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au général Lamoricière. La période de la conquête paraissait terminée^ et il semblait que la période de la colonisation, dont les premiers essais sérieux avaient été faits par le maréchal Bugeaud, allait s'ouvrir sous Tadministration du duc d'Aumale. L'Algérie était une terre nouvelle, située à 48 heures de la côte de France, pleine de promesses d'avenir dont les souvenirs de l'antiquité romaine paraissaient de sûrs garants. Le sol y était fertile, mais à peine exploité par la race indigène. Ce qui manquait précisément le plus, c'était le capital, le travail et le talent pour mettre en œuvre les forces de la nature. J. Duval fonda, de concert avec plusieurs autres personnes dévouées comme lui à l'idée de l'association et de la colonisation, V Union agricole (V Afrique, et, en 1847, il vint dans la plaine du Sig pour jeter les premiers fondements d'un établissement qui avait à ses yeux le double caractère d'un acte de patriotisme et d'une prédication humanitaire. Il dirigea cet établissement pendant quatre ans. Ce n'était pas un phalanstère; on n'y voyait ni les bayadères, ni les petites hordes, ni la multiplicité attrayante des travaux destinés à satisfaire la papillonne et la composite. Un bon sens naturel et les rudes nécessités de l'expérience avaient préservé J. Duval de tenter l'application de ces rêveries que Fourier prenait de bonne foi pour un système, et dont l'appât grossier a attiré plus d'une fois des adeptes à l'école. C'était une colonie dans laquelle le capital et le travail se trouvaient associés sous la direction d'un homme tout rempli du désir de faire le bien et de le faire aimer. « Quoique nos colons mènent ici une vie bien dure, écrivait-il alors à une amie, ils ne
VIII xNUTlCE.
VOUS diront pas que je suis un mauvais patron. Je m'en rapporterais surtout au témoignage des enfants, mes colons chéris, qui m'aiment autant que je les aime... «Il aimait en effet les enfants, et il comprenait, comme son maître Fourier, que de l'éducation qui leur est donnée dépendent en grande partie la force intellectuelle et les qualités morales qu'ils apporteront plus tard comme leur contingent à l'œuvre sociale. «J'ai enfin ouvert ma petite école, écrit-il, dans laquelle je donne tous lesjours une petite leçon de choses dont un globe terrestre que j'ai eu la prévoyance d'apporter fait le fond. On l'a tant bafouée, cette pauvre terre, que je prends plaisir à la réhabiliter, à dire combien ses montagnes sont verdoyantes, ses plaines fertiles, ses eaux fraîches, ses habitants susceptibles de progrès. Le spectacle, tous les jours étalé sous les yeux de nos enfants, de la culture et de l'inculture, leur fait apprécier les effets du travail humain. Quand je leur parlerai, comme projet de leur âge mûr, d'entreprendre le défrichement du Sahara qui nous pénètre des bouffées ardentes de son sirocco, et fait périr nos fleurs et nos fruits, ces enfants trouveront l'entreprise toute simple, naturelle... Il faut voir comme les plus lutins me demandent du travail, à titre de haute faveur, ce que je n'accorde qu'en me faisant prier. »
L'instituteur était bien un disciple de Fourier; il croyait comme le maître que l'industrie humaine pouvait maîtriser la nature au point de transformer en une ou en quelques générations les déserts en champs fertiles, et que le ti'avail et l'étude ont par eux-mêmes un attrait assez puissant pour devenir, dans un système d'éducation, une
récompense et cesser crêtre un devoir : deux illusions, dont l'une, formée au spectacle des grandeurs de Tindustrie moderne, est sans danger, mais dont Fautre, tout en étant susceptible d'ingénieuses et utiles applications de détail, serait la ruine de Téducation même. Déjà se révélait dans cet instituteur improvisé Famour de la géographie et la foi profonde dont il a plus tard empreint ses œuvres littéraires et qu'il a eu le talent de rendre commu nicative. Cette foi peut se résumer en quelques mots : en étudiant la terre on apprend à connaître, et par suite à admirer Tharmonie des forces qui s'y font équilibre ; cette connaissance agrandit l'intelligence, en môme temps qu'elle enseigne à l'homme, quand elle est bien dirigée, l'art de créer sur la terre la richesse et la civilisation par le travail.
En 1850, lorsque, atteint par la fièvre, souffrant, quelque peu découragé par les difficultés, J. Duval eut quitté la colonie agricole du Sig, il ne renonça pas à l'Algérie, dont il avait fait pour ainsi dire sa seconde patrie. En 185*2, il devint le rédacteur en chef de VÉcho d'Or an ; de 1858 à 1861, il fut membre et secrétaire du conseil général de la province d'Oran, et deux fois il prit occasion de rapports dont il avait été chargé à propos d'expositions de l'industrie pour faire connaître aux Français les ressources de cette belle contrée qui attendait toujours des bras pour la fertiliser, et souvent aussi des mesures administratives propres à les attirer.
Lorsque sa destinée l'eut définitivement fixé à Paris, il demeura attaclié de cœur aux intérêts algériens, toujours prêt à les défendre et toujours convaincu que le progrès de la colonisation européenne était la véritable solution
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des difficultés que la différence des races créait à la conquête française. C'est le fond principal de la thèse qu'il a soutenue en écrivant les Lettres à M. Rouher sur un programme de politique algérienne (1868) et sur les Bureaux arabes et colons (1869), en rédigeant son journal, et en composant ses ouvrages sur les questions coloniales.
L'empereur Napoléon III, à la suite d'un voyage rapide (il avait duré trente jours) en Algérie, publiait, en 1865, une lettre qu'il adressait au duc de Magenta, et qui est restée célèbre : « L'Agérie, disait l'empereur, est un royaume arabe, une colonie européenne et un camp français, )) et, dans le programme qu'il traçait, il faisait au royaume arabe une place si large que la colonie allait se trouver très-étroitement circonscrite et arrêtée dans son développement. Les colons furent vivement émus. Les événements de 1871 ont prouvé quel fond il convenait de faire sur la fidélité du royaume arabe, et ont justifié les prévisions de J. Duval, qui -écrivait alors : « Si, dans un prochain avenir, survenait une guerre européenne contre la France, et que l'Algérie n'eût à compter que sur la défense des Maghzen, elle risquerait fort d'être prise... » J. Duval et M. Warnier se firent les avocats des colons.
J. Duval n'avait aucune hostilité contre l'empire; il désirait la réalisation toute pacifique de ses principes, mais il cherchait toujours à se tenir en dehors et au-dessus des passions de parti. « Ces pages, dit-il au début de ses réflexions sur la politique de l'empereur en Algérie, sont l'œuvre d'un homme qui professe envers le gouvernement do son pays tous les sentiments d'un loyal citoyen. . . Depuis
Tannée 1847;, je me suis engagé^, librement et par goût, dans l'étude théorique et pratique de la question algérienne, que je n'ai pas depuis cette date perdue de vue un seul jour; tour à tour colon, voyageur, journaliste, orateur de conféi'ences , membre et secrétaire de conseil général, rapporteur de jurys et de commissions, auteur de livres, fondateur et directeur d'un recueil spécialement consacré à la politique coloniale, ayant depuis près do vingt ans porté l'Algérie dans mon cerveau et dans mon cœur, j'ai pensé que ces divers titres m'autorisaient à intervenir dans le débat. » Il y intervint avec une grande modération de langage, et en même temps avec une grande fermeté de principes. Au programme impérial il opposait un programme complet qu'il résumait en ces mots : « Union politique, émancipation administrative, assimilation progressive, triple application de notre devise : Libre et harmonique essor des forces. »
Il serait trop long de faire ici l'examen critique de l'un et de l'autre programme au point de vue de lapolitique à suivre dans ce pays qui appartient à la France, et qu'il est si désirable de voir devenir plus complètement français par l'accroissement de la population européenne, et plus riche par une exploitation plus complète du sol, mais où la présence de plusieurs races, différentes de nous par la religion et par les mœurs, crée de grandes difficultés. Nous devons nous contenter de rappeler cette polémique, qui -a été un des événements de la vie de notre confrère, et d'ajouter qu'au point de vue scientifique, il avait raison lorsqu'il montrait par l'histoire et par l'ethnographie que l'Algérie n'était pas un royaume arabe, mais une contrée souvent foulée
par la conquête, portant encore le témoignage des dominations successives qu'elle a subies par la diversité de ses tribus^ Berbères purS;, Berl5ères arabisants, Turcs, Arabes, ces derniers formant eux-mêmes à peine le cinquième de la population totale.
J. Duval avait été accueilli dès Tannée 1855 par la rédaction du Journal des Débats, dans lequel il traita pendant quinze ans les questions relatives aux colonies et à la colonisation, en répandant sur ces questions, peu familières à la majorité des lecteurs français et peu étudiées jusque-là par la presse, le charme d'un style clair et la chaleur d'une conviction ardente. Il apportait les mêmes qualités dans les articles sur les colonies de la France qu'il donna en 1857, à la Revue des Deux-Mondes.
La môme année, il avait publié dans cette revue un article dim genre tout différent, qui avait attiré l'attention publique sur fauteur et sur une institution digne de l'intérêt des philanthropes. Un jeune homme, fils d'une famille avec laquelle il était lié^ avait été atteint d-'aliénation mentale. J. Duval, préoccupé de son sort et ayant entendu parler de Gheel, voulut voir rétablissement. Gheel est une petite ville de la Campine belge; la culture en a fait une sorte d'oasis iui milieu de la lande ; l'ingénieuse bonté des habitants, éclairée par une longue expérience et guidée par les règlements charitables de 1851 et de 1855, en a fait un des modèles du traitement des aliénés. Les fous n'y sont pas enfermés dans une maison commune ; ils vont et viennent, à peu près comme ils veulent, dans le village; ils sont lo2;és dans les familles des paysans, qu'une longue })ratique de père en lils a
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instruits des soins nécessaires à leur donner;, et qui n'en ont jamais plus de deux ou trois à leur table ; ils sont employés aux travaux d'intérieur et aux travaux des champs. Un médecin a la direction de cette « colonie d'aliénés vivant en famille et en liberté; » les fous dangereux sont seuls exclus. Ce régime paternel rend l'existence des malheureux plus douce, et facilite, pour ceux qui sont susceptibles de guérison, le retour à la santé. J. Duval, avait le cœur trop généreux pour ne pas être touché par le spectacle qu'il avait sous les yeux, et, dès son retour, il écrivit sur Gheel Tarticle qui, faisant connaître la colonie, y attira de savants visiteurs et provoqua sur le traitement de la folie d'intéressants débats. J. Duval y prit part, sans espérer qu'on pût créer de «toutes pièces ce que le temps et les mœurs avaient fait à Gheel, et il publia, sous le titre de Chimie sociale, un volume dans lequel il rassembla ses écrits sur ce sujet.
J. Duval n'avait quitté T Algérie que pour se consacrer plus complètement à Paris à ses travaux de prédilection. La période de 1861 à 1870 est en effet la plus remplie de sa vie littéraire. C'est à cette époque qu'il devint memlu-e de la Société d'économie politique et de la Société de géographie. C'est en 1861 qu'il fonda un journal hebdomadaire, Y Économiste français, dont il était le rédacteur en chef et dont il resta Fâme jusqu'à sa mort. L'Économiste français était « l'organe des colonies, de la colonisation et de la réforme sociale par rassociation et par l'amélioration du sort des classes pauvres. » J. Duval est là tout entier ; c'est là qu'on retrouve encore ses pensées les plus intimes sur la science, et qu'on suit le mieux le progrès que cet