PREMIÈRE PARTIE
riantes broussailles, tout cela, je ne Tinscris que pour mémoire ; mais je signale , et j'y insiste , les désastres dus aux créations à la russe de villages militaires, de colonies militaires, de capitaineries ^ comme on les appelait, et dans lesquelles laboureurs, planteurs, femmes, enfants, population uniquement civile, étaient, pour leur vie et leurs travaux, menés aux sonneries du clairon ou du tambour, comme des soldats dans un camp, comme au moyen âge ils Tau* raient été par le fouet du majordome ou la cloche du beffroi.. «. Si même ce n'eût été que cela!
Le travail de la terre, plus encore que tout autre travail peut-être, pour attacher et porter des fruits de civilisation , a besoin de liberté. Or, le travail des capitaineries n'était libre ni à l'égard de rhomine ni à légard des productions de la terre. 11 y fallait défricher, labourer, ensemencer, récolter, où , quand et comme le voulait le capitaine qui avait pris le village à exploitation.
Voici qui était non moins exorbitant encore. L'autorité militaire s'étendait aux actes mômes de la vie sociale que les peiiples entrés dans les voies de la civilisation laissent à la compétence des autorités civiles. Le capitaine mariait, et aussi, dit^on^ démariait; il recevait les actes de naissance, de décès; rédigeait au besoin les testaments; à lui seul, composant un tribunal, il prononçait sur les litiges, et condamnait naturellement, sans rémission, tout ce qu'il croyait devoir lui faii e obstacle.
C'était rintronisation d'ane sorte de régime à ia tnrqiie, comme autant de petits pachaliks où soavent
on ressuscitait, au grand déplaisir des administrés; certains droits et pratiques qui avaient fini par disparaître même du code féodal. Aussi les capitaineries n'ont-elles rien produit de sérieux et de bon que deux enseignements : le premier, que le pouvoir militaire pouvait préparer les voies a la colouisalioDi mais non la conduire^ parce qull y faut, non Tépée et le canon, mais la serpe et la charrue ; le second , que le soldat laboureur ne saurait exister autrement qu'à rétat de sujet de lithographie on de chanson, et encore dans des contrées si ioiulaiiies (^ue nul ne Ty puisse voir à 1 œuvre.
Quant aux villages élevés par les nivéleurs terribles du génie militaire, qui veulent tout aligner comme en face de Tennemi et comme la fortune du combat les place, où et dans quelles conditions de topographie et d'aménagements avaienl-ils été construits? Hélas! mon Dieu! on ne s^était inquiété ni de la nature des terrains ni de la qualité des eaux , pas même souvent de leur existence , ni des insalubrités de Fatmosphère formées par les lieux environnants. Parfois même , contre les faits qui auraient dii ouvrir les yeux et les entrailles, on s'était mis à bâtir des villages rectilignes dont les maisons étaient lices les unes aux autres, sans espace, sans air, ni cours ni jardins , comme les baraques d*un camp , dans des positions où, durant la guerre, on avait établi des