BÊTES A LAINE
S'il dépendait de nous de donner à l'agriculture algérienne la direction la mieux appropriée aux intérêts de la France , la laine est la matière que nous devrions le plus nous appliquer à lui faire produire. Nos troupeaux sont loin d'alimenter nos manufactures : de 1834 à 1838 elles ont employé pour 137,200,000 fr. de laines brutes étrangères : c'est 27,550,000 fr. par an. Sur cette quantité nous avons reçu :
De l'Algérie.
Des autres régences barbaresques
En 1834 . .
. 118,629 fr. .
. . 2,209,323 fr.
Totaux . . . 793,662 fr. . . 10,512,882 fr. Les quantités de laine expédiées, pendant cette
période, d'Algérie à d'autres Etats que la France ,
ne valent pas la peine d'être comptées. On se tromperait cependant, en prenant ces exportations pour mesure de cette branche des richesses agricoles de la régence : une grande partie des laines qui se rendaient en temps ordinaires sur les marchés d'Alger, de Bone et d'Oran, a pris, depuis douze ans, la route de Tunis ou des ports de Maroc. Cette conjecture est justifiée par le mouvement qui s'est manifesté en 1835, lorsqu'Abdelcader a fait vendre à Oran une partie des laines qu'il recevait comme tribut; on sait d'ailleurs qu'à la prise d'Alger, en 1830, il existait dans les magasins du divan une accumulation de 130,000 quintaux de laine, ayant une valeur de dix-huit millions de francs *, et de pareils approvisionnements n'annoncent pas un pays pauvre en troupeaux.
Cette marchandise si précieuse pour nous est celle que les Arabes peuvent produire avec le plus d'avantage et de facilité. Elle est la principale ou plutôt l'unique richesse des tribus méridionales qui se tiennent sur les confins du désert. Celles-là gardent la vie nomade de leurs pères ; la nature de leur sol n'en comporte pas d'autre. Aujourd'hui , comme du temps de Virgile, leurs pasteurs
1 « On en a formé 7,000 balles ; 4,000 ont été régulièrement vendues pour le compte du gouvernement. Il ne parait pas qu'on ait éclairci ce que les 3,000 autres sont devenues » {Dix-huit mois à Alger, par M. le lieutenant général Bertbezène, p. 127).
et leurs troupeaux s'enfoncent dans des solitudes sans limites et sans asile ; les jours , les nuits , les mois se passent au pâturage ; et rien ne serait changé , si le fusil , la poudre et les balles n'avaient pas remplacé Tare, les flèches et le carquois !.
Constantine était naguère un des principaux marchés de ces laines du désert, et soit tyrannie des beys, soit éloignement des acheteurs, les toisons , du poids d'environ deux kilogrammes , n'y valaient, suivant la qualité, que de cinquante centimes à un franc la pièce; ces prix ont déjà plus que doublé. Ces circontasnees tendent à concilier à notre établissement l'assentiment des tribus éloignées dont les troupeaux font la richesse, et à faire surgir dans les profondeurs de l'Afrique des intérêts solidaires de celui que nous avons à consacrer la sûreté de la circulation. A la tête de ces tribus sont les Hanencbas , les Arachtas et les Ouled-Abdouner. On évalue à 20,000 quintaux métriques la quantité de laines que peut livrer annuellement à l'exportation la province de Con-
1 Quid tibi pastores Libyae , quid pascua versu Prosequar, et raris habitata mapalia tectis? Saepe diem noctemque et totum ex ordine mensem Pascitur, itque pecus longa in déserta sine ullis Hospitiis : tantum campi jacet. Omnia secum Àrmentarius Âfer agit, tectumque, laremque, Armaque, amyclaeumque canem cressamque p ha retram.
(Geargicon, lib. m.)
tantine : c'est le produit de plus d'un million de moutons. La laine étant la matière de tous les vêtements des Arabes, la consommation locale est très-considérable.
D'ici à plusieurs années , la laine ne paraît devoir être, entre nous et les tribus situées à la latitude de Gonstantine , qu'un objet de transactions commerciales; dans le voisinage de la côte, elle peut devenir celui de relations encore plus intimes.
Il existait autrefois dans la province de Bone des associations entre Arabes et Français , fondées sur le principe du bail à cheptel. L'Européen fournissait tout ou partie du troupeau, l'Arabe le pâturage et les soins ; la laine et le croît se partageaient dans des proportions déterminées d'avance. Des usages semblables ont longtemps existé en Egypte. Cette agriculture pastorale est parfaitement appropriée aux mœurs des Arabes, à l'état du pays, et elle a le mérite de ne pas exiger beaucoup de capitaux. Elle a précédé dans presque toute l'Europe, et notamment en Angleterre et en Ecosse, les cultures perfectionnées , dont le succès exige des conditions que le sol et la population de l'Afrique sont encore très-éloignés de remplir. Les agronomes genevois , à qui l'empereur de Russie a fait dans ses provinces de la mer Noire de vastes concessions de terres , ont évité , avec la sûreté de calcul qui les distingue, d'appliquer à ce sol neuf
les pratiques savantes de leur pays; ils se sont sagement bornés à y introduire des troupeaux de mérinos, et ils ont trouvé dans l'économie et la simplicité des opérations la source d'immenses bénéfices. Les Anglais, plus avancés en agriculture et surtout mieux pourvus de capitaux que les colons qui s'établissent en Algérie , ont adopté dans la Nouvelle-Galles du Sud précisément les mêmes combinaisons que les Genevois en Crimée , et ce sont les seules dont le succès ait été complet.
On distingue en Algérie plusieurs races de moutons. Celles des bords de la mer ont, en général, la laine d'une extrême grossièreté, et je suis hors d'état de dire si leur produit en viande et l'économie de leur entretien compensent cet inconvénient. En approchant de Constantine, j'ai vu des moutons à toisons fines et touffues , qui soutiendraient sans le moindre désavantage la comparaison des belles espèces dès Pyrénées-Orientales. On peut, au reste, sans sortir des salons de Paris, juger de la beauté de ces laines par la finesse des bournous africains dont se parent aujourd'hui les femmes les plus élégantes. Les tribus vandales qui habitent au sud et au sud-ouest de Bougie possèdent également des races de moutons qui n'ont rien à envier à celles de l'Espagne et en sont même probablement les types. C'est sur les pas des Arabes que les mérinos sont entrés dans la Pénin-