‹ L'Algérie et les colonies françaisesChapitre 27 sur 30 · DEUXIÈME PARTIE REVUE DES COLONIES · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE REVUE DES COLONIES

Les Irois îles de la Réunion, de la Guadeloupe et de la Martinique sont les colonies proprement dites de la France, nobles mais bien modestes débris de son antique fortune coloniale. Parvenues à un degré à peu près égal de civilisation, constituées des mêmes éléments de population, adonnées aux mêmes cultures, elles sont régies par une législation presque en tout pareille, dont la base est le sénalus-consulte du 3 mai 1854, qui forme leur Constitution. Adaptée il y a dix ans h leurs besoins, cette Constitution paraît aujourd'hui vieille et insuffisante. Au mois de juin de l'année dernière, le ministre de la marine invita les gouverneurs de ces trois colonies à convoquer extraordinairement les conseils généraux, pour prendre leur avis sur divers projets de réforme administrative et commerciale, qui depuis quelque temps étaient agités dans l'opinion publique, comme appelés par des besoins nouveaux, et dont il avait saisi

le Conseil d'Etat. L'cspril générul de cette circulaire était une tendance ci octroyer aux colonies une sorte d'autonomie, — le mot était prononcé, — pour le règlement de leurs affaires locales; les tarifs douaniers, la composition des conseils généraux, rétablissement des budgets, étaient spécialement signalés aux délibérations de ces assemblées. « Le gouvernement de l'Empereur, disait le ministre, qui n'a cessé de marcher dans une voie libérale, a pensé que le moment était venu d'appeler les colonies à prendre une part plus grande à la direction de leurs propres intérêts. »

A cette nouvelle inattendue, l'émotion fut vive, elles conseils généraux s'empressèrent, avec un zèle égal à leurs espérances, d'élaborer leurs projets. Ils croyaient déjà toucher le but, ne se doutant pas de tous les obstacles ([ui naîtraient de notre mécanisme administratif, et plus encore de leurs propres dissentiments.

Préjudiciellement à tout détail, le conseil général de la Réunion a soulevé une question de principe et de système. Convient-il d'attribuer une Constitution unique à la Réunion et aux Antilles ? iNon 1 a-t-il répondu. La colonie qu"il représente doit être séparée de ses sœurs américaines. La Réunion, plus libérale, moins infectée des i)réjugés de couleur, ne peut être rivée au sort de la Guadeloupe et de la Martinique, pays arriérés. Tandis que la Réunion envisage Tavenir avec confiance, celles-ci tournent encore vers'le passé de mélancoliques regrets. Quoi qu'il en soit de celte appréciation un peu sévère pour les Antilles, l'esprit public à la Réunion est plus avancé non-seulement dans les idées politiques, mais (progrès plus dilïîcile et plus précieux) dans les sentiments vis-à-vis la race de couleur. La race blanche y a le bon sens et le bon goût que devraient avoir, à l'instar de l'aristocratie anglaise, toutes les aristocraties, d'accepter dans ses rangs ceux (|ui par leur talent, leur conduite, leur fortune Ijonorabloment ac(|uise,

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constituonl Trlilc dos autres classes. Kondcc sur les f'ails, cette considération paraît juste et mérite d'ailleurs, quel que soit l'écart entre les diverses colonies, d'élro érigée en principe. Chacun de nos éfablissenienls coloniaux doit avoir sa Constitution propre, diverse et souple, comme il convient à la dilTérenco des situations.

Quant t\ la composition dos conseils géni'i'aux, les trois conseils ont ét('' unanimes ])Our demander qu'ils fussent di'sormais électifs, non sans quehjues divergences sur le système ('dectoral. Rien que vivement appuyé à la Réunion, par une minorité fort résolue, le sutlVage universel a été partout écarté, comme incompatible avec l'extrême ignorance des anciens esclaves et de leurs enfants. Le système d'un cens, fort abaissé du reste, avec une très-large adjonction des capacités, a prévalu à la Réunion et à la Guadeloupe ; le conseil de la Martinique a modestement déclaré qu'il s'en rapportait, quant à la dose électorale à lui octroyer, h la sagesse de l'Empereur. Un Ici vote a été interprété comme une sorte d'abdication, et tout au moins comme une timide réprobation de tout droit électoral ; mais voilà que, par un apparent démenti h cette attitude réservée, le délégué du conseil de la Martinique, le baron de Lareinty, vient d'adresser au Sénat une pétition demandant purement et simplement le suffrage universel aux colonies, et en particulier à la Martinique, comme en France. La Réunion, qui se vantait de son libéralisme, est distancée ! La Guadeloupe est éclipsée ! Dans cette démonstration, que rien ne faisait prévoir, faut-il voir une patriotique inspiration ou un habile calcul ? L'un et l'autre probablement. Mais nous n'avons pas à pénétrer les intentions, nous racontons seulement les faits. Entre les trois systèmes, le gouvernement ne peut qu'être embarrassé.

Il y a eu plus d'accord sur une ouverture que faisait le ministre relativement au budget. Il proposait de porter au compte des colonies toutes les dépenses d'administration générale autres

que celles de souveraineté directe (traitements du gouverneur et du trésorier, dépenses militaires), qui sont aujourd'hui supportées par l'État, dont le concours financier eût été converti en une subvention annuelle: les colonies, qui disposent déjà de toutes leurs recettes, auraient eu aussi la responsabilité de leurs dépenses. Les conseils ont jugé qu'il y avait trop de risques dans ce changement. Quelle serait la subvention de l'Étal? Équivaudrait-elle aux crédits actuels ? Ne serait-elle pas réduite, tôt ou tard, au gré du Conseil d'État ou du Corps législatif? Les colonies auraient à payer la justice, les cultes, l'instruction publique, les postes et le reste, tandis que l'État resterait seul maître d'étendre les cadres de ces services, de nommer les fonctionnaires, d'assigner leur classe et leur traitement ! Le bienfait, quoique loyalement offert, recelait de sérieux dangers pour les finances locales ; d'une voix unanime, les trois conseils l'ont sagement écarté: ils ne pourraient l'accepter que sous la garantie d'une intervention directe dans la composition des services, dontles colonies auraient à supporter la dépense. L'État est-il disposé à abdiquer une part de sa toute-puissance administrative au profit des colonies ? Est-ce d'ailleurs une réforme mûre et opportune en des pays livrés encore à tant de divisions ? Autant de problèmes à l'étude.

Un pareil accord s'estfait en faveur d'une troisième proposition du ministre, tendante à livrer aux conseils des colonies le règlement de leurs tarifs douaniers. Ils ont accepté avec empressement ce qu'ils considèrent comme une libérale concession à l'esprit d'autonomie.

Enfin, la question de la représenlalion publi(iue des colonies a été soulevée d'office à la Réunion, (>l écartée par la majorité, qui s'est déclarée satisfaite de la délégation actuelle, un peu élargie. C'est se montrer modeste, car le mandat de délégué donne voix consultative seulement dans un comité où figurent en majorité des collègues nommés par le ministre, et que le

iniiiislre convoque sculcmeiiL (|uand il lui plaît. Si une telle inslilution n'est pas une simple tiction, il s'en faut de peu. M. h' baron de LariMuty va autrement droit aux vrais besoins des colonies, en réclamant pour elles, dans sa pétition au Sénat, des députés au Corps législatif; des députés, c'est-à-dire des mandataires qui, au nom de leur droit, discutent, votent dans l'enceinte et agissent hors de l'enceinte même où sont engagés les intérêts coloniaux. Les colonies se plaignent avec amertume d'être sacrifiées aux intérêts du Trésor, de la betterave, de la raffinerie, des ports de mer. C'est le sort qui les attend, aussi longtemps qu'elles seront absentes du débat parlementaire et livrées, sans défense compétente et infiuente, à leurs rivaux. On ne gagne guère de procès par défaut !

Telles ont été les réponses des conseils coloniaux aux avances du ministre de la marine, qui a révélij une fois de plus, en cette occasion, ses tendances libérales; nous n'avons pas appris que le Conseil d'État soit à la veille de statuer sur la réforme projetée, bien qu'une année de plus l'ait mûrie. Les conseils coloniaux auraient quelque droit d'être surpris, si le silence succédait l'ongtemps encore à une agilalion provoquée par le gouvernement lui-même. Un sentiment pire que le découragement succéderait aux espérances.

Il est encore un certain nombre de questions communes aux trois colonies, et dérivant toutes de la production du sucre, laquelle est leur principale et presque leur unique affaire. Elles se plaignent, et cette fois avec une entière raison, des taxes exorbitantes qui grèvent les sucres et en restreignent la consommation. La betterave est bien près d'atteindre les 200 millions de kilogrammes nécessaires i la France : le dégrèvement seul, en de larges proportions, comme en Angleterre, peut. ouvrir aux sucres coloniaux des couches nouvelles de consommateurs. Elles se plaignent de la surtaxe de 30 fr. par tonneau qui grève le pavillon étranger, quand il exporte leurs cargai-

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sons à destination de la France, et rend illusoire l'abolition du pacte colonial. Elles se plaignent de n'être admises que d'une façon tout à fait fictive au bénéfice des traités conclus parla France avec les nations étrangères. Elles prétendent que le recrutement des nègres, en Afrique, est incomplètement remplacé par l'immigration indienne, annamite, chinoise, et un vif et iuiportant débat s'agite à la Réunion au sujet de la possibilité de ramener au travail agricole, au moins une partie des anciens esclaves et de leurs descendants.

A défaut des satisfactions politiques et économiques qui leur manquent encore, la Réunion et les Antilles en ont eu quelques autres, qu'elles ont fort appréciées. La première île a été mise en relation de correspondance bimensuelle avec la France, par les Messageries impériales; sur leur itinéraire oriental, elles ont greffé un embranchement qui part d'Aden et dessert Maurice, la Réunion, les Seychelles, et complète le service mensuel de la Compagnie péninsulaire. Les Antilles ont obtenu mieux encore : les paquebots transatlantiques de la Compagnie générale, combinant leur marche avec le Royal-Mail, leur assurent, quatre fois par mois, la réception des courriers d'Europe. Ce sont autant de facilités et d'encouragements pour les affaires, et de correctifs à la distance.

Outre ces traits communs, l'histoire de chacune de ces colonies a présenté, depuis un an, quelques incidents particuliers qu'il nous reste h esquisser.

A la Réunion, l'année 1864 s'était achevée dans une profonde détresse. Atteinte par le borer, insecte qui fore la canne, comme rindique son nom anglais, la récolte du sucre avait baissé d'un tiers. Les revenus publics avaient décliné, les impôts étaient devenus plus lourds et plus ditTiciles à recouvrer; la réserve du budget était épuisée: pour le régler en équilibre, on avait dû recourir aux expédients. L'année nouvelle eût été une année d • catastrophe, si les mêmes calamités se fussent prolongées.

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Heui'CLisoiiiriii cllo (>n ;i vu le Ici'iuc. Le lU'uii somhlc avoir épuisé sa violence. Les cannes ont reverdi et retrouvé leurs beaux jets ; la récolte de 18G5 a repris une marche ascendante, sans atteindre encore son ancien niveau : l'espoir renaît dans les cœurs. Mais que do blessures h panser ! On oslime les pertes à 40 millions de francs I Avertis par les leçons du passé, les habitants paraissent décidés à varier leurs cultures, en associant à la canne le coton, la soie, la garance peut-être, en reslitiiaul au café et au cacao quelques-uns des champs que l'envahissant roseau avait usurpés. Le labourage à la charrue pénétre dans les habitudes rurales, indispensable auxiliaire de la main-d'œuvre, toujours rare et chère. Les cultures do vivres, l'élève des troupeaux dans les hautes plaines reprennent fav( ur. Une Société de crédit agricole, une Société d'acclimatation apportent des concours divers, mais l'un et l'autre utiles. En même temps on jette au dehors et au loin des regards sur Madagascar, sur l'Australie, vaste débouché pour les sucres ; sur la Nouvelle-Calédonie, qu'une commission est allée explorer ; sur l'Asie continentale, d'où arrivent de trop rares et trop faibles immigrants ; sur l'Afrique, où l'on préférerait aller les chercher. On apprend avec plaisir la récente acquisition du territoire africain d'Obokh, au voisinage de l'île Périm, en face d'Aden, oîi les navires qui déboucheront de la mer Rouge, après avoir parcouru le canal de Suez, trouveront un dépôt de charbon, et peut-être une escale commerciale.

Une seule grande affaire reste en suspens et traîne tristement. Le port de Saint-Pierre, le seul que la France puisse se donner dans l'immense étendue de mer qui s'étend depuis le Sénégal jusqu'à la Nouvelle-Calédonie, n'avance qu'avec une lenteur désespérante. En onze ans, on n'a pu y consacrer que 3 millions 700,000 fr., fournis presque en entier par le budget colonial: à peu près ce qiu? coûtent en un an les promenades et les plantations de Paris !

La Guadeloupe est plus malheureuse encore que la Réunion. Elle était moins forte, et elle a été plus frappée par une affreuse sécheresse qui, à travers de passagères intermittences, a duré près de trois ans, et qui a cependant, comme le borer africain, pris tin celte année. Mais le mal a été si profond, qu'il faudra l'inépuisable vigueur du sol et l'indomptable énergie des colons pour en triompher. La plupart des plantations se sont grevées de dettes envers les commissionnaires ou envers la Banque qui, atteinte à son tour par les embarras de ses débiteurs du commerce et de l'agriculture, ne peut cette fois distribuer de dividende. Des impôts nouveaux, sur le tabac, sur l'enregistrement, ont dû suppléer à l'insuffisance des revenus : le budget des dépenses est tendu outre mesure. Mais, à la Guadeloupe comme en tout pays, le colon plie sous la tempête et ne rompt pas. De même qu'il la Réunion, il améliore la culture de la canne et lui associe le café, le cacao, le coton, la vanille, le roucou : ressources qui, toutes secondaires qu'elles sont, divisent les risques, varient les revenus, reposent la terre par l'alternance des récoltes. Pour corriger les' sécheresses, on étudie un système d'irrigation : là devra Sf^ porter le principal effort de la colonisation. (Juant au commerce, il ne cesse de réclamer, pour l'admirable port de la Pointe-à-Pitre, le rôle que la nature- semble lui avoir destiné, et dont le chef-lieu de la Martinique l'a dépossédé, en obtenant les préférences du gouvernement comme point d'allache des paquebots transatlantiques.

Malgré cette faveur, qui lui altire un grand mouvement de voyageurs cl de marchandises, et qui lui a valu de recevoir tous les courants de nos expéditions au Mexique, la Martinique n'est pas sans éprouver sa paii de malheurs. Après avoir souffei't (le la sécheresse, elle était ravagée, au mois d'avi'il dernier, par de violentes inondations: mais elle tient tète aux orages avec une admirable fermeté. Adoptant résolument le principe

salutiiirc (le la division du ti'avail, cil»' sr|)aiT de la |)ro(luclk»n des cannes la l'abricalion; elle élève des usines perfectionnées, pour lesquelles de simples particuliers construisent des chemins de ter. Avec le concours du gouvernement, le port de Forl-de-France s'achève et procure à la colonie une première période d'activité fructueuse, en attendant le jour où la force des choses rendra la suprématie à la Pointe-à-Pitre.

Sous le coup de tant d'épreuves, (jui ont réduit de moilii' la production, le conimerce, l'i^xportation, qui ont partout remplacé l'aisance par la gène, et trop souvent par la ruine, les récriminations contre les lois métropolitaines se sont plus d'une fois mêlées aux doléances contre la nature. Le nouveau projet de loi sur la marine marchande, (\m conserve pendant une période de trois ans la surtaxe sur le pavillon ('-Iranger, excite particulièrement les plaintes des colonies. >'e serait-il pas digne d'une métropole puissante et libérale comme la France de se montrer en même temps juste et même généreuse? En 1861, elle a supprimé du pacte colonial tout ce qui lui était tléfavorable à elle-même, tout ce qui protitait aux colonies. N'est-il pas équitable que celles-ci, à leur tour, recueillent entin ce qui li'ur était dû, ce qui leur était promis et ce qui leur manque encore : la liberté réelle du coujmerce avec les pays étrangers? En dépit de toutes les bonnes intentions, et même de quelques déclai'ations ofticielles, les colonies vivent encore, pour l'importation comme pour l'exportation, sous le joug du système protecteur, dont les chai'ges sont bien incomplètement rachetées par de légères détaxes.

Une telle condition n'est plus en rapport avec les programmes et les actes du gouvernement impérial.

5 seiitembic [HVô.

230 LES COLONIES FnANÇAlSES.

Les Colonies secondaires (suite).

Pour achever notre revue des colonies françaises, il nous resle à parler des possessions secondaires, que la langue officielle qualifie simplement d'établissements français. Nous en avons dans les quatre parties du monde autres que l'Europe, en petit nombre, il est vrai, et d'une assez médiocre importance jusqu'à présent.

En Amérique, c'est la Guyane, qui était élevée au rang de colonie quand elle avait soit un conseil colonial, soit un conseil général, avec des délégués ou des députés, et que l'on peut tenir pour déchue au rang de simple établissement depuis qu'on a remplacé ces institutions par un conseil municipal, celui de Cayenne, que le gouvernement local compose à son gré. Toute ombre d'autonomie a été encore mieux enlevée à la Guyane, par le pouvoir attribué au gouverneur d'établir à son gré les impôts, d'en fixer la nature, l'assiette, la quotité, sans aucune intervention, même consultative, des citoyens. Il n'est pas rare d'apprendre, au 1" janvier, des innovations fiscales qui prennent date avec l'année nouvelle, et que la veille rien ne faisait prévoir. Même dans des conditions de facile prospérité, cette toute-puissance de l'autorité et cet effacement des citoyens seraient des causes do langueur: elles ne peuvent donc qu'aggraver les fâcheuses influences qui résultent de la nature du sol, de la chaleur du climat, de la rareté des populations, de la cherté des capitaux. Tout cela semble conspirer contre cette malheureuse Guyane, qui ne veut pourtant pas se résoudre à mourir. Elle lutte énergiquement contre tous les maux qui l'assaillent. Comme ses sanirs de la mer dos Antilles, elle

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roci'ulo des bras dans l'Inde et dans la Chine ; à la canne à sucre, dont la fabrication di'passe ses forces, elle lente de substituer le coton, le café, le cacao. Surtout elle se jette dans les placers de l'intérieur à la recherche de l'or. La Compagnie aurifère et agricole de l'Approuague, appuyée sur les capitaux, de la métropole, a montré la voie, et ses premières campagnes, malgré bien des traverses, ont donné des récoltes d'or très-satisfaisantes. De solides protits sont. probablement au bout de ces recherches, dont la première influence, à la Guyane comme partout, ne laisse pas que de désorganiser les ateliers de culture et d'industrie. L'exploitation des bois, (\u[ prend d'année en année plus d'importance, concilie peut-être, mieux, que tout autre, le travail régulier avec la spéculation, l'exploration du pays avec la colonisation.

Gomme colonie pénitentiaire, la Guyane a un intérêt jiarticulier pour la métropole, qui ne se sentira définitivement débarrassée des bagnes que lorsqu'elle sera assurée du succès de la réforme entreprise au loin. On entrevoit de bons résultats sur les rives du Maroui, où ont été transportés la plupart des établissements et des condamnés. On parle avec avantage des colonies de Saint-Laurent et de Saint-Louis ; on raconte les mariages, les créations de fermes, les défrichements et les cultures; mais, à défaut de comptes rendus authentiques sur la mortalité, sur les évasions, sur les travaux et sur les résultats moraux et financiers, toute conclusion, favorable ou contraire, serait hasardée. Il est permis seulement de réclamer une plus large publicité de renseignements sur l'état, la conduite et l'administraliou de ce personnel de G à 7,000 condamnés, qui ligure au budget pour une dépense de 6 à 7 millions.

Par un décret du 24 décembre 1864, la Guyane a été gratifiée, comme le Sénégal, d'un régime douanier qui réduit à 3 pour 100 les droits d'entrée des marchandises et denrées de toute nature et de toute provenance. Il n'y aurait qu'à applau-

dir si le décret ne maintenait, sur le pavillon étranger, une surtaxe de 10 h 20 fr. par tonneau à l'importation, de 20 à 40 fr. à l'exportation : mesure qui réduit singulièrement le bénéfice des autres franchises douanières, tant à raison du chiffre élevé de la surtaxe, que des entraves qu'elle oppose à l'établissement de courants réguliers d'affaires, tant avec la France qu'avec les pays étrangers.

En Amérique encore, nous avons les îlots de Saint-Pierre et Miquelon qui doivent jouir d'un bonheur parfait, si le bonheur consiste, comme on l'a écrit, à ne pas faire parler de soi. Ces petites îles n'ont aucun journal qui les rappelle à l'Europe; la pêche de la morue est leur seule occupation, et elles y réussissent à merveille. Dans ces dernières années, la fabrication de l'huile de foie de morue, si précieuse pour les poitrines délicates, s'est ajoutée, comme une annexe naturelle, à leur industrie principale de la pèche, du séchage, du transport des poissons.

Nos petits établissements maritimes de la côte occidentale et orientale d'Afrique se sont également fait oublier, à l'exception du Gabon, d'où sont partis plusieurs officiers de la marine impériale (iMiM. Griffon Du Bellay, Serval, Touchard) pour explorer l'Ogoway, grand fleuve nouvellement découvert qui se jette dans l'océan Atlantique : c'est une route nouvelle qui s'ouvre au commerce et à la science, vers cette Afrique intérieure, couverte jusqu'ici d'un voile impénétrable.

Du côté opposé au continent africain, Mayotte et Xossi-Bé ont continué paisiblement leur obscure carrière de travail agricole, concentré sur la culture de la canne i\ sucre et du café; mais à l'est de Madagascar, le petit poste de Sainte-Marie a eu l'occasion de montrer plusieurs fois la sécurité de sa rade et les ressources de ses chantiers, pour les navires que la tempête pousse dans les eaux de Madagascar. Il y a là une station précieuse, dont il faut entretenir et compléter les moyens d'action,

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en attendant rachovement du port de Saint-Pierre, à la Réunion.

L'Inde française a eu de plus vives émotions. A la suite de la violente tempête qui se déchaîna sur Calcutta, au mois d'octobre de l'an dernier, une subvention do 100,000 IV., généreusement donnée par la métropole, a réparé une bonne partie des désastres. Constatons toutefois que l'Inde continue à verser au Trésor français un tribut annuel de 220,000 fr., dont elle aurait un excellent emploi sur son propre territoire. Un voyage du gouverneur h Karikal lui a révélé de grands besoins pour les routes, les travaux publics, les écoles. Pondichéry lui-même n'est que bien imparfaitement doté, et le pont d'Ariancoupam, qui a été inauguré avec une grande solennité dans le courant de l'année, n'est qu'une première concession aux exigences de la viabilité locale. En ce moment, il est vrai, l'ambition de cette ancienne capitale de l'empire indien se réveille ; elle voudrait, par une section ferrée, se rattacher au grand chemin de fer britannique de Madras à Galicut. Les études sont faites, les négociations engagées, toute opposition de la Compagnie rejetée par le gouvernement, et Karikal même demande sa part dans le réseau à créer. Ces deux points ayant conservé, malgré leur déchéance politique, un rôle maritime que met en lumière l'émigration indienne à destination de la Réunion et de Maurice, toute mesure qui attirera dans leurs eaux les marchandises et les coolies de l'Inde ne pourra que servir à la prospérité non-seulement de nos possessions indiennes, mais îi celle de nos autres colonies.

Depuis le refus de ratification par le gouvernement fi-ançais de la convention qui devait rétrocéder à l'empereur annamite les trois provinces conquises par la France, en retour d'un protectorat et d'une indemnité pécuniaire, la Cochinchine a paisiblement etaveccontiance développé son agriculture et son commerce. Le dernier numéro du Courrier de Saigon constate

un tratic toujours croissant, sur de larges proportions, et qui, dans le premier semestre de 1865, a dépassé, à l'exportation seulenfient, une douzaine de millions ; l'année entière approchera de 20 millions : le riz, le sel, le poisson, le coton, les légumes secs, les soieries, les bois, en sont les principaux objets. Dans ce semestre, le port de Saigon a reçu plus de 300 navires el près de 5,000 barques. Aussi le revenu local augmente-t-il rapidement : il atteindra cette année 5 millions, et sufiira, comme les années précédentes, aux besoins administratifs et municipaux. Cet accroissement, assure le Journal officiel, n'est point dû à une aggravation des taxes fiscales ; il provient de la plus-value des produits, du développement du commerce, de l'augmentation du nombre des transactions, de la perception plus régulière des impôts, de la répression des abus, entin de la suppression de certains privilèges que le temps avait consacrés sous la domination annamite. Un tel courant de prospérité financière ne permettrait-il pas de réduire la taxe de 25 pour 100 de la valeur qui pèse sur l'exploitation des bois? Une telle libéralité calmerait les plaintes du commerce européen, réduit jiarfois à faire venir de Singapore les bois de conslruclioii que la Cochinchine fournit si abondamment, mais dont la valeur est renchérie à l'excès par le tarif fiscal. 11 est juste d'ajouter que la douane n'existe pas à Saigon, Dans le protectorat des îles Taïti, où la douane existait, elle vient d'être supprimée par une application très-résolue et trèssolennelle des principes économiques. A la date du 10 décembre dernier, M. le comte de La Roncière, commissaire du gouvernement impérial, a inséré dans le Messager de Taill une sorte de proclamation où il déclare a que la douane est essentiellement antipathique par les minutieuses investigations auxquelles elle doit se livrer; qu'elle est un obstacle à l'arrivée, même à la relâche de bâtiments étrangers. » El, prenant pour exemple ce qui s'est l'ail à Panama, il annonce le projet de

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remplacer le revenu que founiissail la douane, cl dont la colonie ne peut se passer entièrement, par une taxe unique imposée auK importateurs et détaillants, selon le chiffre des affaires de chacun dans le cours des années précédentes. Le commissaire impérial a soin de se ménager leur adhésion, en leur promettant une réduction assez notable sur l'ensemble. Au lieu de 175,000 fr. par an, on ne leur demanderait que 105,000 fr., sous forme de patente proportionnelle. Cette sorte de transaction paraît avoir obtenu l'assentiment du commerce local; la réforme a été décrétée, et Papéïti est aujourd'hui affranchi de toutes taxes et formalités douanières. Si les chambres de commerce, qui, en Europe, sollicitent l'abolition des douanes, proposaient un pareil accommodement, elles trouveraient probablement moins de résistance que lorsqu'elles prétondent reporter sur la propriété foncière ou l'industrie des charges dont elles voudraient dégrever les négociants. Par cet incident, Taïti mérite une mention dans l'histoire économique de l'année, plus que par ses cultures et son commerce, qui n'ont guère dépassé la période des temps primitifs de la colonisation. On s'y félicite d'un mouvement d'importation et d'exportation de 3 millions de francs : qu'est un si pauvre chiffre pour une île qui a sixmille hectares de plus que la Martinique ! Il faut tenir compte, il est vrai, de la différence numérique de la population : tandis qu'elle dépasse ici 140,000 habitants, elle atteint à peine 12,000 habitants h. Taïti : déplorable conséquence des guerres et des maladies, et peut-être aussi d'une civilisation mal entendue. Il est agréable de constater que, sous le protectorat français, la dépopulation non-seulement s'est arrêtée, mais qu'il y a eu un progrès marqué en sens contraire, puisqu'en certaines annés, le chiffre de la population était tombé h 8,000 habitants, en un pays où Gook et Bougainville avaient cru reconnaître plus de 100,000 âmes ! En de telles conditions, une importation de bras étrangers est nécessaire, et elle entre

dans les prévisions de l'autorilé locale, ainsi que d'une Compagnie anglo-portugaise qui s'est constituée pour la colonisalion agricole : on jette les yeux sur quelques îles très-peuplées de la Polynésie, et surtout sur la Chine, cette inépuisable pépinière de travailleurs, habiles et patients, qui semblent n'attendre que l'appel des capitalistes pour féconder toutes les solitudes incultes de l'Océanie, de l'Amérique et de l'Afrique.

Nous n'avons plus qu'à parler de la Nouvelle-Calédonie, la plus récente de nos acquisitions, en ne tenant pas compte d'Obokh, encore inoccupée. De toutes nos possessions, celte île est peut-être la plus favorisée par le climat et la plus réfraclai re à la civilisation par ses habitants : d'une part, 50 à 60,000 sauvages, ayant un goùl prononcé pour la chair humaine, à dominer et transformer; de l'autre, plusieurs centaines de forçats et des compagnies disciplinaires à convertir de fait, comme on l'a fait de nom, en ouvriers utiles de la transportalion ; entre ces deux extrêmes, une population peu nombreuse, de trafiquants et de colons. Voilà le problème, assurément fort difficile à résoudre dans l'île principale, et qui s'aggrave, dans les îles voisines et annexées, de la patriotique et religieuse susceptibilité des missionnaires prolestants anglais. A la Nouvelle-Calédonie même, les missionnaires catholiques et français sont des auxiliaires utiles sans doute pour adoucir les mœurs et éclairer l'esprit des indigènes, mais qui ont bien aussi des jjrétentions ou des scrupules avec lesquels l'administration doit compter. Et pour manier et appliquer au bien tous ces éléments si disparates, et souvent même opposés, le gouvernement dispose, tant sur le budget de l'État que sur le budget local, d'environ 1 million et demi de francs ! D'aussi médiocres ressources contiennent le talent et la volonté dans des bornes dont une critique superlicielle i)Ourrait ne pas tenir compte, el qui s'élargissent ce|)endaut à force de zèle et d'intelligence. La pèche de la baleine, ([ui se fait avec un grand

succès dans ces parages, trouvera un puissant encouragenieiU dans le phare récemment construit sur le littoral de la Nouvelle-Calédonie, un chef-d'œuvre qui honore l'industrie française, par la perfection des appareils, et qui est le plus beau monument de ce genre élevé jus(|u'à ce jour dans ce vaste monde de l'océan Pacifique.

Telle est à grands traits, et au point de vue des intérêts et de l'honneur de la métropole, l'esquisse des principaux événements coloniaux de l'année, si l'on peut donner ce nom solennel à des détails que beaucoup de lecteurs jugent dépourvus de portée générale. Il y a un peu de préjugé dans ce sentiment tout français, que se gardent bien de partager les Anglais et les Hollandais, si fiers de leurs colonies, et si attentifs ii suivre tous les incidents qui se succèdent sur les théâtres lointains de leur puissance et de leur commerce. Un ou deux chiffres révéleront la valeur même de nos petites colonies. D'après les Notices staiistiques publiées par le ministère de la marine, le commerce de l'île de la Réunion, tant avec la France qu'avec l'étranger, a été, en 1862, de 100 millions de francs. La superficie territoriale étant de 250,000 hectares, c'est un rendement commercial de 400 francs par hectare. Sur ce pied, le commerce de la France, dont l'étendue est de 53 millions d'hectares, aurait dû dépasser 21 milliards; il n'était, en 1862, que de 4 milliards 441 millions, le cinquième seulement ! La population de la Réunion étant de 180,000 habitants, la part commerciale de chacun, par tète, a été de 555 francs; pour la France, qui a 38 millions d'habitants, la part de chacun n'a été que de 1 17 francs, à peine le cinquième. De ces comparaisons authentiques, il résulte qu'une colonie comme la Réunion, tout isolée qu'elle soit dans l'océan Indien, tout aftaiblie qu'elle se sente par les rigueurs de la fortune, possède une puissance productive, par hectare et par léte, cinq fois supérieure à celle de la France, dotée de tous les privilèges de la civilisation et

244 LES COLONIES F'RANÇAISES.

bien libéralement traitée par la nature. En des proportions quelque peu inférieures, ce phénonif-ne se reproduit dans nos Antilles et dans toute colonie tant soit peu bien située et bien administrée. De cette énorme production, les métropoles recueillent toujours la meilleure part, à raison des relations privilégiées qui s'établissent légalement ou spontanément avec leurs colonies.

La connaissance plus ou moins précise, mais toujours instinctive, des trésors que récèlent en leur sein les colonies, explique les vives sympathies qu'elles inspirèrent toujours aux grands peuples : aux Grecs et aux Romains dans l'antiquité, aux Portugais et aux Espagnols, aux Anglais et aux Hollandais dans les temps modernes, même aux Français du dix-septième siècle. Entre toutes les sources de bénéfices et en même temps d'honneur durable et de prestige lointain, il n'en est pas de plus assurées. C'est une vérité que l'on nous excusera de remettre en lumière avec quelque insistance, en un moment où la guerre paraissant conjurée pour longtemps, il faut l'espérer, par l'alliance sincère de la France et de l'Angleterre, les peuples n'ont plus d'autre grande mission à accomplir que l'exploitation agricole, industrielle et commerciale du globe, dont toutes les régions ont été livrées par la Providence au génie et au travail de l'homme, et surtout de l'homme de race blanche et d'éducation chrétienne.

De ce travail de création et de rénovation, la colonisation est l'une des meilleures formes.

Ij septembre 1865.

Régime commercial.

Depuis les premières seinaiiies de cette année , une expérience du plus haut intérêt se poursuit dans nos principales colonies, à propos de leur régime commercial. Investis par le sénatus-consulte du 4 juillet 1866 du droit de régler leur système douanier, les conseils généraux de la Réunion, de la Martinique et de la Guadeloupe ont usé de celte faculté, chacun d'une façon différente. Celui de la Réunion avait cru pouvoir supprimer les surtaxes sur le pavillon étranger; mais le Conseil d'État a annulé sa délibération, comme empiétant illégalement sur les tarifs de la navigation, et les conseillers, convoqués extraordinaircment, ont dû s'ingénier pour aviser aux nécessités d'une situation financière privée du surcroit de ressources qu'ils attendaient de cette mesure libérale. Le Moniteur vient de publier le décret qui approuve le nouveau tarif de douanes, médiocrement allégé de ses taxes les plus lourdes.

A la Martinique, le sénatus-consulte a été du premier coup bien interprété : sans toucher aux taxes du pavillon, le conseil général a aboli toute douane, ce dont la population paraît ravie, à l'exception peut-être des agens de ce service. Gepen-

dant ils ne sont pas congédiés, car la réforme est beaucoup moins radicale qu'il ne paraît. Au tarif douanier succède un octroi de mer qui divise les marchandises en trois groupes, suivant qu'elles sont de première nécessité ; d'un usage moins absolu, mais commun ; enfin d'une consommation restreinte ou de luxe. Les premières sont exemptes, les secondes et les troisièmes grevées d'une taxe modérée, laquelle, à la différence des droits de douane, frappe aussi bien les produits métropolitains que les produits étrangers. A vrai dire, c'est la douane réduite à un rôle fiscal et municipal.

A la Guadeloupe, le même système a prévalu, mais avec moins de netteté et de mesure. Le nouveau tarif de l'octroi de mer y frappe même les denrées de première nécessité, telles que la morue. Sans parler d'une surcharge regrettable pour les consommateurs pauvres, la comparaison des tarifs est toute à l'avantage de la Martinique, ce qui fait craindre aux habitants cl marchands de l'île sœur, non sans raison, que le commerce étranger ne se porte plus volontiers sur la colonie voisine, dont le régime est le plus libéral.

Cette aggravation n'est* pas, du reste, sans compensation. Elle remplace quatre taxes directes supprimées : la contribution personnelle, les prestations, l'impôt sur les terres cultivées, en vivres et en fourrages, et l'exercice sur les spiritueux. Les trois premières donnaient lieu h trop de non-valeurs et de frais ; la dernière était très-vexatoire.

Après avoir vainement essayé de fléchir, sur quelques points, la rigueur des règles posées par le conseil, le gouvernement local a dû en prescrire l'application immédiate dans l'intérêt des revenus communaux, mais en se réservant son recours auprès du gouvernement de la métropole sur quelques points. Toutes ces décisions, un peu précipitées et confuses, ont jeté le trouble, et parmi le conseil général, et dans la colonie. Un assez grand nombre de conseillers ont donné leur démission,

RÉGIME COMMKItClAt,. 2'l7

ainsi quo la chambro do commerce de la Pointo-fi-Pîlrc tout cnlicrc. La population se montre fort ('iiiuo de l'aggravation de taxes qui doit résulter finalement d'une réforme dont elle attendait un allégement : (juc lui importe qu(ï le nom de douane soit remplacé par celui d'octroi de m(>r, si en l'ihililé la vie est renchérie? Au lendemain des tremblements de terre qui ont presque détruit Saint-Thomas, on espéi'ait jiouvoir attirer dans le beau port de la l*oinle-à-Pilre une partie du commerce et de la navigation qui se faisaient dans l'île danoise; pour cela la franchise, ou tout au moins une grande libéralité était nécessaire. Au lieu d'avancer dans ce sens, on rehausse les barrières douanières ! La faute est manifeste.

En même temps que l'opinion publique se montre mécontente du conseil général, elle paraît non moins inquiète de la révision que le gouvernement local annonce l'intention de provoquer en France. Que devient l'autonomie accordée, disait-on, aux colonies, si, an premier essai qu'elles en font, le pouvoir central s'avise de les remettre en tutelle, sous prétexte d'erreur? On serait embarrassé à moins.

De ces agitations en sens contraire, un sentiment se dégage, de j)lus en plus vif : c'est le vice grave du système qui régit la constitution des conseils généraux des colonies. On sait combien il est complexe, on pourrait dire bizarre sans lui faire injure. Le public n'y intervient à aucun titre. Les conseillers sont nommés, moite par les gouverneurs des colonies, moitié par les conseils municipaux des communes, qui sont euxmêmes nommés par le pouvoir; de sorte que, médiatemenl ou immédiatement, c'est l'autorité qui choisit tous les conseillers chargés de contrôler ses actes. Qu'un désaccord survienne, — et c'est le cas maintenant à la Guadeloupe, — entre les votes du conseil et les vœux du gouvernement local, ou l'opinion du pays, voilà un commencement de discorde qui ne saurait raffermir l'estime que des contribuables bien dressés doivent

avoir pour l'infaillibililé de la providence terrestre qui préside à leurs destinées.

Le sentiment de cette fausse position a suscité , au sein même du conseil, la protestation la plus radicale qui se puisse imaginer : c'est un appel au suffrage universel. La proposition a été faite, discutée, votée par la majorité du conseil général de la Guadeloupe, ce conseil élu par le gouvernement! et le mot magique a circulé aussitôt comme un trait de lumière dans toute la colonie. Les anciens craignent bien que cène soit plutôt un trait de feu qui enflamme et réchauffe les vieilles querelles de couleur et de caste; mais on ne les écoute plus. Ainsi, pour avoir refusé une concession modérée du droit électoral qui lui avait été demandée avec telles garanties de cens ou de capacité qui paraîtraient opportunes, l'administration est aux prises avec ce qui parut longtemps un effroyable péril : le suffrage remis aux noirs et aux hommes de couleur qui composent, en une forte proportion, la majorité de la population. A vrai dire, l'administration ne s'en montre pas bien inquiète, d'après le langage qu'avait tenu le gouverneur au début de la session : elle en attend avec calme l'heure prochaine. C'est la classe blanche, en minorité, qui pourrait plutôt se croire menacée par cette rupture d'équilibre; et cependant, tel est l'embarras des situations fausses, telle est la puissance de la logique, que la plupart des blancs acceptent la réforme, sans craindre aucune révolution. Ils veilleront, pensent-ils, à leur propre salut mieux que ne le font leurs mandataires olhciels ! En se gouvernant lui-même, le pays ne subira plus que la responsabilité de ses propres fautes, et sera d'aulaul plus attentif h les conjurer.

Kos autres colonies ne connaissent pas les tourments d'une liberté contenue par des lisières, car elles sont toutes emmaillottées! Dans toutes, le gouverneur ou commandant, seul ou d'accord avec un conseil privé (ju'il compose lui-même et qui n'a qu'une voix consullalive, détermine l'assiette, le taux, la

ItKC'MK (;().\|mi;R(;i.\L, 249

perception des iiii|i(Ms, on pi'omuli;-iir' los rôles et les rend exéciiloires, h peu près du jour au lendemain, si tel est son bon plaisii-. Quel que soit le degré d'intelligence et de conscience qui préside ;i ces actes d'un despotisme éclairé, les habitants de nos établissements coloniauK se verraient avec plaisir associés, dans quelque mesure, au vote des impôts, suivant le vieux droit national, qui n'est que la consécration du droit humain. Et les administrations coloniales, appuyées, et au besoin contrôlées pai' l'élite de leui-s adminisli'és. acquei'raieut une force et un esprit de suite qui trop souvent leur t'ont défaut, en même temps que les populations apprendraient le maniement de leurs propi'es atTaires, au grand protit de la prosjK'i'ité publique et privée. L'histoire n'a i)as connu jusqu'à pn'sent de meilleuimoyen d'alléger le |)oids des contributions qu(! de les faii-e voter par les contribuables. La méthode ne serait pas moins bonne dans les colonies que dans la métropole.

Un événement d'un caractère plus riant préoccupe aussi beaucoup les Antilles : c'est le compte rendu des opérations de l'usine centrale dite du François, qui témoigne d'une remarquable prospérité. Dès la première année, phénomène bien rare j)0ur une entreprise industrielle et agricole, le capital a produit un revenu de 19 1/2 p. 100, outre un funds de réserve considérable. Les actions, émises à 500 francs, en valent aujourd'hui 800. Comme un tel succès ne tient à aucune cause exceptionnelle, qu'il provient tout entier de la supériorité du système économique et indusli'iel emprunté au sucre de betterave, l'espoir de refaire les anciennes fortunes renaît au co:Mjr des habitants. Aussi les usines centrales obtiennent partout une rapide et éclatante popularité, elles se multiplient à la .Martinique et à la Guadeloupe , et leurs appareils vont même porter le renom de la maison Cail dans les usines d(> l'île de la Réunion, toujours cruellement éprouvée )xir l'insecte qui dévore les cannes à sucre. Le problème de la renais-

250 r>ES COLONIES FRANÇAISE?.

sanco coloniale paraît enfin résolu par la séparation de la culture qui doit s'adonner à la production du roseau saccharifère et de l'industrie qui doit l'i-laborcr : division du travail conforme aux lois générales de l'économie politique.

Parmi nos autres colonies, nous ne voyons de progrès notable à signaler que dans celle du Sénégal, qui, ses dépendances comprises, a porté son commerce, en 1867, à plus de 40 millions de francs, avec des ressources budgétaires trèsmodiques, 1 million de francs à peine. Aussi sommes-nous raffermis dans la bonne opinion ijuc, dès longtemps déjà, nous avons exprimée sur l'avenir réservé h notre établissement de la Sénégambie, si riche en [jroduits naturels : gomme, aracliide, coton, café, indigo, bois, etc., et favorisé d'une main-d'œuvre peu coûteuse.

La Cochinchine promet plus encore, et déjà son commerce annuel dépasse 60 millions de francs; mais l'œuvre, plus complexe, est plus difficile sous le double rapport de l'adrainislration et de la colonisation. Pendant que s'accomplit la phase de premier établissement, de récents traités ont régularisé nos rapports avec le royaume de Siam, et la haute vallée du Mékong, explorée par nos savants, s'ouvre à notre politique. On a déjà signalé tout l'intérêt qu'aurait la France à faciliter l'arrivée dans ses ports et la circulation sur son territoire des riz de l'Asie, dont notre colonie fournirait de nombreuses cargaisons.

Le reste de nos i^ossessions poursuit obscurément, mais vaillamment, sa laborieuse carrière de travail et de négoce. L'Inde a toujours l'œil ouvert sur les chemins de fer anglais, sur lesquels elle vise à greffer ses tronçons. La Nouvelle- Calédonie suit avec éniution les débats dn |)rocès criminel (pii a suivi le drame terrible du 6 octobre, où plusieurs colons ont péri, assassinés par les indigènes. Tahiti et ses dépendances voient se développer sur une gi-ande échelle la culture du coton,

RKCIMK COMMERCIAI,. 251

et se mulliplior leurs rappoi'ls avec, Valparaiso et San-Francisco. La Guyane continue ii languir, partagée entre la culture des terres, la recherche de l'or et la colonisation pénitentiaire, sans qu'aucune do ces trois l)ranclics do son industrie lui donne une pleine satisfaction. Dans les eaux de Terre-Neuve, Saint- Pierre renaît de ses cendres, grâce h l'essor soutenu de sa pèche. Il ne reste qu'à nommer noire petit poste d'Obokh, à l'enli'ée cU' la nier llouge, en face d'Aden, dont le rôle commencera avec le canal de Suc/, ouvert, jiour avoir terminé cette rapide levue des possessions coloniales de la France, que l'on nous pardonnera âo rappeler de loin en loin à la mémoire, quelque peu insouciante cl oublieuse en cette matière, de nos concitoyens.

17 avril 1SG8.

L'octroi de mer.

Nous avons entretenu nos lecteurs des difficultés qu'avait fait naître, dans nos colonies à sucre, au point de vue de la légalité, l'inauguration d'un nouveau régime douanier et commercial. En France, aussi il y a eu, à raison de cette innovation, quelques émotious et même quelques plaintes dans nos ports de l'Océan, habitués à jouir en paix du monopole de Tapprovisionnement colonial. AuCorps législatif, M. Pouyer-Quertier, toujours ardent à l'attaque, — mais quelquefois plus pronijU que réfléchi dans ses coups, — a sévèrement traité les colonies, qui se perDietlaicnl de soumettre au régime d'octroi les marchandises françaises et les marchandises étrangères, et, comble de l'audace! qui n'épargnaient pas même les produits l'abri({uésl Au Sénat, une pétition de quarante -deux, négociants et armateurs de Bordeaux, pétition dont le rapport est soumis à M. le baron Brenier, a incriminé comme illégales les décisions des conseils généraux des colonies, qui, en vertu du séualus-consulte du 4 juillet 1866, s'étaient arrogé le droit de suspendre, de supprimer même toute taxe douanière. On s'attendait à voir discuter cette pétition, à propos de la loi de

L OCTllUl Ltl:, Ml!.U.

douanes, dont le raj)|Jorl ù été l'ait au Sùnal, dans la séance du !'='■ juillet, par M. le comte de Casabianca ; mais il n'en a pas été question, le minislre de la marine en ayant dtMnandi' l'ajournement, pour avoir le temps de recevoir des éclaircissements sur les faits dénononcés par une partie du commerce de Bordeaux.

L'incident est donc suspendu et ajourné, non vidé : à la prochaine session parlementaire, il reviendra certainement devant le Corps législatif et devant le Sénat. Il convient donc de l'éclaircir dès à pré.sent, pour le repos et le droit des colonies tout au moins.

De nos deux colonies des Antilles, la Martinique et la Guadeloupe, l'une à suspendu, l'autre a supprimé les douanes. En avaient-elles le droit? Elles s'y sont crues autorisées par l'article 2 du sénalus-consulte précité, qui charge les conseils généraux de voter « les tarifs de douanes sur les produits étrangers naturels ou fabriqués, importés dans la colonie. » JS'aimant pas ce genre dimpùts, qui depuis trois siècles leur a causé tant d'embarras, en éloignant de leurs ports le commerce étranger, elles l'ont réduit au minimun, c'est-à-dire à zéro. Si leur conduite parait une interprétation un peu large du sénatus-consulte, quelle contestation légale aurait pu s'élever contre une réduction des taxes de douane à un centime, par exemple? Aucune, assurément : elles fussent restées dans l'application stricte du texte. Mais un tel procédé eût caché une dérision sous l'apparence du respect; mais il eût entraîné des frais que les revenus n'auraient pas couverts; mais il eût maintenu un rouage compliqué, sans travail utile. Des conseils sérieux ne pouvaient se prêter à cette comédie, vis-à-vis d'un sénatus-consulte; ils en ont interrogé l'esprit, et, croyant y découvrir la sincère investiture du droit de régler à leur gré leurs tarifs commerciaux, ils en ont usé dans toute sa plénitude, en supprimant ou suspendant loul droit de douane. Ainsi fai-

sanl, les colonies à sucre ont pris l'iniliative d'une réforme libérale, objet, depuis longtemps, de leurs vœux les plus persévérants. Dans cette marche, elles ont la certitude d'avoir l'approbation du gouvernement, qui a ratifié leurs délibérations par des décrets d'octobre 18G7 pour la Martinique, et d'avril 1868 pour la Guadeloupe. Celle du Sénat tout entier, on peut l'espérer, ne leur fera pas défaut sur ce point.

Restent les questions, plus douteuses au premier abord, relatives à l'octroi de mer, dont l'assiette et les tarifs ont été livrés auK conseils généraux, des colonies parle môme sénatusconsulte. Un tel octroi a-t-il pu être établi à la fois sur les marchandises françaises et les marchandises étrangères, sur les produits manufacturés et les denrées de consommation ? Cette institution de l'octroi de mer étant inconnue à la métropole , quelques explications ne paraîtront pas superflues.

Une différence radicale sépare l'octroi de mer de l'impôt de douane. Tandis que ce dernier, en France du moins, est un impôt général, perçu au profit de l'État, l'octroi de mer, comme l'octroi de terre, son similaire, est un impôt communal. Ce supplément de revenu, que les lois ont autorisé au profit des communes, ayant paru trop difficile h prélever par les voies ordinaires, dans des pays très-vastes, très-ouverts, où les populations sont peu agglomérées, comme sont la plupart des communes coloniales, l'idée est naturellement venue d'y percevoir l'octroi à l'entrée du littoral des îles, pour le répartir ensuite entre les communes. Aussi, le trouve-t-on établi aux colonies, sous son vrai nom d'octroi, bien avant 1830, et sous le nom même d'octroi de mer, en Algérie, dès 1835. Loin d'innover, le sénatus-consulte n'a donc fait que consacrer une institution déjà ancienne; mais il l'a mise, avec une liberté nouvelle et dont il faut le louer, aux mains des conseils généraux.

bOciltOl UK MKFl. 255

l)'a|(i'rs ce caraclcro incoiiloslablc do l'ocli'oi de mer, les deux critiques soulevées à Bordeaux et à lluuon touibent d'elles-mêmes.

Impôt communal, grevant la consommation locale, l'octroi ne peut, comme la douane, prendre souci de la provenance des produits, car il n'a aucune prétention prolectrice ou prohibitive. A vrai dire, la prestjuc totalité des objets frappés par l'octroi, en France même, sont des fruits du territoire : ce sont nos vins, nos eaux-de-vie, nos bois, nos charbons, nos huiles, nos matériaux de construction, quelquefois nos farines : tout ce qu"il y a de plus national ! Quelle valeur pourrait donc avoir pour l'octroi colonial la considération que le produit provient de la France ou d'une autre colonie française, ou de l'étranger? Aucune, évidemment. Du reste, l'application en a toujours été ainsi faite en Algérie, où l'octroi de mer est établi depuis plus de trente ans; jamais on n'a ré'clamé, pour les produits français, la faveur d'une exemption ni même d'un régime différentiel.

Mais l'octroi de mer peut-il frapper les marchandises manufacturées au même titre que les autres? Le motif de douter vient de ce que les diverses lois qui, en France, ont réglé le système des octrois, ne Font étendu qu'aux objets de consommation alimentaire, personnelle ou domestique, sans y soumettre les produits fabriqués, au nom desquels spécialement M. Pouyer-Quertier a réclamé. Sur ce détail, l'observation est juste, et l'on sait quels assauts subit depuis quelque temps la préfecture de la Seine, pour avoir étendu à quelques matières industrielles les taxes de Toctroi. Est-ce à dire que les colonies doivent être strictement soumises aux mêmes cadres de tarification qui conviennent à la métropole? Ne comprend-on pas que des besoins locaux imposent des règles locales? Il suftit que le principe constitutif de l'octroi plane sur tout règlement. Or, quel est ce principe? Les taxes doivent porter sur la con-

.2ôG LES COLONIES FRANÇAISES.

somiiiatiûii locale, non sur le travail ou le salaire, non sur le capital ou sur le revenu. La consommation, voilà la matière de la taxe dite octroi de terre ou octroi de mer.

Or, celte règle fondamentale a clé parfaitement respectée par les conseils généraux des Antilles. Que l'on parcoure leurs tarifs, on n'y trouve que des objets destinés à la consommation locale; et, du reste, il serait diftlcile qu'il en fût autrement, puisque ces colonies, adonnées exclusivement à la culture de la canne, suivie de la fabrication du sucre qui s'en extrait, ou de quelques plantes secondaires (café, cacao, vanille), sont jusqu'à présent étrangères à toute autre industrie. Les tissus particulièrement y sont de toute évidence consommés sur place, car, lorsqu'ils sont destinés à la réexportation^, on ne manque pas de les mettre en entrepôt, ^'ulle part ils ne reçoivent ces transformations successives qui, en certaines localités, en font les matières premières d'un nouveau travail.

Les manufacturiers seuls peuvent se récrier d'être traités sur le même pied que les agriculteurs, les éleveurs, les jardiniers. Eu quoi donc une pièce de calicot mt'rile-t-elle plus d'immunité devant l'octroi qu'une pièce de vin? Si l'octroi de terre a respecté les (issus et autres fabricats (nous envions le mot à la Belgique), c'est probablement parce que la perception eût été diftlcile, coûteuse ou peu fructueuse; peut-être aussi par suite de quelque privilège traditionnel, obtenu jadis par les corporations d'artisans, au préjudice des cultivateurs. Mais, devant la raison et l'utilité, on ne découvre aucun motif d'exempter cette sorte de produits, là où la perception de l'impôt est facile, comme elle l'est dans les colonies. A vrai dire, nous comprendrions plutôt des ménagements en sens inverse.

Nous saisirons cette occasion de mettre en lumière un mérit(^ de l'octroi de mer, qui le riMid bien supérieur et à la douane et à l'octroi de terre, et en fait, à nos yeux, le type supérieur de

[."ocrnoi i)K MKU. 257

l'impôt indirect. Tandis qnc la douane, en i^rossissant le Trésor public, est un insti'unient de cenlralisaliun jxtliticjue et administrative qui alimente les gros budgets nationaux, l'octroi ne profite qu'aux, communes, les consolide et les fortifie. En cela, il vaut mieux. Mais, perçu par terre aux abords des villes, l'octroi se trouve limité à un nombre d'entre elles relalivenicnl peu considérable. En France, sur 38,0UU communes, 15 à 1,G0U seulement, ont été autorisées à l'établir. Il en résulte à leur profit et au détriment de la masse — et, d'une manière générale, au profit des villes et au détriment des campagnes, — un privilège financier (jui produit l'efiel d'une pompe as|iirante (.'t non foulante. Les villes à octroi sont armées d'un instrument de richesse qui manque aux autres; dotées de revenus exceptionnels, elles s'embellissent, s'agrandissent, contractent des emprunts dont l'octroi forme la garantie; par ces amorces, elh s attirent les bras, les capitaux, les intelligences. Par là, i'é([uilibre général se rompt de plus en plus. De toutes les causes qui excitent l'émigration artificielle des populations rurales vers les villes, l'octroi est la plus puissante, car il attire bien plus par les avantages dont il est la source qu'il n'éloigne par les charges qu'il impose.

L'octroi de mer échappe à ce grave inconvénient. Perçu au profit de toutes les communes, tant rurales qu'urbaines, il leur assure une dotation proportionnelle à leur population. Toutes ensemble voient s'élever ou s'abaisser le niveau de leurs revenus; les campagnes ne sont pas sacrifiées aux villes, ni les petites villes aux grandes. Entre elles, l'équilibre et la hiérarchie se maintiennent, suivant leur importance naturelle ou les sacrifices particuliers qu'elles s'imposent. A cette qualité suprême d'une juste répartition, l'octroi de mer joint tous les mérites secondaires ; c'est un impôt facile et peu coiîteux à percevoir, car il est payé en bloc par les importateurs, d'après les manifestes des cargaisons ; toujours modéré, afin

d'èlre fructueux, il ne provoque ni fraude ni conirebande ; il peut enfin atteindre aisément toute marchandise même de luxe, ù la différence de l'octroi de terre, dont la perception, toute de détail, ne peut s'appliquer qu'aux objets de consommation populaire.

Mieux, au surplus, qu'aucun raisonnement, rexpérience justifie l'excellence de l'octroi de mer. Par un bien rare phénomène, depuis qu'il existe en Algérie, il n'a jamais donné lieu à aucune plainte, ni du commerce, ni des consommateurs, ni même des exportateurs français et étrangers, sans en excepter ceux de Rouen ou de Bordeaux : de toutes les institutions algériennes, c'est probablement la seule qui ait échappé à la critique ! Il est bien entendu que nous ne tenons pas compte des critiques purement théoriques, adressées au principe même des impôts indirects : nous supposons leur nécessité admise ; et elle l'est plus encore dans les colonies qu'aux métropoles, parce que les recettes des impôts directs y sont moins élevées et }ilus incertaines.

D'après ces considérations, l'octroi de mer a toute espèce de titres à recevoir une consécration détinitive, le jour où il sera remis en discussion devant le Sénat ou le Corps législatif; et, à vrai dire, la France aurait fort à se féliciter, s'il lui était possible de se l'approprier, en place des douanes, qui ne profitent qu'à l'État, et des octrois de terre, qui ne protitent qu'à quinze cents villes privilégiées. Ce serait la source et le moyen d'une renaissance bien désirable de la vie communale sur la surface entière du territoire.

Nous n'avons pas dû insister sur deux détails qu'il nous suffit de mentionner. Dans une première tarification qui se ressentait de l'inexpérience, la Guadeloupe avait grevé outre mesure quelques objets de première nécessité; elle avait accordé à la colonie entière la moitié de l'octroi de mer, ne laissant aux communes que l'autre moitié. Sur l'invitation du

l/oCTîtOl DE MEll. 259

uiiiiislère de la niarino cl des colonies, le conseil gi'néral s'est empressé, dans une séance extraordinaire, de rentrer dans une plus correcte application du sénalus-consulle. Après celle salislaclion donnée à la loi, il ne reste plus aujourd'hui le moindre prétexte à une crili({U(', sérieuse.

18 août 1868.

Les événements de la Réunion.

Lp. public français a eu sous les yeux tous les cléments d'appréciation des douloui'euK évcnemenls qui viennent d'ensanglanler les rues de la ville de Saint-Denis, chef-lieu de la colonie de la Réunion. Il a pu, en elîot, lire successivement les actes otiiciels du 3 au IG décembre : le récit adressé par M. le contre-amiral Dupré. gouverneur de la colonie; un autre récit, résumé d'une enquête faite par un groupe de citoyens notables, occupant tous un rang élevé dans l'estime publique et dans les diverses professions locales; entui une troisième version publiée \')Rv\c Sémaphore^ à titre de correspondance particulière, que ce journal a reçue de Saint-Denis, aussi remarquable par sa précision que par sa modération. Rarement l'opinion a été mieux renseignée sur un fait en lui-même peu complexe ; elle achèvera de l'être ])ar le débat qui a été accepté par le gouvernement. Aussi, nous semble-t-il superllu de résumer les principaux traits de ce drame terrible et imprévu, qui est venu porter la consternation et le deuil au sein d'une population coloniale d"un naturel tellement paisible, que la crise de riMiKincipation , en 1848, s'y accomplit sans le moindre désor-

LES KVÉN'EMEXTS DE T. A RÉUNION'. 261

drc. Nous ne voulons (Jclaclici- de toute cette lugubre histoire que doux ou trois points, qui nous paraissent mériter une attention particulirre , et peut-être même des explications spéciales devant le Corps législatif.

Premièrement , il est de toute évidence qu'il n'y a |)as eu d'insurrection, pas d'émeute, pas d'attaque à main arnuic de la force publique, civile ou militaire, bien que ces mots solennels reparaissent plusieurs fois dans les proclamations et dans le récit du gouverneur. Un n'a vu, ni saisi d'armes aux mains de personne. L'intention manquait, aussi bien que les moyens matériels : la paix était dans les cœurs. M. le gouverneur, dès son apparition et aux premières paroles qu'il adressa à la multitude, s'est vu accueilli par ces cris signitlcatit's : Vive l'Empereur ! vive le gouverneur ! et il a été ramené amicalement et presque triomphalement dans son palais . Il n'y a eu (rien n'est plus évident) que des rassemblements confus et un peu tumultueux dans le cceur de la ville ; des désordres graves n'ont été commis ou tentés qu'au Collège des Jésuites et à rinslitution dite d^' la Providence y par une bande d'engagés cafres, malgaches et indiens, excités peut-être par quelques prolétaires. Que l'autorité exerçât contre ces actes coupables une répression vigoureuse , c'était son droit et son devoir; pour le reste, il faut bien avouer qu'elle s'est troublée et exaltée sous l'iulluence d'un danger imaginaire.

En second lieu, il parait également hors de doute que la cause première de ce tumulte, dans la soirée du 29 novembre, a été le bruit (faux ou vrai) « répandu dans la ville que le nouveau rédacteur en chef du journal la Malle, s'était rendu coupable d'un attentat sur un jeune créole dont la famille lui avait offert l'hospitalité. » Ainsi le déclare le gouverneur lui-même. A cette émotion de l'honnêteté publique ne se mêle aucune trace de l'excitation du parti libéral, qui se personnifie, sous sa forme la plus accentuée, dans le Journal du Commerce et ses rédacteurs.

262 • LES COLONIES FHANÇAISES.

Ceux-ci, au contraire, se font, avec une ardeur qu'expliquent et leur loyauté de citoyens et leurs intérêts de propriétaires , les champions de l'ordre et de la paix. La première journée d'entière tranquillité qui ait succédé à deux journées de troubles, celle du 1" décembre, leur est due, et à eux seuls. Ce sont eux qui, ralliant quelques amis, se sont faits les intermédiaires entre l'autorité et la population, ont prêché aux ouvriers la concorde et le calme, les ont déterminés à substituer l'action régulière d'une pétition aux agitations stériles et inquiétantes de la rue. Si, le lendemain, des ordres mal donnés et mal compris pour la convocation de la milice, ont détruit l'effet de leur mission volontaire, la faute n'en saurait retomber sur eux ; leur conduite, approuvée et encouragée par l'autorité judiciaire et administrative, a été ce qu'elle devait être, ce que leur position et leurs antécédents promettaient : elle a été patriotique, conciliante et dévouée.

Enfin le troisième point, qui reste obscur et doit être mis en lumière, c'est le silence gardé par le gouverneur sur son subordonné, le directeur de l'Intérieur, dans la partie de son rapport relative aux récompenses. Après avoir rappelé que c'est ce haut fonctionnaire qui vint lui peindre les périls di' la situation et la nécessité de faire les fatales sommations ; après avoir dit que le directeur repartit muni des {pouvoirs nécessaires et transmit Tordre au maire et au commandant des troupes, le rapport de M. le gouverneur ne cite plus M. de Lagrange parmi les pei'sonnes dignes de la reconnaissance publique. 11 nr le mentionne que pour apprendre au ministre de la marine qu'il lui a accordé un k congé de convalescence » que sa santé réclamait depuis longtemps. Cependant on n'accuse sans doute pas M. de Lagrange de défaillance au moment décisif. S'il a été ferme dans l'exécution de ce qu"il croyait son devoir, — et comment en douter en voyant la fusillade dirigée pendant plusieurs heures contre la foule ? — l'oubli vis-h-visde M. de La-

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