PREMIÈRE PARTIE
postes, des blockhaus d*où, tous les deux jours, il follait aller retirer sur des prolonges les soldats minés par la fièvre.
Voilà ce qu'ont été les premiers villages de la colonie , dont il me souvient que les journaux du pouvoir d'alors faisaient néanmoins sonner haut la construclion et r octroi aux luj migrants. Cest là que les gouvernears militaires poussaient les populations d'agriculteurs venues de TAIsace ou du Réarn. Deux fois^ en moins de cinq ans, ces villages, que je ne veux pas nommer, remplis par les émigrations, ont été vides par la mort. A cette heure encore, F un d'eux, devenu une viiie, est le seul où, vaincue par l'énergie et les travaux successifs de ses trois ou quatre couches de cx)lons , la terre de marais, de broussailles et de palmiers nains, n^a pas conservé sa triste répu* tation de nécropole coloniale.
Il ne faut pas croire que, seules, des populations françaises aient ainsi engraissé le territoire des villa* lages primitifs ; il y a eu l;i aussi bon nombre d'Espagnols, de Mahonais , que n'ont pu sauver leur nature similaire à celle de TArabe ei leurs -habitudes de tem* perancc.
Ces villages sont encore debout et vides. On a parlé de les rouvrir aux immigrations nouvelles , dont je ne sais quel projet de compagnie en formation invite les conseils généraux de département à prendre Fini*
tititivc cL a laire les frais. Mais je crois qu'il me sera permis de dire qu'une expérience récente, laite pour
le cantonnement de deux ou trois cents transportés envoyés à rempierrement des routes, a prouvé qae
ces affruux ossuaires étaient demeurés en possession entière de leur puissance de décimation. Ah ! plutôt que de continuer la colonisation à ce prix, la France crierait : Périssent les colonies, non pas plutôt qu'un principe y mais plutôt que la charité humaine !
Que, livrés à leur libre arbitre, prévenus des dangers qu'ils y courent , des colons sûrs d'eux-mêmes, ayant foi dans leur organisation, dans la trempe de leur §016, s'y veuillent aller aventurer, c'est leur affaire! mais les y pousser au nom de l'État, en faire comme un don de joyeux avènement, une hoilc de première mise de fonds qui ne serait pas à dédaigner, oh! qu'on laisse dire les projets et crier les compagnies! mais ce serait là un piège indigne.
Après tant d'expériences mortelles, TÉtat, aujourd'hui , refusera certainement d'en prendre la responsabilité.
L'omnipotente suprématie du gouvernement mili-
laire a exercé aussi une certaine influence sur les mœurs des premières années de la conquête. Cela tenait, et à Tessenoe même de ce gouvernement , et aussi à la permanence sur le pied de guerre d une armée nombreuse.
Il faut le dire, les habitudes de la vie des camps et de la caserne ne sauraient pas plus être des éléments de colonisation dans les pays nouveaux, qu'elles ne le sont de civilisation perfectionnée dans .
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les sociétés anciennes. Partout, et pins encore dans les climats à expérinicnler, le travail a besoin de bonnes mœurs , de tempérance, de continuité : la présence de grandes armées, avec leur cortège obligé de caotinierSy de filles, de muletiers, de convoyeurs qui encombrent les villes, les hameaux, les routes et qui s'éparpillent dans les campagnes, ne répand guère que des exemples de fainéantise, d'ivrognerie, de libertinage.
C'est que dans les pays qui ne forment qu' uue immense ville tenue en garnison , qu'un vaste camp eni^lubaiit dans son enceinte une population civile égale à peine au nombre de la population militaire, celle-là, si forte que soit la discipline de celle-ci, en deviendra comme la très-humble servante, plus ou moins volontaire. Ses femmes, ses filles, son argent, son crédit, tout ce qu'elle possède, elle semble ne l'avoir que pour le tenir à la disposition des guêtres de cuir, des grosse^ bottes, [des panaches et des broderies.
Outre que je n'en ai point la pensée, le moment serait mal choisi pour dire tout ce quHl y aurait à en
raconter; mais certaines passions, certaines habitudes développées par la vie militaire, sont tellement tombées dans la notoriété publique , qn*il ne saurait y avoir dinconvénieut à les faire ressortir.
Au nombre de ces passions est celle des liqueurs fortes; au nombre de ces habitudes est celle de la satisfidre; d'autres existent indépendantes de celles-
3S L*ÂLGÉRIE FRANÇAISE.
ci sans doute, mais elles en reçoivent une singulière
puissance de surexcitation. On peut donc dire, sans calomnier les armées» que là oh elles sont il y a un foyer et des éléments toujours actîfe de libertinage et d'ivrognerie. En Algérie, les aideurs mêmes du climat avaient développé ces passions an delà de ce qu*on pourrait imaijiiior, non raoïas que les moyens nécessaires à leur assouvissement.
Le caractère de la population civile , trop bien disposé, du reste, par le personnel primitif qui la composait, en avait été siogulièrement affecté. Dans les villages, dans les villes, dans les campagnes , le long des chemins et des sentiers, il s*était élevé, et il y a encore, un nombre de cabarets, d*auberges, de cantines, de cafés, hors de toute proportion non-seulement avec Tensemble de la population militaire et civile de la colonie, mais, et bien plus encore, avec la population respective de chacune des localités où cette population réside. Il est tel village, sur telle route que je pourrais citer, où les quinze ou vingt maisons qui le composent portent toutes au rez-dechaussée renseigne d^an débit de boissons, et dont les étages supérieurs n'ont presque jamais été occupés, et sont encore aujourd'hui complètement vides.
Cause ou effet, peu importe! Tusage immodéré des boissons en sortit, ou on fut monstrueusement perpétué. La liqueur d^absinthe était la plus généralement offerte, son usage est encore le plus universellement répandu. A elle seule , l'Algérie en a consommé
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plus qae tontes les autres parties da monde rénales.
Et personne, aujourd'hui, pas plus en Afrique qu'en France, n'est à savoir quels ravages celte boisson a exercés dans l'organisme tout entier des malheureux que l'on désignait par le sobriquet d'ahsinthisks. Tous s'en allaient et s'en vont encore trébucher à la mort on à la folie idiote , pire encore! Que de régiments l'absinthe a décimés! que de hauts courages elle a abattus! que de jeunes et vigoureuses constitutions elle a minées ! que de nobles intelligences elle a éteintes! Et dans l'œuvre coloniale, que de défrichements elle a interrompus ! que de moissons elle a fait abandunner sur pied! que de ressources elle a épuisées! que de ménages elle a appauvris! que de femmes elle a rendues veuves, et d'enfonts orphelins!
Mais ce n'a pas été seulement de l'excès des liqueurs alcoolisées qu'étaient nées tant de maladies, aggravées de complications si diverses qu'elles ont longtemps fait Tincertitude et le désespoir de la science. Je ne sais où nos producteurs et nos commerçants vinicoles expédiaient leurs vins, les vins vrais, les vins des vignes de la France : ce n'est pas en Algérie , du moins. Malgré le haut prix auquel les vins y étaient tenus, je ne sache pas que, dans les hôtels même les plus en renom, on pût s'avouer qu'on avait bu du vin dont le nom ornait Fétiquette enluminée d'arabesques et de dorures. C'était quelque chose de plus déplorable encore pour les vins de qualité mtérieure, dits d'ordinaire , la boisson des petites
fortunes, la boisson des pauvres. Les vins naturels étaient à l'état de mythe; on n^osait, on ne savait
leur appliquer le nom d'un pays quelconque: c'était bleu ou c'était blanci voilà tout ce qu'on en pouvait dire. Il en résultait une sorte d^empoisonnenient général qui brûlait les entrailles, sous la double influence de la chaleur et de la soif, dont les effets sont mulliplics par une action et iine lOaclion mutuelles* Si d'un côté la chaleur allère, d un autre côté, comme dit Touvrier parisien , rien n'altère comme de boire.
Si, à la place d*un gouvernement militaire, qui,
par le milieu même sur lequel il agit plus particuliè' ment , peut n'avoir ni Tidée ni la volonté de se heurter à de tels excès pour les affaiblir ou les briser , r Algérie avait eu au début un gouvernement civil , dans Tessence duquel il entre une plus grande éten* due de surveillance et de police sociale, j'ai toujours pensé que ce gouvernement se serait ému des périls que l'usage des boissons alcooliques et la sophistication des vins faisaient courir à la colonie. Certainement alors y armé comme le sont en France les pouvoirs sociaux pour intervenir dans toutes les choses qui, de près ou de loin, tiennent à l'utilité publique, il aurait, au nom du salut colonial , limité le nombre des débitants de boissons, ainsi que, dans un intérêt moins majeur et pour servir un odieux monopole y on avait limité le nombre des boulangers et des boucliers.