II
Désormais , les grandes querelles des nations se videront sur les eaux de la Méditerranée; la machine à vapeur y sera le principal instrument de guerre , et les peuples qui ne seront point préparés au maniement de celte force nouvelle se trouveront, vis-à-vis des autres, dans une infériorité qu'ils déploreront trop tard. Une marine à vapeur ne se crée pas à la veille des événements qui en rendent l'emploi nécessaire ; Ton n'en dispose pour la guerre que lorsque le commerce a, de longue main , formé des générations d'ouvriers auxquelles la fabrication et la conduite des machines soientjaussi familières que l'est aux tisserands et aux matelots d'aujourd'hui l'usage de la navette et de la voile. Aussi f voyez quels efforts fait l'Angleterre pour multiplier dans son sein les entreprises particulières de navigation à la vapeur! Défenseurs de la liberté des mers, nous; devons encourager, autant qu'il est en nous , et notre marine marchande et les marines secondaires de la Méditerranée à entrer dans cette carrière ; quels que soient les dissentiments passagers entre les cabinets , ce sont des alliées que nous nous préparons en elles. Les profits commerciaux de la navigation à la vapeur dépendent de la place que l'approvisionnement en combustible laisse aux marchandises à transporter : plus il peut être souvent renouvelé , et plus le chargement utile peut être considérable.
SU en est ainsi , les points de ravitaillement que la possession de la côte d'Afrique nous met en état de placer sur la route de nos bâtiments et de ceux des nations amies, exerceront une heureuse influence sur l'avenir de cette navigation.
Comme force militaire , la navigation à la vapeur est plus propre, et l'humanité s'en applaudit, à la défense des côtes sur lesquelles elle s'alimente, qu'à l'attaque des pays lointains; comme force pacifique, elle tend à établir entre tous les habitants des bords de la Méditerranée une activité de relations, une solidarité d'intérêts, exclusives de toute suprématie tyrannique ; enfin , dans ses rapports avec l'état de la régence , elle offre de puissants moyens d'y consolider la domination delà France. La machine à vapeur est, en effet, l'arme des pays arrivés à un haut degré d'industrie et de civilisation : la généralisation de son emploi suppose l'accumulation d'immenses capitaux, l'existence de populations d'ouvriers exercés, la fécondation continuelle du travail manuel par la science, toutes choses que l'Afrique ne possédera pas de bien des siècles. La place des ateliers les plus nécessaires à l'exploitation de ses côtes est donc dans nos terrains houillers du bassin de la Méditerranée, et tant que l'action régulière de la vapeur l'emportera sur l'action inconstante des vents, tant que l'industrie française sera supérieure à l'industrie
africaine , les ports métropolitains de la régence seront Toulon pour la guerre, Marseille pour le commerce.
Plus le matériel naval se perfectionne, et plus il importe de le mettre à l'abri des accidents de mer. La supériorité de valeur des bâtiments à vapeur sur les bâtiments à voile ajoute donc à la nécessité d'améliorer en Algérie les atterrages qui doivent les recevoir. Nous verrons plus loin quel parti Ton pourrait tirer, dans la guerre d'Afrique, de remploi de la marine à vapeur; tant que la côte restera dans l'état qui convient à une marine grossière , nous ne pouvons pas profiter de tous nos avantages; mais le jour où, par l'établissement de bons atterrages , nous aurons mis les armes de barbarie aux prises avec celles d'une civilisation avancée, la barbarie sera vaincue, et obligée de se soumettre.
La possession de l'Algérie n'a pour nous de vér ri table importance que par l'accroissement qu'elle assure à notre puissance maritime dans la Méditerranée ; c'est par la mer que les destinées de la régence tiennent à celles de notre pays ; c'est par la mer que nous ranimerons son commerce, que nous la pacifierons, que nous y maintiendrons notre suzeraineté. L'établissement maritime doit servir de base d'opération à toutes nos entreprises militaires et commerciales en Algérie, et c'est depuis dix ans ce dont nous nous sommes le moins
occupés : nous soldons , dans les services civils et militaires de notre conquête , bien des fonctions oiseuses, nous y avons même quelquefois admis des rouages dispendieux qui ne faisaient qu'entraver la marche de la~machine ; nous ne reculons devant aucune dépense inutile, et nous n'avons pas encore songé à pourvoir à la fondation qui nous importe le plus.
A des intérêts spéciaux il faut un instrument spécial. Ceux-ci exigeraient la création d'Une préfecture maritime à Alger. Ce nouveau pouvoir aurait peu d application dans le cercle tracé parle décret du 7 floréal an VIII , et l'ordonnance du \7 décembre 1828: nos préfets maritimes d'Europe sont à la fois les administrateurs du matériel de la flotte, et les délégués du ministre delà marine, transmettant le commandement militaire sans l'exercer par eux-mêmes : cette part de leurs fonctions, si importante en France, le serait peu en Algérie. L'arsenal de l'Afrique est, en effet, à Toulon. On ne construit, on n'arme pas de vaisseaux à Alger; on n'y fait que les réparations urgentes , et les mouvements de bâtiments sur la côte ne sont guère que l'exécution des. instructions reçues au départ, ou journellement transmises de France; mais, en revanche , un préfet- maritime d'Algérie exercerait toutes les attributions dévolues aux préfets de nos départements sur les travaux et le service
des ports de commerce , il aurait à pourvoir à toutes les nécessités d'une création neuve. La surveillance d'une étendue de deux cent cinquante lieues décotes, la police des atterrages occupés; l'exécution des travaux des ports d'Alger , de la Galle , de Bone , de Gigel , de Bougie, d'Oran ; l'aménagement de la pèche du corail , la répartition et la protection des corailleurs sur toute la côte ; l'établissement des pêches et pêcheries considérées comme écoles de marins , comme objets de commerce et comme sources de revenus ; l'inscription et la police des marins indigènes , leur introduction dans le service de l'Etat et sur les bâtiments marchands européens; la naturalisation des marins et des bâtiments étrangers ; l'organisation des écoles d'hydrographie ; la diffusion des connaissances relatives à la construction et à la conduite des navires; la réunion des documents sur le commerce et les ressources maritimes de l'Afrique ; la préparation dès règlements , très-différents de ceux de France, dont l'ensemble formera les institutions maritimes de la régence: voilà quelles seraient les principales attributions de la préfecture maritime à créer à Alger.
Cette institution aurait un grand avantage sur celle d'une intendance civile qu'on a deux fois établie en Afrique à cause de son utilité , deux fois supprimée à cause des conflits dont elle était l'occasion , et qu'on pourra , par des raisons également
bonnes, rétablir et supprimer encore. Placée à côté du gouvernement local , la préfecture maritime lui prêterait le plus utile appui, sans pouvoir le gêner j amais par aucun frottement fâcheux ; la démarcation de ses attributions serait nette et facile r elle ne blesserait aucune vanité, puisqu'elle n'embrasserait cfue dès objets jusqu'à présent à peu près dédaignés , et au soin desquels les gouverneurs militaires ont peu d'attention à donner.
La fondation de l'établissement maritime n'est pas subordonnée aux mêmes difficultés que la colonisation agricole : elle peut se poursuivre et s'accomplir indépendamment des événements intérieurs qui opposent à l'autre des obstacles jus* qu'à présent insurmontables; son empire est séparé du champ où s'agitent les Arabes, par une barrière plus difficile à franchir pour eux que la muraille à la chinoise dont on propose d'entourer la Métidja. La marine concentre ses établissements dans un petit nombre d'enceintes faciles à défendre, et que les indigènes n'auraient pas même la pensée d'attaquer; elle étend de là son influence sur toutes les parties du rivage, et peut ainsi être agressive partout sans être vulnérable nulle part. Sa présence appelle le commerce, que repousse celle des troupes de terre, et chacun de ses progrès rattache à notre cause un intérêt territorial. Tous les travaux à faire dans les ports sont
également utiles, et pour la paix et pour la guerre : c'est par eux que nous recueillerons les fruits et que nous consoliderons les résultats de nos opérations militaires. De toutes les entreprises que nous pouvons tenter en Algérie , l'organisation maritime du pays est en même temps la plus facile , la plus sûre et la plus efficace ; elle est l'instrument avec lequel se fondera l'établissement européen, et si nous y avions consacré le quart de ce qu'ont consumé des expéditions ridicules, nous n'aurions pas lieu de remarquer aujourd'hui avec amertume qu'après dix ans de travaux, nous ne sommes guère plus avancés en Afrique que le premier jour.
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