‹ L'Algérie (volume 2)Chapitre 57 sur 90 · EAUX ET FORETS · texte numérisé non relu

EAUX ET FORETS

La côte d'Algérie est beaucoup moins dépouillée de bois que celle de Provence, à laquelle elle ressemble à tant d'égards. Quand on a parcouru le pays , quand on s'est mis au fait des pratiques des indigènes, bien loin d'accuser la végétation d'inertie , on s'étonne de la vigueur avec laquelle elle résiste aux agents de destruction les plus actifs et les plus persévérants.

Lorsque Louis XIV se fit rendre compte de l'état des forêts de la France , celles des Pyrénées res-. semblaient à ces immenses taillis dévastés qui couvrent une partie de la régence; les bois y étaient sans nulle valeur, par conséquent déshérités de soins, et les vallées qu'ombragent aujourd'hui

les futaies les plus touffues offraient à peine à l'homme an abri contre le soleil. Des troupeaux de bétes à cornes et de chèvres parcourent incessamment l'Algérie , et se jettent de préférence sur les espaces boisés; le bétail nivelle avec sa dent les taillis à sa hauteur; le sol est couvert de plants vigoureux par leurs racines , et cependant rabougris dans leurs branches, qui toutes portent l'empreinte du combat perpétuel qui règne entre l'expansion de la sève et l'appétit dévastateur des troupeaux. Si l'homme ne venait pas en aide à ceuxci, la force de la végétation l'emporterait quelquefois ; mais les Arabes ne connaissent au bois d'autre utilité que celle de fournir la matière d'un écobuage grossier. Pour procurer un peu de pâturage à leur bétail, ils mettent, à l'approche des pluies, le feu à d'immenses étendues de taillis ; l'herbe devient ainsi plus épaisse et plus accessible, et ce qui serait ailleurs un crime puni parles lois, n'est chez eux que la pratique consacrée d'une agriculture sauvage. Ces incendies systématiques ont d'ailleurs à leurs yeux l'avantage de purger la contrée des animaux nuisibles dont ils ne savent pas atteindre autrement les retraites. Dans le voisinage des villes, où la consommation donne aux bois une valeur vénale , d'autres motifs viennent en aide à l'habitude de brûler ; les indigènes , privés des moyens réguliers d'exploitation que fournissent la

hache et la scie, ne savent pas enlever le bois sans le désorganiser par la combustion, et ils mettent un hectare en feu pour obtenir une douzaine de fagots charbonnés.

Si , malgré ces destructions organisées, le lentisque, le caroubier, l'olivier sauvage, l'yeuse, le myrte, le liège, réduits à l'état de broussailles, tapissent de tous côtés le sol algérien, que ne pourrait-on pas attendre d'un régime conservateur appliqué sur une large échelle à une végétation si riche et si vivace? Tous les arbres forestiers du midi de l'Europe se plairaient en Algérie; les laricios de la Corse , les cèdres du mont Liban et les sapins mêmes des Alpes trouveraient sur les sommets du Jurjura la température à laquelle ils sont accoutumés. Pour ne point répéter de ouï-dire , j'ai vu sur le Boudjaréah des pins d'Alep delà plus grande beauté , et près du lac de Tonègue, des ormes et des peupliers magnifiques ; les sommets des sept caps, entre Gigel et Collo , sont garnis de grands arbres; on aperçoit de Bone, sur les cimes de FEdough, une futaie qui, dit-on, s'étend au loin sur le revers opposé , et dans les vallées de la Seybouse, à Test du Ras-el-Akba, nous avons rencontré, ce qui est très-rare dans le midi de l'Europe , des pentes exposées au midi parfaitement boisées. Les sommets voisins du col de Mouelfa montrent au sud le rocher à nu, et cependant il

ne s'y trouve pas une fissure garnie de terre dans laquelle un arbre n'ait pris racine.

Outre les essences utiles pour le chauffage, la charpente et la menuiserie, l'Algérie possède en. abondance deux arbres forestiers d'un produit précieux , et rares en France : ce sont le chêne à gland doux ( quercus ballota fructu longùsimo ) et le liège.

Desfontaines, de l'Académie des sciences, a donné une description très-dé taillée du premier1. Il en avait traversé de vastes forêts dans les montagnes de Blida , de Mascara et de Tlemcen : « On en vend, dit-il, les glands dans les marchés publics ; les Maures les mangent crus ou grillés sous la cendre ; ils sont très-nourrissants et n'ont aucune amertume. On m'a assuré que dans quelques cantons de la Barbarie on en exprimait une huile très-douce et qui le disputait à celle de l'olive. Le bois du chêne ballote est dur, compacte et fort pesant ; on pourrait l'employer utilement à des ouvrages de charronuage et de menuiserie. Je suis persuadé qu'on s'en servirait aussi avec avantage dans les constructions navales. » A Madrid et dans beaucoup d'autres villes d'Espagne, ce gland tient dans l'approvisionnement des marchés la place que prend la châtaigne sur les nôtres, et l'on cite,

l f'oyage dansâtes régences d! Alger et de Tunis , t. u. .

dans la Nouvel le- Cas tille, une forêt de cette espèce de chêne, dont le fruit entre pour une somme considérable dans les revenus du duc de l'Infant ado.

L'on a vu plus haut (t. I, p. 183) combien le prix et l'emploi du liège augmentent en France. Les développements que prennent nos verreries et notre consommation de boissons fer m entées expliquent ce fait , que constatent les registres de nos douanes. Le liège n'est pas seulement un très-bon préservatif contre l'humidité; il est, de tous les bois, le plus mauvais conducteur du calorique, et peut, comme tel , être opposé avec un égal succès au chaud et au froid. Depuis quelques années , ces propriétés lui ont fait trouver des emplois qui, en France, s'arrêtent encore à l'amélioration des chaussures d'hiver. On est allé plus loin en Angleterre et en Russie ; on commence à y garnir de liège les panneaux des voitures , les boiseries des navires et des appartements, les glacières. Ce luxe bien entendu promet de s'étendre rapidement.

L'Angleterre, où, comme l'on sait, l'usage de la bière n'entraîne pas la même consommation de bouchons que chez nous celui du vin, reçoit cependant plus de liège que la France ; il y en est entré, en 1837, 3,088,000 kilogr., c'est-à-dire , le chargement de trente-un bâtiments de cent tonneaux.

La fabrication des bouchons et des semelles exige dans le liège une souplesse et une verdeur dont l'enlèvement périodique des écorces parait être la condition. Les premières récoltes des forêts de l'Algérie pécheront de ce côté , mais les vieilles écorces rugueuses ne seront pas pour cela perdues ; elles sont bonnes à faire des rondelles de filets de pêche , des bouées , des garnitures de boiseries. Le liège ne veut pas être écorcé avant l'âge de trente ans ; après cela on l'exploité tous les six ou huit ans. En France, la dépouille d'un arbre sur pied vaut alors moyennement 8 francs; en Afrique, il ne faudrait guère la compter que pour moitié; on trouverait, il est vrai , une compensation dans l'innombrable quantité des arbres arrivés à leur maturité. Les forêts de la Calle ne sont pas les seules qui en contiennent, et, sans sortir de la province de Bone , cet arbre est très-commun dans TEdough.

Pour enlever Fécorce du liège, on pratique au haut et au bas du tronc deux incisions annulaires, qu'on réunit par une incision longitudinale ; oh lui fak perdre sa forme cylindrique en l'étendant et en la chargeant de pierres sous l'eau. Les Arabes sont parfaitement propres à ces sortes de travaux , et les autres préparations de cette écorce sont une des industries qui se marient le mieux aux occupations habituelles des cultivateurs et des gens de mer.

L'exploitation du liège attirerait certainement sur la côte d'Afrique les marines du nord de l'Europe et de l'Amérique : voilà donc encore une production du sol algérien qui peut devenir l'objet de relations étendues entre les indigènes, les colons et les marins étrangers.

Les Turcs, pendant leur longue domination, n'ont pris qu'une seule mesure d'économie forestière. Toutes les fois que le feu prenait dans certains bois considérés comme susceptibles de fournir des matériaux à la marine, les tribus su g le territoire desquelles ils étaient situés étaient tenues d'apporter une tête , qui était réputée celle de l'auteur de l'incendie : c'était leur ordonnance de 1669; les Turcs avaient imaginé ce moyen d'intéresser les Arabes à la conservation des forêts. La modération des besoins de ceux-ci, en fait de combustible, ne leur laissait pas soupçonner que le bois valut la peine d'être ménagé. Nos besoins sont, au contraire , fort grands. Le seul chauffage de l'armée a coûté 520,280 francs en 1838 , et nous le tirons presque entièrement de l'extérieur. La pénurie de bois serait un des plus grands obstacles que pussent rencontrer l'établissement de la population européenne et l'exercice des industries qu'elle apportera dans le pays. Nous ne saurions donc donner des soins trop attentifs à la conser-

vation et au développement de ce produit spontané de la terre.

Nous chercherons plus tard dans l'aménagement des forêts une des sources du revenu public ; mais la richesse en combustible et en bois de service n'est pas le seul but qui doive être assigné au repeuplement du sol algérien. Quand nos pères plaçaient les eaux et les forêts sous la même surveillance et les faisaient participer aux mêmes soins , ils transportaient dans la législation une connexité consacrée par la nature. L'état des sources et des eaux d'une contrée est , en effet , essentiellement subordonné à celui de la végétation, particulièrement de celle des bois , et si la science ne peut pas encore tout expliquer , les observations sont assez positives et assez nombreuses , la constance des résultats est assez éprouvée, pour qu'il ne reste aucun doute sur la corrélation des faits.

Un sol dépouillé ne conserve pas sa fraîcheur comme celui que protège une épaisse verdure : il est bientôt desséché par l'évaporation ; s'il est en pente, les pluies d'orage l'entraînent, il se ravine, finit par laisser le roc à nu", et les eaux qu'il reçoit , au lieu d'imbiber les végétaux , de s'infiltrer doucement dans le sein de la terre, se précipitent en torrents à sa surface. L'action des bois nç s'exerce pas sur les pluies seulement au mo-

— lit —

ment et à la suite de leur chute; elle n'est pas moins puissante sur les météores qui les forment. Qui n'a pas remarqué de la plaine l'attraction exercée sur les nuages par les sommets des montagnes? Qui , se trouvant sur des sommets couverts de bois, n'a-pas vu, à chaque brouillard, chaque feuille distiller la goutte d'eau produite par les vapeurs qui se condensent à sa surface? C'est ainsi que des ruisseaux réguliers vivifient les pays boisés, et que les montagnes dépouillées n'ont que des torrents alternativement* débordés et desséchés. En parcourant les Alpes et les Pyrénées , on trouve partout à observer ce contraste , soit que l'on compare des bassins de grandes rivières, comme la Garonne et la Durance, soit que Ton embrasse du même coup d'œil des vallées voisines, mais de conditions forestières différentes. Je ne serais pas embarrassé pour citer de nombreux exemples de gorges adjacentes, au débouché desquelles la plaine est, suivant le boisement de la région supérieure, ici fécondée par un arrosage constant, là périodiquement désolée par la sécheresse ou par l'inondation.

Aux Etats-Unis d'Amérique, où le déboisement s'est opéré sur la plus vaste échelle et dans des limites de temps assez étroites pour que sa réaction sur le régime et l'abondance des eaux ait eu

les exploitants eux-mêmes pour témoins, aux Etats-Unis , on a partout vu le volume des cours d'eau décroître avec ta richesse forestière des bassins qui les alimentent. L'expérience inverse a été faite en Egypte. Le maréchal Mannottf, visitant le pays après une absence de trente-cinq ans. rend ainsi compte du résultat: « Le changement qui m'a, dit-il, le plus surpris, c'est que le ciel m'a paru moins pur, et que les pluies, qui étaient autrefois une espèce de phénomène , sont si fréquentes à présent, que l'on compte dans la partie inférieure de la basse Egypte assez communément trente à quarante jours de pluie par an. Dès le mois d'octobre , j'en éprouvai plusieurs fois les effets, et ils sont si marqués, que le pacha a fait construire d'immenses magasins pour recevoir les produits de la terre, tandis qu'anciennement toutes les récoltes restaient exposées à l'air sans inconvénient.» Depuis quand des modifications si remarquables se sont-elles opérées dans l'état météorologique de l'Egypte? C'est depuis que a d'immenses plantations ont été exécutées par ordre du pacha : l'on évalue à vingt millions de pieds d'arbres celles qui ont eu lieu dans la basse Egypte. Celles faites par les agents d'Ibrahim-Pacha , et pour son compte , s'élèvent à 5,001 ,534 arbres forestiers de vingt-cinq essences différentes,

et 586,214 arbres fruitiers de quarante et une espèces et de sept cent trente-quatre variétés 1. »

Des exemples si nombreux permettent peut-être de voir, dans la restauration du sol forestier des parties de l'Algérie soumises à notre domination immédiate, quelque chose de plus que la nécessité de subvenir à l'un des besoins les plus impérieux de la nouvelle population du pays ; elle offre un moyen puissant d'améliorer le climat, et d'augmenter le volume des eaux qui doivent restituer aux plaines leur fécondité.

Considéré sous le point de vue pratique, le rétablissement des forêts, dans les limites que je viens d'indiquer, n'exigerait que le soin d'écarter les obstacles mis par l'état actuel du pays au travail spontané de la nature. Quelques exemples justifieront ceci.

Dans les forêts des environs de la Galle , qui se protègent encore par leur propre étendue , il suffirait, pour remettre promptement les bois dans le meilleur état, d'interdire aux Arabes, sous des peines sévères , les incendies périodiques , et de cantonner .le parcours du bétail qui n'est pas très-nombreux de cfc côté. On n'a point oublié les facilités que donnent les lacs intérieurs pour l'exportation : l'exploitation et le transport des lièges procureraient aux tribus des avantages fort supé-

1 Voyage du maréchal duc de Raguse en 1834 et 1835 ; Paris, 1837. II. 8

rieur» au peu qu'elles perdraient. Toutes les fois qu'une prescription est claire , sanctionnée par un but utile, et imposée avec fermeté, elle est comprise et observée par les Arabes ; si , en faisant une part à leurs besoins légitimes , on entourait de fossés le terrain forestier déclaré domanial , il est hors de doute que ces barrières seraient respectées.

Après ces forêts dont il ne s'agit que de prévenir la décadence et d'augmenter la valeur, viennent ces pitons nombreux, tels que le Djebel-el~Ousth, l'Hadjar-Naha , ces monts de Bou-Hamra , de Bêléliéta , de Sidi-Denden , de Rennader, qui s'élèvent isolés dans la plaine de Bone. Les premiers n'ont pas moins de quatre à cinq cents mètres de hauteur ; leurs formes rappellent celles de la partie saillante du Puy-de-Dôme. Les nuages se rassemblent autour de leurs sommets : s'ils étaient couverts de grands bois, cette attraction serait bien plus puissante , et les filets d'eau intermittents qui se montrent à leurs pieds deviendraient des sources continues. La plupart de ces soulèvements de terrain sont déjà couverts.de makis, et pour en tirer des ressources importantes en bois de chauffage, il ne faut qu'en écarter le bétail et les assujettir à des coupes régulières ; leur configuration et leur isolement en rendraient la défense extrêmement facile. L'existence des masses d'arbustes qui les abritent est la meilleure de toutes les préparations

pour le développement des grandes essences forestières; elles préservent les semis des ardeurs du soleil , sous lesquelles ils périraient desséchés. Les jeunes arbres n'en sont atteints que lorsqu'ils sont assez forts pour y résister , et quand ils «ont une fois parvenus à dominer ces végétaux subalternes, ils ne sont pas longtemps à s'emparer souverainement et du sol et de l'air.

Une partie de ces observations s'appliquent aux pentes de l'Atlas et de l'Edough les plus voisines deBone. Des vallées, telles que celles du Bouinfra, sont déjà tapissées de verdure, et pour lés couvrir de forêts , nous n'aurions aujourd'hui qu'à receler et à protéger leurs taillis.

Nous avons déjà remarqué (t. 1, ch. 2) quelques-uns des effets du déboisement du Boudjaréah , et il nous reste peu de chose à dire sur la nécessité de ramener dans leurs lits desséchés ses eaux courantes d'autrefois. La plantation des marais de la Métidja doit venir après celle des sommets qui dominent Alger; elle n'est pas celui de nos travaux de reboisement qui importe le moins à la richesse, à la fraîcheur, à l'assainissement de la plaine. Une étendue marécageuse de plusieurs lieues carrées est aujourd'hui exposée à l'action du soleil ; la masse énorme de vapeurs délétères qui s'en dégage ne rencontre aucune surface rafraîchie sur laquelle elle puisse se condenser, et

reste suspendue dans une atmosphère embrasée. Les arbres dont se couvriraient les marais diminueraient de plus de moitié les émanations, et serviraient au reste de réfrigérant : il y a peut-être dans ce changement de conditions toute la distance de l'infection à la salubrité. Le repeuplement des pentes de l'Atlas qui regardent la Métidja serait le troisième pas de la colonisation agricole: son effet serait d'augmenter le volume des eaux d'arrosage de la plaine , et d'étendre la fertilisation sur une plus grande surface.

Dans notre vieille Europe, des combinaisons tendant à modifier ainsi le climat et l'agriculture dune contrée ne seraient pas proposables : les avantages auraient beau en être évidents et pour le public et pour les particuliers , leur réalisation rencontrerait d'insurmontables résistances dans les droits de la propriété privée et dans d'autres ressorts de notre organisation sociale. En Afrique, aucun obstacle semblable n'existe : le champ est libre pour toutes les améliorations, et nous pouvons arroser et planter sur le terrain dont nous sommes maîtres, comme fait Méhémet en Egypte. C'est là le bon côté d'un pays qui en a tant de mauvais, et en subissant la nécessité de ceux-ci, il faut au moins saisir les compensations qui s'offrent à nous.

L'état de l'agriculture est , dans chaque pays ^ déterminé par des circonstances générales à la puissance desquelles il ne saurait échapper : indépendamment des causes naturelles qui ne changent point, il se règle invariablement sur les forces des travailleurs et la quotité des capitaux qui se consacrent à l'exploitation dés terres, sur l'étendue des débouchés ouverts à leurs produits , sur la concurrence établie entre les diverses branches de la production nationale, et les interventions administratives ne prévalent pas plus sur cette loi que sur celles de l'hydrostatique. L'agriculture algérienne est telle aujourd'hui que^ le comportent les mœurs des populations , la nature du gouvernement, l'état de la propriété, la pénurie des capitaux, la difficulté des communications , la médiocrité des ressources maritimes de la côte. Rétablissons l'ordre dans le pays, constituons la propriété , ouvrons des routes , creusons des ports , organisons un bon système financier, et chaque pas que nous ferons dans cette carrière sera marqué par un progrès dans la culture. Déjà même plus d'une utile conquête s'est faite au milieu de violentes agitations. Il a suffi x par exemple, de la chute du gouvernement des janissaires pour rendre à l'Algérie un très-utile animal qu'en avaient banni Moïse et Mahomet; la greffe des oliviers se propage; l'on parle d'établir des rizières et de naturaliser

la banane , qui passera bientôt des jardins d'Orange et d'Ajaccio dans les champs.

Nous avons remarqué comment , sur divers points de la régence, l'amélioration et la décadence de l'agriculture ont suivi celles des institutions : les races qui peuplent le sol africain ont été plusieurs fois témoins de ces vicissitudes diverses. A l'époque où les Romains entrèrent en relation avec la Numidie, les Cabyles, qui en sont les plus anciens habitants, étaient dans une condition pire que celle où nous les voyons aujourd'hui ; leur fertile pays n'abondait qu'en bêtes sauvages l. Dans son long et glorieux règne, Massinissa sut arracher ses sujets à leurs habitudes de brigandage : il en fit des laboureurs, des soldats *, et renouvela la face de son royaume. Son œuvre ne s'éteignit pas avec lui. Lorsque , plus tard , l'armée de Métellus marchait contre Jugurtha , elle trouva , dans des lieux où nos troupes mourraient aujourd'hui de faim , les signes les moins équivoques de la prospérité agricole la mieux assise : les champs étaient couverts de laboureurs et de troupeaux; les magistrats des villes et des campagnes venaient offrir aux Romains du blé , des vivres , des moyens de trans-

1 Cum reçionem uberem colerent, ni si quod feris abundabat (Strab., Geogr. , lib. xvn).

1 h enim Numidas civiles et agricolas reddidit , et loco latrcciniorum eos jnilitiam docuit (Ibid),

port1. Au moyen âge, ces mêmes régions présentaient des cultures florissantes. Dans les tribus cabyles qui avaient conservé quelque indépendance sous Je gouvernement turc , les terres sont aujourd'hui en beaucoup meilleur état que dans les lieux où s'étendait son action; aux portes mêmes de Bougie, sur la rive droite de la Soummah, on distingue des champs régulièrement délimités et aussi bien fumés et labourés que beaucoup de champs de l'Europe.

L'agriculture arabe est plus voisine de l'état pastoral. Sur les lieux mêmes où les Romains avaient établi leurs constructions les plus solides l'Arabe continue à vivre sous la tente. Mais, s'il se résigne à toutes les duretés de la vie nomade, ce n'est pas qu'il ne conçoive une meilleure existence : la sienne est la conséquence forcée du régime sous lequel il vit 4 et particulièrement des vices de la constitution de la propriété. Hors du voisinage des villes, l'exploitation de la terre est, sauf de rares exceptions, une concession faite par le souverain à l'universalité de la tribu ; il n'y a de propriété individuelle que le troupeau, la tente et son mobilier : le labour donné à un champ ne confère de droits que sur

1 Ipse, intento atque infesto exercitu, in Numidiamprocedit ubi , contra belli faciem , tuguria pi en a hominum , pecora cultoresque in agris erant ; ex oppidis et mapalibus praefecti régis obvii procedebant, parati frumentum dare, commeatum portare, postremo omnia quœ imperarentur facere (Sàll., Jugurtha, 46).

la récolte» et Tannée suivante, ce même champ rentre dans le pacage commun. La vaine pâture, qui , restreinte à la morte saison , est considérée parmi nous comme absolument inconciliable avec une bonne agriculture, dure en Afrique toute Tannée, et Thomme est obligé d'y vivre dans les conditions déterminées par les besoins de son troupeau. Il ne saurait s'approprier aucune portion de terrain sans usurper le patrimoine de tous et soulever contre lui l'association entière à laquelle il appartient; il ne peut donc ni bâtir, ni planter, ni cultiver dans des vues d'avenir qui dépassent quelques mois, et cela seul suffirait pour expliquer comment il a une tente au lieu d'une maison. La manière dont se percevaient les tributs sous les Turcs a pu être dans l'origine une conséquence de cet état de choses; mais elle a concouru puis* samment à le maintenir : elle présentait toutes les circonstances de l'état de guerre. Une troupe de gens armés , chargée à la fois du recouvrement de l'impôt, de la détermination et de l'application des moyens de contrainte, parcourait le pays; ses exigences étaient toujours proportionnées aux ressources qu'on supposait aux contribuables , et ses violences égalaient sa cupidité; elle cherchait à surprendre ceux qu'elle voulait dépouiller, et ceuxci la fuyaient à leur tour, emportant toutes leurs richesses. Se fixer sur le sol c'eût donc été, de la

part de l'Arabe, offrir un gage aux avanies. De pareilles habitudes sont longues à effacer ; et nous n'avons encore rien fait pour établir un meilleur système. Quoi qu'il en soit , partout où les Arabes ont joui en Afrique de quelque calme, ils se sont appliqués à la culture, et leur race, si persistante dans ses inclinations , a conservé à cet égard tous ses anciens goûts.

Le sol de l'Espagne offre de tous côtés des traces du haut degré de perfection auquel les Arabes avaient poussé l'agriculture, quand ils jouissaient d'un gouvernement régulier; elle était au niveau de leur architecture, dont les monuments ont à notre admiration presque autant de droits que ceux dé l'antiquité, et n'ont pas été surpassés par l'art moderne. D'autres témoignages de cet état de prospérité sont consignés dans les nombreux manuscrits que possèdent les bibliothèques de la Péninsule, et notamment celle de l'Escurial. Le traité d'Ebn el Awam, composé au XIIe siècle en Andalousie, présente à lui seul un tableau aussi complet qu'instructif de l'état de l'agriculture arabe à cette époque (note A 1). Dans ce livre, digne par la haute intelligence et l'expérience pratique dont sont empreintes toutes ses pages, d'être mis à côté de celui d'Olivier de Serres, sont exposés avec méthode les procédés et les résultats de l'application des cultures nabathéennes

au sol et au climat du midi de l'Espagne. Le sol et le climat de l'Algérie sont absolument les mêmes, et le livre d'Ebn el Awam semble fait pour le pays que nous occupons, tant les préceptes qui en ressortent sont bien appropriés à ses besoins et à ses ressources naturelles. Charles IV a fait traduire et imprimer Ebn el Awam, en 1802, aux frais de l'Etat, et cette publication a été reçue comme un bienfait par les agronomes espagnols. Ce serait un noble et utile présent à faire aux Arabes que celui d'un livre écrit il y a sept cents ans par un Arabe, et leur enseignant le chemin de la prospérité dont ils sont déchus. Les Européens qui veulent cultiver en Afrique y trouveraient, de leur côté, les leçons d'une expérience qu'en essayant de marcher seuls ils seraient exposés à payer chèrement.

Les Cabyles et les Arabes ont prouvé leur aptitude à la culture ; ils la mettront en pratique dès qu'ils auront intérêt à le faire , et le rétablissement du commerce les y pousserait invinciblement.

J'ai moins de confiance dans les résultats qu'on promet , en dehors de certaines limites , à la culture européenne, et cette opinion n'est pas nouvelle chez moi. L'anéantissement de la piraterie, l'exploitation commerciale du nord de l'Afrique et la colonisation agricole, telle à peu près que la comprirent les Romains , m'ont toujours paru devoir être les résultats de notre établissement ; triais je n'ai

jamais cru que la réalisation de ces trois objets dût être immédiate, et que la colonisation agricole pût s'asseoir solidement avant que la pacification et le commerce lui eussent frayé les voies; je pensais dès. 1835 que, tentée prématurément , elle ne ferait qu'apporter des embarras et nuire à l'exploitation commerciale du pays, celle au bout du compte à laquelle nous avons le plus d'aptitude et d'intérêt *.

Ces prévisions étaient fondées sur des faits observés par un esprit simple et non prévenu, et les événements ne les ont point démenties. Depuis cinq ans la colonisation agricole n'a fait que des dupes. Le charlatanisme intéressé de hauts propriétaires de terres a vainement prodigué les prospectus ; les déclamations de la tribune et des journaux l'ont vainement secondé ; il n'a pas réussi à faire produire une seule gerbe de blé : c'est que rien ne ressemble moins à de véritables colons que des spéculateurs à la hausse et à la baisse des terres. Les gens qui veulent immobiliser des capitaux en Algérie, attacher, dans l'acception sérieuse de ce mot, leur existence au succès d'entreprises agricoles, ceux-là regardent de près aux conditions fc dans lesquelles ils se placent. De tous les travaux auxquels l'homme peut se livrer, il n'en est point qui exigent plus de sécurité , plus d'avenir que ceux de

1 Revue des Deux- Mondes du 15 avril 1835.

l'agriculture : pour anéantir le capital engagé dans le soi, il suffit d'une interruption de travaux; et quant au revenu , les fruits du labeur de toute une année peuvent s'évanouir en une heure. Que sont des troupeaux, des récoltes, perpétuellement exposés à l'ennemi le plus agile, le plus implacable, le plus habile à déguiser ses attaques et ses retraites? Le bénéfice des exploitations rurales les mieux conduites est trop limité pour de pareilles chances, et l'esprit aventureux dont il faut être doué pour les courir est exclusif des habitudes d'ordre, d'économie, de prévoyance, qui dans la carrière de la culture sont la condition du succès.

Que rend dans ses conditions actuelles la colonisation agricole? Rien et si l'inventaire exact de

ce qu'elle coûte était dressé, il ferait reculer de honte. Qui pourrait en effet énumérer les charges, imposées aux contribuables de France par telle spéculation absurde ou effrontée, à laquelle le gouvernement local, lorsqu'il était lui-même loyal et désintéressé, n'a pas eu le courage et le bon sens de refuser une protection armée? Qui compterait les soldats morts dans les hôpitaux ou condamnés à traîner une existence valétudinaire, pour avoir été cloués dans les quartiers pestilentiels de la Métidja , à la garde de la Maison-Carrée ou de telle autre ferme exploitée à la bourse par une société

en commandite par actions? On répare les pertes d'argent, on détourne les yeux de dessus les pertes d'hommes. Mais l'application des fausses idées de colonisation a d'autres conséquences : elle enlève les troupes à leur véritable destination; elle les retient dans des cantonnements oiseux lorsque de hautes nécessités les appelleraient ail leurs. Si, de vingt-cinq mille hommes présents dans la province d'Alger, huit à dix à peine sont disponibles pour les opérations actives de la guerre , c'est-à-dire pour les seules qui soient efficaces contre les Arabes; quelle en est la cause, si ce n'est la dissémination de postes nombreux pour la garde d'établissements stériles, grâce auxquels les incursions d'une centaine d'Hadjoutes neutralisent plusieurs bataillons? Abdelcader n'a pas de meilleur auxiliaire que la colonisation intempestive de la Métidja: elle prive de mobilité les soldats qui l'écraseraient ; elle établit en sa faveur une diversion permanente , d'autant mieux garantie que les organes de la publicité en France s'en sont constitués les gardiens; on leur envoie d'Alger cent fois plus de cris et de larmes pour un colon imprudent décapité ou pour un troupeau de vaches enlevé, que pour deux cents soldats expirant de la fièvre dans les ambulances et les hôpitaux.

Il est temps de sortir d'un système si funeste et de rentrer dans le vrai.

La colonisation agricole n'est utile que dans les limites où elle est en sûreté ; en dehors , elle n'est qu'un embarras pour le gouvernement, et un danger pour ceux qui s'y livrent : ils jouent leur fortune et leur vie contre des chances trompeuses , et il n'est pas digne de la loyauté du gouvernement de les leurrer d'une protection qu'on n'est pas en état de leur garantir. Une ferme détruite ou brûlée en empêche dix de se fonder; il faut donc, dans l'intérêt même de la colonisation, cantonner la culture. Pour préparer la place au laboureur, le soldat a besoin d'une liberté d'action entière ; il poursuit mal les Arabes, lorsqu'il entend derrière lui les cris de ceux qu'égorgent quelques coureurs. Chaque chose a son temps et son lieu, et la colonisation n'est en progrès que là où elle n'est point exposée à reculer.

Pour le moment, le massif du Boudjaréah et les environs de Bone, après l'établissement des lignes protectrices et défensives dont il a été question aux chapitres 111 et VU , le territoire de la Callesont les seuls points de la régence où la culture ne fût point prématurée. Partout ailleurs on en compromettrait l'avenir en ne sachant point attendre ; la précipitation inconsidérée ne porte point les fruits de l'activité réfléchie. Quand la pacification obtenue par les armes et consolidée par le commerce permettra de faire sortir la cul-

ture de ces enceintes, elle ne devra point s'éparpiller en fermes isolées. Des villages clos de fossés ou de murailles , comme ceux du Languedoc et du Dauphiné, dont l'existence remonte au temps de nos guerres de religion, se construiront aux prises d'eau des canaux d'arrosage, aux chutes motrices des moulins à huile et à grains, aux lieux assignés par la convergence des routes pour la tenue des foires et des marchés; les familles, les récoltes , les troupeaux , le mobilier des cultivateurs y seront protégés en commun; en se serrant les uns contre les autres , ils assureront mutuellement leur repos. C'est ainsi que se sont peuplées les campagnes de tous les pays agités. Le besoin de la défense donne aux hommes une trempe énergique qui leur sert à vaincre d'autres difficultés, et les agrégations d'intérêts qu'il a formées manquent rarement de donner naissance à des combinaisons dont les avantages n'étaient point prévus.

Une élroite connexité règne partout entre les progrès du commerce et ceux de l'agriculture. Dans un pays où l'un n'est guère alimenté que par les produits de l'autre, où chaque cultivateur est encore marchand, il est difficile de distinguer l'action d'industries si prêtes à se confondre , de reconnaître avec précision où chacune finit, où chacune commence. Cette confusion qui existe

dans la nature des choses se fait sentir dans ce chapitre et dans celui qui suit; et nous trouverons dans les considérations relatives à la constitution de la propriété, à l'établissement maritime et aux finances , la solution des difficultés les plus graves qui affectent en même temps et l'agriculture et le commerce de l'Algérie.

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