COMMERCE
Mouvement commercial actuel. — Intérêt de l'argent. — Entrepôts. — Commerce au moyen âge. — Traités de 1230 avec les Pisans ; de 1251 avec les Vénitien» ; de 1309 avec les Catalans ; de 1 373 avec les Pisans. — Décadence sous les Turcs. — Projets d'Abdelcader. — Caravanes de la Mecque , de la province de Constantine , d'Alger et de Titlerie , d'Oran. — Liberté de circulation. — Tracés de routes.
J'ai toujours recherché de préférence, dans l'étude dés bases de l'établissement européen qui se fonde sur les côtes d'Afrique, les considérations qui se rattachent aux intérêts de la France : sous ce point de vue, peu d'objets ont plus de droit à l'attention que le commerce extérieur de l'Algérie.
Depuis la conquête, le mouvement des marchandises reçues du dehors ou expédiées en retour par nos possessions d'Afrique a présenté le tableau suivant t :
1 Situ/tlion des éiablisstmenis français dont knvrd de T Algérie , publiée par le ministère de la guerre.
Importations.
Exportations.
. 6,504,000 fr.
. . 1,479,600 fr
Dans ces valeurs , les provenances françaises et les marchandises destinées à notre pays ont été comprises pour ' :
Importations.
Exportations.
4,81 0,700 fr. .
. 1,423,576 fr.
1 Tableaux du commerce de la France avec ses colonies et les puissances étrangères, publiés par l'administration des douanes.
* Le lecteur remarquera, entre la valeur des expéditions totales de l'Algérie et celle des marchandises arrivées de ce pays en France en 1832, une contradiction dont je n'ai pas trouvé
Je ne m'associerai pas aux personnes zélées qui donnent ces chiffres pour une preuve des grands avantages que la France et l'Europe recueillent de notre occupation , et de l'importance des débouchés qu'elle ouvre à notre industrie et à notre agriculture. L'armée et la population parasite à laquelle arrive sa solde, après des détours plus ou moins longs , sont à peu près les seuls acheteurs des valeurs qui figurent dans le tableau des importations. Nous envoyons de France en Afrique des consommateurs et de l'argent; les marchandises suivent : ce n'est là qu'une désavantageuse transposition de marché. Si les cinquante mille soldats que nous entretenons de l'autre côté de la Méditerranée occupaient nos garnisons de l'intérieur, nous aurions en dedans de nos lignes de douane des consommateurs qui sont en dehors: ce serait toute la différence; et les produits étrangers, qu'ils reçoivent en Afrique plus facilement qu'en France , seraient remplacés par des produits français. L'énorme supériorité de valeur des denrées et marchandises envoyées en Algérie sur les retours fournis signale aux yeux les moins exercés tout ce qu'il y a de faux
d'explication complète. Je me bornerai à rappeler qu'en 1832 le service des douanes n'était pas organisé à Bougie et à Bone, et que , par conséquent , des provenances de ces points ont pu être enregistrées en France sans l'être en Afrique.
dans cette situation commerciale, et ne prouve qu'une chose, la pénurie qui règne autour de notre établissement. Cet échafaudage de chiffres disparaîtrait, si l'Afrique nourrissait gratuitement l'armée, et personne n'oserait prétendre que c'est là une perte pour la France.
En réalité , et quelques transformations que su* bissent les échanges , un pays ne paye les produits étrangers qu'il consomme qu'avec ses propres produits. La population européenne, qui s'est étahlie en Afrique, y a apporté peu d'industrie et moins encore de capitaux; jusqu'à présent ses moyens d'existènee consistent presque exclusivement dans l'exploitation des besoins de l'armée. Les indigènes, de leur côté, ne commercent guère que par échange de marchandises, et quand une pièce d'argent est une fois entre des mains arabes, elle en sort difficilement. C'est donc dans les exportations de produits algériens que se trouve l'indication véritable des échanges utiles que nous faisons avec nos possessions. Si l'on en déduisait les peaux du bétail consommé par l'armée, ils tomberaient fort audessous des relations du même genre que nous entretenons avec les Etats barbaresques , que nous n'avons point conquis ; et nous serions peut-être amenés à conclure que la direction imprimée depuis dix ans à nos affaires en Afrique
nuit à notre commerce au lieu de le favoriser1. L'administration anglaise , il faut en convenir, mérite rarement des reproches de cette nature.
La singularité de notre situation en Algérie se manifeste par une circonstance qui affecte péniblement jusqu'aux moindres opérations commerciales : je veux parler du taux auquel s'y maintient le prix de l'argent. En portant, par l'ordonnance du 7 décembre 1835, l'intérêt légal à dix pour cent, on espérait appeler la concurrence et le bon marché des capitaux; l'exagération des bénéfices n'a pas pu balancer les effets du défaut de confiance dans les personnes et de sécurité sur l'avenir du pays. J'ai fait faire à Alger, au mois de juillet 1836, un relevé des obligations contractées par acte public, et enregistrées postérieurement à l'ordonnance précitée; il s'en est
1 Pendant la période correspondante à celle que nous venons de considérer, noire commerce avec ces États a roulé sur les valeurs suivantes , et les importations ont principalement consisté en matières nécessaires à notre industrie :
Importations
El portai îc u.t
trouvé sans intérêt . .
à Tintérét de 5 pour cent . .
de 6
de 8
de 10
de 12
de 13
de 14
de 15
de 18
de 20
de 24
de 25
de 26 50
de 30
11 est probable 9 pour les obligations qui portent un intérêt de moins de dix pour cent, et certain, pour celles qui n'en portent point du tout , que les prêteurs retiennent une partie du capital qu'ils sont censés remettre. D'après des personnes en position d'être fort bien informées, l'intérêt réel de ces emprunts gratuits en apparence varie entre vingt-cinq et cinquante pour cent. Dans le petit commerce , les crédits ou l'escompte portent un intérêt de trois , quatre et cinq pour cent par mois; et Ton cite, pour leur crédit et la modération de leurs exigences, des maisons dont les
comptes courants réciproques s'établissent sur le pied de douze pour cent l'an. A Bone, j'ai eu l'occasion de recueillir des faits analogues , et je ne sache pas que ces effets de causes qui n'ont rien perdu de leur intensité se soient eux-mêmes atténués.
Malgré d'honorables exceptions individuelles, les négociants d'un pays , où les transactions sont assises sur de pareilles bases , n'ont point encore acquis le droit de cité dans le monde commerçant. Us peuvent trafiquer entre eux , conduire à bonne fin, sur les lieux, des affaires qui n'exigent que peu de temps et de capitaux ; mais sur des places éloignées, dans des opérations de longue haleine, ils ne luttent pas à armes égales , et sont obligés d'abandonner le champ à des concurrents mieux pourvus.
On se flatterait vainement de suppléer aujourd'hui , par l'établissement d'une banque de circulation , à cette insuffisance de capitaux, à cette absence de crédit. Les banques sont les instruments d'un crédit préexistant : elles en multiplient les bienfaits, elles en étendent la puissance; mais elles ne le créent pas plus que les machines ne créent la force qui leur imprime le mouvement. Leur rôle est de prêter à des particuliers la confiance publique dont elles sont investies, et qu'elles auraient bientôt perdue, si ceux qui la leur empruntent n'en
méritaient point eux-mêmes* Leur utilité et leur» bénéfices reposent sur la circulation de billets remboursables à vue f et dont la sécurité des porteurs permet de porter la valeur au triple de celle du numéraire conservé en caisse. La circulation locale n'offre point à Alger une base assez large à l'action d'une banque; elle serait bientôt pâturée de papier, et l'excédant des fonds demandés à l'établissement serait destiné à des opérations avec les indigènes ou avec des négociants étrangers. Ni les uns ni les autres n'accepteraient des billets au porteur; leurs correspondants ne prendraient ce papier d'une main que pour en réclamer de l'autre le montant en argent, et la banque ne serait, en réalité, qu'une caisse d'escompte. Cette dernière institution est la seule dont le temps soit venu.
En attendant le crédit, ce qu'il y aurait de mieux à faire serait de lui préparer les voies, par la fondation d'établissements commerciaux propres à faciliter le travail. Tel serait un entrepôt , où la marchandise serait en sûreté et changerait de propriétaires , sur récépissé , sans déplacement. Les marchands d'Alger font aujourd'hui , chacun de leur côté, tout venir d'Europe avec des frais- et des intérêts énormes. Le système d'entrepôt permet de faire des expéditions en grand et avec économie. S'approvisionnant alors sans sortir de chez soi, le petit commerce se meut sans effort dans le cercle qui lui
est propre; le créancier se trouve près du débiteur; les payements deviennent faciles, tout ce qui mérite de la confiance en obtient , et petit à petit les capitaux se forment, le crédit se fonde et s'étend. En se garnissant de marchandises appartenant à des maisons de Marseille et de Livourne, l'entrepôt d'Alger devrait recevoir les denrées des indigènes, et devenir le bazar où s'échangeraient les produits de l'Afrique et de l'Europe : ce serait, à proprement parler, le fondaco mentionné à chaque page des documents relatifs au commerce de la Barbarie au moyen âge. La Sar daigne possède à Cagliar i un établissement de cette nature qu'on cite, dans la Méditerranée, pour la commodité de ses aménagements. 11 serait d'autant plus nécessaire d'en former un semblable à Alger, que le port en est mauvais, le mouillage dangereux, et qu'il importe par conséquent d'y rendre prompts et faciles le chargement et le déchargement des navires.
Pour une pareille fondation, deux choses seraient nécessaires , un local et de la volonté. L'embarras serait faible , s'il ne s'agissait que de se pourvoir d'un local : on choisirait entré les magnifiques magasins de la jetée de Khaïreddin, et l'île du Penon , dont la superficie est de plus de trois hectares. Le premier local est occupé par les farines de la guerre, qu'on pourrait placer ailleurs, et l'artillerie dispose de l'île, dont ses
forges n'occupent qu'une petite partie. L'espace sans emploi suffirait longtemps aux besoins de l'entrepôt , et l'on pourrait peut-être attendre de l'intelligence et du bon esprit de l'artillerie la cession d'emplacements qui lui sont inutiles. On assurerait ainsi les premiers pas du commerce d'Alger : quand il les aura faits, il marchera sans l'aide de l'administration , et lui prêtera même, en retour de cet appui temporaire , de puissants secours.
Des établissements analogues seraient aussi faciles qu'avantageux à former à Bone , à Bougie et à Oran. Partout où nous voudrons entretenir des relations constantes avec les indigènes, la construction de caravansérails où puissent s'installer leurs caravanes sera indispensable. Ce sera les attirer que de leur fournir les moyens de suivre leurs habitudes sans se mêler à nous. Sous les Turcs , plusieurs villes avaient des caravansérails, et la première chose que nous avons faite a été d'en changer la destination et de les livrer au génie militaire. Ces mesures, que les circonstances excusaient dans les premiers temps de la conquête, ont été maintenues , comme si nous devions nous abstenir de tout ce qui peut nous réconcilier avec le pays.
Si la régence rentrait dans un état normal et régulier, les opérations sur l'approvisionnement de l'armée , qui font aujourd'hui plus des quatre cin
quièmes de la masse des affaires, s arrêteraient et seraient remplacées par un autre ordre d'entreprises : ce qui se fait ne se ferait plus ; ce qui ne s'est point encore fait se ferait : ce qui s'est passé depuis dix ans donne donc peu de lumières sur l'avenir du commerce de l'Algérie , soit avec l'Europe , soit avec Vin térieur de l'Afrique. La période de la domination turque n'offre pas à cet égard de beaucoup meilleures bases aux conjectures. Le janissaire méprisait le marchand, et ne voyait dans la marchandise qu'une matière à extorsions : tout rapprochement entre les indigènes et les étrangers lui était d'ailleurs à bon droit suspect. Soit instinct de conservation , soit sentiment de sa faiblesse réelle, la milice voyait dans tout ce qui s'élevait auprès d'elle le germe d'une puissance rivale , et l'arrachait avant qu'il fût développé : le commerce ne pouvait pas prospérer sous un pareil régime. Pendant plusieurs siècles , les violences des hommes, l'absence ou le vice des institutions, l'ont exclu de ces contrées, où la nature a tant fait pour le fixer, et où , chaque fois que les événements ont permis aux intérêts légitimes des populations de se faire jour, on l'a vu reparaître de place en place. Dans l'antiquité, la côte d'Afrique a un moment porté la métropole du monde commerçant. La grandeur de Carthage n'avait pas d'autre base que le commerce : cette république , dont le territoire
était renfermé dans d'étroites li mites * exploitait par ses marchands la vaste région au bord de laquelle elle était assise. À chaque page des anciens historiens, on trouve des traces de la richesse de villes qui depuis sont tombées dans le dernier état de misère. Telles sont, dans notre voisinage, Bedja, dont les marchés attiraient en foule les négociants italiens1, et Adrumète, Thapse, Utiqtie, auxquelles César pouvait imposer, en passant, une contribution de treize millions de sesterces ( 2,665,000 fr. ) 2.
Les établissements Formés au moyen âge par les Arabes, en Sicile, en Sardaigne, en Corse, dans les îles Baléares, sur les côtes d'Espagne, supposent l'existence d'une marine nombreuse , et par conséquent d'un commerce étendu ; mais nous ne possédons encore sur cette époque que peu de documents positifs.
De ce nombre sont ceux qui se rattachent à l'histoire de Pise. A la fin du Xe siècle, les navigateurs de cette république avaient déjà des traités particuliers avec les sultans d'Egypte et de Damas ; ils étendaient leurs relations commerciales et maritimes , et dans les Etats de ces princes , et dans
1 Oppidum Numidarum nomine Vaccâ, forum rerum vena-
lium inaxume celebratum, ubi et incolore et mercari consueverant italici generis multi mortales (Jugurtha , 47).
2 De belto ttjrieano, 97.
tout l'empire d'Orient; mais en 1167, chassés de ces contrées et privés du commerce de la Sicile, ils cherchèrent chez les Sarrasins l'emploi de leurs capitaux et de leur activité. Ils envoyèrent à cet effet leur premier consul, le fameux Cocco Griffi, à l'émir de Bougie 9 et à Àbdallah-Boccoras ,. sultan de Tunis. De là datent leurs premiers établissements sur les côtes septentrionales d'Afrique , et leur droit d'y établir des comptoirs, des douanes, des consulats et des églises.
Les archives de Florence possèdent le traité, en italien et en arabe, qui fut conclu le 14 du mois de hreval de l'an 662 de l'hégire, entre les Pisans et les califes. Ce traité, dont je ne connais pas le texte, portait le renouvellement et la consécration des privilèges antérieurement accordés : il était probablement conforme à celui de la même époque, que cite Mariai dans son Histoire du commerce de Venise. Je ne saurais mieux faire , pour donner une idée des relations qui existaient alors en Afrique entre les chrétiens et les musulmans , que d'en donner ici le texte et la traduction.
PACTUMinter Pi sait os et rrgem africanum Saracenorum. Ann.
Dont. 1230.
1. Si accorda ai Pisani roercanti di esser salvi e sicuri per
TRAITÉ entre les Pisans et le roi des Sarrasins d'Afrique, i 230.