‹ L'Algérie (volume 2)Chapitre 56 sur 90 · II · texte numérisé non relu

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suie , et nos races du Roussillon sont peut - être un vestige de la souveraineté que les Sarrasins ont longtemps exercée dans cette partie de la France.

DESSECHEMENTS ET ARROSAGES.

L'industrie individuelle est en état de porter , par des travaux isolés , certaines cultures au plus haut degré de perfection ; mais il est de grandes opérations agricoles dont le résultat est la fertilisation d'une contrée entière, et qui ne sont réalisables qu'à la condition de subordonner à des lois spéciales tout le territoire sur lequel elles doivent s'étendre : de ce nombre sont les dessèchements et les arrosages. Ce n'est point sur les divisions capricieuses de la propriété privée que peuvent se régler les limites et la direction de semblables travaux : elles sont déterminées par la nature même des choses; les dispositions commandées par la configuration du terrain , par la pente et le volume des eaux , doivent prévaloir sur les divergences de volontés fondées sur des droits privés. Le gouvernement a seul les pouvoirs nécessaires pour lever les obstacles qui s'opposeraient au bien, mais il les a complets : lors même que les eaux ne sont pas navigables et comprises comme telles dans le domaine du public , le régime en est toujours réglé

dans un intérêt social par l'autorité souveraine. Ces principes sont proclamés dans les pays ou la propriété particulière est le plus respectée : vrais partout, ils aquièrent par les avantages de leurs résultats un nouveau degré d'évidence, à mesure que l'application s'en fait sous des climats plus secs et plus chauds , dans des contrées où l'eau est plus rare et plus précieuse.

Si le dessèchement des marais n'avait pour objet que l'accroissement de la richesse publique, le temps ne serait pas venu de s'en occuper en Algérie ; le champ qui s'offre gratuitement à la charrue est illimité, et la culture n'en est point encore à chercher à l'agrandir. Mais , sous le soleil d'Afrique plus qu'ailleurs, un marais n'appauvrit pas seulement le terrain qu'il occupe, il infecte au loin de ses émanations les campagnes environnantes , et c'est l'assainissement de celles-ci qu'on achète en le desséchant. C'est sous ce point de vue que veulent être particulièrement considérés les travaux à entreprendre dans les marais de la Métidja. Un préjugé assez répandu a fait passer pour généralement fécondes les terres conquises sur les marais. Cette opinion est très-rarement fondée. Ces terres exigent presque toujours des masses énormes d'engrais et d'amendements , et il est au moins douteux qu'on trouvât son compte à cultiver celles qu'offrira la Métidja. Si Ton voulait se borner à les

couvrir d'arbres après le dessèchement, les travaux àfaire seraient beaucoup plus simples et moins dispendieux que ceux qu'exigerait la mise en culture, et les frais d'entretien seraient réduits dans une proportion plus forte encore ; l'assainissement serait aussi plus parfait; la couverture de feuillage qui soustrairait à l'action du soleil ces surfaces humides diminuerait l'évaporation, et désormais soumises à un écoulement régulier, les eaux qui s'accumulent par infiltration dans les basfonds des plaines , alimenteraient des ruisseaux qui manquent aujourd'hui à l'agriculture et à la population.

Plus on avance vers le midi de l'Europe, plus la différence du produit de la terre sèche à celui de la terre arrosée dévient grande. Dans le nord de la France on aurait peu de profit à dériver des rivières pour en répandre les eaux sur les campagnes : la fraîcheur naturelle du sol suffit à la vigueur de la végétation , et les prairies artificielles fournissent le fourrage qu'on ne peut demander ailleurs qu'aux prairies naturelles. Dans nos départements du midi , au contraire, l'arrosage va souvent jusqu'à décupler la valeur du sol , et une différence de niveau de quelques centimètres suffit quelquefois pour placer des champs limitrophes aux extrémités opposées du classement des bonnes et des mauvaises terres. L'efficacité de l'ar-

rosage compense les désavantages nombreux du sol du midi vis-à-vis de celui du nord, et établit entre eux une sorte d'équilibre. Je ne saurais mieux faire juger des bienfaits qu'est en droit d'en attendre l'Algérie, qu'en citant quelques-uns de ceux qu'il répand sur notre propre territoire et sur celui de nos voisins.

C'est à l'arrosage qu'est due la merveilleuse fécondité des environs d'Avignon.

Dans le département des Bouches-du-Rhône , les eaux dévastatrices de la Durance ont été conduites au-dessus du niveau de plaines arides qu'elles ont converties en campagnes verdoyantes. Leurs principales dérivations sont les canaux de Graponne et des Alpines. Le premier, conçu et exécuté de 1554 à 1559 par l'homme supérieur dont il porte le nom, fait tourner trente-trois moulins, et, sur un développement de 68,000 mètres, arrose 13,500 hectares. Il coûte environ 25,000 francs de frais d'entretien, et comme le capital en est amorti, pour une dépense annuelle de 2 francs par hectare , les propriétaires obtiennent une augmentation de revenu net qu'on ne saurait évaluer à moins de 100 francs. Le canal des Alpines, commencé en 1773 par M. de Boisgelin, archevêque d'Aix, n'est point encore terminé: il porte l'eau sur 8,000 hectares, et dans la commune de Château-Renard les évaluations cadastrales ont porté les fonds dç

même nature, suivant qu'ils étaient ou n'étaient pas arrosés, à la valeur de 5,725 fr. ou de 1,142 fr. par hectare. L'achèvement de ce canal coûterait trois millions ; mais alors il arroserait 30,000 hectares ; et à évaluer à raison de 2,000 fr. la plus-value donnée par les eaux à 22,000 hectares aujourd'hui à sec , il créerait une valeur territoriale de 40 à 50 millions. Les arrosages du département des Bouches - du - Rhône s'étendent actuellement en tout sur une surface de 44,500 hectares , et Ton calcule qu'ils répandent sur le sol une quantité moyenne de 638 mètres cubes d'eau par hectare et par semaine. Us sont régis par des associations de propriétaires dont quelques-unes sont fort nombreuses et dont beaucoup sont très-anciennes. La plupart de celles-ci ont amorti, dans des temps éloignés , le capital employé à l'exécution des travaux primitifs, et n'ont plus à payer qu'une cotisation d'entretien qui , suivant les lieux, varie entre t fr. 50 cent, et 10 fr. par hectare. On peut juger des profits de l'arrosage par les sacrifices que n'hésitent pas à s'imposer des associations plus modernes, qui ont à servir, en outre, l'intérêt des dépenses de premier établissement : ainsi, l'association des dérivations de l'Huveaume, à Aubagne, se soumet à une contribution de 73 fr, 50 cent, par hectare ; à Cavaillon , la cotisation est de 72 fr., et quand on proposait de consacrer principalement

à l'arrosage le canal de Provence, qui doit dominer 80,000 hectares et peut emprunter à la Durance la quantité d'eau nécessaire pouren arroser 40,000, on établissait les calculs du produit sur une redevance de 60 fr. par hectare.

Dans les Pyrénées-Orientales , où les cours d'eau sont moins riches et viennent de moins loin , la superficie arrosée est de 18,000 hectares. Plusieurs rigoles paraissent avoir été établies par les Arabes, et l'on possède encore des titres qui remontent jusqu'au dixième siècle : ceux du Rech de Vernet % près Villefranche , sont de 863, et ceux du Reoh dels Mo/ïs , à Ceret, de 866. Entre une foule d'exemples qu'on pourrait citer des effets de l'arrosage , l'ouverture du ruisseau du Boulou, en 1800, a immédiatement élevé la valeur de l'hectare de 250 à 1,700 fr. ; en 1816 celui d'Orella, au-dessus de Villefranche, a fait porter à des terres, auparavant incultes, des récoltes dont la moyenne en blé est aujourd'hui de vingt-quatre hectolitres par hectare. Le plus considérable de cçs ouvrages est le canal de Perpignan , dérivé de la Tet au milieu du quinzième siècle : sur un développement de 29,400 mètres, il arrose 2,900 hectares, et c'est à ses eaux qu'est due la prodigieuse fertilité des environs de Perpignan. Les terres sur lesquelles il s epand ne sont pas toutes également bien partagées : les 518 hectares de la banlieue du chef-lieu

reçoivent 1,150 mètres cubes par semaine et par hectare, tandis que le district de Saint-Féliù-d'Aval est réduit à 217 mètres, et que la moyenne générale est de 618 mètres.

En Italie les entreprises d'arrosage ont un caractère de grandeur qui leur manque chez nous ; elles embrassent des territoires de provinces entières. Dès le douzième siècle, le Tésin était dérivé dans le Naviglio grande , et le siècle suivant ses eaux venaient baigner les murs de Milan. En 1220, le canal de Muzza étendait les eaux de l'Adda sur tout le Lodésan : grâce à leur limon fécondant, les prairies des environs de Lodi, appelées marcitôy donnent jusqu'à cinq coupes de foin dans l'année , et lorsqu'elles sont rompues , l'assolement de trois ans y est : 1. lin ou maïs; 2. blé; 3. blé. Plus tard, Léonard de Vinci dotait le Milanais d'une égale richesse en. conduisant sous les murs de sa capitale la Martesana , dérivée de l'Adda en 1457, par François Sforza. Les arrosages du Gesso, de Limone à Goni, ceux de la Do ire, de Suze à Turin , ceux du Pô, de l'Orco, de la Chiara, de Turin à Chivasso, du Serio et de la Bremba dans le Bergamasque , de l'Oglio et de la Mella dans le Brescian, du Bacchiglione dans le Vicentin, du Tagliamento dans la province d'Udine, présentent le même spectacle de richesse et de fécondité. 11 se retrouve sur la

rive droite du Pô , de Tortone à Bologne , mais a un moindre degré. Les eaux échappées des flancs granitiques de l'Apennin n'ont pas la vertu de celles des Alpes, et d'un autre côté, les neiges des Alpes alimentent l'arrosage jusqu'au mois de septembre , tandis que celles de l'Apennin sont fondues à la fin de juin et laissent presque tout l'été le lit des rivières à sec. Toutes les rivières qui descendent des montagnes vers le Pô ont été arrêtées à leur entrée dans la plaine, soutenues dans des dérivations latérales qui forment une ceinture audessus du niveau de la vallée, et épandues, par des milliers de ramifications, sur les plaines du Piémont, de la Lombardie, de l'Etat vénitien, du Parmesan et du Bolonais. Les limons entraînés par ces eaux ont fini par former un sol artificiel , et la plus belle contrée de la terre est une création du génie et de la persévérance de l'homme.

Des travaux conçus sur une moins grande échelle, mais non moins bien appropriés aux localités qu'ils desservent, embellissent la pote orientale d'Espagne. Les premiers arrosages importants qui se présentent en venant des Pyrénées sont ceux du Besos, à deux lieues à l'est de Barcelonne, et du canal Castanos, dérivé du Llobregat en 1817, 1818 et 1819: il a coûté 800,000 fr. et en rend 55,000. Sa longueur est de 17,000 mètres, et il arrose 2,800 hectares. A l'ouest , dans l'intérieur des terres , les

Maures ont , dans des temps reculés , dérivé de la Sègre et de la Noghera quatre canaux d'arrosage qui répandent la fécondité dans tout le bas des vallées de ces rivières ; l'Ebre lui-même, de Saragos;se à la mer, alimente dix prises d'eau. Au mi* lieu de l'affreuse aridité des environs de Tarragone, les eaux du Francoli fournissent autour de la ville des forces motrices à seize usines et arrosent 1,960 hectares : les terres situées dans cette oasis s'afferment à raison de plus de 200 fr. l'hectare , tandis que celles du voisinage sont abandonnées à la vaine pâture. A Castellon de la Plana , une double dérivation du Mijarès en distribue les eaux sur une surface de 4,370 hectares; le capital est amorti, et les frais d'entretien des ouvrages reviennent à 10 fr. 45 cent, par hectare. Mais aucun de ces arrosages n'approche de ceux des environs de Valence : le Guadalaviar seul alimente trente et un canaux, dont les huit derniers fécondent auprès de la ville 9,430 hectares. Le maximum d'eau donnée est de 1,194 mètres cubes par semaine et par hectare , et le minimum de 283 mètres. Les eaux du Xucar viennent , par le canal d'Alcira , où la section du courant est de 36 mètres carrés , se mêler à celles du Guadalaviar, et arrosent 8,220 hectares. Les effets combinés' de la richesse naturelle du sol , de la qualité des eaux et de l'ardeur du soleil, ont fait de ces onze lieues carrées le plus beau

de tous les jardins, et cet Eden de l'Espagne donne un produit supérieur à celui de plus d'un de ses royaumes. Pour étendre le bienfait de l'arrosage , on ne s'est pas borné, dans le royaume de Valence, à mettre à sec le lit des rivières; on a fait pour l'agriculture ce que la France et l'Angleterre ont fait pour leurs canaux de navigation : des vallées ont été fermées par des digues gigantesques et converties en lacs artificiels, comme les bassins de Saint-Ferréol et de Lampy. 11 existe près d'Alicante, d'Elda, d'Elche, de Villajoyosa, d'Ontinient, de ces réservoirs appelés pontanos: le premier et le plus considérable a environ 400 hectares de superficie; sa plus grande profondeur est de 16 mètres, sa capacité, de vingt-cinq millions de mètres cubes , et il alimente , par des vannes placées à différentes hauteurs , quatre canaux d'arrosage : en 1800, il était affermé 8,000 piastres ( 42,800 fr. ). Il existe , dans le département de Vaucluse, un ouvrage d'autant plus remarquable, que la population qui l'a construit était plus faible et puisait toutes ses ressources dans sa laborieuse persévérance et dans l'assistance de son évêque : c'est V écluse de Caromb, digue artificielle qui ferme la vallée du Lauron sur un point où elle est fort resserrée , et soutient un approvisionnement d'un million de mètres cubes d'eau : grâce à ce coura-r geux effort, le terrain le plus aride de la Provence

s est couvert de jardins et de vergers. Lorsque Salomon avait le don de la sagesse , il élevait des monuments de cette nature, réunissant dans les mêmes combinaisons les deux bases principales de la prospérité agricole des pays chauds, les plantations et l'arrosage1.

Il résulte peut-être des détails qui précèdent , qu'à mesure que le temps de la colonisation agricole arrivera pour les diverses parties de nos possessions d'Afrique , ce que le gouvernement aura de mieux à faire pour l'encourager sera d'établir des canaux d'arrosage ; il serait même permis de douter que, de longtemps, des cultivateurs européens trouvassent, dans d'autres lieux que ceux où sera praticable ce grand moyen de fertilisation, de l'avantage à former des établissements. 11 est au moins certain que partout où les terres seront abreuvées , les conditions de la production seront assez profondément améliorées pour satisfaire à l'esprit d'entreprise le plus ambitieux.

Dans la distribution de la pente des canaux d'arrosage, il est presque toujours facile d'employer les eaux comme forces motrices avant de les disséminer sur la surface des terres. Si les études de canaux sont faites avec intelligence, les ingénieurs sauront réunir, sur des points marqués pour la

1 Exstruxi piscinas aquarum ut irrigarem piantaria arborura. Eccl, h, 6. •

construction des villages , des usines , telles que moulins à farine et à huile, machines à battre, etc. , qui doivent servir de centre à l'exploitation des terres. Quand le dessèchement des cours d'eau pendant la canicule durerait plus en Algérie que sur les revers des Apennins, l'ouverture de canaux d'arrosage serait encore très-profitable. Ceux des Pyrénées-Orientales et d'Espagne n'ont pas seulement pour objet, comme le pourraient croire les agronomes qui ne connaissent pas le midi , la production de l'hortolage et des plantes fourragères; l'irrigation des terres labourables est elle-même très-avantageuse. Il resuite de l'expérience que, toutes circonstances égales d'ailleurs , cette opération augmente, pour le froment, la récolte de près de six hectolitres par hectare ; et comme elle consiste à répandre sur le terrain , en trois fois , dont une à l'époque des semailles et deux au commencement et à la fin du printemps, une couche totale de huit à neuf centimètres d'eau , elle est rarement compromise par le tarissement des rivières. Dans ce système, une quantité d'eau donnée se répand sur une superficie beaucoup plus étendue que dans la culture des fourrages ; mais pour être disséminé par fractions plus faibles et plus nombreuses , le produit total ne se retrouve pas moins; l'arrosage des céréales offre même un moyen de tirer parti de l'excédant temporaire des

cours d'eau , dont le débit est sujet à de grandes variations. Enfin , si les grandes chaleurs commencent sur la côte d'Afrique plus tôt que chez nous , l'hiver y finit avant le nôtre, la végétation y est plus prompte, plus vigoureuse, et l'arrosage y a toujours le temps de produire son effet.

Les combinaisons auxquelles se prête la distribution des eaux d'arrosage sont extrêmement variées; aucune branche de l'art de l'ingénieur n'exige des connaissances théoriques plus profondes, une étude plus attentive du relief et des qualités du sol , et cependant nous n'avons point encore de règles sûres pour obtenir le maximum d'effet utile d'un volume d'eau donné. Ce serait un immense service à rendre à l'Algérie et même à la France, que de faire recueillir la masse des faits hydrauliques et agricoles déjà constatés dans nos départements du midi , en Italie et en Espagne, et de coordonner en corps de doctrine les observations fondées sur l'expérience (note AG).

Nous ne connaissons encore en Afrique que quelques arrosages imparfaits autour de Blidah , deTlemcen, de Biscarah et à l'embouchure du Chéliff ; ceux de la banlieue d'Alger et de la tribu de Djeballah sont trop peu de chose pour être comptés. Les Arabes qui , dans un temps où nous n'avions pas un ingénieur en état de les imiter, établissaient les plus belles irrigations des Espagnes,

ont à peine conservé cet art en Afrique : l'application n'en est , en effet, profitable que dans les pays où la propriété est parfaitement garantie. Quant aux circonstances naturelles dont la réunion est nécessaire à l'établissement des arrosages, à part la vallée de l'Ebre , je ne les crois pas moins favorables sur la côte d'Algérie que sur celle d'Espagne : la Mafrag, la Seybouse, l'Oued-el-Kebir , la Souminah, le Bouberac, Tisser, le Chéliff , valent le Llobregat , le Guadalaviar et le Xucar.

Un bon système de gouvernement mettrait bientôt en Afrique de vastes espaces arrosables à notre disposition. Dès ce moment , si l'on voulait , on pourrait entreprendre de grands travaux dans la plaine de Bone, l'abreuver des eaux de la Seybouse et de la Mafrag, et peut-être de celles du lac Efzara.

Gonstantine , vers les murs de laquelle convergent les caravanes de l'intérieur , où les denrées fournies par l'arrosage seraient d'autant plus recherchées qu'elles sont plus rares dans le pays qui s'étend au delà , Constantine est placée dans les meilleures conditions pour tirer parti de la pente du Rummel. Il ne s'agirait, en effet, pour cela, que de percer par- dessous la ville une galerie souterraine d'un millier de mètres au plus de Ion* gueur. Un pareil travail n'a rien d'extraordinaire : une compagnie du génie l'exécuterait en quelques

mois, et tous les jours, dans les pays démines, de simples particuliers en entreprennent de plus considérables. Dans le seul bassin houiller de Saint- Etienne , on compte cinquante puits dont le creusement a été beaucoup plus difficile, plus coûteux. Pour citer des exemples plus concluants par leur analogie , l'une des quatre galeries souterraines du canal d'arrosage de Gastellon de la Plana, ouverte de 1787 à 1789, a 1774 mètres de longueur et a coûté 124,500 fr., c'est-à-dire 70 fr. 8 c. par mètre courant. Le nouveau percement souterrain de la rigole Couzon , exécuté en 1 838 et 1 839 dans le département de la Loire pour l'alimentation du canal de Givors , est revenu à 1 50 fr. par mètre ; sa largeur est de deux mètres et sa longueur de 2,000. Le percement sous Constantine réunirait à l'ouest de la ville , sur un terrain parfaitement disposé pour leur emploi , les 75 mètres de chute qui se perdent dans les abîmes du Rummel. A supposer que la rivière ne débitât ordinairement qu'un mètre cube d'eau par seconde, la force disponible équivaudrait à celle de 1,000 chevaux ; l'arrosage permanent s'étendrait sur une surface de 1 ,000 hectares , et l'on pourrait faire servir l'excédant d'eau de l'automne et du printemps à des arrosages de céréales beaucoup plus vastes. Je m'abuse beaucoup, ou des entreprises de cette nature nous recommanderaient mieux

aux indigènes que celles dont nous leur avons jusqu'à présent donné le spectacle. En nous voyant ainsi asservir les forces de la nature , et répandre la fraîcheur et la fertilité sur les campagnes, les tribus lointaines dont Gonstantine est le rendezvous emporteraient chez elles l'idée de notre supériorité, et la force morale que nous acquerrions nous dispenserait de recourir si souvent à la force matérielle.

Quand la province de Bougie sera pacifiée , les 69000 hectares de plaine qui avoisinent la ville pourront être entièrement arrosés par une double dérivation delà Soumah; si, par transaction avec les tribus voisines , on faisait de cette plaine un espace neutre et réservé , l'établissement d'un canal de ceinture d'environ 15,000 mètres au pied des montagnes serait à la fois un puissant moyen de fertilisation , un excellent ouvrage défensif , et quand Bougie devrait, comme je me suis permis de le conseiller , demeurer ville cabyle , ce travail n'en aurait pas moins . sous ce double rapport , une très-grande importance.

Je ne sais pas s'il est permis d'espérer que la Métidja soit un jour arrosée comme la vallée du Pô. Du pied des montagnes à la mer , la superficie des bassins de l'Hamise , de l'A rat ch et du Mazafran est d'environ 140,000 hectares ; pour lui donner la quantité d'eau dont sont abreuvées les il. 7

terres les moins favorisées des environs de Perpignan , il faudrait qu'à leur entrée dans la plaine ces rivières et leurs affluents débitassent, dans la saison de l'arrosage, 50 mètres cubes d'eau par seconde. Sans avoir à cet égard aucune donnée précise , j'avoue qu'un pareil résultat surpasserait de beaucoup mes espérances ; mais il faut déduire de cet espace au moins un tiers pour les routes , les bois, les marais, et il serait possible que ces divers cours d'eau fussent en état de fournir au reste un arrosage suffisant pour la culture des céréales. Dans l'un ou l'autre cas , il faudrait enceindre la Métidja par un canal de niveau , d'où s'échapperaient des rigoles qui répandraient l'abondance sur sa surface. Si le volume des eaux n'était pas suffisant pour desservir en même temps tout le périmètre qu'elles domineraient, on pourrait adopter une pratique très-répandue en Italie , et qui consiste à déplacer annuellement l'arrosage , et à le faire intervenir comme règle d'assolement : les terres alternativement cultivées en prairies et à la charrue sont loin d'être les moins productives. Un eanal de ceinture de la Métidja aurait environ 1 60 kilomètres de développement. Les travaux de cette nature n'entraînent point des dépenses comparables à celles des canaux de navigation : ceux t de Graponne et des Alpines reviendraient aujourd'hui, tout compris, à 60 fr. par mètre courant.

Sans tenir compte des économies que peut procurer l'emploi des bras des soldats , le canal de la Métidja ne coûterait pas autant, car les dimensions en seraient moindres. C'est ici le lieu de remarquer que, si complet qu'on veuille supposer le système d'arrosage à appliquer sur ce terrain , l'un de ses avantages serait de pouvoir être exécuté par parties , dont chacune produirait immédiatement son utilité.

Quel que soit le volume des eaux qui descendent de l'Atlas dans la Métidja, qui sourdent naturellement dans les marais de la plaine , ou que ferait jaillir du sein de la terre l'ouverture de puits artésiens, leur distribution sur cette vaste surface est la meilleure base à donner à notre établissement agricole dans la province d'Alger, et l'on ne pourrait dès à présent mettre trop de soin à réunir les bases des combinaisons qui nous mettront en état de tirer tout le parti possible de ces eaux. Dans l'état actuel de la Métidja, il serait bien difficile de la faire cultiver par des bras européens; arrosée, elle se couvrirait de milliers de colons laborieux. Nous avons dit naguère (t. I, p. 61 et 62) que , pour laisser à l'action militaire toute son énergie et toute sa liberté dans la plaine, la culture européenne devrait commencer par se cantonner dans le massif du Boudjaréah. Lorsqu'une sécurité complète régnera dans la Métidja, les limites d'une nou-

velle zone seront marquées à la colonisation par la ligne du niveau supérieur des canaux d'arrosage; et quand celle-ci sera remplie, nous aurons une base solide pour une plus grande extension.

Les rivières de l'Algérie ne portent bateau que vers leur embouchure, sur des espaces fort courts où, confondant leurs eaux avec celles de la mer, elles acquièrent, par le ralentissement de leur course , un peu de profondeur. Aucun intérêt sérieux de navigation fluviale ne s'oppose donc à ce que l'agriculture s'empare de toutes les eaux disponibles sur les longs plans inclinés qui s'étendent des crêtes de l'Atlas à la mer et au désert. Indépendamment des ressources que lui offrent les dérivations des cours d'eau naturels, dans aucun pays, les étranglements de vallées , qu'on peut barrer à peu de frais pour l'établissement de réservoirs artificiels, ne sont si multipliés que dans les rameaux de l'Atlas; le nombre des anfractuosités étroites et profondes que présentent les montagnes de la régence servirait au besoin à en caractériser la formation , et les constructions de pontanos, comme ceux du royaume de Valence, deviendront avec le temps des entreprises fort lucratives. Si, pour commencer, on en formait un dans la vallée de l'Oued-el-Kniss, aux portes d'Alger, on doublerait les produits si précieux du Hammah.

L'étude géologique du sol de l'Algérie nous dé-

couvrira peut-être des réservoirs souterrains aussi économiques à atteindre que le seraient à construire ceux de la surface. 11 existe des puits artésiens dans le désert. Ceux de Gadamès, ville de la régence de Tripoli, située par 30° 40' de latitude, marquent une des principales stations de la caravane de la Mecque, et sont en conséquence fort connus. J'ai questionné sur les sources nombreuses dont on dit cette ville arrosée des Arabes qui les avaient vues; les détails dans lesquels ils sont entrés sur le régime de ces eaux , sur la manière dont on se les procure, sur les troncs de palmiers creux par lesquels elles montent du sein de la terre à sa surface, m'ont semblé ne permettre aucun doute sur leur origine. D'un autre côté , en décrivant les environs de Tuggurt, qui gît dans la régence d'Alger, à quatre-vingt-quinze lieues N.-O. de Gadamès , Shaw rapporte ce qui suit : « Les villages de l'Ouedrig sont fournis d'eau d'une façon singulière ; ils n'ont proprement ni fontaines , ni sources , mais les habitants creusent des puits à cent et quelquefois à deux cents brasses de profondeur, et ne manquent jamais d'y trouver de Teau en abondance. Ils lèvent pour cet effet, premièrement, diverses couches de sable et de gravier, jusqu'à ce qu'ils trouvent une espèce de pierre qui ressemble à de l'ardoise, et que l'on sait être précisément au-dessus de ce qu'ils appellent Bakar tâht el Erd ,

ou la mer au-dessous de la terre. Celte pierre se perce aisément ; après quoi , l'eau sort si souvent et en si grande abondance , que ceux qu'on fait descendre pour cette opération sont quelquefois surpris et suffoqués , quoiqu'on les retire aussi promptement qu'il est possible1.» Il tombe en Afrique beaucoup plus de pluie qu'en France, et cette supériorité d'absorption est un indice encourageant pour les recherches (note AH).

L'irrigation, en ajoutant, par la richesse et la variété des cultures qu'elle facilite, à l'efficacité du travail de l'homme , en multipliant sur des espaces étroits la masse des subsistances , crée partout où elle se développe des populations puissantes par leur densité et par la vigueur des individus qui les composent. Des agglomérations placées dans ces conditions ne sauraient manquer d'avoir un grand avantage sur les tribus disséminées des indigènes; leur industrie et leurs richesses leur assureraient une supériorité réelle. S'il en est ainsi, l'extension de ce système de culture doit être en Algérie un des ressorts de notre politique. D'un autre côté, c'est à leur débouché sur la côte que les nombreuses vallées de l'Atlas apportent tout le tribut de leurs eaux ,. et c'est ordinairement dans leur partie inférieure qu'elles s'élargissent le plus. Les lieux les

1 Voyages de Shaw, chap. vin; Amsterdam, 1743.

mieux disposés par la nature pour rétablissement de l'arrosage et la prospérité de la culture sont done en même temps ceux dont l'accès nous est le plus facile, dont le séjour est le plus favorable à nos intérêts maritimes et commerciaux. Ce concours de circonstances conduirait à fortifier, avant tout ,' l'établissement européen sur le littoral , et ce but est assurément le plus convenable qui puisse être aujourd'hui donné à notre système militaire.

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