PREMIÈRE PARTIE
de fossés d'écoulement, elles n^avaient guère que des ponts de bois, souvent même elles n'en avaient pas du tout. Si on les avait ferrées, ce n^était pas avec les cailloux et les galets qui abondent dans les lits desséchés des torrents et des rivières; c'était avec des pierres extraites de quelque carrière voisine, pierres molles, friables, cassées et pulvérisées par le marteau du cantonnier. Il en résultait que, durant les pluies de l'hiver, charrois, cavaliers et piétons, s'enfonçaient jusqu'au moyeu et jusqu'au ventre dans des lacs de boue liquide, et que, durant les ardeurs de lélé, les mêmes charrois, cavaliers et piétons roulaient, disparaissaient dans des amas de poussière, comme au désert dans des tempêtes de sable.
Le reste du pays, dans les nombreux rayonne* ments de sa circonférence, autour de quelques grands centres de population, n était desservi que par les anciens sentiers arabes, à travers les broussailles, les contours des marais , les ajoncs , les palmiers nains, sous des voûtes basses et étroites de figuiers de Barbarie, de lentisques , de caroubiers, d'oliviers sauvages, entrelaçant leurs troncs noueux et leurs branches vagabondes, où les cavaliers ne pouvaient passer qu'à la file, couchés sur le cou de leurs chevaux, et où les bourriquets eux-mêmes, avec leurs charges ' dans des paniers nattés, se heurtaient et s'accrochaient souvent aux parois de ces murailles d'épines.
Aussi les premiers colons, décimés .dans le Sahel et dans la Mitidja , étaient-ils littéralement bloqués ,
102 LALLiLHlK FRANÇAISE.
dorant les quatre mois de Thivemage, dans leiini
maisons et dans leurs terres par les torrents et les marais qui routaient et se orensaient autour d^eux. Il n'y avait ni chariot ni voiture (|ui put apporter des denrées à Alger et en rapporter les objets les plus ndcessaires à la vie. Que de gènes, que de priva* tions s'accumulaient ainsi dans les habitations dont les maîtres n'avaient guère les moyens de faire d'avance des provisions, et où la vente du matin sur le marché pouvait seule donner le pain que la fomille mangerait le soir !
Ce n'est pas cependant que sur plusieurs points de la plaine on ne trouvât de petits bâtons jalonnés et numérotés , et que les colons du voisinage ne leur fissent rhonneur de les prendre pour des tracés de rontes en projet. Cependant, quand on leur demandait à quelle époque remontaient ces bâtons , les uns jïe le savaient pas, mais ils déclaraient que leurs prédécesseurs les y avaient vus, et même en avaient fait l'objet d'une prétention de plus-value pour la vente de leurs terres; d^antres aflSrmaient que tous les ans messieurs des ponts et chaussées venaient , avec un soin tout minutieux, redresser et renouveler ces petits bâtons et leurs numéros , couchés ou em* porlés par la pluie ou les vents; que, par conséquent , la route ne pouvait tarder à venir, puisque depuis trois ou (|iia(ip ans les travaux avaient été mis en adjudication par une a/fiche mique,,,, tant on se niontrait pressé!
premiî:rp fartiç. 403
L'État , qui n'avait rieQ fait poar assainir le climat f pour affranchir le sol des formations paludéennes,
qui n'avait ni desséche un marais, ni creusé un lit de raisseau, ni élevé une digiie de torrent, ni planté un bouquet d'arbres contre les vents, aurait bien pu da moins faire enseigner aux colons les moyens œmbattre eux-mêmes les influences dimatériques dont il n'avait pas voulu les préserver.
An miliea d^une société qui fonctionne dans i^antique organisation qu'elle tient des lois et du temps, cette prétention à 1 hygiène par 1 Etat pourrait avoir un certain côté d'exigence ridiqule; mais dans qn pays nouveau, en Algérie, où l'ptat, par tous les ipoyens, poussait les travailleurs, cette prétentiop était tout siu^piement une question de vie ou de piort.
D'ailleurs nnËtatqni, à l'occasion, dans un intérêt
de politique personnelle et de balul ajinistériel , faisait imprimer à ses frais et répandre à cent quille exemplaires les discours de ses adhérents dans les deux chambres , aurait bien pu, ce me semble, dans nn intérêt de salut colonial, pour la vie humaine, faire écrire, impriiiier et répandre à profusion un petijt manuel pratique d'hygiène africaine, m& sorte de vade-mecuff^ du laboareur. Les campagnes mêmes de la France, d'où il part tous les ans des milliers d'émigrants pour les terres et les îles de l'Occident , en Alsace, dans le pays Basque , auraient di\ en (Hre inondéie^* Oq y jurait com^ttv ruinai le^ préventipi^s
m L'ALGÉHIB FRANÇAISE.
amassées contre la possibilité absolue de tenir pied
sous le ciel dVifrique.
Certes y les éléments de ce travail, qui aurait embrassé toutes les questions de Tacdimatement : températurei régime, vêtements, habitations, symptômes, premiers soins, n'auraient pas manqué à TËtat. Il les aurait trouvés dans sa chirurgie militaire, qui, à la suite de .notre armée,, étudiait les plus terribles pbé« nomènes dans les endroits les plus insalubres, et deut le personnel s'élevait chaque jour aux plus hautes dignités et aux plus grands renoms dans la hiérarchie et dans la science. Il les avait surtout là, sous la main, à poste fixe, dans le personnel trèsdistingué , très-méritant de Thôpital civil d* Alger. Ce n'est ni le vouloir ni la science des Dru, des Négrin et de tant d'autres, sans oublier M« Rancurel de Douera , qui lui auraient fiiit défaut.
Mais ridée d'un semblable travail ne vint pas à rÉtat; elle était bien trop simple et d*ttne exécution trop modeste. Il n'y avait là ni assez de bruit, ni surtout assez de moyens d'action et d'influence. Comme il y avait cependant quelque chose à faire, pour me servir d'une expression du temps, l'État se dit que si en France, pays ancien, il avait à sa charge une portion très-considérable de la santé publique, à plus torte raison il devait en être de même en Algérie , pays de formation récente , et où les maladies étaient ^la conséquence du travail et des agglomérations mêmes de la population qu*on y attirait. L'État , dans
PR£MIÈR£ PARTIE. ^ 405
la situation de protectorat qa*il y avait prise , devait donc à l'Algérie une bonne organisation d'un service de santé. Ce devoir, l'État 1 avait accepté; ce service, il Tavait organisé, mais comme il avait tout organisé en Afrique.
Le gouvernement avait divisé quelques portions
des provinces algériennes en circonscriptions, médicales, et il en avait fait une branche de l'administration. Mais, soit pénurie de sujets, soit pente naturelle à donner à la faveur des fonctions qui , en ceci surtout , n auraient dû appartenir qu'au mérite , une partie du service médical des campagnes avait été livrée à des ignorants protégés, et quelquefois à des praticiens dont les grades dans les facultés, non-seulement de la France, mais aussi de Tétranger, n'étaient rien moins qu'authentiques. 11 n'y avait pas de Bilboquet de champ de foire qui , vendant du vulnéraire et extirpant des molaires à la pointe d*nn sabre, n'eût le droit d exercer au même titre et en vertu de semblables diplômes.
Aussi, de bien des points de la colonie s'était-il élevé des plaintes nombreuses; et en pareille matière, des plaintes sont des cas de mort , multipliés par l'incapacité même du préposé à la guei ison. Il vint donc un moment où le pouvoir central s'en émut vivement. J'ai eu la bonne fortune de rencontrer en Algérie l'éminent chirurgien militaire auquel il confia l'inspec- • tion générale du. service sanitaire de notre colonie. Cette grande et légitime illustration de la science , si
-106 LALGÉRlp FHANÇAISE.
elle se souvient de moi, te trouvera point, j'espère, qivil y ait indiscrélion de ma part à consigner ici le souvenir précieux, de la lournée où je la suivis, en compagnie du docfeur Payn , chargé delà première circonscription du SaheL j le vrai médecin des lièvres paludéennes , Tbomme type du service médical dans ja plaine : grand savoir, cœur ainaant, corps actif, toujours à Tœuvrei infatigable ^ dévoué, ayant rendu
et devant rendre encore à la science et à la santé coloniale de grands, de réels services, dont à Alger comme ^ Paris il est pris bonus note, auquel il est impossible qu'un jour ou 1 aytre |e pouvoir central ne donne pas une distinction honorifique depuis longtemps piéritée et que M. le docteur Baudens a demandée, en leur rp{)da^t un éclatant témoignage.
Si , du personnel médical , souvent incapable , la plus â^ouyent insuffîsant c^mme nouibre, on s'inquiète des moyens adoptés pour procurer les remèdes dont, après la visite des médecins, il faut bien que tout malade se puisse pourvoir, voici qui donnera une idée de Tétat désolé des choses.
Du Quatrième-Blockhaus au Fondouck, dans un parcours de ôO kilomètres compris entre TAtlas et les collines du Sahel, et où se trouvent les villages de Birkadeni, Binnandretz , Kouba , Hussein -Dey, la Maison-Carrée, la Fort de TEau, la Maison«>Blanche, avec leurs fermes et leurs habitations perdues au loin , dans i'intériaur des terrai, qu n'avait pas songé à établir une seiila ph^rniacie ; pas plus qu'on ii'y tfou-
PREMIÈRE PARTÎE. 407
vait un seql hospice, un s^nl asile public pour reae-* '
voir UQ inalade, un blessé; pas p|uô eofia qu'oQ n'avait songé a y faciliter la venue d*une 9eule sago* femme, ce qui livrait les accouchements à des matrone» ignoraat^a qui assassinaient ^euji femmes sui? trois.
Il fellait envoyer à Alger, le point central et ado^ à mer de tous les rayonpements de nette yaite ojri conférence. Seuls, les riches le pouvaient ; ils étaient rinoperceptible nombre; et que de temps p^rdu» et dans ce temps perdu que de con^plications , que d^acr
cidents! Mais le reste, neuf sur dix bien certaine-
m&àif n'avdit d^ rôinè4@s que ceuis. qui, avec un#
parcimonie avare, étaient mis par radminiatration à
la disposition du médecin chargé du service. Plus tard» ces remèdes furent laissés à la disorétiop des sœurs de charité ; plus tard encore , par suite de gaâ?^ pillages et de destinations arbitraires y le gouvarpement nHoua par commuoa cent frpucs de remèdes.
Pour ce qui est dos rares hôpitaux à destii)3tion civile qui se trouvent en Algérie, où il en ei;jste un si grand nombre pour le service militaire, ils ne pour vaient guère protiter qu aux popul^iiop^ urbaines. Quant aux [)opulation8 rurales , toujours dispersées dans des rayons fort étendus, ell^s manquaient souvent des plqs vulgaires moyens d0 transport usitée pour les blessés et pour les malsdes : une charrette presque toujours, c'était tout, Aussi les colons n'alr laienHIs guère k l'hôpital qu'en prévision d§ l9 m-
408 L*ALGÉR1E FRANÇAISE.
ladie qui poarrait venir. Quand la maladie les avait subitement envahis , ils se couchaient , attendant qu'il plût au ciel de les guérir ou de les tuer.
Un dernier mot sur cette ancienne organisation du service médical dans les campagnes algériennes*
Je suis de ceux qui admettent et qui ont conservé, dans les expansions les pins avancées de Tidée démocratique , non-seulement Tidée de religiosité, mais ridée chrétienne ; bien volontiers aussi , comme publiciste et comme historien , j'ai saisi toutes les occasions de porter témoignage à T influence qu^à leur heure, dans certaines circonstances et au milieu de grandes conflagrations , quelques institutions du catholicisme ont exercée sur la civilisation pour la garde et le progrès de la liberté des peuples. Dans ce que je vais dire , je ne crois donc pas devoir être suspecté d'hostilité systématique.
Ëh bien, dans cette première circonscription du Sahel, dont j'ai parlé, et où il n'existait qu*un médecin pour son parcours si étendu, il y avait un curé par village ou par commune; et souvent ces villages, ces communes ne sont séparés que par une distance de deux, trois kilomètres au plus : curé à Birkadem , curé à Birmandretz, curé à Kouba, curé à Hussein- Dey, curé à la Rassauta, curé au Fondouck. Il y avait des sœurs de charité au Fondouck, à Kouba, à Hussein-Dey, à Mustapha, banlieue d'Alger. Ainsi, dans ces villages qui se touchent en quelque sorte, sauf la Bassauta et le Fondouck, et où la fièvre sévissait