PREMIÈRE PARTIE
Admettre cette opioion, ce serait reconnaitre d'un côté que ; pour conquérir un peuple , il faut une force numérique supérieure à celle que ce peuple peut opposer; d'an autre côté que, pour conserver et ntili^r nne conquête « il faut plus de monde que pour l'accomplir.
Tout peuple n*a qu*ane certaine portion de forces
résistantes i\ opposer à une invasion ; quand ces forces sont détruites ou désarmées, le reste de la nation se courbe , se lait et accepte. Elle ne tarde guère à s'ar* ranger du mieux qu'elle peut pour chercher aupics des vainqueurs la satisfaction de ses intérêts comme collectivité et comme individus.
Toute la besogne du peuple conquérant consiste alors en Tune on Tantre de ces deax politiques, commandées également par la force des choses : ou s'assimiler à la nation conquise, s'il est moins avancé en civilisation, ou se Tassimiler s'il est plus avançé qu'elle.
Qu'a été le monde romain, sinon la réunion à la ville éternelle des provinces conquises par le peupleroi, à partir du centre du La^mm jusqu'aux circonférences qui s'étendaient vers les extrêmes limites de TEurope, de l'Afrique et do l'Asie? Et avec quelles forces Home a- 1- elle accompli et maintenu cette conquête immense où des hommes, par centaines^ de millions, portaient son joug?
Rome, au plus fort de sa puissance militaire, ^n 'a guère eu sur pied plus de 375,000 soldats. Rome ne
s'est donc jamais inquiétée de l'écart du nombre entre les peuples conquis et le peuple conquérant. Elle ne tuQaii pas à ce que tous ces peuples eussent de romain «utre chose que le nom, et présentassent un aspect uniforme. Elle leur laissait leurs mœurs, leur langue, leurs dieux indigènes, leurs terres, leurs lois et coutumes locales y sachant très*bien que tout cela s'en irait à la longue s'absorber de soi-même dans Tunité de sa force centralisatrice, par les avantages mêmes que les individus pourraient en espérer.
Qui n*a pas voulu ou pu repousser Toppression ne tarde pas, en effet, à calculer Hntérét qu'il y aurait à entrer dans le partage des bénéfices de Toppression.
Rome ne se fit sentir aa monde, et ne le contint,
après l'avoir conquis , que par les e:randes voies sur les hauteurs, les aqueducs, les amphithéâtres, les camps fortifiés, les arcs de triomphe , les agents de son adminislration fiscale, civile, militaire, les proconsuls, les généraux, les magistrats, les collecteurs qui annonçaient nne autorité unique , une loi géné* raie, auxquelles tout le monde devait obéir, citoyens ou subjugués, peuple conquérant ou nations conquises.
Cela a duré ainsi quelque douze siècles, et il n'est p^s besoin de dire avec quel éclat , quelle puissance. Sans le césarisme, qui développa la corruption, enfanta les guerres civiles, et appela le premier les barbares au cœur de Tempire, cela durerait peut-être encore
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PBBHIÈRE PARTIS, 7
avec le chriBiiaai&ine redevena païen et agenoaillé
aux pieds des Césars.
Faut^il , à ce grand oxempie, ajouter celui de la conquête de TAngleterre par la poignée de Normands de Guillaume, sans contre-poids numérique avec la race saxonne? Celui des Gaules conquises par les Francs de Tarmée de Qovis , au nombre de trois mille^ sans contre-poids encore avec la race galio-romamey qui se comptait par millions? Cela aussi a duré douze ou quatorze siècles ; les peuples qui en sont sortis, en Angleterre comme en France, se sont confondus par la puissance des assin^ilations mutuelles, et cela dure encore.
Si des temps passés nous en appelons aux temps modernes, ne voyons-nous pas la nation anglaise commander, du fond de sa petite île, aux quatre coins du monde, à une centaine de millions d'hommes? Et quand on regarde au fond de son système conquérant et colonisateur, quand on voit que, loin de s'épuiser en moyens d'établir vta contre-poids aux populations conquises, elle se livre à la reclieiclie continue des moyens de tirer profit de leur nombre, de leurs cultures, de leurs besoins, de leur industrie, en leur faisant un désir, une nécessité de ses propres produits et de ses progrès en tontes choses , ii faut bien reconnaître qu'en matière de conquête et de colonisation 9 les Anglais, corrigés par leur insuccès en Amérique, ont adopté la marche tracée par les Romains.
Condamné par Thistoire en quelque sorte oniverselle des coDqaâteSy le système da contre-poids des
populations, comme prcaiier apport coloiiisateury me semble ne pas Tétre moins par la loi fatale de toute
colonisation.
A moins d'avoir exterminé, refoulé et dépouillé sans qu'il reste rien des races conquises dans le pays conquis, ou rien des terres et des propriétés aux races qui auraient été épargnées , la colonisation par immigrations en masse est matériellement et moralement impossible. Plus même la destruction par le fer et le feu aura accompli de besogne, et plus Timpossibilité
sera i^^rande.
Si tout n'a pas été extirpé, il faut faire compte avec ce qui reste, sous peine de reculer sans cesse Toeavre de rapaisement et de roccupalion définitive. Ce travail ne pourrait s'opérer sous la pression incessante d'une masse dHmmigrants dont Tbameur envahissante, accrue par les nécessités quotidiennes de Texistence, se prête peu aux temporisations des arrangements réguliers.
Si table rase, au contraire, a été faite, en admetp tant des voies de communication et des moyens de transport capuijles d'opérer le transbordement immédiat d'une portion suffisante d'un continent sur un autre continent , pour peupler celui-ci avec le tropplein de celui-là, les ruines amoncelées, les solitudes nues, se dressent et s*étendent comme le châtiment même de la conquête. 11 n'y a plus ni abri ni vivres;