de consommation, être considéré comme un aliment, fort peu nutritif il est vrai, mais excitant ou narcotique, suivant

li's doses et les tempéraments. Quoi qu'il en soit, le tabac li'^,nt le premier rang dans les produits secondaires de l'Algérie , comme dans les goûts et les habitudes des populations : il occupe une place importante à l'Exposition. Dans celte longue rangée de vitrines d'où s'exhale son arôme , on le voit en masses compactes de feuilles', telles que les planteurs le livrent à l'Étal, et en élégants paquets de cigares et de cigarettes qui excitent la convoitise dos amateurs : il se présente même en poudre, bien que les manufactures impériales n'en veuillent pas de cette façon, fières qu'elles sont de leur tabac à priser, et décidées à demander seulement à la colonie les tabacs à fumer, dont la France est presque entièrement dépourvue. Malgré cette sentence ofticielle, Tlemcen s'est souvenu que sa poudre de tabac faisait partie des présents que les deys d'Alger 'offraient à leur souverain, le sultan de Gonslanlinople, et l'oasis de Souf, nouvellement conquise à nos armes, a voulu montrer (|u'elle était pour ce produit la rivale de Tlemcen.

Sans être une nouveauté pour l'Algérie , car il y était acclimaté bien avant l'arrivée des Français , le tabac y a pris des développements qui lu font une véritable conquête de la colonisation. Quelques chitfres en indiqueront les progrès. En 1844, date des débuts sérieux, on comptait 3 planteurs européens; en 1854, ils étaient 2,423; en 1844, les plantations étaient restreintes à 1 hectare 42 are^; en 1854, elles couvrent 2,982 hectares ; en 1844, la régie achetait 2,01)7 kilogrammes de feuilles sèches, d'une valeur de 2,223 fr.; en 18oi, elle en a acheté 2 millions 938,199 kilogrammes , d'une valeur ({ui dépasse 2 millions 700,000 fr.; et pour l'année courante, elle prévoit l'emploi de plus de 4 millions de francs. En même temps, les achats du commerce local approchent de la même importance. Quant à la fabrique , dont les produits , versés dans la consommation locale, ont échappé jusqu'à ce jour à

BXl'OSITInN UNIVKHSIOI.I.K DK ISHT). K'».")

11110 slalisli(]iit' l'igourcuso , c'esl aussi par millions (ju'on Ifts (■'vakic.

Un rare concours de circonstances à favorisi' celte vogue, qui se constate dans tous les centres européens et dans un grand nombre de tribus : d'abord un climat singulièrement propice, comme l'atteste la supériorité des tabacs indigènes, ([ue Tndiiiiuislration a dû adopter de prélV'iTiirc aux meilleures variétés de Fi'aniu', a|)rès avoir dans le principe (ïucouragé la culture de ces dernières, (jui sont à la veille d'un abandon complet; ensuite l'aptitude innée d'unepartie de lapopulationémigranle, qui excelle dans la fabrication aussi bien que dans la culture, car on sait (jue les cigarièn^s malionaises d'Alger, espagnoles d'Oran, rivalisent avec celles de Sévillc et de Cadix, de Manille et de la Havane, les plus habiles du monde ; en troisième lieu, le débouché assuré, à des conditions loyales et à prix comptant, des magasins de l'Etat; entin, la liberté complète de production, de fabrication et de commerce, qui là-bas a pu se concilier avec les privilèges de la régie, et cela sans dommage pour le Trésor. En effet, les [irix d'achat de l'administration sont déterminés par la concurrence commerciale, si bien que tous les ans on voit ses agents, limiti'S ]iar le prix maximum de 140 fr. les lOU kilogr., obligés de renoncer aux premières qualités des Ouled-Chebel, desKraclienaetdes Beni- Khalil, les meilleurs crus delà Mitidja, qui sontachetés parles marchands et fabricants mores d'Alger à des prix supérieui's, montant quelquefois à 200 fr. le quintal.

Grâce à une amélioration soutenue de ses produits, l'Algérie est parvenue à compter dans les approvisionnements de la France, pour les tabacs comme pour de plus utiles denrées. Dépréciés autrefois pour leur saveur mielleuse et leur ditlicile combustion , ils perdent d'année en année ces défauts. Déjà on les classe comme tabacs fins, légers, souples, doux sans fadeur, d'un arôme délicat, comparables de leur

IfiB r.'ALOÉRIE.

naliu-e aux meilleurs du Levant, et acquérant, par des procédés bien entendus, ces qualités de force et de montant dont le jury de Londres leur reprochait de manquer. A titre d'excuse, on aurait pu alléguer que les fortes stimulations des sens sont peu appréciées dans les zones chaudes et tempérées, où une légère excitation suffit à maintenir le ton naturel de l'organisme ; on a mieux aimé se rendre, dans une certaine mesure, au goût public, arbitre souverain. Malgré cette concession h la mode dominante, les tabacs algériens, à qui le climat imprime son indélébile cachet, restent plutôt destinés à s'allier à leurs similaires des latitudes plus septentrionales qu'à les supplanter entièrement. C'est en les mêlant aux feuilles de la Hongrie et du Palatinat^ de la Hollande et de l'Amérique, que les fabricants de la colonie obtiennent ces cigares, si recherchés des fumeurs qui tâchent d'en obtenir des voyageurs qui débarquent d'Afrique. Et l'industrie locale risquerait de perdre la faveur qui lui est acquise en renonçant à des mélanges auxquels un patriotisme, plus zélé peut-être qu'intelligent, préférerait une composition exclusivement algérienne.

Dès aujourd'hui, la popularité des tabacs à fumer (où \a la popularité !) ne connaissant plus de limites, un pays qui les produit en abondance et d'une qualité supérieure est appelé à devenir pour cet article un des grands marchés du monde. Le jour paraît proche où, des ports algériens, devenus rivaux de Richemond, de Baltimore, de la Nouvelle-Orléans, de Fiume, do ïricsie, do Rolterdam, partiront do nombreux navirf^s allant distribuer leurs cargaisons de feuilles sèches et de cigares à l'Europe et même à l'Amérique, qui déjà les apprécie. Tel est le langage de la commission algérienne des tabacs; telle est aussi la confiance des colons, heureux de suivre une impulsion et des conseils qui se traduisent ])0ur eux en beaux piofils ; 500 fr. à 1,000 fr., assure-t-ou, de revenu net par

EXl'OSlTIdN IMVKUSK1JJ-: HK \H'h). 1 (j7

lioctai'O. Gages de cot avenir, les lots officiels et particuliers (le l'Exposition algérienne peuvent soutenir sans défaveur la comparaison avec les produits des autres contrées, entre li'S([uelles l'Espagne, l'Autriche, le Palatinat, la Hollande, se distinguent par la richesse variée et la belle apparence de leurs assortiments.

Le succès d'une seule culture ne pouvait suffire à l'ambition des colons ni aux vues du gouvernement : la variété des conditions naturelles et économiques invitait d'ailleurs à poursuivre la fortune dans des voies diverses. Le coton a été proposé comme le coraplcment, dans quelques esprits, comme le rival du tabac, auxiliaire destiné à prendre le premier rang en cas de réussite, à raison de son rôle infiniment supérieur, dans la vie industrielle et commerciale des peuples : intention d'autant plus légitime que rimplantalioii du colon en Algérie est moins une nouveauté qu'une renaissance. Depuis le douzième siècle jusqu'aux derniers temps de la domination turque, l'histoire en suit la trace dans les États barbaresques, à |)aFtir des rives de l'Océan jusqu'aux ruines de Carthage. En 1835, les Français trouvèrent le cotonnier en abrisseau dans les ravins de Mostaganem, phénomène de végétation qui paraît particulier à la province d'Oran, oîi cette plante est vivace pendant quatre à cinq années, comme on peut s'en assurer à rEx[)Ositioii par les envois de MM. Petrus Borel, de Bled-Touaria , et Sohii, d'Aboukir. Et dernièrement encore, lorsque nos troupes ont pris possession de Tuggurt, elles ont admiré dans les environs de très-beaux pieds de cotonnier redevenu sauvage. Le nom du Oued-cl-Kotion, qui se jette dans le Rummel à l'est de Mila, confirme encort^ de nos jours la vérité' de la tradition.

Ces légitimes préoccupations de l'Algérie, le concours dt.'S cotons les reflète fidèlement. Il ne compte pas moins de 140 exposants, européens ou indigènes, culti\ateurs du Tell ou jardiniers des oasis. Toutes les variétés se disputent la place

1R8 L'ALGÉniE.

et los regards, dans des proportions que n'égale aucune nation, pas même les États-Unis, dont on regrette que la rivalité ne se soit pas traduite en de magnifiques collections, comme seuls ils pouvaient les faire. Le triomphe des colonies de l'Europe en est devenu trop facile. A côté des Antilles françaises, qui sont largement représentées, se développent sur de longs alignements les cotons algériens de toutes variétés : longue soie et courte soie, Géorgie et Louisiane, Jumel et Nankin, sans compter los nombreaiiK essais de la pépinière centrale. Au-dessus des rangs, dans un pavillon de verre, s'élève un beau cotonnier qui paraît végéter sur un lit de blancs et épais flocons tombés de ses calices ouverts. Ceci est un trophée provenant des deux plantations qui, en 1854, se sont partagé par moitié le prix impéi'ial de 20,000 francs: éclatante et profitable distinction qui doit se renouveler pendant quatre ans encore. Les vainqueurs, dont le nom est inscrit sur les parois vitrées, sont MM. Masquelier fils et C'*' et Dupré de Saint-Maur, colons associés de la riche plaine du Sig, dans la province d'Oran, et Si-Ali-ben-Mobammed, caïd de Guelma. Les premiers représentent l'alliance de l'esprit industriel et commercial de la France, avec l'expérience locale acquise par huit années d'intelligentes et laborieuses luttes contre toutes les épreuves de la colonisation : bel exemple donné à la jeunesse et h la noblesse françaises par M. de Saint- Maur et son digne collaborateur, M. Héricart de Thury, pour accroître l'honneur d'un nom et \o prestige d'une fortune! De son c(Mé, le caïd Ali personnifie la nouvelle génération arabe, qui a grandi au contact des idées et des mœurs françaises, assez intelligente pour en adopter l'esprit libéral, sans rompre violemment avec la tradition musulmane, élargissant le Coran sans le briser. Conimo ce fait, curieux dt'jà comme nouveauté agricole, constitue îi nos yeux la solution même du plus grand problème que nous ayons à résoudre en Algérie, le ralliemfnt

F.XPnSITION UNIVKIISKLLE DE iSo."). 169

dos vaincus fil des vainqueurs dans le travail ]»i'0(lnetit', (|ue l'on nous pardonne quelques détails. Enfant de Ulida, le caïd Ali sert la France dans les rangs des spahis depuis vingt ans, quoi qu'il en ait trente-six à peine. Il n'a jamais servi et aimé que le drapeau français, auquel il doit tout, honneurs et fortune. Mieux que les chefs de grande tente, de tels hommes sont de loyaux et dévoués instruments de notre politique dans la paix comme dans la guerre. Digne fds des iMores d'Espagne, dont Blida fait revivre les splendides cultures, celui-ci s'est jeté de toute l'ardeur de son âme dans la colonisation, comme autrefois dans les combats. En vrai planteur, il s'est installé pendant toute la saison au milieu de ses champs, guidant et animant les travailleurs de son exemple comme de sa parole, faisant avec eux son apprentissage sous la direction du chef du bureau arabe de Guelma. non moins novice, mais tout aussi ardent au progrès agricole. En de tels hommes l'intelligence mûrit vite l'expérience : au bout d'une campagne ils étaient maîtres. Dans leur succès, il faut saluer plus que le triomphe de deux fermes et habiles volontés : il faut y lire la règle même de notre politique et la destinée normale du peuple que les armes nous ont soumis, La formule de cette règle et de cette destinée est des plus simples. La société arabe, fondée sur la guerre intestine des tribus, sur l'inculture des terres, sur la permanence de la vie nomade et pastorale, sur l'attribution collective du sol à la tribu au lieu de l'appropriation individuelle, sur la polygamie enfin, est condamnée à disparaître pi'ochainement en Algérie, condamnée sans retour au nom du christianisme et de la civilisation : l'élite des chefs eux-mêmes ne la défend plus et se prépare à l'abandonner. Vaines seraient l(\s plaintes d'une archéologie amoureuse des sociétés barbares et patriarcales, et non moins vains les regrets d'une poésie égarée à la poursuite du pittoresque! Mais la race arabe, en tant que variété de l'espèce humaine, mais l'Arabe elle Kabyle

170 LALGÉUIE.

en tant qu'hommes, n'ont pei'du aucune des brillantes t'acultt's qui ont consacré leur gloire à travers les siècles. Au soutlle du génie scientifique et industriel de l'Europe, cette race, belle et forte entre toutes, qu'on ne peut avoir fréquentée sans l'admirer et l'aimer, doit revivre dans tout son éclat, concourir même, par ses mâles qualités, à retremper le sang européen, amolli par les délicatesses de la civilisation. La politique la plus sévère justifie la générosité des instincts français, qui ont repoussé le crime d'une extermination et la violence d'un refoulement : grâce à l'immensité des espaces vides dont les vainqueurs disposent, un simple cantonnement pour chaque tribu , lequel devrait être suivi d'une répartition spéciale entre les familles ou plutôt les individus, suffirait pour concilier les besoins elles intérêts des indigènes avec des nôtres. Les deux peuples, juxtaposés d'abord, bientôt s'entremêlant d'euxmêmes, entreraient de plein gré en échanges quotidiens de travaux, de salaires et d'enseignements, car ils sont nécessaires l'un à faulre. Loin d'être un obstacle à la colonisation, les indigènes en sont l'indispensable instrument. Aussi leur présence et leur nombre, que l'on invoque quelquefois pour excuser la lenteur de nos progrès, nous accusent au contraire; car, avant et après le combat, nous avons eu constamment leurs bras à notre service à des prix modérés: précieux concours dont, en Amérique, la race anglo-saxonne a été privée, ou, pour mieux dire, s'est privée. Nous devrions avoir marché d'autant plus vite que nous avons été entourés de plu§ d'auxiliaires.

A quelles conditions s'accomplira l'évolution que nous signalons comme la loi même de notre établissement en Algérie? Le colon de Guelma nous l'apprend. A condition d'élever les indigènes à noire niveau jtar fédiu-alion et la culture, pour les assimiler successivement au point de vue de la législation autant que possible, et plus encore du gouvernement, car nombreux et graves sont les abus de l'autorité aralte. Voilà ce

EXPOSITION UNivi;usi:i,i,E i>i; 185") 171

qui coiilrihuoni piiissamnionl à nous ouvi'ii' nu hid avfiiir en Afrique, au lieu de faire ce que voudraient quelques personnes, c'est-k-dirc de s'incliner avec égards devant la paresse et les préjugés des indigènes, dans une admiration rétrospective et outrée de leurs monirs sociales, qui niéritcnl peu de respect ou de sympathie. Dans cette voie, nous entendrons l)ientùt beaucoup de chefs arabes exprimer les sentiments que nous recueillions l'automne dernier de la bouche du caïd Ali, en parcourant avec lui ses plantations de coton: « La terre d'Afrique, nous disait-il sur le ton d'une ferme conviction et en assez bon franrais, quand on la sait travailler, rend, non pas de l'argent, mais de l'or. » Et, s'engageant doublement dans cette voie de chercheur d'or, ce chef a exposé une collection de minerais du. cercle de Guelma. En même temps, pour ouvrira son activité une carrière vaste et féconde, l'autoril»'' i)rovinciale l'a chargé de créer dans le cercle une pépinière pour les indigènes.

Son exemple, venant en aide aux conseils d'en haut, a entraîné bon nombre de chefs, qui se sont engagés en 1855 dans la culture de coton. Quant aux colons, on constate chez eux quelque tiédeur, et même, dans la province d'Alger, une réaction marquée contre l'enlhousiasme de l'an dernier. Les cultures européennes, qui en 1854 couvraient environ 800 hectares, ne dépasseront probablement pas ce chiffre, si même elles l'atteignent. On accuse cette plante de n'avoir pas tenu toutes les promesses faites en son nom. Dans les mécomptes, qu'elle est la part des saisons? et qu'elle est celle des hommes? Ce n'est pas ici le lieu de le discuter; mais ce qu'il faut proclamer bien haut et signaler surtout au département de la guerre, qui a pris en main avec le z"'!'' le plus actif la cause du coton, c'est qu'une partie notable de la récolte a été perdue faute de bras pour la lever en temps utile ; c'est que les prix exorbitants d'une uiain-d'onivrc trop rare ont

absorbé tous les bénéfices. Là se Irouvo la source principale des déceptions ; là doivent se porteries réclamations; c'est là qu'il faut aviser, sous peine d'avortement complet, en ouvrant à deux battants à l'émigration européenne les portes de l'Algérie. Compter, comme on incline souvent à le faire, sur les indigènes, est la plus funeste des illusions. Ils ne peuvent suffire à leurs propres récoltes de céréales : comment pourraientils se charger des cultures industrielles des colons? Un simple relevé de chiffres rend manifeste celle insuffisance. La population indigène est d'environ 2 millions 300,000 habitants, dissséminés sur 40 millions d'hectares : c'est un habitant par 17 hectares, et si l'on ne tient compte que des travailleurs adultes, un homme au plus par 40 à 50 hectares. Or il est notoire, en matière d'économie rurale, que toute culture importante demande, en moyenne, au' moins un travailleur par hectare, c'est-à-dire quarante à cinquante fois davantage. Que l'on fasse aussi large que l'on voudra .la part des exceptions, à raison de la densité de quelq'ues populations, de l'inculture obligée de certaines terres, de la ditférence des températures locales, qui permet aux territoires d'échanger leurs bras, toujours sera-t-il éclatant d'évidence que, pour les cultures industrielles, il n'y a aucun fond à faire sur les tribus. Partout où elles ont disposé de quelques bras, elles ont adopté le tabac qui les enrichit. Et le peu de main-d'ceuvre qu'on en oblicnt sur quelques points se traduit, par la concurrence, en salaires excessifs qui réduisent à néant toutes les espérances de bénéfice du colon. Pendant que ce dernier, citoyen dévoué d'un pays qui est devenu sa pairie, fie débat contre toutes 1rs épreuves du sort, le journalier arabe ou kabyle emporte dans sa tente ou son gourbi le plus clair des produits, et l'enfouit pour acheter de la poudre aux jours du Moule-Saa, le Messie libi'ralenr. Ainsi pratiquée au profit principal des indigènes, r\ il faut bien avouer que c'est un peu l'histoire d'aujourd'hui,

liXPOSlTlON UNlVliHSELLE DE 1855. 173

la colonisation deviendrait hienlùt une dupei'ie. Il lui sultit d'être une générosité !

Y(Hit-on du colon ? 11 laut vouloir une lurgt; émigration; il faut lui moulrer lu roule ; il l'uni l'appeler et l'altiriM' par des avantages analogues k ceux, que le gouvernement britannique accorde depuis quelques années h ses colons du Canada, et qui ont fait de ce pays, dans un court laps de temps, une sorte d'empire. Dans ses proportions actuelles, la i)opulation européenne, s'intiltranl goutte à goutle, ne sutiit même [)as au tabac !

La France est grandement intéressée au succès du coton, car ses manufactures en consomment annuellement pour une valeur de plus de 125 millions. Combien de cités, combien de campagnes tirent leur pain quotidien, leur prospérité de cette matière première ! Sans pressentir d'embarras prochains, n'est-il pas prudent d'assurer une double source au courant de notre plus importante fabrication ? A coté des provenances exotiques, les cotons algériens prendront place dans nos ateliers par les qualités propres qui résultent toujours de la différence des climats, et par les facilités qui sont particulières au voisinage de la colonie. Et si un jour le développement manufacturier des États-Unis privait l'Europe des approvisionnements sur lesquels elle est habituée à compter, la France saurait de quel côté se mettre enquête de matière première.

Ainsi l'ont bien compris les tilateurs et les fabricants les plus intelligents de France, comme l'atteste leur participation au concours dans les rangs algériens. Les cotons bruts, qu'ils ont achetés l'an dernier à la vente du Havre, reparaissent ici transformés en fils de toute tinesse, en tissus de toute forme et de tout dessin. Ces manifestations, politiques on peut dire autant qu'industrielles, consacrent l'alliance commerciale de l'Afrique française avec la Flandre, l'Alsace, la Normandie, la Picardie, la Lorraine et quelques villes de premier ordre; avec

174 l.'Al.r.ÉRIE.

Lilln, qui a trouvé dans un de ses filateurs, M. Edmond Cok, l'apôtre le plus convaincu du coton algérien; avec Mulhouse, Saint-Quentin, Rouen, Tarare, Nantes, Paris, dont le patriotisme, éclairé par l'intérêt, s'est appliqué à faire valoir les produits algériens. L'Angleterre elle-même s'est associée à nos manufactures, et les tissus de coton dont Manchester a puisé la matière dans notre colonie ne sont pas une des moins intéressantes nouveautés du catalogue. En même temps, et comme pour justifier notre ambition, le délégué de la Caroline du Sud à l'Exposition universelle, un des plus éminents planteurs de l'Amérique, vient de proclamer devant la Société centrale d'agriculture de France le mérite supérieur des cotons de l'Algérie, aussi remarquables par leur force que par leur finesse.

L'autorité de tous ces témoignages assure la prochaine et définitive conquête agricole du coton, la plus importante que la métropole, non moins que la colonie, puisse désirer. Que demande celle-ci pour répondre aux vœux de la France? Un supplément de population européenne, auxiliaire indispensable de ses travaux. Exigence bien facile à satisfaire en ces temps d'émigration générale !

Si des cotons nous tournons nos regards vers les soieries, qui dans les galeries supérieures leur font pendant, mêmes admirations, mêmes perspectives pleines de promesses, et, disons-le, mêmes obstacles. Depuis 1848, l'administration était parvenue, par des encouragements intelligents et par des sacritices que le succès faisait absoudre, à répandre parmi les colons l'industrie séricicole. D'une année à l'autre, on se plaisait à constater les progrès dans le nombre des mûriers piantés et des éducations menées à bonne fin, dans l'importance des récoltes, dans les perfectionnements de la tUaturc. On entrevoyait pour des temps prochains la fortune couronnant le travail, comme en Lombardie et dans les devenues. Les

EXPCISITION INIVICIiSICI.I.I.; DE \S^)^). 175

vitrines consacrées à celle parlie de rKxposilion algérienne, disent combien étaient légilinies ces espérances. On trouverait dilTicilemcnl, même dans les galeries éblouissantes de la France et de l'Italie, des cocons au grain plus ferme et plus lin, des Hottes de grèges plus nerveuses et plus brillantes, et de plus splendides tissus. Au nom de la cité lyonnaise, (jui a déployé toute son habileté dans la fabrication de ces satins et de ces brocatelles richement damassées, une lettre, encadrée à côté de ces merveilles, rend liommage aux rares qualités de la soie algérienne. Triste aveu à faire ! à la veille du ti'iomphe, toutes ces perspectives courent grand risque de s'évanouir en illusions. Dans la province d'Alger, la plus avancée des trois, la production annuelle, qui avait atteint en 1853 le chiffre; modeste encore sans doute, mais important pour un début, de 13,000 kilogrammes de cocons, s'est réduite à 8,000 en 1854 ; elle est tombée à 2,500 en 1855. On accuse les saisons, et il se peut qu'il y ait une part à leur faire. Mais les progrès soutenus de la province d'Oran, où le voisinage de l'Espagne pourvoit un peu plus aux besoins de la main-d'œuvre, constatent que l'insuftisance de la population entre pour beaucoup dans les échecs séricicoles du centre. C'est que les travaux de la magnanerie coïncident avec les fauchaisons, la moisson des orges, le repiquage des tabacs, les préparations des semis de coton. Pour ces soins multiples, on recrute à grand'peine des bras virils; à la magnanerie suffiraient les mains les plus délicates et moins chères des femmes, des jeunes tilles, des enfants ; elles font entièrement défaut ! Et par là se révèle un autre grave inconvénient de la i)rédoininance de main-d'œuvre arabe, kabyle et marocaine, exclusivement masculine. Partout, et surtout dans une colonie naissante, il importe au plus haut degré de multiplier les familles : au premier chef dans l'intérêt des mœurs publiques , et en second ordre dans l'intérêt de la production, poui' constituer au sein des fermes et des ate-

176 LALGÉRIË.

liers la tradition des bonnes pratiques. Avec des mercenaires nomades, l'apprentissage est h recommencer tous les ans, souvent tous les mois et toutes les semaines, sur nouveaux frais ; le bénétice de l'expérience acquise est h peu près perdu. Invoquer l'intervention di; la famille, c'est faire appel à l'Europe, car on sait bien que la famille indigène, constituée sur l'oppression de la femme, se tient à distance de la civilisation.

Toutes les cultures industrielles, sans aucune exception, plaident la même cause, et le principal service que rendront les spécimens si variés dont elles ont embelli l'Exposition universelle^ sera moins de constater des résultats acquis et dès à présent lucratifs que de monlrer combien sont nombreuses et diverses les carrières qu'elles offrent à l'activité des populations. Sauf le tabac, aucune d elles ne peut justitier de l'aisance répandue au sein d'un village; mais toutes établissent par des calculs précis qu'au moyen d'une immigration suftisante, qui procurerait une main-d'œuvre régulière à des [)rix modérés, et cependant bien supérieurs h ceux d'Europe, elles assureraient le bien-être aux propriétaires en même temps qu'aux ouvriers. C'est à ce point de vue que les matières premières de l'industrie acquièrent toutes quelque intérêt et niéritonl au moins une ra|)ide mention.

Exposition universelle de 1855 {suite).

Nous continuons le chapitre des matières textiles. Dans leur groupe, l'œil s'arrête étonné sur les hautes tiges du chanvre de la Chine, chanvre géant qui atteint en quelques mois une hauteur de trois à quatre mètres. A ses côtés, on pourrait pres- ({uc dire à ses pieds, se dre^^e le chanvre commun de France

liXl'U.srnoN HNlVICIlSKLt.lC DK 1(S55. I"/?

el celui du Pic'iuunt, d'une l'orl belle croissance l'un cl l'autre, dont les tilasses ra|i|iellenl l(>s bonnes ([ualih's de liretagne. Au chanvre s'enlreniele le lin, spontané dans les prairies algériennes, cultivé dans (|U(dques tribus, adopté récemment par plusieurs colons do l'arrondisseinenl de Philippeville. Les nianufaclui'iers de Lilli>unt ('lé étonnés de la qualité de tilasse et de fil qu'ils en ont obtenue : les lins de Ripa leur paraissent avoir enfin trouvé des rivaux. Quand la guerre noiis prive des approvisionnements de la Russie, ce sont \h. des ressources bonnes h signahîr, sinon pour leur valeur actuelle, du moins pour leur valeur à venir.

Après ces textiles de premier ordre, tous admirablement appropriés au climat de l'Algérie, nous pouvons nous borner à nommer ceux qui ne sont que secondaires : le corète de la Chine, le dragonnier, la mauve textile ou abulilon et l'oiiie cotonneuse de l'Inde, le bananier abaca de l'archipel Indien, le phormium tenax de la Nouvelle-Zélande, les aloès et les yuccas de l'Amérique, plantes exotiques dont l'exposition algérienne contient de nombreux échantillons : tiges, filasses, fils, cordes, tresses, dus pour la plupart au directeur delà Pépinière centrale. C'est parmi les apports des pays les plus voisins encore de la bai'barie primitive que l'on retrouve ces mêmes plantes ou leurs pareilles: en Australie, à Ceylan, dans les colonies espagmdes ou néeiiandaises, dans la merdes Indes, dans la Guyane britannique. Leurs fibres l'oi-tes, rudes, manquent généralement du moelleux et de la souplesse qui caractérisent la plupart des textiles de l'Europe. Mais celte consistance même les rend pi'opres à certains em])lois spéciaux. On peut pressentir toutefois que, si ces végétaux ont droit d'occuper une place dans les rangs agricoles de l'Algérie^ à titre d'objets d'étude et en vue des applications ultérieures, ils ne sont pas près de prendre racine dans l'industrie locale. Aux conditions actuelles et prochaim^s de main-d'œuvre et de

178 L'ALGKaiE.

di'bouchô, la préférence appartient de droit soit aux végétaux européens, tels que le lin et le chanvre, soit aux plantes similaires que la nature africaine fournit gratuitement en quantités illimitées : telles sont le palmier nain, l'alfa et le dis, qui méritent d'attirer un instant noire examen.

Longtemps maudit par les défricheurs, le palmier nain est un peu moins décrié depuis que l'industrie en lire quelque parti. Ce n"esl pas qu'avant nous les indigènes le tinssent pour inutile ; ils en faisaient des cordes, des nattes, des balais, des paniers, des éventails et autres petits meubles semblables à ceux des sauvages, qui décorent comme des curiosités les exhibitions de l'Amérique et de l'Inde. Mais ces emplois, d'une simplicité primitive, ne pouvaient donner aux feuilles une valeur commerciale : ce résultat était réservé à des découvertes dont tout le mérite appartient à la civilisation.

La plus ancienne, et jusqu'à ce jour la plus importante, est la fabrication du crin végétal, que la maison Averseng et G^, de Toulouse, exploite depuis 1848 sous la protection d'un brevet. Une tente d'une élégante originalité réunit les applications multiples de ce produit nouveau : fauteuils rembourrés, fds et cordes, torsades, guirlandes de houppes, panaches, etc. Moins élastique que le crin animal, le similaire africain est à peu près inodore, soupU', durable, moitié moins cher et moins attaqué par les vers. C'est assez pour mériter l'allention, et quelquefois la préférence.

De nouvelles et plus récentes découvertes ont complété la réhabilitation du palmiste algérien. De ses fibres s'extrait une filasse qui se prèle au lissage; moulues, elles font une bonne pâle à carton et papier, dont plusieurs industriels revendiquent l'honneur. La bourre qui enveloppe la souche forme une espèce de laine végétale, et les durs noyaux de son fruit, travaillés au tour, fournissent des chapelets et des bracelets aux bizarres veinures.

EXPOSITION UNIVEIÎSEI.LE DE 1855. 1 7î)

A nos yeux, le mérilo de ces invcnlions est à la fois dans leur valeur propre el dans un service indirect qu'elles rendront à la colonisation agricole. L'estime acquise au palmier nain viendra, nous l'espérons, h l'enconlre de la coutume, passée en tradition administrative, de fonder les centres de population au cauir des terres qui en sont le plus infestées. C'est déjh, croyons-nous, une erreur que de décréter des villages de tant de feux, comme on décrète un régiment de tant de bataillons et de compagnies : le peuplement d'un pays se fait moins d'après les lois d'une cristallisation partout semblable à elle-même, que suivant une espèce de vég(îtalion naturelle progressive d'année en année, variable suivant les temps et les lieux, et en quelque sorte les saisons du climat économique. Le mieux serait assurément, dès qu'un territoire a été reconnu propre à la colonisation comme réunissant les conditions voulues de sécurité et de libre disponibilité, et après l'allolissement terminé, de laisser les prétendants s'installer à leur gré sur leur lot, dans des fermes dont ils choisiraient euxmêmes l'emplacement, sans crainte de confier à l'esprit de famille ou de spéculation le soin de grouper les fermes en hameaux, les maisons en villages. Les besoins du commerce, de l'industrie et de la sociabilité, qui réclament la concentration autant que l'agriculture réclame l'expansion; en outre, les services publics réunis sur un lot central, opposeraient le con Irepoids deleur attraction aux forces centrifuges. Mais en attendant cette féconde liberté, dont l'heure ne peut tarder à venir, il nous paraîtrait heureux que l'amour même exagéré du jjalmier nain, inspirant le respect de ces plantations naturelles, vînt affranchir la colonisation de cette terrible corvée d'un défrichement qui coûte cent journées de travail par hectare, une valeur de 2 à 300 tV., vingt fois plus que le prix vénal du sol. A ce rude labeur s'é|Hnseut les forces et la bourse des émigrants, tandis qu'à quel([ues lieu(>s de distance, dans Tin-

térieur du pays, s'étendent d'immenses et fertiles plaines, à peu \)vbs vierges de broussailles, propriétés de l'Etat, non moins dégagées de tout droit arabe que celles du littoral et des montagnes.

Ce n'est pas que les terrains envahis par les palmiers nains soient de mauvaise qualité; au contraire : l'inexlricable lacis de leurs profondes racines, en même temps qu'il relient le sol sur les pentes, précieux service en un pays sujet aux pluies torrentielles, l'enrichit d'humus par la décomposition des fibres végétales. Les terres à palmier nain appellent donc la culture et la rétribuent; mais leur tour doit venir seulement après une première période de travail plus facile, qui aura procuré aux colons une suffisante réserve de santé et d'argent pour attaquer le rude adversaire, dont quelque machine peutêtre les délivrera. Combien la marche contraire a consumé de vies et dévoré d'épargnes, combien elle a provoqué de désespoirs et de misères, la tradition de chaque village le raconte avec amertume !

Plus communs encore que le palmier nain, l'alfa et le dis sont deux graminées qui croissent sur les terrains incultes du Tell et couvrent le Sahara presque entier. Le nom espagnol de sparte est devenu celui d'une industrie tout entière qui les emploie sous les formes les plus diverses. Familière aux indigènes pour les usages les plus vulgaires, la sparterie s'est perfectionnée entre les mains européennes. L'alfa et le dis peuvent, comme le palmier nain, fournir du crin végétal, delà filasse, des cordes, de la pcàte à papier. L'emploi pour la corderie est général dans l'Espagne méridionale, ainsi qu'on peut le voir dans l'exposition de cette puissance, qui étale d'énormes câbles à côté des chaussures et des nattes. La sparte serait, pense-t-on, encore plus précieuse pour la papeterie, grâce à la force de ses fibres (|ui se comniuniqu(> au papier, soit qu'on emploie la pâle pure, soit qu'on la mêle au chiffon.

EXPOSITION' L'MVi:n>El.LE UE 1855. IHI

Des calculs précis portent h un iniiiiiuiim (L; iO millions de tonnes par an la (jiianlilé d'aii'a ([ue le Sahara seul pourrait annuellement livrer aux l'abriques, sans autres soins ni frais que ceux de la récolte et du transport. C'est dire à quel bon marchii l'Europe obtiendrait le papier, si une circulation perfectionnée permettait d'utiliser les largesses, aujourd'hui perdues, du sol africain. Il conviendrait sans doute, h raison même de la faible valeur et de l'abondance de la matière première, d'installer les usines à proximité des lieux do récolte. La spéculation y aurait déjà pensé si la douane n'y avail pourvu. Pour entrer en franchise, les fibres végétales de l'Algérie doivent être brutes ou simplement battues; ouvrées, elles deviennent des produits étrangers pour la France, ii moins qu'elles n'émanent de l'industrie indigène! Dans ce cas, elles sont exemptes de droits !

Terminons par les laines, la revue des matières textiles de l'Algérie. Elles n'y brillent guère, nous devons l'avouer. A peine découvre-t-on huit à dix lots, la plupart d'aspect peu séduisant, dont quelques-uns méritent cependant d'être signalés. Citons entre autres le lainier de M, Bernis, vétérinaire en chef de l'armée d'Afrique, à qui une mission ofticielle a permis de prélever sur les troupeaux de toutes les tribus une nombreuse et instructive collection d'échantillons; un autre lainier formé par M. Belle, ancien lieutenant de vaisseau devenu colon à Gherchell. Nommons encore M. Bunforl, propriétaire d'un troupeau qui compte déjà 3,500 tètes, soumis à l'action régénératrice des béliers mérinos de Perpignan avec un tjl succès, qu'au troisième croisement le type à obtenir est atteint; enfin, M. Goby, de Blida, qui a tenté l'amélioration avec des béliers de Bourgogne. Ajoutez un ou deux autres Européens des provinces d'Alger et de Constantin^, avec autant d'indigènes, et vous aurez la liste complète des exposants de laines.

D'où vient celte rareté de concurrents en un pays de culture pastorale, où les troupeaux constituent la principale richesse des tribus? Le mot même de tribu vous le dit. La faute en est à la tribu, bonne institution de guerre peut-être, mais à coup sûr déplorable institution pour la paix, et le travail, car elle n'est autre chose que la communauté patriarcale et nomade, qui repousse la propriété individuelle du sol. Les indigènes n'ont pas envoyé de laines parce qu'elles eussent accusé leur négligence de barbares. Et, malgré leur impuissance manifeste à améliorer le bétail, il est presque passé en axiome qu'eux seuls en Algérie peuvent l'élever avec succès, qu'à eux seuls il convient d'en conlier la régénération. Dangereuse illusion qui doit être abordée de près !

S'il est vrai que, dans l'Afrique septentrionale, la nalare a tout disposé, le sol, la végétation et le climat, pour la [)rùspérité des espèces animales, il est encore plus vrai que les Arabes font tout pour leur abâtardissement. Inutile d'entrer dans les preuves, tout le monde les sait. Depuis l'époque où la race mérine occupait la péninsule atlantique, d'où elle passa en Espagne avec les Mores, jusqu'à nos jours, l'histoire mesure une constante déchéance. Veut-on connaître la différence do la laine mérinos à la laine commune d'Afri([ue? M. Bonfort a eu soin de le montier dans son carton d'échantillons. C'est i)resque la différence de la soie au crin. A qui ne peut voir, les prix le diront. La laine commune se vend à Oran 80 fr. les 100 kilogrammes, la laine mérinos 280 fr. Et quant au poids, la toison moyenne des 3,500 bêles indigènes du troupeau de Tensalmct et d'Arbal pèse 1 kilogramme en suint, la toison mérinos pèse 2 kilogrammes et demi à 3 kilogrammes. Les métis du troisième croisement approchent de ces poids et de ces prix. Le nombre suppléerait-il à la qualité? L'administration nous l'apjirendra. Elle porte à moins de 7 millions (G millions 830,205) les bêles ovines des tribus,

EXPDSITIOX UNIVEUSKI.I.r, DIC 18^5, 183

soil, pour 'lO millions d'hectares incultes a(liuira])lenienl propres à l'élùve du bétail, 1 mouton h pou près par G hectares. En présence de tels chiffres, il faut bien renoncer ;\ parler des innombrables troupeaux et des inépuisables richesses en bétail des tribus.

C'est que pour le bétail, comme pour toute production, si les colons représentent la civilisation et son esprit de progrès, les indigènes personnifient la barbarie et son esprit de l'ouline. Ces derniers eussent-ils aj)porlé le ehoix de leurs toisons, ([Il auraient-ils eu à opposer aux. belles colleclions de l'Autriche et de la Prusse, de la France et de l'Espagne? Rien assurément. Or, les éleveurs des troupeaux qui font la gloire et la richesse de ces pays, sont du même sang ((ue les émigrants alleniaiids, français, espagnols, qui vont importer en Algérie les traditions du pays natal. Invités aux mêmes progrès, ils les accompliront; et sur leur exemple, les indigènes euxmêmes, éclairés par l'intérêt, suivront bientôt la même trace. Mais confier l'initiative à ces derniers, ce serait méconnaître leur état social et s'abuser sur leur rôle, par une exagération honorable sans doute dans le sentiment qui l'inspire, mais funeste dans ses conséquences, de la bienveillance due aux vaincus. Pour devenir l'éternel honneui- de la domination française, notre générosité n'aura pas besoin de faire pencher en faveur des Arabes la balance des sympathies et des encouragements pécuniaires, au préjudice de la colonisation européenne et des Arabes eux-mêmes, qui ont tout à gagner à nous accepter pour maiti-es, en industrie agricole comme en politique.

Leur seule supériorité en fait de bétail est celle du nombre. Elle tient d'abord à l'étendue plus que centuple de leurs possessions, et au chiiTre supérieur de leur population; en second lieu, à certaines conditions économiques dont ils possèdent le privilège sur les Européens.

184 l'algér:e.

Les Arabes jouissent en pleine libeiir de leurs vastes pàluragés(17 hectares, avons-nous dit, par tète, l'équivalent de 80 à 100 hectares par tente); ils sont dispensés de bâtir, de di'ilVichcr, de phintor, de se clore. Les Européens, au contraire, à de rares exceptions près, obtiennent des lots de culture si restreints, que l'an dernier le préfet d'Oraii constatait, devant la chambre consultative d'agriculture de cette province, que la moyenne des concessions di'passait à peine 2 hectares par tète, soit G à 8 par famille: et bien que ladministralion actuelle, éclairée sur lu faute commise, s'appli(iue à l'amoindrir dans les concessions nouvelles, le mal est fait, et il pèse sur la colonie. Eu outre, l'émigrant européen est astreint, sous un bref diHai, à des consiruclions, des défrichements, des plantations, des clôtures, conditions ruineuses, toutes contraires aux lois les plus élémentaii'es de l'économie rurale, qui conseiUe de mettre d'abord à profil les forces vives et gratuites de la nature, au lieu d'immobiliser les premi(!rs capitauxdansdes dépenses improductives.

Par surcroît de malheur, en un pays où la terre vacante ne coûte rien et surabonde, tandis que l'argent et la maind'œuvre sont très-rares et très-chers, les colons se sont hiissé entraîner, malgré les conseils des agronomes les plus compétents, aux cultures induslrielles ou intensives, au lieu des cultures pastorales et céréales, qui sont le début normal de toute colonisation. Cette err(nir naijuit elle-même du régime protecteur, qui, en fermant le débouché métropolitain à la libre importation des denrées algériennes, les maintint avilies par l'encombremen!, et fit accusci- du vil pi'ix la concurrence arabe qui n'y était pour rien, comme on le voit bien depuis la réforme douanière de 1851. Fourvoyée par cette fausse vue, qu'elle-même partageait, l'administration non-seulement réduisit à de trop mesquines étendues chaijue concession, mais encore divisa chacun de ces lots en trois ou quatre parcelles.

EXPOSITION U.MVEItSKI.I.K I»K 185"). 185

(lislanlcs l'une do l'anlro, ol loulos oncliovcMrôos dans les lois voisins. Do là un niorcoUonioiit loi, qu'on lo trouve à peine dans dos sociétés qui ont quinze siècles d'exislonce : radical obstacle à l'élève du bétail chez les colons. Que domain les Arabes soient enfermés dans lo môme cercle, et immédiatoniont leurs troupeaux disparaitroiil. Que les colons soient •^'olés, non du parcours communal (mauvaise méthode qu'il no faut laisser aux Arabes eux-mêmes qu'à titre d(î pratique exceptionnelle), mais de concessions d'une étendue convenable, et les troupeaux paraîlront aussilûl comme organes nécessaires do toute ferme. Ainsi l'on a fait en Australie, et chacun sait si les émigrants ont eu besoin do prendre exemple sur les naturels du pays pour la production de ces laines, aujourd'hui recherchées sur les marchés de l'Angleterre.

Los produits animaux, autres que les laines ont moins d'importance encore dans le concours algérien : à peine signale-t-on queU{uos pains de cire, des ceufs d'autruche qu'enjolive la fantaisie moresque, dos plumes du même oiseau, qui parent en Afrique les chapeaux dos hommes, comme en Europe ceux des femmes; quelques peaux do panthères, d'hyènes et de chacals, présents de chasse d'officiers supérieurs. Ces dernières sont peu nombreuses, et nous en félicitons l'Algérie. Les dépouilles des bêtes féroces, dont le cap de Bonne-Espérance, le Canada et quelques autres nations ont décoré leurs vitrines, nous paraissent d'assez tristes recommandations : on n'a que trop parlé dos lions et dos panthères d'Algérie, animaux beaucoup plus rares et plus inotïensifs que les loups et les ours d'Europe. De ces aventures de chasse, que les journaiix recueillent avec amour, l'imagination populaire reçoit bien k tort une impression peu favorable à la colonie. La chasse d'ailleurs ne constate que l'impuissance de l'homme isolé à moditier des faits naturels : le remède viendra d'autre part. Le premier sifflement d'une locomotive sur un chemin de for éloignera

plus (le lions cl de panlhères quo lon.s les fusils des plus intrépides veneurs. Et d'ici là, Texploilalion régulière des forèls, le peuplement progressif du pays, prépareront mieux qu'aucune battue la suppression de ces deux races par la suppression de leurs conditions d'existence : où l'homme règne, le lion disparaît. Quant aux hyènes et aux chacals, ce n'est qu'en Europe qu'on en a peur!

Trophées de l'industrie, les peaux préparées méritent plus d'honneur. Mallieureusenient elles manquent presque entièrement. A peine si Tlemcen, ville voisine et rivale du Maroc, la patrie du maroquin, a envoyé quelques peaux de chèvres tannées et teintes. C'est trop peu.

Des peaux tannées aux écorces et aux teintures, la transition est toute naturelle.

Nous n'avons à enregistrer que deux ou trois lots d'écorce k tan, provenant de chênes verts et de pins d'Alep, dont les vastes peuplements offrent d'abondantes ressources, malgré les dévastations des goudronniers kabyles.

En fait d'écorces, remarquons le liège, qui a déjii pris place dans l'industrie algérienne. Les cantonnements de la Galle et de Bone sont l'objet d'exploitations régulières. Los concessionnaires, MM. le duc de Montebello, le vicomte du Bouchage, Lecoq et Berton, ont tenu à honneur de montrer la belle qualité de leurs produits, qui ne trouveront des rivaux que dans les lots exposés par l'Espagne. D'autres suivent leur exemple, et bientôt les vignerons de France seront mis largement en possession d'une matière qui s'épuise en Europe. Gomment expliquer que la douane grève de ses taxes les produits du liège ouvTé en Algérie, en même temps que les cahiers de charges autorisent l'établissement sur place de fabriques de bouchons?

La collection des matières tinctoriales est à la fois nombieiise, importante et curieuse. Les principaux colorants y

EXPOMTION UMVKRSEI.f.l'; I)K 1855. 187

figiironl : indii-o, i^aranco, cocliciiilh', salVaii, carlliamo, kermès, henné : les cincf prcniiiers a])|)arlonanl à la production européenne, les deux derniers à la [U'oduclion indigène.

L'indigo n'a pas encore franchi la période des recherches. M. Hardy, au Haninia, et M. Chapcl, à Kouba, en sont les seuls et fidèles poursuivants. Leurs tcnlalives ne sont pas sans quelque apparence de succès, puisque certains échanlillons ont été estimés 12 fr. le kilogramme, pi'ix qui sul'tirail à la spéculation. Quant au climat, la ré'gence de Tunis cultive avec succès l'indigotier sous la même latitude : rex[)Osilion de ce pays en fait foi. Néanmoins cette culture est peu jxjpulaire; elle est une nouveauté, elle exige |)Our la fabrication économique des capitaux considérables. Méhants de l'inconnu, et trop pauvres pour beaucoup oser, les colons se tiennent à l'écart de ces hautes innovations, et font bien. G(;lte prudence nuira probablement aussi à la propagation d'un nouvel arbre indigofère, un eupatorium du Brésil, dont la pépinière centrale est en voie de révéler les propriétés au monde industriel.

Les mêmes scrupules n'éloignent pas de la garance, qui croît à l'étal sauvage. Employée en teinture par les indigènes, elle compte depuis une haute antiquité parmi les plus importants articles de commerce de l'Afrique du Nord, bien qu'elle vaille, comme colorant, 25 à 30 pour 100 de moins que la garance cultivée. Celle-ci, inli'oduite par les Européens, a parfaitement réussi; elle se montre sous de nombreux et beaux échanlillons. Par ses hautes qualités, dont les chambres de commerce de France ont rendu témoignage, elle est appelée à rivaliser avec les alizari du Levant. Sa culture n'est limitée que par la maind'œuvre; mais c'est là un obstacle tel, qu'il y aurait imprévoyance à provoquer l'une sans appeler l'aulr:'.

L'introduction de la cochenille remonte aux premières années qui ont suivi la conquête : la qualité en est excellente; on la classe immédiatement après celle des Canaries, avant

188 l'algéuie.

celle du Mexique, et néanmoins elle se réjiand Irès-lentemenl l)armi les colons : à peine aujourd'hui a-t-elle pénétré dans ((uelques fermes du Sahel d'Alger. La cause en est simple : la cochenille immobilise pendant trois ans au moins des avances qu'on ne peut évaluer h moins de 2,000 à 3,000 fr. par hectare, tandis que les céréales et les bestiaux, les tabacs et les cotons remboursent dans l'année même leurs frais de production.

Le safran a été l'objet de quelques essais, fantaisies plutôt que spéculalions. Quant au carthame, la persistance de plusieurs colons, principalement à Pontcba, dans le cercle d'Orli'ansville, autorise quelques espérances, car rarement s'obstinent-ils dans une production sans bénéfice. Le carthame ne peut cependant rire ajouté dès à présent aux conquêtes certaines de l'agriculture coloniale.

Le kermès et le henné forment un groupe indigène, trop négligé peut-être par les émigrants européens.

Dans les provinces d'Oran et d'Alger, le chêne à kermès couvre de vastes surfaces et constitue presque à lui seul certains quartiers de broussailles; sur ses feuilles, l'insecte se fixe spontanément et y subit toutes les phases de son existence; pour se l'approprier, les seuls frais sont ceux de la récolle : autant d'excellentes condilions économiques. Si l'on ajoute que le kermès se vend de 6 à 9 fr. le kilogramme, et qu'il donne une couleur rouge très-solide et très -éclatante, quoique inférieure à la garance et à la cochenille; que chez les Arabes la teinture au kermès est plus estimée que celle à la garance sauvage, on incline à croire qu'il y a dans leur pratique, sinon une leçon, au moins un sujet de sérieuse élude.

Le henné, plante de la famille des salicariées, servait aux Égyptiens et aux Grecs pour les mêmes usages qu'aux musulmans d'aujourd'hui. Dans tout le muiide oriental, en y comprenant l'Afrique par aftlnit»' de climal, de mœurs et de foi, .

liXPOSlridN tjmvRKSKI,l,E UK liSfjS. 1 (S'J

los l'innmos, cl (iiicliiiiofois los lioiiimos, se latoiirnl le front. 1rs joues, les mains, les pieds, hvs ongles sui'Ioiil, avec la feuille do henni", i-éduilo en paie, qui imprime sur le corps une couleur rouge-orangé brune. Les chevaux (Mix-mêmes sont soumis à des friclions de henné sur la queue el la crinière, h; dos et les jambes. Dans la plupart des maladies de l'homme el des animaux, le henné est la panacT'c universelle; c'est la fleur chérie des poc'les, qui la chanlenl comme ils chantent le rossignol. L'empirisme de la coquetterie et de l'art médical vient d'être expliqué et juslitii' par la di'couverlc récente, annoncée par M. Tabourin, professeur d(> chimie à l'Ecole vétérinaire de Lyon, d'un principe tannique très-intense dans les feuilles do cet arbuste. Des essais en jjetit l'ont espérer que le henné prendra place à côté du cachou pour la teinture en noir : lilre sérieux à l'atlention des manufacturiers el des savants. Tlemcen en a envoy»! divers échantillons, ainsi que la régence de Tunis. On le cultive particulièreinenl à Moslaganera et à Msila, qui approvisionne de graine toute l'Algérie.

Aux matières tinctoriales, il convieni d'ajouter les sumacs, doués en outre^ comme le henné, de propriétés tannantes. Une espèce est propre à l'Afrique du Nord : c'est le lezera, qui sert dans le Maroc h teindre les cuirs en cette belle et solide couleur rouge qui fait partie de leur répulalion. Ce sumac abonde dans l'ouest, où il forme, en broussailles rapprochées, des plantations spontanées de plusieurs kilomètres d'étendue.

Avec les sumacs, nous entrons dans la séri(i des arbres, unt; des plus importantes de l'Exposilion algt'ri 'une, la première peut-être, pour les bénéfices immédiats el certains qu'elle offre à une spéculation inlelligente.

190 l/ALf.ÉRlE.

Exposition universelle de 1855 {suite).

Trois mots échappés à la plume distraite de Salluste ont fait grand tort à l'Algérie : Ager arbori infecundus, a écrit le proconsul romain en parlant de la Numidie, faute d'avoir porté ses pensées en dehors de quelques plaleauK dévastés de la moyenne région; et pendant vingt ans des écrivains et des orateurs, qui croyaient faire acte de palriotisme en dépréciant notre conquête, ont répété après Salluste : L'Algérie moderne, fille de l'antique Numidie, manque de bois. Infécond en arbres, aurait-on dû se dire, un pays où Jugurlha recrutait des bataillons d'éléphants, oi^i le Cirque trouvait èi jour fixe trois cents lions pour amuser les ennuis du peuple-roi, en dévorant les martyrs chrétiens! Infécond en arbres, un pays où, pendant tout le moyen âge, le commerce régulier des cités africaines, et dans les trois derniers siècles la piraterie turque, trouvèrent de quoi construire et alimenter une puissante et redoutable marine ! Ne suffit-il même pas dos quelques couples de lions qui survivent encore pour attester l'état boisé du pays à quiconque n'ignore pas que le lion du désert est un mythe des poètes inconnu aux naturalistes?

Aujourd'hui, du reste, les preuves positives abondent. Les explorations des officiers du génie et du service forestier ont constaté en dehors de la Kabylie, à peine entrevue encore, plus de onze cent mille hectares de massifs boisés. Que leur état ne soit pas comparable à celui des forêts d'Europe, il n'y a pas fi s'en étonner, après quatorze siècles de barbarie. Un aménagement régulier et soutenu les améliorera ; des révolutions de quinze ans suffiront aux coupes.

En même temps, et comme par une surprise heureuse de la

EXPOSITION DNIVEUSEI-I.K OE 1(S55. I9l

l'orluno, voilà ((iio rAIi^-t'i-ic csLiiivilt'în à foiiniii-dc conibuslilth! l'armue d'Orient. Toutes les semaines, parlent de ses ports des cargaisons de boisîi destination de Crimée.

Des services d'un ordre plus élevé peuvent avec confiance faire appel à ses ressources. Dans la longue galerie oi!i s'étalent et se dressent les nombreux spécimens, il n'est guère aucune industrie travaillant le bois qui ne trouve satisfaction. Les dcuK spécialités les plus exigeantes, les constructions navales et l'ébénisterie, doivent particulièrement solliciter l'exploitation des forêts algériennes, qui contiennent pour elles des richesses tout à fait nouvelles et d'une abondance inouïe. Pour la marine, ce sont, outre des frênes et des ormes, des forêts de chène-zàn, dont le seul littoral de la région de Bone possède trente mille hectares parfaitement exploitables, qui pourront approvisionner les arsenaux de France, dès que la douane consentira h lever le veto de ses taxes; pour l'ébénisterie, ce sont des bois d'olivier, des massifs de thuya et de chêne vert d'une étendue encore indéterminée, mais immense, sans compter un grand nombre d'autres essences secondaires. Pour la charpente, la menuiserie et la marine, on trouvera peut-être aussi bien dans les belles collections du Canada, de la Guyane anglaise, de la Jamaïque, de l'Australie, et dans celles de l'Espagne et de la Toscane, si ingénieusement présentées, malgré le calibre un peu faible des échantillons; mais il est douteux que nulle part se trouve aucun bois d'ébénisterie à opposer au thuya. La fantaisie d'un artiste, peignant des arabesques de moire et de feu, n'aurait pas mieux inventé. Au surplus, les meubles d'un magnifique travail, exposés par les premiers ébénistes et les fabricants de pianos de Paris, diront mieux (jue nos éloges toute la beauté de ce bois, pour lequel l'opulence romaine lit autrefois des folies. Cicéron lui-même, cédant à l'entraînement, dépensa un million de sesterces à une table de thuya! Après lui, on n'a pas à contenir son ad mirai iou.

192 L ALliÉRIE.

Le lliuya ifalteiid plus que d'ùlre connu des femmes pour reconquérir sa vogue antique, devant la(juelle pâliront certainement l'acajou el le palissandre.

M. Testut, ébéniste d'Alger, dont le nom brille sur plus de deux cents échantillons, comme celui de M. Ostwell, de Montréal, dans le beau trophée du Canada, a eu l'ambition de réunir les bois algériens en une collection complète, la première et jusqu'à ce jour la seule qui ait été tentée pour l'Algérie, et il y a réussi. Sun enlrcjjrise, outre ({u'elle est un grand service rendu à la science, à l'industrie, à l'administration, renferme à nos yeux un enseignement plus important encore. Comparée aux apports des services publics de la colonie, dont quelques lots sont pourtant fort remarquables, elle montre combien, dans les œuvres de production, l'activité privée rivalise tieureusement avec le devoir officiel. Cette collection donne la mesure de ce que peuvent, à l'aide de quelques encouragements, ces colons dont on a trop longtemps et très-injustemeut accusé l'inertie: double mérite qui sera notre excuse pour avoir soumis deux fois le nom du modeste et laborieux ouvrier d'Alger h l'estime publique.

Gomme transition des matières animales et végétales au règne organique, se présente le corail, dont les côtes de l'Afrique septentrionale ont le privilège de parer les femmes du monde entier. 11 est peu de produits aussi exclusivement algériens, ce qui fait regretter de n'en voir à l'Exposition que deux ou trois spécimens. Il en fut de même à Paris en 1849, et à Londres en 1851. La cause en est dans le fait bien connu, que la pêche el la préparation du corail ont passé depuis un demisiècle des mains fran(,-aises aux mains étrangères.

Dans son zèle pour faire refleurir cette branche de commerce, l'administration nous paraît trop préoccupée de restituer à Marseille un genre d'atïairos que cette ville, absorbée aujourd'hui par d'autres spéculations, ne peut que dédaigner. Qu'il soit

ËXi'nsniiiN iM\ iitsKi.i.i; hi; iSoT). 191^

bien compris (|lio l'industrie du corail redevient i'raneaise en se naturalisant à la Galle, h Bone, ;\ Alger, à Oran^ dont les eaux recèlent des bancs récemment découverts, et le problème se simplifie. Pour la pèche, la population kabyle, très-apte aux exercices de nier, comme la piraterie turquf; ne l'a que trop longtemps prouvé, acceptera les conditions de travail, de nourriture, de salaire et d'existence dont se contentent les j)èclieurs napolitains, sardes et toscans, mais dont ne veulent plus les matelots t'ranrais, liabitut's à une vie moins sauvage, c'est le mot. Et s'il est vrai, comme cela paraît certain, (juc la pratique de cette pêche développe dans les mains une contraction musculaire qui les rend inhabiles à d'autres manœuvres, le service de la marine française n'en soiitTrira pas.

Pour la mise en œuvre du corail brut, l'Algérie offre aussi des conditions économiques meilleures que la France, et tout à fait analogues à celles de Gènes, de Livourne et de Naples, qui sont aujourd'hui en possession de cette industrie. Dans les ports de la côte, les ouvriers mores livrent leur journée à très-bas prix. Plus sobre encore peut-être, la race Israélite s'entend au travail des matières précieuses, en même temps qu'elle possède, avec le capital nécessaire, l'esprit de spéculation et les relations personnelles : conditions de succès pour un ordre d'entreprises dont le principal débouché se trouve parmi les populations indigènes de l'Afrique et de l'Orient.

Est-il nécessaire d'ajouter que le premier encouragement à accorder serait la libre entrée en France du corail ouvré dans la colonie, mesure que l'on s'étonne de ne pas trouver même indiquée dans les vingt ou trente systèmes qui ont été proposés, tant est peu familière aux esprits celte vérité première de l'économie commerciale, que le débouché constitue la plus efficace des primes.

Avec les marbres, nous saluons une des gloires histori-

lO'i i/algérie,

ques de l'Afrique septentrionale. On sait quelle vogue obtint chez les Romains le marbre numidique, non retrouvé encore, digne objetdes vœux et des recherches de leurs héritiers. A défaut de cette variété, la province de Constantine exploite déjà le marbre blanc statuaire du Filfila, dont les carrières, également connues des Romains, s'étendent à ciel ouvert sur une superficie de 250,000 mètres carrés. De l'aveu des sculpteurs, il peut rivaliser avec le marbre de Carrare. De son côté, la province d'Oran se montre tlère de son marbre onyx translucide d'Aïn-Tebbaleck, peut-être plus précieux encore. L'œil ne se lasse pas d'admirer ces larges tables à demi transparentes, aux moires irisées de toutes couleurs, blanches, roses, rouges, vertes, jaunes, distribuées en fines nervures ou en larges rubans ondulés, ou en stries miroitantes, d'une vigueur et d'une variété de tons à défier toutes les palettes : on dirait parfois une éruption volcanique. Des urnes, des coupes, des vases aux formes élégantes, montrent avec un pareil éclat les applitions diverses de cette riche matière. La découverte des carrières d'Aïn-Tebbaleck a fait la fortune de M. Delmonte, marbrier d'Oran, et déjà se constituent, attirées par de séduisantes perspectives, des Compagnies nouvelles. Qu'elles n'oublient pas que les blocs bruts seuls sont admis en franchise. Marbre ouvré, marbre étranger : telle est la loi !

Nous avons hâte d'arriver aux minerais. La plupart des Compagnies concessionnaires ont pris rang dans le concours, mais avec des soins bien inégaux. Celle de l'oued Allelah, près de Tenez, s'est fait une place d'honneur par la beauté, le nombre et la distribution instructive de ses échantillons, que domine une vue du principal établissement dans les gorges sauvages de la commune de Montenotte. On y revoit les riches minerais de cuivre, qui avaient excité à Londres une sérieuse curiosité, au point de déterminer l'envoi d'une commission sur les lieux, avec le projet malheureusement avorté, comme tant

KXl'OSrnON lINlVKItSKI.I.E DE \HUh. 195

d'aiili'os, d'fingag(M' les capitaux anglais dans nno voie qui lour est plus familière qu'aux nôtres. La Compagnie de l'Alélik soumet au jugement des connaisseurs une collection de fers et de fontes aciéreuses plus complète que celle ((ui fut remarquée à Paris et à Londres. Près de là, brillent ces mêmes produits transformés en outils, en instruments, en armes. Dans ce coin de l'Exposition se pose un très-grand problème. Est-il vrai que les fers de Bone soient les mêmes que ceux de Suède ? Parmi les ingénieurs des mines, les fabricants d'acier, les Compagnies des chemins defer, onlalFirme ; et cependant la prospérité, lente à venir, des usines africaines, semble autoriser le doute. Des expériences authentiques seraient du plus vif intérêt, car les gisements de fer oxydulé magnétique, de celui-là même qui a fait la fortune et la renommée des mines de Dannemoi'a, en Suède, se trouvent dans la région de Bone en quantités que n'épuiseraient pas des siècles d'ex[)luitation. Et la France aurait sous la main, à discrétion, le long du littoral de la Méditerranée, des aciers rivaux de ceux de l'Angleterre!

Nommons encore les Compagnies de Mouzaïa, de Blida, de Hamimàte, de Kef-oum-Theboul et de Gar-Rouban, qui exposent leurs minerais de fer et de cuivre, de plomb et de zinc, d'antimoine et de mercure, et promettent pour bientôt des linarots d'or et d'argent. '

Les lacunes de leurs collections sont comblées par les envois du service des mines, contié à M. Ville, dont les propres découvertes, associées à celhîs de M.NL Henri Fournel et Dubocq, ont puissamment excité les recherches industrielles. -Quelques Ijarliculiers ont aussi fourni leur contingent. Ne pouvant les citer tous, inscrivons du moins le nom de M. Nicaise, de Dalmalie, le plus intrépide chercheur de mines de toute l'Algérie, dont le lot est plus riche que celui de plusieurs Compagnies. C'est à lui qu'est due la découverte de cet échantillon d'or natif qui a fait l'objet d'une récente comnuinicalion de M. le

196 l/ALnÉRlË.

maréchal Vaillant à l'Académie des sciences, et paraît annoncer dans l'Atlas des conditions géologiques analogues à celles de la Californie et de l'Australie. Suivant toute apparence, M. Nicaise en sait plus long qu'il n'a dit : des gisements aurifères sont de ces secrets qu'on ne se hâte pas de livrer tout entiers au public, pas même h. l'Institut.

Au risque des répétitions, ne quittons jjas ce chapitre sans rappeler que la douane a eu le soin de prévenir de trop rapides fortunes, en interdisant aux Sociétés algériennes l'exportation de leurs cuivres h l'étranger, bien que la France ni l'Algérie ne possèdent aucune usine pour les traiter. Celte interdiction est prononcée dans les meilleures intentions du monde, nous le savons. Nous savons encore que des permis temporaires d'exportation viennent adoucir la rigueur de la règle. En est-il moins clair que le débouché, c'est-k-dire l'existence financière des Sociétés, est remis en question tous les ans, et livré aux chances de la bienveillance administrative?

Nous arrivons à la classe des produits fabriqués, la moins importante de toutes jusqu'à présent.

Malgré les préjugés et les taxes qui pèsent sur l'industrie européenne en Algérie, l'esprit d'entreprise, excité par les besoins et par cette ardeur de recherches qui caractérise les peuples émigrants, n'a pas failli à sa mission. Dans les voies diverses où il s'est aventuré, ses efforts ont été quelquefois des plus heureux. La minoterie, parfaitement appropriée à un pays riche en blés et en chutes d'eau, a fait des progrès remarquables que constate l'Exposition. A la suite des moulins à blé sont venus les moulins à huile, La distillerie, associée à la fabrication des essences et des liqueurs, a créé des établissements sérieux qui ont valu à quelques colons une véritable renommée locale, entre autres à MM. Simounet, de Hussein- Dey, et Mercurin, de Chéraga, déjà distingués aux Expositions de Paris et de Londres. Nous avons parlé de la fabrication des

EXPOSITION CMVKItSKI.I.K \)V. 185,'). 197

tabacs et de ses progrès. L'ébénisterie produit des moubles qui ne sont [las sans mérite, ({uoi({u'à dislance des chefsd'œuvre parisiens. La mécanique agricole, excitée par le manque général de bras, qui prend en Algérie les proportions d'une véfitable calamité publique, a surtout attiré les recherches; et nous aurions bien à signaler ses inventions, si, à côté de l'Angleterre, des États-Unis et de la France, les prétentions (le l'Algérie ne devaient être des plus modestes.

Signalons encore les productions typographiques en carac- Icres arabes, de l'imprimerie Bastide, d'Alger. Dans la môme vitrine ont été réunies les principales publications relatives à notre colonie, parmi lesquelles il est juste de remarquer, à côté des magnifiques volumes de l'Exploration scientifique, le recueil plus modeste, mais non moins utile, intitulé Annales de la colonisalion algérienne. Fondée en 185'x^ par M. Hyppolyle Peut, celte excellente revue se continue depuis lors, avec la plus consciencieuse application, à l'aide d'un petit nombre d'écrivains dévoués, comme le directeur, à notre colonie. Celte collection de documents et d'études, puisés aux meilleures sources, l'orme avec le Catalogue explicatif et raisonné, publié récemment par le ministère de la guerre, le meilleur commentaire de l'Exp.osition algérienne.

Par les soins de l'administration civile el militaire, un grand nombre de produits indigènes ligurenl au concours. Nous n'aurons garde d'en déprécier aucun, quoiqu'ils ne nous paraissent pas tous également bien choisis. Dans quelques lots se constate la richesse massive; dans d'autres, une élégance qui, sans être d'un goût irréprochable, plaît par l'imprévu des formes. T^e plus grand nombre ne nir'iite l'allcntion ({ue par la solidité de la matière et le soin consciencieux du travail. Toutcela pâlit, il faut bien l'avouer, à côté des magnificences de la Turquie et de l'Inde. L'enseignement essentiel n'est pas du reste dans cellf accumulation d'or, d'argent el de

soie; il est dans l'aplilude aux travaux délicats de la main qu'attestent ces ouvrages, et qui suffit pour réserver aux populations indigènes des villes une place fort utile dans le cadre général de la civilisation.

Arrivé au terme de la tâche qui nous a été confiée, nous l'aurons accomplie en entier, si de l'esquisse que nous avons tracée nous déduisons les conclusions qui doivent en ressortir pour le public, pour les colons, pour l'administration.

Le public a salué d'une acclamation de surprise et de sympathie cette révélation d'un pays qui ne lui était guère connu que comme théâtre de guerres et de chasses. Dès ce jour, l'Algérie est accueillie comme une sœur dans la grande famille des nations productrices, et toutes les mesures ayant pour objet sa prospérité seront acceptées avec faveur. De son côté, elle tiendra ses promesses : la colonisation paiera les dettes de la conquête.

Les colons ont fait leur devoir ; devant la France et devant le monde, leur cause, trop longtemps méconnue, ils l'ont plaidée, comme il convient, par des faits. Ils se sont montrés ce que furent partout les émigrants : population forte, ardente au travail, âpre à la fatigue, impatiente de richesse, pleine de foi en elle-même, assouplie à tous les progrès, audacieuse dans ces créations, demandant seulement, pour réaliser en Algérie les merveilles qu'on admire en Amérique, la même liberté d'expansion et de travail. Race de pionniers intrépides, digne, malgré l'exagération de personnalité qui est presque une condition de succès, des sympathies et des aj)puis de la France.

De son côté, l'administration peut se sentir heureuse et fière du témoignage rendu à son active et intelligente intervention. Le ministère de la guerre s'est fait à Paris le ministère du travail et de la paix, comme en Algérie les ofticiers se sont faits ingénieurs, pépiniéristes, planteurs de colon, éleveurs d'

EXPOSITION rNlVEltSKf,l,K DE 1855. 190

moulons, comnio les soldats soiil (hîvciiiis piqueiirs et cantonniers. Nouveautés de bon aloi, dignes d(! l'estime publique!

Mais il importe h une nation de ne pas s'endormii' dans une satisfaction prématurée d'elle-même. L'admiration de soi perd les peuples comme les individus, tandis qu'ils grandissent à la poursuite d'une perfection même idéale. La lâche accomplie en Algérie dans un quart de siècle est grande sans doute, au point de vue du passé, même à côté de l'œuvre immortelle des Romains, elle est plus modeste si on la mesure au nom et à la mission de la France, à la destinée de la colonie; si l'on tient compte des moyens d'action qu'emprunte à la science, h l'industrie et aux puissants budgets la civilisation de notre temps, moyens que ne connurent pas les Romains, à peine supérieurs aux barbares qu'ils combattaient. Luttant à armes presque égales, ils mirent des siècles à établir leur domination. Nous, au contraire, qui avons pu en quinze ans dompter les tribus, les dompter pour toujours, nous sommes tenus d'apporter dans les œuvres delà paix, la même promptitude de résultats, tenus au moins d'en avoir la haute ambition.

Nous terminons ici notre compte rendu après avoir effleuré seulement les points culminants de la question algérienne. Il nous suflit d'avoir indiqué les ressources de l'Algérie et montré qu'au lieu de s'égarer en polémiques stériles sur le terrain politique et administratif, il convient de transporter le débat, disons mieux, l'étude, sur le terrain économique, le seul où la critique puisse être utile, le seul où les réformes soient fécondes. De là est venu le mal; de là viendi'a le bien.

Exposition universelle de 1867.

.lo rendais compte eu 1855, — pour mes débuts dans le Journal des Débats, — de l'Exposition de TAlgérie au palais de l'Industrie. Pour notre colonie africaine, c'était aussi un début dans la carrière de la grande publicité. Après s'être timidement révélée dans l'Exposition nationale de 1849 à Paris; après avoir conquis une notoriété plus étendue à Londres, en 1851, l'Algérie entrait, en 1855, dans l'arène des luttes internationales, avec une confiance raffermie dans ses forces économiques. Depuis un quart de siècle, cherchant sa voie dans les directions les plus diverses, à travers mille tâtonnements pénibles et coûteux, elle avait acquis enfin la connaissance de ses principales richesses; elle en montrait de nombreux et brillants spécimens, produits combinés des dons de la nature et du travail de l'homme; pour en développer l'exploitation, elle faisait appel aux intelligences et aux capitaux de l'Europe, en leur disant : Voilà ce que je suis, ce que je puis, ce que je vaux.

A douze ans d'intervalle, l'Exposition de 1867 montre comment l'appel a été entendu.

En même temps que les colons ont poursuivi leur œuvre avec

EXPOSITION lINlVKnsia.MÎ I)K IH()7, ^01

unp constance, — \v^ [loiirrais dire avec un acliarnomonl, — que n"a découragé aucun malheur, ni l'inslabililé administrative, ni les révoltes passagères, ni les tremblements de terre, ni les sauterelles, ni la sécheresse, des capitaux considérables et de puissants instruments de travail leur sont venus en aide du dehors, de la France particulièrement, comme il était permis de s'y attendre. Des Compagnies nouvelles se sont formées pour l'exploitation de ses mines, de ses marbres, de ses bois, de ses cotons et de ses lins; la sonde artésienne a évoqué des profondeurs souleri'aines les eaux jaillissantes du Sahara et de la Mitidja; une section de voie ferrée a relié Alger à Blida ; des ports ont été creusés et élargis, des phares allumés ; des services de navigation se sont multipliés entre la France et l'Algérie et se sont établis le long du littoral ; leurs cales et leurs ponts ont reçu des chargements de fruits et de légumes, de grains, de bestiaux et de laines de provenance africaine, venant s'échanger, en rangs de plus en plus nombreux et pressés, contre les marchandises françaises. Considérée jour parjour, cette évolution ascendante d'unejeune colonie échappe presque à l'attention, comme les progrès de croissance de l'homme ; mais, observée aux deux bouts d'une période quelque peu longue, elle devient manifeste. En 1853, le commerce général de l'Algérie, tant avec la France qu'avec l'étranger, ne s'élevait qu'à 161 millions de francs ; douze ans après, en 1865, il s'est élevé à 253 millions. Le mouvement de la navigation avait donné, en 1853, 4,121 voyages et 323,652 tonneaux ; il a donné, en 1865, un total de 5,568 voyages et 759,606 tonneaux, un tonnage plus que double. Quant à la population européenne, qui était, au 31 décembre 1853, de 134,000 âmes, le recensement de 1866 l'a portée à 217,000, soit un accroissement de 62 pour 100, provenant pour la majeure part, de l'excédant des naissances sur les décès. Forte de .^i authentiques témoignages de vitalité, l'Algérie brave toutes les crises, si

?0t' l'algérie.

dures d'ailleurs que soient les souffrances qu'elles lui imposent, et dont les plus accablantes se font ressentir cette année même, sous le coup de la sécheresse la plus obstinée qui se soit vue depuis un quart de siècle.

Ces progrès se révèlent à Tœil, rien que dans l'espace que l'Algérie occupe dans le palais de l'Exposition. Tandis que les autres colonies françaises, ses émules, ont étéresserréeset mêlées dans des salles trop étroites, elle seule a obtenu autant de place qu'elles toutes, et cette place est fort bien remplie. Un certain nombre de cartes, — fixées un peu trop haut pour la plupart, — éclairent de leur enseignement si net et si simple tous les éléments de l'Exposition, en apprenant au visiteur, curieux de s'instruire, sous quels parallèles et quels méridiens gil l'Algérie, les contours de son littoral, le relief du sol, le nombre et le courant des rivières, les centres de population sédentaire, la distribution des populations nomades, les gisements de mines, etc. Nous n'admettons pas qu'une Exposition soit intelligible sans cartes. Pour ce genre de commentaire, le service des mines de l'Algérie est venu fort à propos en aide au Dépôt de la guerre. M. Ville, chef très-distingué de ce service, n'a eu qu'à ouvrir le bel allas minéralogique et géologique qui accompagne ses publications, pour montrer à l'o'il le nombre ainsi que l'emplacement des gisements miniers et des sources thermales que possède le pays.

A ces renseignements il manque une carte météorologique, guide indispensable de toute colonisation, telle qu'on en voit une dans l'Exposition de la colonie anglaise de Natal. La météorologie est la boussole de l'agricultuix' : on h' sent bien en Algérie, où le climat, tour à tour influencé par les chaudes effluves du Sahara et les vents frais de la double mer qui l'avoisine, semble livré à d'inexplicables caprices. Le service des ponts et chaussées possède tous les éléments d'une telle carte météorologique, dont il publie périodiquement les données

EXPOSITION UMVEUSEI.LE DK 1867. 203

dans les journaux. Nous lui doniandons pour los colons le précieux service de la dresser et de la publier.

On doit reprocher aux colons eux-mêmes de n'avoir pas tiré un meilleur parti de la pholograiiliie pour faire connaître leurs établissements. Les scènes de la vie indigène, les personnages arabes, les paysages même ne manquent pas ; mais les fermes, les villages, les villes, les usines, les travaux publics de loul ordre, qui marquent la trace et les progrès de la colonisation, on y a à peine pensé, à la différence des colonies anglaises, qui ont recouru pour la plupart, avec une ampleur intelligente, à ce genre de propagande, déjà fort apprécie à TExposilion de Londres. En Europe, en France même, on ne peut guère se résoudre à croire qu'une société nouvelle, constituée avec les forces et les éléments de la civilisation, ait surgi en quelques années sur un sol qui semblait voué à une éternelle barbarie: à ce scepticisme il eût convenu d'opposer l'irrésistible argument d'une abondante collection de photographies, mettant en lumière quelques-uns des centres de population, au nombre de plus de trois cents, quelques-unes des fermes, au nombre de plusieurs milliers, que le génie et l'initiative de la France ont suscités sur la terre d'Afrique. On ne peut pas accuser la photographie de céder à l'imagination, comme a fait la peinture, en personnitîant dans un vaste tableau la fertile Milidja sous les traits d'une blonde Gérés, entourée de moutons, de vaches, de moissonneurs, de tentes indigènes, dans le voisinage des bâtiments européens : image séduisante et à peu près réelle, mais suspecte de fantaisie pour qui n'a pas vu l'Afrique en voie de transformation. Très-inférieure comme art, la photographie a une grande valeur comme certificat de l'état réel des pays et des monuments inconnus. Pour cela, elle vaut mieux qu'un livre ou un rapport.

Après avoir dit ce que nous regrettons de ne pas trouver à l'Exposition algérienne,, livrons-nous au plaisir plus doux de

204 l'ai.gkuh-..

signaler quelques-unes des nombreuses et belles choses que nous y avons remarquées.

Dans l'ordre d'importance, qui se trouve être aussi à peu près celui de l'Exposition, le premier plan est occupé par les céréales et autres produits alimentaires, qui remplissent une grande et haute salle, arrangée avec goût, sur le pourtour extérieur du palais, Décorée au dehors par des faisceaux de tiges de bambou et d'eucalyptus, qui s'élancent vers la voûte comme d'élégantes colonncltes, garnie de balles de sparte fortement cerclée en fer, l'entrée de la salle est ornée, à droite et à gauche, par des gerbes de l'année, dont quelques-unes sont fraîches, par des massifs de céréales et de fourrages. Il y a là de vrais phénomènes de végétation : des pieds de blé portant , l'un 63 épis, l'autre 138 ; beaucoup de 40 à 60; des blés hauts de près de ? mètres et cueillis le 10 mai; d'énoruies tiges de brome de Schrader, introduit en Algérie, comme en France, depuis quelques années. A l'intérieur, on voit étalée sur les murs^ derrière des vitrines, sous les tables, une collection de produits agricoles alimentaires des plus distingués par la qualité, et des plus riches par la variété. Les blés en grains, en farines, en semoules, en pâtes, contirment une des vieilles et solides réputations de l'Algérie. Le pesage comparé des grains a constaté, pour la plupart des spécimens, des poids supérieurs à 80 kilog. à l'hectolitre, et il s'en est trouvé beaucoup de 83 à 84 kilog. ; plusieurs de 85 et 86, et même un échantillon pesant, rare merveille ! jusqu'à 87 kilog. (M. Bourcaret, colon à rOued-Alhmenia). On a constaté avec la même surprise des orges pesant 66 kilog. (MM. Gourgas et Fouet). Pour les semoules et farines, la palme reste à MM. Lavie, dont l'usine, établie sur le Rummel depuis vingt ans, fabrique annuellement, avec ses trente tournans, 1? millions de kilog. de produits. Ces industriels ont été let; créateurs de l'industrie minotière dans la province de Constantine, comme dans la province

EXPOSITION fN'iVKHsKi.i.i; ni: l(S()7. 205

d'Oran, l'Union agricole du Sig, qui figure encore avec iionneur parmi les exposants. C'est de cette dernière ferme qu'est partie, dès 1850, la réforme des préjugés et des pratiques contraire à l'emploi du bit' dur dans la boulangerie civile, un progrès capital dans la colonisation algérienne, qui jusqu'alors demandait au\ farines de France tout son pain de première qualité. Le blé dur a depuis lors fait ses preuves, et comme il est supérieur au blé tendre pour les qualités nutritives et pour ItM'eudemcnt "U juiiu, non moins ([ue pour le goùl, lapaiiitication française accomplirait elle-même un véritable progrès en mélangeant le blé dura ses farines, dont il rehausserait la saveur. Les engins mécaniques, qui s'emploient de plus en plus, n'opposeraient pas les mêmes résistances que les ouvriers, peu soucieux, d avoir à déployer un peu plus de force pour vaincre la ténacité du gluten.

Pourles pâtes alimentaires (macaroni, vermicelle, lazagues et vingt autres), MM. Brunet, de Marseille, et Bertrand, de Lyon, continuent, dans lesvitriniîs voisines, leur persévérante et vive rivalité de perfectionnement et d'innovation. L'un et l'autre ont leur part, et je n'entreprendrai pas la tâche épineuse de mesurer à chacun son lot de mérite, dans la consommation aujourd'hui très-étendue qui se fait de pâtes alimentaires d origine algérienne. Ce qui n'était qu'une petite industrie de famille, aux mains des colons italiens et maltais, est devenu, sous l'impulsion des deux, maisons que nous venons de citer, une grande industrie mécanique, un grand débouché pour les blés algériens et les semoules qui s'en extraient.

Entremêlées aux blés et orges, se remarquent les autres variétés des céréales : seigles, avoines, riz, millet, sorgho, toutes de très-belle qualité, mais surtout les maïs, dont les épis, par le nombre, la grosseur et la régularité des grains, soutiennent la comparaison avec les plus beaux échantillons de l'Italie ou de l'Amérique. Le temps n'est probablement pas éloigné où le

206 LALGÉRIE.

mais, devenu l'objet d'une culture étendue et soignée, concourra puissamment à créer une branche nouvelle d'exploitation agricole, par l'engraissement des animaux domestiques.

La variété n'est pas moindre pour les fruits et légumes. Sur les mêmes tablettes sont étalés, à côté de toutes les espèces propres k l'Europe, et surtout b. l'Europe méridionale, les dons de la flore quasi-tropicale, les dattes, qui sont la base de la nourriture des peuplades nomades ou sédentaires, blanches ou noires , de la zone saharienne. Depuis les précédentes Expositions, l'oasis de Biskra est entrée en rapport commercial avec Paris; tous les ans, un marchand de produits algériens, dont le magasin n'est pas l'une des moindres curiosités de la rue de Rivoli, M. Thélou, va préparer surplace, au moyen des procédés les mieux perfectionnés, des quantités considérables de dattes qu'il écoule ensuite en France, ofi ces fruits remplacent avec avantage ceux que le commerce tirait précédemment de Tunis ou de l'Egypte. Déjà plusieurs rivaux le suivent dans cette voie, si bien que, les plantations de dattiers ne suffisant plus à la demande, les dattes atteignent un tel prix, que la création des oasis par le barrage des eaux courantes, et surtout par le jaillissement des eaux souterraines, après avoir été un grand bienfait pour les indigènes, va devenir une des spéculations les plus lucratives. MM. Laurent et Degousée, qui ont importé cette industrie dans le Sahara, de la province de Constantino; M. Ville, qui a suivi cet exemple dans la province d'Alger, ont exposé des séries, en calibre réduit, de leurs instruments de forage, des dessins de leurs procédés, des échantillons de terres traversées, des coupes de leurs tubes, avec des notes statistiques des résultats obtenus : il n'y a rien dans toute l'Exposition, qui montre, sous des aspects plus recommandables, le génie de la colonisation. Un des grands prix spéciaux n'eût pas été de trop pour cet incomparable bienfait, qui a établi une parfaite harmonie

entre deux races et doux sociétés, opposées par tant d'autres côtés.

Les oranges, dont la saison est main tenant passée, ne se montrent pas en ce moment dans les salles de l'Algérie avec le même avantage qu'au printemps; mais on peut juger de la faveur dont elles jouissent en France, par leschitTres delà douane. En 1854, la douane en avait enregistré, à l'entrée, 2,449 quintaux de provenance algérienne. En 1865, le chitVre a été de 10,358 quintaux ! Bien que la ([uanlilé ait quintuplé, elle n'est encore que la moitié de ce que consomme l'Italie et le quart de ce que consomme l'Espagne ; elle doublerait rapidement si les Compagnies de transports maritimes abaissaient un peu leurs prix. Elles y consentiront, on a lieu de l'espérer, si elles veulent bien se rendre compte des effets d'une grande loi des climats qui fait de tous les pays du Midi des serres tempérées pour les pays du Nord. L'Algérie, pour ne parler que d'elle, étant, pour la température, en avance sur la France, peut prétendre à la fourniture permanente et à peu près illimitée des primeurs, si les tarifs n'y mettent obstacle. Par une concession sur ce point, le nord de l'Afrique deviendrait, aux mains des Européens, un vaste et fertile jardin qui, pendant tout l'hiver, fournirait nos tables de fruits et de légumes frais , au grand protit et agrément des deux pays. L'industrie de la navigation elle-même ne pourrait que gagner à ce développement d'échanges , qui ne tarderait pas à s'étendre à l'Europe entière. Outre les dattes et les oranges , ce commerce comprendrait des cargaisons de petits pois, de haricots verts, d'artichauts, de choux-fleurs, de pommes de terre, de tomates, associés aux grenades, ligues, raisins, bananes et beaucoup d'autres fruits rares ou exquis, frais ou secs. Par certains lots de patates, d'ignames, de colossales variétés de choux caraïbes qu'exposent quelques colons, et en première ligne le Jardin d'acclimatation

208 L'ALOÉRIli.

d'Alger, onpeutjugei'des étonnantes proportions que donne aux végétaux la chaleur africaine combinée avec l'eau, dans un bon terrain bien préparé.

Parmi les produits alimentaires de l'Algérie, qui ont ou qui peuvent acquérir une grande importance, il faut encore mentionner les huiles d'olive et les vins : les huiles, une richesse si ancienne qu'on pourrait la croire autochthone ; les vins, une richesse nouvelle, et qui accuse l'invasion de la civilisation chrétienne en plein pays musulman. D'après les derniers recensements, les phinlalions d'oliviers comprennent plus de trois raillions de pieds, dunl la moitié a été greffée, opération qui rend le fruit plus gros, plus charnu, et par conséquent plus chargé de matières grasses, un peu, il est vrai, aux dépens de la finesse et de la saveur. C'est la Ivabylie, on le sait, qui est le grand centre de cette production ; on y voit de vraies forêts d'oliviers, qui donneraient toutes des huiles de qualité supérieure, si la fabrication r(;pondail à la production. Mais l'industrie indigène est à cet égard fort grossière ; et les quelques moulins européens qui ont montré l'art de raf- Uner i'huile au même degré qu'en France n'ont pu encore transformer les prati(iues séculaires. Aussi l'huile algérienne laisse-t-elle à désirer si on la considère en bloc, comme denrée commerciale, malgré de nombreux essais de perfectionnement (jui se manifestent à rEx|)osition par de longues files de bouteilles remplies d'un licjuide jaune d'une séduisante limpidih'. Dans cette direction, les Européens peuvent se donner pleine carrière.

Pour le vin, ce n'est plus de laconcurrence, c'estle monopole qui leur est ouvert : contenus par les défenses du Coran, les indigènes musulmans leur abaudonuMit, sans rivalité, ce genre d'industrie rurale, bien (|u'ils cultivent la vigne pour le raisin, dcmtilssont Irès-friauds. Les séclieresses fréquentes de l'Algt'rie font de la vigne, qui enfonce ses racines dans le sol,

K^iPOSlTinX It.N'iVKUSKLLE DK 1807. "209

comme de la plupart des cliIIliits arborescentes, une des ressources les plus précieuses de l'agriculture africaine, et l'on aurait peine à comprendre, — si Ton ignorait les aveugles entraînements des intérêts qui se croient menacés, — les récriminations qui ont retenti en France contre l'expansion de la vigne et l'importation des vins par les colons. On ne doit pas faire à ces préjugés l'honneur de les discuter; mais il est permis de les livrer au bon sens public, en constatant, d'après le catalogue officiel, que, en 1865, les plantations de vignes algériennes, déduction faite de 3,000 hectares appartenant aux indigènes, et récoltés en grappes, se bornaient à 7,897 hectares, qui avaient produit 70,000 hectolitres de vin, dont 272 exportés en France. Voilà bien, en vérité, de quoi inquiéter les vignerons de l'Hérault et du Gard! Comme en 1855 et en 1862, le jury à distingué un assez grand nombre de ces vins, sans que les récompenses aient dépassé le niveau des médailles de bronze qui sont échues au crus dOran, de Blida, de Médéah, de Bone, désignés à cet honneur par une célébrité naissante dans le pays. Les viticulteurs algériens ont encore bien des efforts à faire et bien des problèmes à résoudre quant au choix des cépages, aux méthodes de culture, aux procédés de fabrication, pour assurer à leurs vins les débouchés commerciaux de l'extérieur. On peut, en attendant, leur rendre ce tétémoignage, qu'ils y travaillent avec une intelligente ardeur de tous côtés; il n'est peut-être pas en Algérie de culture plus populaire que celle de la vigne, parce qu'elle s'accommodii, mieux que toute autre, d'un terrain et d'un climat secs , et répond, par l'abondance du produit, aux soins qu'on lui donne. En avançant de la circonférence vers liaLérieure, le sixième groupe nous présente les instruments et procédés des arts usuels, un des lots où les colonies brillent peu d'ordinaire. A cet égard, l'Algérie n'échappe pas à la loi commune, et les engins qu'elle expose ne font pas grande tigure auprès des

puissants et bruyants appareils qui animent la galerie des machines. Ce qu'elle a de mieux, comme les instruments de sondage artésien, lui vient de France; c'est aussi de France ou des diverses patries des colons que viennent la plupart des outils aratoires, horticoles, industriels. 11 n'y aguère à noter, comme ayant une origine locale, que quelques modifications au système des norias, les engins et filets pour la pêche du corail, et enfin les fabrications indigènes, qui excitent, parleur étrangeté bien plus que par leur perfection, la curiosité générale. La fouit.' se presse tout le jour autour de ces ouvriers, en costume et en attitude excentriques, qui tissent la soie et l'or, brodent la laine et le cuir, coupent et cousent des babouches, tressent des paniers avec des tilaments de sparte entremêlés de lanières de drap bleu et rouge; tous ces indigènes, de race kabyle ou more (il n'y a pas un seul vrai Arabe), sont autorisés à vendre les produits de leur travail, et au prix qu'ils demandent, à la vogue dont ils jouissent, on peut juger qu'ils font de bonnes affaires, aussi bien que les marchands et les cafetiers algériens établis sous le promenoir extérieur. Mais la petite et primitive industrie locale est de jour en jour atteinte par la concurrence de la grande industrie française, et parmi les objets vendus comme étant de pure provenance africaine, combien il s'en trouve qui ont vu le jour à Nîmes, Lyon, Paris! Il est deux de ces ouvriers, au type kabyle, qui, sans rien vendre, attirent la curiosité par leur habileté à découper des bouchons dans les cubes dégrossis de liège dont les longues et épaisses plaques les entourent. Comparé aux procédés mécaniques, ce procédé est bien primitif; mais ils y déploient une singulière prestesse, et leur travail, assurent-ils, ne reste pas au-dessous de 1,500 bouchons par jour, à peu près trois par minute. De ces spectacles il n'y a rien à tirer pour le progrès de l'industrie, puisqu'ils en représentent les débuts, aujourd'hui dépassés et oubliées; mais on en doit augurer l'aptiUide delà race berbère

KXPOSITION CNlVKItSKI.I.K DK 1 807 . ?!1

aux travaux manuels. Quant aux Arabes proprement dits, qui sont les nomades et les étrangers de l'Afrique, leur état industriel se lit dans les tentes grandes et petites, riches et pauvres déployées dans leChamp de Mars; ilssont plus arriérés encore, dans l'âge industriel, que les Kabyles et les Mores. Par un Irait caractéristique de leur étal social, les hommes rejettent sur les femmes le fardeau des travaux manuels: ce sont les femmes de latente qui ont tissé ces étoffes, ces tapis, ces sacs; qui ont tressé ces nattes, façonné ces poteries; qui ont orné ces selles dont l'élrangolé attire les regards. Il n'y a guère que les métaux ouvrés, les armes, les élriers, les éperons, qui aient passé par la main des forgerons, presque tous d'origine berbère; les bijoux ont été façonnés par des orfèvres Israélites. Dans ces objets, la solidité du tissu et l'éclat des couleurs suppléent à l'élégance des formes et à la correction du dessin, et c'est ainsi que s'explique la faveur dont ils jouissent auprès de certains amateurs.

Exposition universelle de 1867 [suite).

Avec le cinquième groupe, consacré aux produits bruts et dégrossis des industries extractives, l'Algérie, comme toutes les colonies et les contrées de civilisation naissante, reprend son importance. Elle est représentée avec honneur dans toutes les classes, et, pour étaler toutes ses richesses, la galerie des matières premières a dû empiéter sur ses voisines, en s'appropriant au moins quatre salles.

Pour les richesses minérales, les services des mines, du génie militaire et des ponts et chaussées ont associé leurs recherches aux efforts des Compagnies et des entrepreneurs, en vue de faire de la collection algérienne un enseignement et un

212 l'algérik.

attrait, rivalisant avec ce que l'Exposition contient de plus remarquable. A l'exception de l'or, dont l'existence, de temps en temps annoncée, reste douteuse, la plupart des autres métaux susceptibles d'exploitation se trouvent dans les flancs des montagnes si tourmentées de l'Algérie, monuments des anciens âges géologiques, de la période secondaire surtout. C'est, aux premiers rangs, pour le nombre et l'étendue des gîtes, le cuivre, le fer, le plomb associé à l'argent sous la forme de galène argentifère, l'antimoine, et, au second rang, le zinc, le mercure, le manganèse. Dans chaque province, plusieurs mines de cuivre, de fer, de plomb, sont concédées et exploitées; beaucoup d'autres, et quelques-unes des plus connues, celles de Mouza'ia et de Tenez entre autres, restent languissantes ou même sont abandonnées, quelquefois par la pauvreté du rendement, mais le plus souvent par l'insufliisance des capitaux, aggravée par la difficulté et la cherté des transports, là où n'ont pas encore pénétré les voies ferrées. Pour montrer leurs cuivres, leurs fers, leurs plombs et l'argent, qui s'allie souvent avec ces métaux, tous les grands établissements en pleine activité ont rivalisé de zèle : Gar-Rouban, à l'ouest ; l'oued Merdja et Souma, au centre ; Kefoum-Theboul, Ain-Barbar, Mokta-el- Hadid, à l'est. Dans l'ordre d'importance, les minerais de fer magnétique de Mokta-el-Hadid, près de Bone; exploités par la compagnie Talabot, tiennent le premier rang. Là, 190 ouvriers, dont 100 indigènes, produisent de 600 à 700 tonnes de minerai par jour, 200,000 tonnes par an, qu'un chemin de fer de 28 kilomètres lrans|X)rte au port de Bone, d'où elles se distribuent dans les usines de France. Très-recherchés pour leurs propriétés aciéreuses, qui les rapprochent des meilleurs de Suède, les fers magnétiques de Mokta-el-Hadid sont fructueusement exploités. Cette Compagnie expose, entre autres spécimens, un énorme échantillon qui pèse 7,000 kilogrammes, qui dose 66 pour 100 de fer pur, rondement général de celte mine. Non loin

de là se voient, dans un Iropliéo, des faux ol d'autres instruments fabriqués avec cette matière |)remirro. [.e jury a honoré d'une médaille d'or ce remar([uable ensemble.

En t'ait de minéraux non métalliques, les marbres onyx translucides de la province d'Oran détient toute concurrence pour l'éclat et la transparence des tons, la richesse et la variété des veines. A la tinesse et au moelleux des couleurs, on dirait d(! splendides étoffes de cachemire. A l'unique carrière jusqu'alors connue, celle d'Aïn-Tebbaleck, sur la route d'Oran h Tlemcen, est venue s'en joindre une, près de Nemours, dont M. Donnadieu présente des spécimens d'une nuance jaune claire fort distinguée. A part les lots de ce marbrier de Paris, qui a montré un grand nombre de marbres blancs et colorés d'Afrique sous forme de coupes, de lampes, de candélabres, de cheminées, l'Exposition algérienne est médiocrement assortie, sans qu'il y ait tout à fait de sa faute. M. Viot, l'habile industriel qui étale sur le boulevard des Italiens le magnifique magasin des marbres ouvrés d'Algérie, façonnés dans ses [ateliers de la rue Popincourt, a réservé pour la section française, galerie du mobilier, son beau lot de vases, de statues, de superbes et charmantes fantaisies, où l'or et l'onyx se marient admirablement. L'Algérie a droit de revendiquer sa bonne part dans la médaille d'or qu'il a obtenue.

Il en est de même pour les bois, dont l'espèce la plus appréciée par l'ébénisterie a sa place, sous forme de pianos, d'armoires, de buffets, de bibliothèques et d'autres objets, parmi les meubles français les plus riches et les plus jolis. Cependant la section algérienne n'est pas aussi dépourvue que pour les marbres, et MM. Becker et Otto, Gerson et Weber, Duthoit, Maréchal, Porcellaga, Schloss, Mercier, ont justifié, par de nouveaux efforts de perfection délicate et d'élégance artistique, le renom dont ils jouissent depuis une quinzaine d'années, pour ces jolis ouvrages d'ébénislerie et de tabletterie, oîi le

thuya s'assortit avec tant de charme, tantôt à l'or, à l'argent et k la nacre, tantôt à d'autres bois algériens, l'olivier, le citronnier, le chêne vert. D'énormes coupes et racines brutes de thuya, équarries par un côté, polies sur d'autres, montrent quelles proportions ces blocs atteignent, et quel fond, naturellement moucheté, veiné, moiré, quel grain fin et serré ils offrent à l'habilité de l'ouvrier et au tranchant de l'outil. Le thuya algérien est désormais classé parmi les plus beaux bois d'ébénisterie et de marqueterie connus, et j^eut-ètre a-t-il droit au premier rang, parce qu'il joint à la beauté l'incorruptibilité.

A côté de cette espèce s'étalent en rondelles d'un diamètre étonnant (1 mètre et demi à 2 mètres), en longues et larges planches, en tiges cylindriques, en tronçons coupés, les abondantes collections de bois de construction et de menuiserie recueillis par les services des eaux et forêts des trois provinces: cèdres, chêne-zéen, particulier à l'Afrique du nord, chêne vert, chêne à feuilles de châtaignier, frêne austral, chêne haltotle, pins d'Alep, pistachier de l'Atlas, caroubier, et une multitude d'autres, dont les cantonnements ont une moindre étendue. Non loin de ces collections on en remarque d'autres, plus précieuses encore, celles de chêne-liége, en troncs, en cylindres et en planches décorce subéreuse, en bouchons, h tous les degrés de mise en œuvre, qui remplissent de vastes filets. Pour les travaux dont son lot donne une haute idée, la Compagnie Besson, Lecouturier et C^, à Collo, a obtenu une médaille d'or; elle n'exploite pas moins de 15,000 hectares, oii elle emploie jusqu'à 4,000 Kabyles. La Compagnie Berthon, Lccoq et C% qui exploite 6,600 hectares des forêts de l'Edough, étale aussi sa richesse dans cette partie de l'Exposition algérienne, qui a peu de rivales dans le palais du Champ de Mars. Il paraît que l'usage du vin se répand singulièrement dans le monde, à en juger par la quantité de bouchons qui se consomment, et auxquels menacent de ne plus suffire les forêts

connues, qui sont ;i pou prrs loiiles concontr(';ns dans la zone nu'ditorranécnno, et dont l'Algôrie possède les plus vastes cantonnements : plus de 300,000 hectares sont dès à présent reconnus.

Dans les autres matières du cinquième groupe, il en est une demi-douzaine dont l'Algérie se prévaut principalement : les laines, les cotons, les lins, les spartes, les tabacs, sans compter les huiles, dont nous avons dit un mot.

Nous regrettons que, pour faire valoir les laines et les totons, on n'ait pas adopté le même système que dans les salles australiennes, où les balles s'entassent en pilastres unis par des arceaux, ce qui donne, à première vue, une idée de l'importance de ces branches de production, mieux que leur disposition sur des tablettes pour les laines, ou dans des bocaux pour les cotons. Ce léger défaut à part, il y a là deux sujets d'étude et d'espérance d'une haute portée pour l'avenir de notre province africaine, exposés en quantités et en qualités des plus satisfaisantes. Les laines indigènes se montrent améliorées par des sélections attentives et des croisements intelligents avec la race mérinos importée de France: ce double progrès, commencé chez les colons, a été repris sur une plus grande échelle dans les bergeries officielles de Laghouat et de Ben-Ghicao, d'où il commence à se répandre dans les tribus environnantes : divers lainiers montrent chacun des degrés de cette transformation, qui vise, du reste, avec sagesse, plutôt à la création de sortes de laine d'une bonne qualité moyenne qu'à des types d'une finesse supérieure.

Les cotons algériens triompheront-ils enfin de l'incrédulité qui les a pendant si longtemps accueillis ? On ose à peine l'espérer, tant il y a de parti pris contre les nouveautés qui dérangent les systèmes, aussi bien chez les savants que chez les ignorants. Voilà bien pourtant des spécimens, par centaines etpresque par milliers, de fibres admirables par leur tinesse,leur

longueur, leur blancheur soyeuse; les fils de tout numéro, les étoffes de toute force et de toute légèreté, que ces brins égrenés et ouvrés peuvent produire, sont également sous les yeux de tous, aussi agréables à l'œil qu'à la main. Les premières maisons de Lille, de Saint-Quentin, de Mulhouse, de Tarare, ont rivalisé de talent pour les façonner en blanc ou en couleur, en uni ou en broché. Un peu de nerf paraissait seul manquer aux cotons algériens, et M. Cox, de Lille, qui a été l'un des premiers promoteurs de cette industrie, constate que cette force vient d'elle-même, par le séjour un peu prolongé en balles. Il n'y a donc plus l'ombre d'une objection ou d'un prétexte contre l'adoption par l'Algérie de la culture du coton, et surtout de la variété longue soie, comme l'une de ses ressources les plus précieuses pour elle-même et pour l'industrie européenne. Mais, l'eau étant nécessaire aux plantations de coton, et cet élément étant, sous forme de cours d'eau, de barrages et de canaux, la propriété exclusive de l'État, c'est de l'Etat que dépend en premier ordre le développement de la culture cotonnière. Qu'il exécute ou fasse exécuter les travaux publics nécessaires pour conserver les eaux pluviales de l'hiver, et les colons feront, avec un empressement que l'on pourrait qualifier d'enthousiasme, les travaux qui les regardent. La Compagnie générale algérienne, dont on accuse la trop lente intervention dans les entreprises qui ont été livrées à son zèle, gagnerait rapidement des millions rien qu'à élever des barrages et creuser des canaux pour les besoins d'une irrigation qui paierait h gros deniers les eaux qu'on lui procurerait. Pour ses cotons, l'Algérie a obtenu un grand prix hors section, et la seule croix d'honneur qui ait été accordée à l'Algérie a été décernée à M. Masquelier, du Havre, pour ses vastes plantations de coton et son usine à égrenage dans la plaine du Sig, une plaine qui reste jusqu'à présent le principal centre du coton longue soie. MM. les fabricants du Nord me permettront-

ils df. I(Mir sii^iialcr, coiniuo manqnanl loiil ;i l'ail de couleur locale, les éliquelles dont il sont décoré leurs tissus de coton de matière algérienne? On y voit un planteur entouré de noirs et de négresses ;\ demi nus, récoltant les filaments, les entassant dans des sacs, les ti'auspoi'lanl sur dos chariots. Ce sont h\ des scènes de la vie tropicale aux Antilles et en Amérique; mais les Arabes, Kabyles, Européens, qui s'emploient au travail du coton algérien n'ont, dans leur costume et la couleur di^lour peau, rien de commun avec la race noire.

Ce que le colon promoi de richesses comme culture d'été, le lin, plante spontanée du pays, l'annonce comme culture d'hiver. La salle des lins algériens, escortés de quelques textiles secondaires, est le chef-d'œuvre de l'Exposition de la colonie; de hautes et élégantes colonnes en fils, en tresses, en cordes, disent les emplois divers de la matière première, qui étale sur les murs, derrière les vitrines, sur le plancher, les formes les plus variées et les plus solides à la fois. La graine elle-même se présente avec ses propriétés huileuses et pharmaceutiques, comme une autre richesse préférée à la fibre dans la province d'Oran. Partout ailleurs, c'est le filament qui est la principale récolte. Les lins qu'on recueille actuellement, surtout dans la plaine de la Mitidja, où la production a décuplé depuis dix ans, permettent de filer des numéros 110, 120 et 140, avec lesquels on établit des services de table damassés, des batistes, même des dentelles, qui ne redoutent aucune concurrence. A côté de ces emplois d'une industrie raffinée, d'autres variétés fournissent la toile la plus solide pour les emplois de résistance. La Compagnie française des cotons et produits agricoles algériens, représentée par M. A. Du Mesgnil, qui s'est donné beaucoup de soins et a fait beaucoup de dépenses pour la mise en scène de ses lots, en a été récompensée par une médaille d'or.

Parmi les textiles, se placent les plantes h fibres grossières

et dures, mais consistantes et plus ou moins élastiques, connues sous le nom de sparte (alfa, dis, palmier nain). Croissant toutes spontanément dans les terrains secs de l'Algérie, elles opposent au défrichement une résistance fort coûteuse, qui se trouve singulièrement amoindrie depuis qu'on a trouvé le moyen d'en tirer parti pour faire du crin végétal et de la pâle à papier. La maison Averseng, qui a inauguré, en 1847, à Chéragas, auprès d'Alger, l'industrie du crin végétal, expose un résumé fort instructif de ses affaires. En 1848, elle employait 12 ouvriers qui fabriquaient 1,050 kilogrammes de produits, lesquels se vendaient 100 fr. les 100 kilogrammes ; en 1865. elle a employé 1,250 ouvriers, qui ont livré 865,000 kilogrammes de produits, se vendant 25 fr. le quintal. Pour le papier, on a longtemps reculé devant la dureté de la pâte d'alfa : un fabricant anglais de papier pour journaux, M. Lloyd, se montre plus habile ou plus résolu ; à Oran et à Arzew, il a organisé deux entreprises de récolles et d'emballage d'alfa {lygeum sparlum) qui expédient en Angleterre de lourdes cargaisons, dont la valeur dépasse 2 millions et demi de francs. Depuis bien longtemps, nous signalons cette inépuisable mine de pâte à papier aux industriels, qui se plaignent de la rareté et de la cherté des chiffons ; au lieu de réclamer des prohibitions h la sortie, ne feraient-ils pas mieux de s'adresser à une colonie française qui leur en offre l'équivalent en quantités que l'on peut dire absolument illimitées, car les plantes à sparte couvrent 30 à 40 millions d'hectares incultes? D'après ce que m'ont dit les industriels du iNord, l'aloès {agave americana) f|u on n'utilise pas jusqu'à présent, ferait d'excellentes cordes ])lates pour les mines, et il ne dépend que des colons de protitcr du débouché que leur offre l'épuisement de cette matière, fournie jusqu'à ce jour aux marchés anglais par l'Asie. Viennent enfin les tabacs : on ne les décrit pas, on les fume : et si un dragon jaloux les garde trop bien, on les convoite de

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l'œil ([iiand ils se présenlonl adinirablcinonl t'aconnôs, comme dans la vitrine si bien garnie de MM. Bosson tV('res, d'Oran, oîi les noms les plus sédiiisanls joignent leur attrait fi celui de la forme, de la couleur, de l'arôme, du prix. De l'avis des connaisseurs, la fabrication algérienne, presque toute contiée aux mains des Mahonnaises, atteint un degré extraordinaire de perfection, et les cigares algériens, où les crus du pays, les chebli au premier rang, se mêlent aux feuilles étrangères, seraient assurés d'un grand débit en France, si la régie en autorisait la vente. Que lui importe, pourvu qu'elle prélève ses droits? Et cette concession serait précieuse pour les colons européens ou indigènes de l'Afrique, auxquels le tabac ofl'rc une importante ressource comme culture d'été : cette plante leur vaut déjà une dizaine de millions par an, et ce revenu pourrait aisément doubler et tripler sans nuire à la production française.

Il y aurait encore à mentionner, dans le groupe des matières d'extraction agricole ou industrielle, de beaux lots de garance et de henné, de cire et de miel, décorées tannantes, de cocons et de soies; mais l'espace manque sous notre plume: accordons une simple mention aux essences, dont la fabrication a pris une telle extension qu'un seul colon de la Milidja, M. Gros, deBouffarik, cultive 180 hectares de plantes aromatiques pour le compte d'un industriel de Grasse. 8a fabrique renferme dixhuit appareils à distillation, deux presses, et occupe soixante ouvriers.

Dans le groupe du vêlement, se retrouve une partie des matières que nous avons observées sur notre route à l'état brut ou dégrossi. Cotons, laines, soies, fibres végétales, ont pris les formes appropriées à leurs usages si variés, el révèlent l'Afrique française sous de nouveaux aspects, qui semblent montrer en elle un abrégé du monde. Mais, à vrai dire, l'honneur industriel en revient à la France plutôt qu'à l'Algérie, et ce sera l'excuse

de notre brièveté. La fabrication locale est représentée par des articles de lingerie et de bonneterie sortant des ouvroirs de jeunes Moresques, dirigés par des Européennes (M""^ Luce à Alger, M"* Parent h Constanline), et des écoles diverses de jeunes filles créoles (que l'on nous passe le mot, qui manque k la langue do la colonisation algériene). Auprès de là, une multitude de Mores et de Juifs exposent les haïks, les burnous, les babouches et autres curiosités sur lesquelles nous sommes un peu blasé, comme aussi sur les cabans soutachés et les vestes brodées de quelques tailleurs européens. La bijouterie et l'orfèvrerie Israélites, les sabres et les fusils kabiles, les couteaux, flissas, les tentes et les couvertures des Arabes, avec tous leurs objets de campement,'se disputent aussi notre attention. Mais, sans méconnaître ce que beaucoup de ces ouvrages attestent d'habileté patiente, inouïe, et d'instinct pour les couleurs à assortir et les formes à approprier aux usages, nous ne pouvons les signaler comme des progrès ; tous ces efforts d'un art rudimentaire pâlissent devant l'éclat de pareils travaux sortant de nos ateliers et de nos machines : ce sont les débuts et non le couronnement de l'industrie humaine; et le geare d'intérêt qu'ils excitent, appartient surtout à l'histoire du travail et à l'ethnographie. Sous ce dernier rapport, il n'est pas d'objet, si mince qu'il soit aux yeux et h la main, qui n'ait son prix, comme témoignage de l'aptitude des races africaines à s'élever vers la civilisation ; et l'École des arts et métiers du fort Napoléon, que nous regrettons de ne pas voir figurer parmi les exposants, a confirmé tout ce que l'on savait déjà des qualités heureuses de la race kabyle.

La galerie du mobilier nous inspire les mêmes réflexions : ce qui y brille le plus trahit des mains françaises, et plus encore le goût français. Il y a cependant à remarquer un très-grand nombre de nattes et surtout des tapis d'une facture très-solide, et d'un dessin agréable quoique singulier, quelqwes poteries

plus bizarres ([u'oi-iginales , et des assorlinicnls de parfums, parmi lesquels nous retrouvons avec plaisir les articles de MM. Simounet et Mercurin, vingt fois couronnés déjà dans tous les concours, et la Trappe de Slaouéli, qui, sur sa vaste propriété de 1,000 hectares, imite les Trappes de France, aussi bien dans les produits d'agrément que dans ceux d'utilité. Nous remarquons une nouveauté, de plus humble apparence, mais réservée peut-être îi un fructueux avenir, dans une série de bouteilles de quatorze différents calibres. A notre connaissance, la verrerie de M. Portes fils, àColéah, est la seule installée dans un pays où abondent pourtant les sables siliceux.

A mesure que nous nous élevons vers les classes du premier et du second groupe, qui sont le complément du progrès iudusdustriel par l'avènement de l'art, la colonisation algérienne s'efface, abdique presque : elle est trop jeune, trop absorbée encore par les sollicitations urgentes de la vie matérielle, pour s'adonner avec élan et succès aux travaux qui supposent la culture de l'esprit, le loisir des heures, le débouché d'une riche consommation. L'État seul ou les services publics ont exposé des cartes. Dans le matériel de l'enseignement des sciences, le Jardin d'acclimatation du Hamma d'Alger présente un herbier de 344 plantes exotiques dont il a essayé la culture: le résumé de trente-cinq ans d expériences fécondes, menacées, dit-on, d'être sacrifiées à de mesquins calculs d'économie, malgré la renommée du directeur, M. Hardy, malgré l'utilité pour la science et pour la colonie de cet établissement, l'un des plus beaux dans son genre qui existent sur le globe. A côté de cet herbier, celui de M. Darando, consacré au plantes d'ornement; celui de M. Pascal Jourdan, spécial pour les plantes murales, méritent l'attention des connaisseurs; ils se distinguent par le choix, le soin, les indications. Dans l'imprimerie et la librairie, M. Bastide, d'Alger, se recommande par une collection choisie de 200 volumes, français ou arabes, qu'à

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édiles sa maison, qui compte trente-quatre ans d'existence, (}ui possède 19 presses et emploie 42 ouvriers, chiffres fort respectables pour une ville de province. Enfin, comme spécimens d'architecture ou plutôt d'archéologie, on remarque les modèles en plâtre du Tombeau dit de la Chrétienne, et du Médracen, monuments qui ont servi de tombeaux aux rois de Morilanie et de Numidie. Dans le premier, MM. Berbrugger et iMac- Garthy ont exécuté des fouilles qui ont permis d'en étudier et d'en dessiner h tous les points de vue la construction, mais qui ont trompé, quant aux résultats, l'espoir des archéologues, ce tombeau ayant été visité avant eux. et pillé à des époques inconnues.

■ Pas plus que les commissaires de l'Exposition des colonies, ceux de l'Algérie n'ont pensé à réunir des spécimens des journaux publiés dans les diverses villes. C'est un soin qu'ont eu la plupart des colonies anglaises, et il nest pas en effet, dans un pays nouveau, de signe plus caractéristique du niveau de la civilisation morale et intellectuelle, et même des progrès matériels. Une telle collection n'est que bien imparfaitement remplacée par quelques albums de vues lithographiées ou photographiées, quelques aquarelles ou peintures à l'huile d'un mérite douteux, encore moins par les instruments sauvages de musique indigène, et même par les guitares espagnoles que l'on s'est donné, en Algérie, la peine de recueillir et d'envoyer. Pour résumer en quelques lignes l'impression générale que doit produire sur tout esprit éclairé Texamen de l'Exposition algérienne, nous dirons qu'elle est extrêmement satisfaisante. Sauf de rares défauts, la mise en scène réponde l'importance et à la solidité du fonds. Considérée dans son ensemble actuel et rapprochée de ses débuts de 18i9 et de 1855, la colonisation, en cherchant sa voie, la trouvée et y a fait de grands pas. Elle a compris la valeur du blé dur, dédaigné d'abord pour le blé tendre. Elle a abandonnné quelques spéculations agricoles, la

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cochenille entre aulrcs, el diverses piaules linetoriales, textiles, oléagineuses, où l'avait fourvoyée un engouement qui ne tenait pas un compte sutlisant des conditions économiques. Elle a surtout renoncé aux plantes tropicales, le coton excepté, la seule dont s'accommode bien son climat méditerranéen. Elle lui a associé le lin et la vigne, justes objets d'une faveur générale. Elle a apprécié l'avantage que lui assure, pour la vente (Ml Europe de ses fruits et de ses légumes, l'inégalité des températures, et elle a reconnu le rôle réservé à ses cultures de primeurs. Dans l'ordre industriel, l'Algérie ne s'est pas moins bien dirigée; elle a appliqué ses forces à la tansformation première des matières et produits du sol: blés, huiles, hbres, tabacs, cotons, lins, soies, minerais, marbres, réservant à des pays plus avancés les façons plus raftinées (jui s'adressent au luxe ou exigent les procédés d'une mécanique savante et puissante. De toutes les branches du travail qui lui sont dévolues parla nature, il ne reste de lacune que pour les constructions maritimes, qui manquent tout à fait dans les salles de l'Exposition, et qui, dans le pays même, sans être entièrement absentes, ne sont pas développées au degré qui conviendrait à la terre (jui a pu, en d'autres temps, construire et armer les tlottes barbaresques.

Il faudrait désespérei' du bon S(!ns el du patriotisme si, après avoir étudié ce tableau de tant de ressources accumulées dans une province africaine , à deux jours des côtes de la France, des doutes survivaient encore sur la nécessité d'y exécuter des travaux publics et d'y accorder les libertés indispensables à la colonisation. Ce sont là les deux principaux instruments de progrès qui lui manquent.

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