PREMIÈRE PARTIE
les intempéries, les épidémies, la famine, voilà ce qui) pour bien longtemps ^ attend et étreint les immigrations , d^autant plas menacées qu'elles seront plus
nombreuses.
Il y a d'ailleurs dans toute colonisation une grande partie des obstacles qui tiennent au sol, au climat ,
aux cultures; ils exigent, pour être surmontés, certaines aptitudes d'esprit, certaines mœurs, une grande dépense d'efforts, de résignation, d'énergie et de persévérance, toutes choses dont les hommes en masse sont peu doués. Une armée en marche a besoin de sapeurs pour lui ouvrir des chemins, d'éclaireurs pour débusquer Tennemi et recevoir les premiers coups de feu ; tonte colonie a besoin d^avoir ses pionniers qui sondent la terre, étudient sa nature, essayent ses productions, absorbent ses effluves, luttent avec son climat. Ce n'est souvent qu'après deux ou trois générations de hardis expérimentateurs ruinés, morts^à la tÀche, que la génération qui a survécu , se traînant à peine , peut , avant de se coucher, crier à ceux qui attendenjl derrière elle : « Maintenant, avancez! »
D'ailleurs, dans les colonisations comme dans toute création humaine et sociale, le temps impose sa loi : le nombre des hommes n'y suflil pas, il y faut le nombre des années. Ce ne. sont pas les deux cent mille Irlandais dont Gromwell encombra violemment, en quelques mois , les possessions anglaises, qui ont colonisé l'Amérique du Nord. Et si, à l'heure où j'écris,
iO L'ALGÉRIE FUANÇAISB.
la colonisation algérienne a fait quelques progrès appréciables, je suis certain que, dans radminislralioD elle-même » il n*y a qa'aoe voix pour affirmer qne FAIgérie ne les doit pas plus aux deux grandes éuiigratioQS de 4846 et 4848, faites avec le concours et aux frais de TÉtat, qu'à la tourbe d'envahisseurs qui, dès Torigine, y étaient allés chercher la fortune.
Non, la grande difficulté de rAlgérie ne réside ni dans lecarl du chiffre de la population conquise avec le ciii&e de la population conquérante, ni dans les moyens d*en établir l'équilibre. Cet équilibre a existé en partie; près d'un million de Français a passé en Algérie* Une portion a été dévorée par l'action du climat, que développaient affreusement l'incurie , la débauche, l'ivrognerie, la misère, Tininteiligence des conditions de mœurs et de tempérament néees^ saires pour tenir pied sous les ardeurs du soleil le jour, et sous la froide humidité de l'atmosphère la nuit. L'autre portion a vite déserté , abhorrant et calomniant l'Afrique; ceux-ci, parce que, paresseux et mendiants, ils n'avaient pas trouvé une fortune toute faite ou à faire en quelques tours de mains; ceux-là, parce que, venus sans un centime de capital, ils s'étaient jetés dans des spéculations qaî n'avaient aucun point d'appui solide sur une terre ou uiauquaient les dupes mêmes de toute spéculation.
Quelques autres, venus avec un pécule, sont rentrés en France misérables et nus, parce que, transportant en Afrique la monomanie du plâtre et du
PKËMIÈHE PARTIE.
moellon qui régnait à Paris, ils s'étaient mis à bâtir des bourgs, des quartiers de ville , des hôtels , des villœ (et Dieu sait dans quel goût et pour quelle âuree! j, comme si, avide de nouveauté, la France allait tout entière passer la Méditerranée; d*autres encore,
et en i^i aiid nombre, parce qu ils a\ aient trailé le sol alricain comme le sol de la Normandie ou de la Bretagne. Au lieu d*étre d*un million, les immigrations seraient arrivées à un chiffre deux ou trois fois plus élevé; IjB contre-poids à la population indigène en aurait été tout simplement diminué dans des proportions encore plus fortes, et, en France, ie^ récils désolés par lesquels l'Algérie a été si longtemps mise en discrédit n'eu auraient été que plus nombreux et plus étendus.
Inflaence de notre caractère national. — Comment nous perdons nos colonies. — Nos procédés en matière de conquête. — Un trait nouveau de notre caractère national. — Effets de l'égalité en démocratie. — L'individualisme. — Son influence sur la constitution d'un nouveau pouvoir social. — Idée du droit et du devoir de l'État d'intervenir en tout et partout.
Les désastres de la première période de la colonisation algérienne nç sont malheureusement pas le produit unique d'un temps, d'une dasse, d*un concours de circoDStanceSi du caractère particulier à une
génération. Si peu qo'on ait porté ses investigations sur le rôle que la France a joué dans les colouibations de Tancien et du noavean monde » il faudra reconnaître que ces désastres sont comme le résultat naturel de notre esprit, de nos habitudes, de nos préjugés, de notre légèreté vaniteuse , de nos ardears inconsidérées , de nos découragements faciles. Enfin, avant de faire la part de toutes les autres responsabilités, on sera forcé de s*avouer qu'en Algérie, comme dans tous les pay^ où nous avons mis un pied conquérant et colonisateur, les plus grandes difficultés sont venues de notre caractère national.
Aussi haut, en eûet, que nous remontions dans notre histoire , nous \ oyons nos conquêtes et nos colonies nous échapper, en Asie, en Afrique, en Amérique. Ën Asie, avec les croisades, nous fondons des principautés, des royaumes; et après avoir épuisé les forces vives de la France, Jérusalem, Tyr, Saint- Jean d'Acre s'en vont à d'autres dominations. £n Europe, les Normands et la race d'Anjou s^établissent dans les Deux-Siciies^ et, passant sur les cadavres des Français , ces pays retournent à leur nationalité. Dans les Indes orientales, Afrique et Asie, après d'énormes sacrifices, de brillants efforts de notre marine , nous en sommes réduits à Ftle de la Réunion , à Chandernagor, à Pondichéry ; les Anglais nous y ont pris ^ gardent le meilleur, Madras comme comptoir, Maurice comme station maritime.
Dans les Indes occidentales, faut*il rappeler Sainle-
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Luci , Tabâgo, la DomiDique, les Barbades, et les fleurons de notre ancienne couronne coloniale , Haïti , le Canada , la Louisiane? — Ce sont les destinées de la guerre! — Oui, sans doute, mais ces destinées avaient été préparées et puissamment servies par nos inintelligences de dounnaiion et de conservation. Ces colonies dépérissaient entre nos mains, la conquête ou Tabandon par les traités ne faisait que nous reprendre caque nous n avions pas su nous mettre en mesure de garder. On nous dirait l'image vivante de l'Antée de la fable : nous n'avons de forces motrices et résistantes que lorsque nous touchons de nos pieds la terre où nous sommes nés.
Ce n'est pas Tesprit d'aventure qui nous fait défaut, non plus* que Fardeur de conquêtes; mais nous ne savons ni les régler ni les circonscrire. Surtout la force d assimilation nous manque. U^^i^d nous avons conquis un pays » éblouis du succès toujours rapide de nos armes, nous nous étonnons de n'en posséder que le sol. Les mœurs, les habitudes, les lois , la langue, tout, jusqu'à la religion et aux costumes des peuples conquis, nous sont matière à stupéfaction et à raillerie. Nous sommes toujours prêts à demander à nos armes qu'elles nous fassent raison de tant de dissemblances, qu'elles nous soumettent les intelligences et les ftmes comme elles nous ont donné la possession des maisons, des plaines, des neuves, des montagnes.
Le climat lui-même , le soleil s'il est torride, le ciel
fi*i1 est brameux, ratmoBphère si elle est chargée
d ellluves paludéennes, la terre si elle est couverte de broussailles ou de coltores inconnues à nos contrées, ou venant par d'autres procédés (juc ceux de noire agriculture, sont autant de sujets pour nos plaintes, nos dédains, nos critiques et aussi pour nos découragements. Alors tout nous est une géne, un ennui. Rien ne cède assez vite à T impatience de nos désirs et même de nos routines.
La portion du pays ou nous uous soiumes installés au débotté n*esi jamais la plus favorable pour nous y établir à demeure. — a Les horizons au delà do V horizon que nos regards embrassent sont toujours plus purs! allons-y! Certainement aussi les terres qui s étendent par delà ces montagnes de rocs ou de neiges doivent être plus fertiles que les terres où nous avons dressé nos tentes. D'ailleurs, il doit y avoir là des populations qu'il nous faut dompter, si nous voulons conserver notre conquête, y vivre et y travailler en paix. » El Ton part, et l'on va conquérir de nouvelles terres, subjuguer de nouvelles peuplades; et ces terres conquises, ces peuplades snbju» guées, ou se reprend aux mêmes étonnements, aux mêmes railleries, aux mêmes plaintes, aux mêmes découragements. On s'irrite de plus en plus contre le climat, contre le soleil,' contre les broussailles, contre les marécages, contre toutes les populations, conquises, mais non devenues françaises.
Enfin la lassitude, sinon toujours la raison, se
PR£MIÈB£ PARTIE.
fait : il laul bien s'arrêter. D'ailleurs, Ja terre et les raco» manquent à la conquête — c'est la mer ou le désert ^ et aussi les moyens d*a1ler sans cesse en avant. On retourne, on s'échelonne , on se fortifie sur les hauteurs, dans les défilés, dans les hameaux et dans les villes. C'est alors qu'en re{:)assant par les méoies chemins ou s'aperçoit qu'on a trop dévasté , trop brûlé; qu'il n'y a plus debout ni maisons , ni vergers, ni cultures ai borescentes ; que là où il y avait des moissons, il n'y a plus que des herbes pa-* rasites propres à peine à nourrir un bétail qui a été dispersé I égorgé; que là où il y avait des foréls, le sol a disparu sous l'invasion des ronces et des eaux stagnantes; que Ton a surtout trop exterminé, trop refouié; qu'il n'y a plus assez d hommes pour peupler et cultiver les solitudes qui se sont étendues derrière le passage des armées; que le vide fait parmi les indigènes conquis est hors de toute proportion avec le petit nombre d'émigrés venus du pays conquérant , et dont les convoitises, si ardentes qu'elles se montrent^ ne sauraient utilement ni tout prendre ni tout exploiter.
De plus y comme notre génie national est essentiellement continental et casanier, nous nous attachons aux lieux ou nous avons un peu de travail, de bienôtrei et nous n'aimons guère à les quitter pour aller tenter une fortune plus haute à travers les chances d'expéditions d'outre-mer. Il arrive dès lors que le personnel des premières émigrations est rarement
46 L'ÂlGÉHIE FRÂNÇÂIS£.
composé de ce qu^il y a de plus iatelligent, de plus laborieax, de plus moral, de plas honnête dans la mère patrie. Ce n^est goère qu'un ramassis de spéculateurs aux abois, défaillis du coiumecre, d'exéculés de la finance, d*expropriés de la terre; or, il y a toujours là plus d'cspril U avoiUure que d'entreprise, plus d'audace que de courage, plus de velléités que de persévérance, plus d*ardeurs ambitieuses que d'à* mour du travail. Ce sont ensuite les intérêts de la métropole qui se dressent contre toute concurrence coloniale, et qui ne voient dans la conquête qu*une sorte de ierme à exploiter, un débou» [> nu le tropplein des magasins et des fabriques. Puis les mioistres et les bureaux, qui du fond de leurs hôtels et de leurs fauteuils de cuir veulent tout régler, tout ordonnancer, et s'imaginent administrer un pays neuf, où tout est à créer, comme le pays renfermé dans leurs portefeuilles et dans leurs cartons, où tout est fait depuis longtemps et marche souvent par cela seul que ça existe. Surviennent alors les complications, les antagonismes, les conflits de pouvoir, les mutations fréquentes et subites, les làtonueuieats, les incertitudes, les obéissances tardives, les résistances d'inertie, les essais de monopole, les formations de compagnies, les entassements et les transports en masse d'émigrants: traite des blancs, traite des noirs, n'importe!
De ce déplorable pôle-méle d'impuissances à l'œuvre, il surgit dans l'esprit de tous cette accablante conviclion, que, ne rendant pas même Tintérét du