‹ L'Algérie françaiseChapitre 54 sur 61 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

avait imposé ses lois de navigation et de monopole en faveur de ses vaisseaux, et de son commerce. Là aussi, elle soutirait jusqu*au dernier penny le capital amé* ric^ain, avant qu'il eût pu se multiplier par le travail de la colonisation et par les enchères de la concurrenco étrangère. Jasqa'an moment de leur émancipation, les colonies en soutinrent cruellement. L'Angleterre ne s'en inquiétait pas : à l'entendre, les forces productives des colonies ne devaient servir qu'à enricliir les métropoles; et elle ûi fonctionner à outrance œ système de Texploitation par la mère patrie de ses filles esclaves.

Ëlle en fut punie dans sa puissauce, dans sa politique, dans son commerce. Pour obtenir le redressement de tous ses griefs, T Amérique se souleva; pour avoir sa liberté commerciale , elle proclama son indépendance comme nation; et violemiucut ébranle par la perte de plus de cent millions qu'elle lui devait, le commerce métropolitain pencha longtemps vers sa ruine.

La question est donc jugée. Entre métropole et

colonie, la balance de compte du monopole se solde par ces deux termes : séparation et banqueroute*

Je viens de dresser le bilan de la colonisation algérienne par rÉtat, durant les vingt premières années de la conquête.

Préconisés par tous les intérêts de position et de fortune auxquels ils s'appuyaient, les sysl^esdu

protectorat e( de rassimilatioD n'ont donné que des

résultats négatifs.

Par eux » on a fait une œuvre à reboars* On croyait féconder, on a stérilisé; on voulait

peupler, on a fait le vide; on cherchait à créer l'activité, on a produit Tinertie; on espérait hâter la virilité, on a prolongé Tenfance.

J'en suis donc arrivé, et jo désirerais que la France et sa colonie arrivassent comme moi à cette conclusion : — En colonisalion , pas plus qu'en sociabilité, r£tat n'a le pouvoir de tout réglementer, tout protéger, tout entreprendre, tout conduire, tout faire. Dès lors, il ne doit pas en avoir la volonté, el les citoyens ne doivent pas lui en imposer le devoir. Plus il étend le cercle de son action , de ses immixtions , et plus il étend le cercle de sa responsabilité; plus sa responsabilité est grande, et plus il y a compromission pour son autorité.

La cause de cette insuffisance de l'Etat, la voici.

Si bonne que soit la volonté, si intelligente que soit rinitiative , si grandes que soient les ressources des pouvoirs publics, forcés qu ils sont de concourir au fonctionnement de rensemble social , ils ne pour* ront jamais donner à chacun des éléments dont cet ensemble se compose la part spéciale et afférente de volonté, d'initiative, d'exécution, de sollicitude, presque d'amour qui lui est nécessaire, et qui lui est apportée , au contraire , et à des degrés bien supérieurs, par les intérêts indiyidnels qui se concentrent sur cet élément seul.

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Ces idées, qui sont vraies poar les métropoles, le

sont bien davantage pour les colonies.

Dans une société ancienne, où tout est fait, où tout va de soi , pour ainsi dire , par habitude , par les seules lois de la pesanteur, et où il n'y a plus guère qa*à conserver, à radouber, à rajuster et à perfectionner légèrement, sans seconsses; un pouvoir social toujours et partout présent, intervenant, slnquiétant, agissant, peut n'avoir pas de dangm immédiatement appréciables.

Dans une société eu tbrmation, au contraire ; dans nn pays neuf^ où tout est à créer, lois, institutions, crédit, propriété, travail, sociétë, l'homme

lui-même l'appel incessant au patronage et au

concours de TÉtat est nécessairement une cause continue de temps d'arrêt, alors même que cet appel est entendu, et, s'il ne Test pas, de découragement et d'abandon final. .

D'ailleurs, et en ceci est le péril le plus grand, il y a pour la colonie, dans cette perpétuité de sacrifices de la métropole, une bilualiou de dépendance qui la fait arriver jusqu'à n'être plus qu une matière à rendement, exploitable par toute machine à haute pression.

Des idées de résistance et de séparation en doivent fàtalement sortir.

£nân, dans une société constituée, où, malgré toutes sortes d*antagonismes , les hommes et les intérêts , a un moment donné , peuveul se ijroupcr, s en-

tendre, et, comme on dit, se sentir les coudes, ce peut ne pas être un lenrre de sentiment on de raison que de compter et de s*appuyer les uns sur les autres; la, il peut à la rigueur être permis de s'assurer contre risotement, de s^épouvanter de Tindividualisme. Mais dans l'œuvre d'une colonisation où tout, les dififérenoes de patrie, de langues, de mœurs, les distances elles-mêmes , sont un obstacle quotidien au rapprochement des idées, des besoins, des intérêts, il faut le plus possible n'avoir rien à demander aux antres, ne tout atlendre que de soi, ne compter que sur soi, et lutter, lutter encore, sans trêve, sans merci, aujourd'hui, demain, toujours!

Si les métropoles sont les loyers des forces sociales mises en commun , les colonies sont^ pour les forces humaines, un point d'appui dont Pindividuallsme est le levier. 11 y a le citoyen dans les premières, dans les secondes il y a l'homme.

Aux environs de la dernitire année du gouvernement que renversa la révolution de février, cette idée de Timpaissance finale de la colonisation par l'État était devenue l'idée dominante de l'Algérie. Elle était passée en quelque sorte, m*a*t-on dit, à cet état d'obsession sourde qui , avant d'éclater en un cri de guerre, alarma si longtemps le protectorat de l'Angleterre dans ses possessions de l'Amérique. A Constantine, à Oran , à Alger, il y avait comme un courant électrique de vœux pour demander l'unité d'un pouvoir relevant directement du chef de TËtat,

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