MARINE
Marine africaine clans l'antiquité ; au moyen âge. — Marine algérienne sous les Turcs; sous les Français. — Marine arabe de Mascate et d'Egypte. — Petite pèche. — Pêche du thon. — Pèche du corail. — Navigation marchande. — Matelots arabes, cabyles, nègres, baléares, maltais, italiens. — Matériel maritime des indigènes. — Institutions maritimes. — Améliorations des atterrages. — Navigation à la vapeur. — Préfecture maritime.
L'Algérie forme , entre les flots de la Méditerranée et les sables du désert, une zone de deux cent cinquante lieues de long sur trente à soixante de large. La chaîne de l'Atlas court parallèlement au rivage ; les rameaux qui s'en détachent du côté du nord se dirigent vers la mer , en laissant entre eux les plaines de Bone , d'Alger , d'Oran , et un grand nombre de vallées courtes et encaissées. 11 n'est donné d'atteindre le tonnage des ports du Havre et de Marseille qu'à ceux en arrière desquels s'étendent des bassins riches et profonds , comme les vallées de la Seine et du Rhône. L'établissement maritime d'un pays est toujours en harmonie avec sa configuration territoriale : en Algérie, les ports seront donc, comme les rivières, nombreux si ce n'est grands ; et comme il n'est possible de communiquer directement entre les vallées transversales
qu'en franchissant péniblement des contreforts élevés, la mer sur laquelle elles débouchent deviendra la voie commune où se rencontreront leurs produits et leurs habitants. La marine est donc le ressort le plus nécessaire au développement de l'agriculture et du commerce de l'Algérie ; l'histoire des progrès et de la décadence de la navigation de la régence serait presque celle de toute son économie publique.
Dans l'antiquité, Carthage, qui exploitait le commerce du monde connu, en dispute l'empire à Rome avec ses vaisseaux. Après sa chute , les ressources maritimes du pays se maintiennent au niveau des richesses territoriales qu'il conserve sous la domination romaine : ainsi, dans la guerre d'Afrique, nous voyons le parti de Pompée armer, à Utique , cinquante-cinq vaisseaux avec des matelots gétules 1. Au moyen âge, les régences prospèrent par le concours de leur marine nationale et des marines marchandes de l'Europe; sous les Turcs , c'est par leur marine qu'elles s'imposent à la chrétienté ; enfin, si le pays n'a jamais été réduit à un état plus déplorable qu'aujourd'hui , jamais aussi n'a-t-il eu moins de matelots et de navires. Cette décadence s'explique par les effets du blocus
1 Varus olassem getulis remigibus epibatisque complet; insidiandi gratia ab Utica progressais, Adrumetum cum LV nayibu» pervenit {De bello Ajr.f c. 62).
et des troubles constants qui, depuis quatorze ans, ont éloigné de la mer la plupart des hommes qui s'y seraient consacrés. Nos états de situation de la marine indigène ne s'appliquent pas maintenant à un millier de matelots.
Avant la conquête , le port d'Alger en comptait à lut seul plus du triple. En 1825, la dernière année pendant laquelle la marine algérienne ait conservé son état normal { , ce port possédait quatorze bâtiments de guerre de divers rangs , portant ensemble 336 pièces de canon 2. Avec leur bon sens grossier,
1 Nous n'avons trouvé , en 1830, à Alger, que deux frégates , deux corvettes, deux bricks, cinq goélettes et vingt chaloupes canonnières portant chacune un canon de fer. Ces bâtiments, qui, depuis quatre ans de blocus, ne sortaient pas, étaient pour la plupart hors de service.
2 La flotte algérienne se composait des navires suivants :
Frégates : Mijtah-eî-djihan (la Clef du monde). 62 canons
Ben el-hawwas (le Fils du pécheur ). 50
Nèfèti Iskender (l'Alexandre). 36
Corvettes : Mèzahiri haïfitè (les Annonces de désastres). 36
Fastia ( nom propre ). 36
Bricks : Nimèti khouda ( le Don de Dieu ). 18
Mudjerrès ( le Jaseur ). 16
Goélettes : Fazl-el-islam (la Supériorité^de l'islamisme). 24
Djeiran (la Gazelle ). 14
Tongarda (Nom propre). 14 Souria (la Syrie).
Chahini derta ( l'Épervier de la mer ).
Polacre : Zaghar{ le Lévrier). 20
Chébec : Maïorka ( Majorque ). 10
33(5 Cet état est conforme , sauf quelques différences légères dans
les Algériens n'imaginaient pas, comme nous, qu'il y eût avantage à entretenir beaucoup plus de navires que le pays ne peut fournir d'équipages ; l'effectif disponible correspondait donc avec le matériel , et ne pouvait pas être de moins de trois mille cinq cents hommes. Les Turcs que nous avons expulsés formaient, à la vérité, le tiers à peu près de 6e nombre , mais ils ne montaient les corsaires que comme officiers ou comme combattants ; les simples matelots étaient des Maures, des Cabyles, des nègres, qui sont restés dans le pays. Dès longtemps les navires ne portaient plus d'esclaves chrétiens. A des époques éloignées, le contingent des Algériens dans les forces barbaresques qui ont longtemps désolé le commerce de la Méditerranée a été beaucoup plus considérable. En 1568, ils avaient quatre-vingts corsaires *; en 1581 , ils armaient trente-cinq galères de dix-huit à vingt-quatre bancs de rameurs , et trente brigantins 2;en 1588, indépendamment d'un certain nombre de frégates, ils conservaient trente -cinq galères. Pierre Dan donne , avec son exactitude habituelle à constater les faits instructifs, l'état nominal de celles-ci 3; elles se répartissaient ainsi :
les nombres des canons, aux renseignements recueillis par Sbaler et par le ministère de la marine. v
1 GiUftUYB, Africœ illustrâtes libri decem.
2 Haedo, Topografia y istoria gênerai de Argtl; Valladolid, 1612.
3 Histoire de Barbarie et de ses corsaires, 1. m.
Propriétaire*. Galères. Bancs de rameurs.
Turcs 8 156
Algériens de naissance. . . 6 131
Renégats italiens 13 255
Grecs 3 61
Espagnols 2 44
Hongrois 1 24
Français. 1 22
Juifs 1 15
Le banc était moyennement de huit hommes , et le nombre des combattants était la moitié de celui des rameurs, en sorte que le service des seules galères employait à Alger 2,800 des premiers, et 5,600 des seconds; ceux-ci étaient des Gabyles 1 et des esclaves chrétiens.
Vers cette époque, les progrès de la marine et de l'artillerie européennes obligeaient les barbaresques à modifier leur armement et leur tactique ; cette réforme était à peu près accomplie en 1634, et il n'y avait plus alors à Alger que neuf galères , portant cent trente et un bancs de rameurs ; on y comptait , par compensation , soixante-dix navires armés de vingt-cinq à quarante pièces de canon de différents calibres 2.
1 Hàedo , ch. 1 1 .
3 P. Dan , Histoire de Barbarie et de ses corsaires , 1. m.
En 1 659 , les Algériens allèrent en course avec vingt-deux ou vingt-trois vaisseaux , armés chacun de trente à cinquante pièces de canon , et montés de trois à quatre cents hommes d'équipage. En 1662, Ruyter leur trouva quinze bonnes frégates tout équipées ; trois autres venaient d'être lancées, et quatre étaient sur le chantier '.
La marine algérienne parait s'être maintenue sur un pied menaçant jusqu'aux expéditions de Duquesne et de d'Estrées. L'obligation de respecter les pavillons des grandes puissances lui a dès lors imposé des limites qu'elle n'a pas depuis franchies. Les moyens de répression employés contre elle avaient d'ailleurs, dans la politique intérieure du gouvernement des janissaires, un auxiliaire lent mais efficace : celle ci devait à la longue anéantir tous les éléments d'une marine nationale, et le despotisme ombrageux de la milice minait sourdement des forces qui faisaient trembler le commerce de la Méditerranée.
II n'y a de marine militaire vivace que celle qu'alimente une marine marchande active , nombreuse , et l'existence de celle-ci se fonde sur un mouvement commercial, qui, lui-même, suppose la liberté des personnes et l'inviolabilité de la propriété. La domination des janissaires était exclu-
1 Dapper, Lettre du 16 avril 1662, de l'ami rai Buy ter aux états généraux des Provinces-Unies,
sive de ces conditions , et c'est un curieux sujet d'observation que la persévérance systématique avec laquelle ils ont, une fois Khaïreddin mort, poursuivi l'épuisement des ressources maritimes de la côte. L'instinct des Turcs les avertissait que les intérêts communs qui s'établiraient entre les ports de l'Afrique et l'Europe s'accommoderaient mal de leur joug, que ces relations ajouteraient à l'attrait de l'indépendance et aux moyens de la conquérir. Toute leur politique consistait à prévenir de semblables complications. Incapables de fonder leur élévation sur le développement des forcesdu pays, ils plaçaient leur sécurité dans son abaissement et allaient resserrant sans cesse le cercle des interdictions. Les armements faits hors d'Alger pour la course leur faisaient encore plus ombrage que ceux du commerce : obligés de concentrer leurs forces, ils ne voulaient pas de concurrents dans la piraterie. S'il s'était formé en dehors de la milice, loin des lieux où elle régnait sans partage, des associations d'hommes énergiques , accoutumés à braver le danger , à se secourir mutuellement, elles auraient bientôt eu des intérêts distincts de ceux de la métropole; de là à résister à des exigences tyranniques, à former des alliances, à s'affranchir enfin, il n'y aurait eu qu'un pas. Appliqués à isoler les populations africaines du contact des Européens, à détruire tout il. 13
ce qui pouvait leur servir de ralliement , les Turcs ont sacrifié à l'intérêt de leur despotisme intérieur jusqu'à celui de la piraterie, et ils se plaisaient en secret à voir la marine indigène à peu près réduite au cabotage d'approvisionnement des garnisons de la côte.
L'établissement de relations directes entre les indigènes et les Européens est aussi nécessaire à notre politique qu'il aurait été fatal à celle des Turcs , et notre marche doit être, à cet égard , précisément l'inverse de la leur. Nous n'avons point prise sur l'Arabe à cheval dans la plaine , sur le Cabyle embusqué dans ses rochers; mais dès qu'ils confient à un navire leurs personnes , leurs récoltes ou leurs marchandises , ils se mettent à notre disposition ; la liberté de la circulation devient leur cause , leurs entreprises s'entrelacent avec les nôtres; la communauté des tendances s'établit , .et ils nous demandent protection au lieu de s'armer contre nous. Il a fallu les préjugés militaires qui , depuis deux cents ans, ont entraîné la perte de tant d'établissements lointains fondés à grands frais par la France pour fermer nos yeux k l'évidence, et nous détourner de prendre l'Algérie par le côté où elle est le plus accessible. Chfeque sandal indigène qui sillonne la. Méditerranée est un otage qui s'offre à nous, et nous répond mieux qu'un bataillon de la tranquillité , disons mieux ,
de la soumission des familles de ses constructeurs, de ses expéditeurs, de ses matelots et de toutes leurs attenances. Ces familles viendraient à nous par le commerce ; nous les ayons jusqu'iei repoussées par les armes. La garnison violemment établie à Bougie a coupé court à toutes les relations que l'intérieur du pays pouvait nouer avec la mer. 11 en est de même à Gigel , et l'expédition de 1839 n'a pas été, dans ses résultats, plus heureuse que celle de 1664, à la suite de laquelle le commerce actif que faisait la France dans ces parages s'est trouvé anéanti.
Dans un pays montueux et baigné par la mer , tous les intérêts intérieurs gravitent vers les côtes, et la cessation de la compression qu'imposait aux Arabes le gouvernement de la milice aurait suffi, sans nos fautes , pour rendre du ressort à leur marine; avec le temps, ils reviendraient d'euxmêmes au point où les a saisis la conquête ottomane.
11 n'est pas nécessaire de chercher dans l'antiquité les exemples de Carthage et des colonies grecques et romaines pour trouver des preuves de l'aptitude des races africaines à la navigation; à chacune de ses pages, l'histoire du moyen âge en fait foi , et toutes les îles de la Méditerranée offrent des témoignages vivants de leurs migrations navales. Lorsque les Cabyles et les Arabes
s'établissaient au IXe siècle à Malte , au Xe en Sicile , en Sardaigne , en Corse , dans les Baléares , plus tard en Espagne , c'étaient moins des armées que des populations qui se transportaient, et il fallait bien , pour ces conquêtes , qu'ils disposassent d'un matériel naval considérable. A la même époque, ils faisaient, non loin de la Galle, la pêche du corail sur une échelle aussi étendue que nous la faisons aujourd'hui *. Les traités de commerce du XIIIe et du XIVe siècles prouvent que la marine africaine soutenait sans trop de désavantage la concurrence des marines marchandes de l'Italie et de la Catalogne, et l'on peut juger, au mal qu'elle fit dans le siècle suivant à la chrétienté , combien elle était dès lors nombreuse et exercée. Des marines arabes se forment sous nos yeux dans la mer Rouge et la Méditerranée. L'iman de Mascate , qui suit en Arabieles exemples que donne en Egypte Méhémet-Ali, avait déjà, en 1836, quinze bâtiments de guerre, portant ensemble trois cent quatre-vingt-dix-huit pièces de canon, et soixante bâtiments légers 2. La marine égyptienne comptait, en 1834, six vaisseaux de ligne , sept frégates , cinq corvettes , huit bricks , un cutter , portant en tout treize cent deux pièces de canon et 13,155 marins 3. Au 1er janvier
1 Voir t. i , pag. 200 et 373.
3 Renseignements envoyés par M. Hersant , consul de France (Jnn.mar., 1837).
3 Annales maritimes et coloniales t 1837.
1838, avant l'accession de la flotte ottomane, neuf vaisseaux de ligne , deux frégates , une corvette , un brick, un cutter, étaient déjà sortis des chantiers d'Alexandrie1, et les bâtiments armés portaient
1 Voici le détail de cet effectif :
Ports de construct
Bâtiments.
Canons.
iommes cTécpiin
Alexandrie.
Mahalet el kouliv
> (vaisseau)
id.
Mansourah
id.
id.
Iskander
id.
id.
Aboukir
id.
id.
Masr
id.
id.
Akè
id.
id.
Homs
id.
Bel/an
id.
id.
Aiep
id.
Livourne.
Serigchad
(frégate)
Venise.
Rachid
id.
Marseille.
Bahireh
id.
Alexandrie.
Damittte
id.
id.
Menoufieh
id.
Arcbangel.
Kafrecheick
id.
Alger.
Mouftagéhad
(corvette)
Gènes.
Géhabdeker
id.
Marseille.
Tahnguigéhad
id.
Gènes.
Gmabahari
id.
Alexandrie.
Tantah
id.
Livourne.
Sacka
(brick)
La Ciotat.
Semendigéhad
id.
Italie.
Chaendria
id.
La Ciotat.
Chabatgéhad
id.
Bordeaux.
Washington
id.
Alexandrie,
, Bédigéhad
id.
Marseille.
Timsah
id.
Londres.
le Nil
(b/à vap.)
Alexandrie
. V Égyptien
(cutter)
(Ann. mar. , 1839).
douze cent quatre-vingts pièces de canon et 10,515 hommes d'équipage, tous Arabes. C'était le résultat de dix années de travaux. Si , dans un pays où tout était à créer , la coopération de quelques officiers européens a enfanté de tels prodiges , la fermeté de volonté qui lui servait d'appui nous manquerait-elle à ce point , qu'avec la faculté de choisir dans tout le personnel de la marine française , la possession de la côte d'Afrique ne servît qu'à constater notre impuissance!
La France n'a point assez de matelots. Soit vice des institutions et des règlements, soit préférence pour des travaux moins pénibles et mieux rétribués, la navigation est délaissée. L'affligeante certitude de ce fait ressort des états officiels du mouvement de nos ports. Si notre marine marchande luttait à armes égales avec ses rivales, nos navires entreraient pour moitié dans la navigation en concurrence, et notre commerce extérieur en emploierait autant que de navires étrangers. Il n'en est point ainsi : nous n'obtenons pas plus du tiers de cette navigation, et les étrangers, dont la part est déjà double de la nôtre, menacent d'empiéter encore sur celle-ci (note AK). Sans remonter aux causes d'un mal qui n'est certainement pas sans remède, nous ne saurions, s'il est constaté, songer à tirer de France les éléments d'une marine algérienne; nous avons besoin J'établisse-
ments qui nous procurent des matelots, et non pas d'établissements qui nous en empruntent.
L'Algérie peut remplir cette condition : elle offre, à cet égard, deux sortes de ressources, ses marins indigènes et ceux qu'elle attirera d'Italie, de Malte , d'Espagne et de Tunis. Ces éléments d'origines différentes s'associeront dans la petite pêche, dans la pêche du corail, dans le cabotage de la côte d'Afrique , et enfin dans le commerce entre l'Algérie et l'Europe.
Pour être la plus modeste et la plus élémentaire des écoles de marine, la petite pêche n'est pas la moins profitable. L'habitude de braver sur de frêles embarcations les écueils et les orages , d'être à la fois la tête et le bras dans la manœuvre, de s'entr'aider dans le danger, d'avoir besoin de ses égaux, de compter sur soi-même et sur eux, donne à l'âme des pêcheurs une trempe vigoureuse. La communauté du péril et la réciprocité des secours ne sont pas les seuls liens qui les attachent les uns aux autres : la pêche se fait» la plupart du temps en famille ; le père y dresse ses fils , le frère aîné ses frères cadets ; les vieux parents ont une part dans les préparatifs des travaux. La femme, les sœurs, les filles attendent ta barque au retour; elles sont chargées du débarquement , de la conservation et de la vente du poisson qu'elle rap-
porte. L'esprit d'observation du pécheur s'exerce, avec ses autres facultés , dans la poursuite de sa proie ; il s'affectionne aux parages qu'il a étudiés et qui le font vivre 9 comme le laboureur à son champ ; l'œil tourné vers la mer, il se mêle peu aux débats qui troublent la cité; les sensations fortes et variées qui naissent tous les jours de l'exercice de sa profession suffisent à toute l'activité de son âme. Aussi , les pécheurs forment-ils presque partout dans le peuple une classe à part, tenace dans ses habitudes et recommandable par son courage , son patriotisme et ses vertus domestiques.
La petite pèche diffère de l'agriculture , à laquelle on l'a quelquefois comparée, en ce que ses produits ne se font point attendre; c'est une récolte qui ne demande point de semailles. Elle n'exige d'autre capital qu'une barque et des filets. Les hommes qui s'y livrent ne sont point emprisonnés dans les spécialités étroites de la division du travail : ordinairement créateurs laborieux de leurs embarcations et de leurs agrès, ils sont voiliers, charpentiers, calfats, en même temps que matelots et pilotes : chose précieuse dans un établissement naissant , tout homme parmi eux fait tous les métiers dont le concours est nécessaire a l'exercice de son industrie. Nulle installation n'est
plus prompte et moins coûteuse que celle des pécheurs; nul travail ne contribue plus abondamment à l'alimentation des populations. Ilya donc beaucoup moins à s'étonner qu'à s'applaudir de ce que le nombre des marins qu'emploie la pêche du poisson sur la côte d'Algérie surpasse déjà de beaucoup le nombre des agriculteurs. Cette colonisation ne demande, pour se défendre, ni argent , ni soldats , et c'est peut-être pour cela qu'elle est si peu prisée.
La population qui consomme du poisson dans nos possessions n'atteint pas soixante mille âmes , et cependant l'effectif des équipages des bateaux de pêche s'est élevé , dans les ports occupés par nous, à:
Français ....
Indigènes . . .
Espagnols. . .
Italiens ....
Portugais . . .
La petite pêche n'emploie pas, en France, moins de 5,886 bateaux, calant 43,939 tonneaux, et por-
tant 27,207 hommes d'équipage '. lisse répartissent ainsi :
Bateaux. Tonneaux. H. d'éqmp-
Côtes de l'Océan.. 4,626 — 38,008 — 21,994 Côtes continentales
de la Méditerranée. . 1,086 — 5,192 — 4,601
Côte de Corse. . . 174 — 738 — 612
11 serait futile de remarquer que le développement de côtes de l'Algérie comporterait , au compte de la Corse, quinze cents pécheurs ; à celui des côtes de Provence et de Languedoc , de neuf à dix mille, et à celui des côtes de l'Océan, près de treize mille. Le nombre des marins voués à la petite pèche se règle sur la part pour laquelle le poisson entre dans l'alimentation de la population. Le département du Finistère , où sont réunies les deux circonstances de l'abondance et du bon marché, compte à lui seul 4,963 pécheurs, et le contingent de la baie de Douarnenez dans ce chiffre est de 1 ,800. La côte d'Algérie est, particulièrement à lest, une des plus poissonneuses de la Méditerranée, et la petite pèche, qui de tous les éléments de notre établissement est celui dont la fixation présente le moins de difficultés , doit y prendre une grande extension.
l État des bateaux se livrant journellement à la petite pèche , au 31 décembre 1838, compris dans les renseignements sur la navigation publiés par l'administration des douanes. 1. R. f 839.
Entre les mille proies qui s'offrent à ses filets le thon, dont les migrations promènent l'abondance le long des rivages de la Méditerranée, mérite une attention particulière. La pèche de ce scombre faisait dans l'antiquité la richesse des côtes d'Espagne, des Gaules, d'Italie, de Sicile, et des îles de la Grèce. Les écrits des anciens naturalistes sont pleins de détails relatifs à cette grande industrie , et les procédés qu'elle emploie encore aujourd'hui en Provence sont identiquement ceux que nous trouvons décrits dans Aristote *, dans Mlien 2, et dansOppien 3. Gomme toutes les pèches de poissons voyageurs , celle du thon suit avec sollicitude les migrations de l'espèce dont elle fait sa proie. Les bandes de thons entrent au mois de mars dans la Méditerranée , par le détroit de Gibraltar; elles côtoyaient autrefois l'Espagne jusqu'à la hauteur de Carthagène, et répandaient dans les pêcheries de cette région une prospérité inouïe; puis, elles se divisaient en deux troupes, dont l'une venait gagner la côte de France et l'autre se dirigeait sur la Sardaigne. Mais , à partir du tremblement de terre de Lisbonne, en 1753,. elles ont abandonné la côte d'Andalousie pour se rapprocher de celle d'Afrique. La régence de Tunis
1 Aristote , Histoire naturelle des animaux, iv , 10 ; vm, 30.
2 JSlien, Des caractères des animaux, xm , 16; xv, 5.
3 Oppibn, /éUeutiques, m, 620, 648.
a seule songé à tirer parti d'une circonstance si favorable. En 1772, une compagnie composée de négociants sardes et français, s'associa avec Sidi- Mustapha-Khodja , beau-frère et premier ministre du dey, pour l'établissement d'une tonnare à Bizerte. Les premières années furent fort lucratives 1 ; mais, soit vice d'administration, soit choix d'emplacements mal exposés dans les gros temps, l'enprise fut plus tard abandonnée 2. On y est depuis revenu, et le gouvernement tunisien fait exploiter aujourd'hui au cap Zébib , au cap Bon et à Monastir, trois madragues dont il paraît tirer des profits considérables.
L'état politique de l'Algérie ne permettait pas sous les Turcs de semblables tentatives ; mais aujourd'hui , rien ne nous empêche de profiter des avantages qu'offrent , pour l'établissement de la pèche du thon , plusieurs échancrures de la côte. L'habitude du thon est de côtoyer le rivage et de pénétrer dans les enfoncements qui se présentent à lui; les abris des caps sont donc les lieux où il convient de l'attendre : les golfes d'Oran , d'Arzeu , d'Alger, de Bougie, deNumidie, de Bone , remplissent les conditions recherchées par les pêcheurs , et ils reçoivent avant les madragues tunisiennes le poisson
1 Manuscrits de Noël de la Morinière ( note AL). 1 Correspondance de 1813 de M. Devoise, consul général de France à Tunis.
qui marche de l'ouest à l'est. Nous n'avons rien de mieux à faire , pour fixer cette pêche en Algérie, que de suivre les exemples du Tunisien Moustapha- Khodja, et d'appeler des pêcheurs sardes et génois. Les tonnares de la Sardaigne sont en partie desservies par une colonie des Génois de Tabarque expulsés de cette île en 1742, fixée à cette époque dans l'île de Saint-Pierre. Il part en outre tous les ans des environs de Port-Maurice , et particulièrement des villages d'Alessio et de Langueglia , sur une vingtaine de brigantins , un millier de matelots qui se répandent sur toutes les stations de pêche de la Méditerranée. Les profits de la campagne sont de deux à trois cents francs par homme. 11 leur en coûterait peu de suivre les corailleurs sur la côte d'Afrique , et on les déciderait à cette tentative en leur livrant, à titre de primé et d'indemnité de leurs avances, l'affranchissement , pour un certain nombre d'années, des droits considérables auxquels sont assujettis les pêcheurs visà-vis des propriétaires de madragues l. Il est dou-
l Azuni donne , pour Tanné 1778 , les prix de location des madragues de Sardaigne, et remarque, en 1802, qu'ils ont augmenté. Voici l'extrait de son tableau.
Madrague*. Propriétaires. Locations.
Salines de Sassari. Marq. Pajsqua . . . 5,800 écus sardes.
Trabuccadù . . . Duc d'Asinara . . . Gratuite pour 3 ans.
Pitinnuri .... Marq. Pasqua ... Le 20e de la pèche.
Flumentaggin. . . Le roi Idem.
tcux , puisque c'est Vella ( note AM ) qui l'affirme , que les Arabes soient en droit de revendiquer l'honneur d'avoir rétabli en Sicile, au Xe siècle, la pêche du thon , à laquelle les colonies grecques de cette ile avaient dû une si haute prospérité ; mais il est peu de livre mensonger qui ne contienne quelques filets de vérité , et il me sera permis de remarquer comme une trace de celle que j'aimerais à trouver à cet égard, dans le Codice diplomatico di Sicilia sotto il governo degli Arabi, qu'en Sicile et en Sardaigne, le chef de la madrague prend le titre arabe de rets, qui est sur la côte d'Afrique celui des commandants de navires. Au reste, de tous les travaux auxquels nous pouvons associer les indigènes , la pèche du thon , cette fête des pays où elle se pratique , est le mieux fait pour les séduire et les entraîner.
La pêche du thorr alimente un commerce considérable. On évalue à 700,000 kilogrammes le produit moyen des douze madragues du départe-
Madrafues. Propriétaires. Locations.
Porto-Paglia . . . Clé. de Monteleone. . 9,000 écus sardes.
. Marq. deVillamanina. . 20,000 —
. Duc de Saint-Pierre . 25,000 —
Duc de Saint-Pierre . 5,000 —
. Le roi Gratuite.
Le roi . ... . . . Le 20e de la pèche.
. Le roi Idem.
. Le roi Idem.
Isola-Piana .
Porto-Scuso .
Cala vinagra.
Cala saboni .
Porto-Pino .
Carbonara .
Pula. . . .
(L'écu sarde vaut 4 fr. 70.)
ment des Bouches-du-Rhône l. En Sardaigne, la même pêche rendait, au commencement de ce siècle , environ cinquante mille thons 2 , dont la valeur était, au sortir de la mer, de trente à quarante francs la pièce; mais depuis, si le prix du poisson a augmenté , la quantité paraît avoir diminué. La salaison, l'embarillage et l'expédition du poisson sont l'occasion d'un grand mouvement d'affaires : les jeunes thons se marinent à l'huile , et cette préparation a un intérêt particulier dans un pays dont l'olivier fait la principale richesse. La pêche du thon n'exige un travail très-actif que pendant trois ou quatre mois ; mais les embarcations et une partie des agrès avec lesquels elle se fait peuvent s'employer à d'autres pêches : elle se marierait par là fort heureusement à celle qui , dans l'Efzara, la Seybouse, la Mafrag et les lacs salés des environs de la Calle, finirait vers l'époque de l'arrivée des thons. Cette continuité de travaux est très-favorable à la fixation sur cette partie de la côte d'une industrie non moins précieuse par l'espèce de colons qu'elle amènerait dans le pays que par l'abondance de ses produits. La pêche du corail, qui est jusqu'à présent
1 Statistique du département des Bouches-du-Rhône , par le comle de Villeneuve-Bargemont ; 3 vol. in-4°.
* Histoire géographique , politique et naturelle de la [Sardaigne , par D. Àzuni ; Paris, 1802.
Tonnage.
Equipages.
1,233 tx.
(voir le chapitre VI ) le principal élément de rétablissement maritime européen , a donné, en 1839, les résultats suivants :
Bateaux.
Napolitains. . . 85 Sardes. .... 15
Toscans 36
Espagnols. . . 3
Dans ces nombres sont compris dix-sept bateaux sardes ou napolitains qui ont fait la pèche d'hiver. 11 a été péché 13,805 kilogrammes de corail, et perçu 138,074 francs de droits. En 1838 , ces mêmes produits s'étaient élevés à 33,080 kilogram. et à 282,884 francs , et la pêche avait employé deux cent quarante cinq bateaux.
L'extension exagérée donnée à la pêche pendant les trois années précédentes pouvait faire prévoir ce mouvement rétrograde ; mais l'encombrement du marché n'en est pas, comme il est souvent arrivé , la cause unique : le tiombre des corailleurs augmentait en effet sur la côte de Sardaigne ' pendant qu'il diminuait sur celle d'Afrique. Sur
1 En 1838 ,113 bateaux ont péché 12,559 kilogr. de corail ; la pèche de 1839 , faite par 176 bateaux , a produit 23,000 kiloffr.
( Correspondance du ministère de la guerre, )
celle-ci , la pêche de 1839 n'a pas donné 100 kilogrammes de corail par bateau ; le produit n'en avait jamais été si faible , et l'éloignement des pêcheurs a dû suivre l'appauvrissement des bancs qui n'ont pas été convenablement ménagés. On parle , pour rappeler les corailleurs dans les parages de Bone et de la Galle y de réductions de tarifs , d'établissements à former , de nouvel étalage de forces militaires : ce ne sont point là des remèdes à l'épuisement des gisements. On ferait mieux de régler le nombre des permis de pêche sur la reproduction de cette richesse sous-marine , et de favoriser la dissémination des pécheurs, en les protégeant sur les côtes de la régence de Tunis, dont l'exploitation nous est acquise par les traités. Le ministère de la guerre nous apprend qu'ils y sont pillés ; qu'à la CalJe et à Gigel , ils ri ont pas même un lieu de dépôt pour leurs provisions, leur corail et leur matériel de pêche , et en regard de cette déclaration est le tableau des droits perçus sur les corailleurs , depuis 1 832 , et dont le total s'élève à 1,332,613 fr. 40 cent1. Nous avons lu dans le Moniteur 2, qu'à Tenez , Abdelcader surtaxait des
* Situation des établissements français dans V Algérie en 1839, I. R. 1840.
2 Oran, 8 septembre 1839. «Des pêcheurs corailleurs n'ont été autorisés à se livrer à la pèche du corail, au cap Tenez , qu'en donnant 40 fr. pour un mois au chef de cette localité. Le mois