‹ L'Algérie (volume 2)Chapitre 65 sur 90 · POPULATION EUROPEENNE · texte numérisé non relu

POPULATION EUROPEENNE

Recensements de 1833 à 1839. — Rapport du nombre des hommes à celui des femmes et des enfants. — Particularités sur les naissances et les décès parmi les Européens établis en Algérie. — Origines diverses des colons. — Français. — Allemands. — Italiens. — Maltais. — Espagnols. — Francisation des éléments hétérogènes de la colonisation.

Il est temps de jeter un coup d'œil sur les populations qui ont suivi les armées françaises en Afrique , et sur celles que nous y avons trouvées. Parmi ces dernières, toutes n'ont pas les mêmes dispositions à s'associer ou à s'opposer à notre établissement: des dissidences profondes existent entre elles, et, malgré les apparences, celle qui professe l'islamisme est elle-même très-loin d'être homogène. Prenant ces divers éléments dans l'ordre de leur affinité avec nous, nous considérerons successivement les colons européens , les Israélites, les nègres, les musulmans, et si, dans cet examen, nous sommes souvent arrêtés par notre ignorance des faits, nous aurons au moins indiqué quelques-uns des objets dont l'étude importe le plus à la direction du gouvernement de l'Algérie.

La fondation d'établissements lointains n'est jamais tentée que par ce qu'il y a de plus mobile et de plus aventureux dans la population des métropoles : au début de ces entreprises, les femmes n'y ont point de place , et n'y seraient qu'un embarras; mais à mesure que les chances de succès se multiplient, que les garanties d'avenir se consolident, leur concours devient plus nécessaire. Ce sont elles qui constituent des familles là où il n'existait que des individus : épouses, mères, filles, elles deviennent le lien de la société; elles fixent ce qui n'était que passager; elles donnent de la durée à ce qui n'était qu'éphémère au sortir des mains de l'homme; et lorsque l'on aperçoit à leur nombre que cette condition s'accomplit, on peut croire à la consistance des colonies, à l'avenir des institutions que l'on fonde. Nous sommes encore éloignés du moment où l'Algérie inspirera cette sorte de confiance. Les émigrants démentent, par une inertie silencieuse, les éclats de la tribune et de la presse ; ils restent froids quand elles s'échauffent, et n'engagent pas leurs personnes et leurs familles dans une entreprise incertaine, avec l'assurance des orateurs et des journalistes, qui ne risquent que leurs conseils.

La population européenne n'est encore , en Afrique, qu'à l'état de campement; la prçuve en est dans le rapport du nombre des hommes à celai

des femmes qui en font partie. Dans les populations qui sont à l'état normal, les sexes se balancent à peu près , et quoiqu'il naisse un peu plus d'hommes que de femmes , celles-ci reprennent , par une longévité supérieure, l'avantage du nombre dans les recensements généraux. Les dénombrements de colons faits depuis 1833 ont constaté qu'ils se classaient par sexes et par âges, comme il suit :

Hommes.

Femmes.

Enfants.

Totaux.

Ainsi , pendant ces sept années , on a successivement compté pour 1,000 hommes :

En 1833. . .

. 336 fc

;mme

s et 364 en far

Cette disproportion du nombre des femmes à ce-

lui des hommes n'existe que dans les provenances de l'immigration ; si les naissances formaient le principal élément du renouvellement de la population, elles tendraient à rétablir rapidement l'équilibre. Malheureusement les documents réunis par le ministère de la guerre ne fournissent pas les moyens de faire cette distinction , et comme les femmes et les enfants de militaires sont compris dans les recensements de la population civile , on peut croire que la progression de ces deux classes a pour principale cause l'accroissement de l'effectif de l'armée. Il serait intéressant de savoir d'une manière précise à quelles nations appartiennent les femmes et les enfants : on reconnaîtrait à ce détail les pays qui fournissent les éléments les plus durables au nouvel établissement, et l'origine des populations masculines qui ne font que passer sur l'Afrique.

Le nombre des naissances est limité par celui des femmes en âge de fécondité, tandis que les décès sont fournis par toutes les classes de la population. L'infériorité relative du nombre des femmes a donc affaibli celui des naissances, et la supériorité des décès est la conséquence naturelle de cet état de choses. Le mouvement de l'état civil des Européens a présenté dans l'Algérie entière :

Naissances, Décès.

En 1833 214 221

A considérer, dans ces sept années , le rapport de la population aux naissances, on compte en Algérie une naissance sur 28,4 individus. C'est plus qu'en France , où le rapport est celui de 1 à 32,6. Si Ton cherchait une base plus exacte dans le rapport des naissances à celui du nombre des femmes dans les deux pays , on trouverait qu'en Algérie les Européennes sont deux fois plus fécondes que chez nous. C'est un nouvel et frappant exemple de la tendance des populations à se mettre en équilibre, et des forces par lesquelles la nature répare ses pertes.

Celles-ci sont considérables dans la nouvelle population de l'Algérie; la vie moyenne y est presque moitié moindre qu'en France: on y compte, en effet, 1 décès sur 20,6 individus, au lieu de 1 sur 39,6. Les causes de cette multiplicité de décès, qu'on ne/emarque pas parmi les Israélites,

n'ont point encore été déterminées ' ; on n'a même pas réuni de documents sur lesquels on puisse les rechercher. Aucun objet cependant ne touche de plus près aux conditions de force et de durée de notre établissement.

Il serait injuste d'imputer exclusivement au sol et au climat des effets qui sont souvent la punition de notre imprudence et de nos vices, ou qui, sous l'empire de circonstances analogues, se produiraient partout ailleurs qu'en Afrique. Les effluves des marécages qui avoisinent Bone, Bougie et Alger, sont des accidents qu'il dépend de nous de faire disparaître. Avant les travaux d'assainissement que Vauban a fait exécuter, les environs de Toulon méritaient les mêmes reproches. L'entassement des hommes dans des espaces resserrés , la pénurie d'eau , la malpropreté des villes , sont des causes d'insalubrité dont l'élévation de la température augmente , il est vrai , l'intensité; mais l'administration est pourvue des moyens d'y remédier. Enfin, sous un climat chaud, l'intempérance, dont le nombre des cabarets qui fourmillent dans nos possessions accuse les excès2,

1 En 1839, par exemple, il y a eu à Alger 1 décès sur 15,7 Européens , et 1 décès sur 34,2 Israélites.

2 Au 1er janvier 1840, on comptait dans nos possessions, 627 débitants de boissons pourvus de licences ; savoir : 405 Français, 212 autres Européens, et 10 juifs, non compris les cafetiers, teneurs d'estaminets, traiteurs, bouchers, boulangers et raar-

est le plus actif de tous les agents de destruction ; mais la population vicieuse sur laquelle elle exerce ses ravages n'est heureusement pas celle dont la conservation importe le plus à la prospérité de la colonie. Indépendamment de l'appréciation de ces influences locales et passagères , les observations véritablement utiles seraient celles qui mettraient en évidence l'influence du climat de l'Algérie sur les divers éléments de sa nouvelle population. Tous n'y paraissent pas jouir du même degré de vitalité. On croit, par exemple, avoir remarqué que l'on y conserve beaucoup moins d'enfants du premier âge qu'en Europe; que, parmi les émigrants, la vitalité la plus forte est celle des Espagnols , la plus faible , celle des Allemands; on est allé jusqu'à prétendre que la constitution de certaines races d'hommes ne leur permettrait pas de se maintenir en Afrique. L'analyse des registres de l'état civil fournirait déjà quelques lumières à cet égard, et l'administration peut vérifier dans quelles proportions la mort a frappé les diverses classes de la population. Quand des causes morbides pèsent sur une masse d'hommes , elles affectent les individus en raison des degrés respectifs de leur fai-

chands de comestibles de toute espèce qui , seulement à Alger , sont, d'après les rôles des patentes, au nombre de 444 ( Tableau des établissements français dans V Jlgéric en 1839. I. R. 1840).

blesse; l'Age le plus tendre et le plus impressionnable est naturellement celui qui doit en ressentir le plus les atteintes : aussi , dans les pays malsains et dans les temps d'épidémies, les enfants du premier âge résistent-ils rarement aussi bien que les adultes; leur mortalité ne serait en Afrique que l'effet d'une loi générale qui se manifeste partout où la vie moyenne de l'homme a peu de durée. Il serait, d'un autre côté, surprenant que les circonstances de l'acclimatation fussent les mêmes pour tous les émigrants , quelles que fussent les analogies ou les dissemblances entre les pays qu'ils quittent et celui qu'ils adoptent. L'Espagnol, le Napolitain, trouvent sur la côte d'Afrique la température sous laquelle se sont développés leurs organes ; ils n'ont rien à changer à leur manière de vivre, leurs habitudes hygiéniques sont précisément celles qui conviennent au climat. L'habitant des latitudes septentrionales , . au contraire , est vivement affecté par la chaleur; le régime alimentaire qui, dans son pays natal, ne faisait qu'entretenir en lui l'équilibre de l'économie animale, la trouble et la détruit ici ; les boissons alcooliques qui soutenaient ses forces lui deviennent un poison , et il lui faut faire l'apprentissage de la sobriété des indigènes. C'est un désavantage réel , mais non pas une impossibilité.

Il est des espèces de plantes, d'animaux, des

races d'hommes qui dépérissent sur certains sols On sait que les mameluks ne formaient point lignée en Egypte ; que les nègres s'éteignent bientôt dans les pays froids ; que le sang britannique ne se conserve au Bengale que mélangé avec le sang indou ; que les familles européennes établies au Brésil y tombent, de génération en génération , dans un état de rachitisme physique et intellectuel. Nous n'avons jusqu'à présent aucune raison de penser que le territoire de la régence soit affligé de cette propriété débilitante, et le maintien de la race vandale, qui était originaire du nord de l'Europe, semblerait donner un démenti à des prévisions de mauvais augure. Si la rapidité de sa chute, égale à celle de ses conquêtes, donne à supposer qu'un siècle de séjour en Afrique l'avait dépouillée d'une grande partie de son énergie, elle l'a recouvrée tout entière sur les flancs du Jurjura, où nous la retrouvons aujourd'hui dans le voisinage des neiges, sous une température peu différente de celle de Germanie. L'avenir nous apprendra s'il faut conclure de ces particularités que le temps de la colonisation en Algérie n'arrivera , pour les excédants de population de l'Allemagne et de l'Irlande, que lorsqu'ils pourront s'étendre en liberté sur les plateaux élevés de l'intérieur des terres.

Les répulsions et les affinités que peuvent rencontrer, sur le territoire de la régence, des races il. 16

originaires de contrées lointaines, doivent- être assujetties à une loi générale de réciprocité. En ce cas , les habitants du midi de la France compteraient parmi les populations auxquelles il est donné d'enfoncer leurs racines dans le sol de l'Algérie. La race arabe s'est perpétuée au milieu de nous : elle couvre notamment la presque totalité de la surface du département des Pyrénées-Orientales. Embellie et fortifiée par le bien-être et la civilisation, elle a conservé, presque aussi fidèlement que la branche qui est repassée en Afrique , le type de ses ancêtres , et s'il était permis de citer des personnes, j'en donnerais pour exemple un des hommes qui font aujourd'hui , dans les sciences physiques, le plus d'honneur à la France. Les enfants d'une région où les Arabes ont si bien prospéré peuvent assurément se transplanter avec succès dans le pays d'où venaient ceux-ci.

Le champ d'observations physiologiques, où je ne suis en état de jeter qu'un coup d'oeil incertain, est digne des explorations d'observateurs plus éclairés , et je m'estimerais heureux d'en avoir signalé l'étendue à leur attention. Les faits bien constatés ne sauraient encore être ni très-généraux ni trèsnombreux; mais, indépendamment de ceux qui peuvent être recueillis dans les registres de l'état civil de la population coloniale, n'y aurait-il aucune donnée instructive à retirer du mouvement

des hôpitaux de l'armée? Des relevés attentifs des décès survenus dans les régiments, et des maladies éprouvées par les soldats, nous apprendraient peut-être si les Flamands et les Alsaciens résistent aussi bien au climat de l'Afrique que les Provençaux et les Gascons ; si, dans la légion étrangère, les soldats du nord de l'Europe ont aussi bien supporté les fatigues que ceux du midi. L'intérêt attaché aux conclusions de ce travail dédomma gérait ses auteurs de ce que son exécution aurait de fastidieux. L'histoire naturelle de l'homme est, parmi les branches de la science, l'objet d'études le plus digne de l'homme , et il ne s'agirait pas seulement ici d'agrandir, pour les curieux, le domaine de nos connaissances ; tous les faits relatifs à l'influence du sol et du climat de l'Afrique sur les populations européennes qui immigreront entraînent après eux des conséquences politiques, et le compte qu'on en tiendra nous révélera peutêtre un des principaux éléments de la durée ou des revers de notre établissement.

Les trois principales villes de la régence Sont aujourd'hui placées à des degrés différents sur l'échelle des rapports entre le nombre des hommes et celui des femmes dont nous avons tout à l'heure donné la moyenne. Pour 1 ,000 hommes, on compte, à Oran, 435 femmes et 471 enfants; à Alger, 403 femmes et 640 enfants ; à Bone, 270 femmes et 280

enfants1. Ces rapports sont affectés sur chacun de ces points par des causes différentes. Alger est le point de réunion des familles dont les chefs appartiennent à l'armée , et leurs enfants grossissent irrégulièrement le chiffre de leur classe. La population espagnole est, de toutes celles qui se sont transportées en Afrique, celle qui conserve le moins d'esprit de retour, aussi les femmes y sont-elles proportionnellement plus nombreuses, et elle affectionne particulièrement le séjour d'Oran. A Bone, au contraire, les Maltais sont en majorité relative, et ils ne sont encore venus y chercher que du travail, dont leurs familles attendent les fruits dans leur île.

Le rapport des naissances aux décès classe ces trois villes dans le même ordre que les quotités respectives des populations féminines. Du commencement de 1833 à la fin de 1839 , on a compté, dans la population européenne :

1 Au 1er janvier 1840, la population européenne , considérée sous» ce point de vue, se divisait ainsi entre les villes de la régence :

Hommes. Femmrs. Enfants. Totaux.

Alger 7,064 2,848 4,522 14,434

Oran 2,537 1,104 1,196 4,837

Bone 2,045 552 575 3,172

Bougie. ... 130 84 84 298

Mostaganem. 172 67 43 282

A Oran. . . 792 naissances. 649 décès. A Alger. . . 2,249 — 3,186 —

A Bone. . . 510 — 1,112 —

Dans le même espace de temps, il y a eu une naissance sur 27,7 habitants à Oran ; sur 28,5 à Alger, et sur 28,2 à Bone , malgré l'infériorité relative du nombre des femmes; les décès ont été d'un sur 31,3 à Oran, sur 20,1 à Alger, sur 12,9 à Bone. Ainsi, par le concours de circonstances diverses, c'est toujours la population espagnole qui se trouve dans les meilleures conditions de vitalité.

Les conséquences à tirer des conditions physiologiques', sous l'empire desquelles devra se développer en Afrique la population européenne, auront assurément une grande portée; mais, parmi les faits généraux qui doivent influer sur les destinées du nouvel état, il n'en est aucun qui mérite de notre part une attention plus sérieuse que les proportions qui s'établissent entre les divers éléments dont se forme cette population. Suivant, par exemple, que l'élément français y sera puissant ou faible, dominant ou dominé, les mœurs, les besoins, les inclinations de la masse se modifieront, et leur direction devra exercer une grande influence sur le choix des moyens de gouvernement à employer.

Depuis 1833, les Français n'ont formé en Algérie qu'une majorité relative ; ils n'ont pas toujours excédé les deux cinquièmes du nombre total des colons. Les recensements de fins d'années de la population civile faits dans toutes nos possessions, hors Constantine et Philippeville , ont jusqu'à présent présenté le tableau suivant :

AHOLAIS

Aniiias,

raAjrçAis.

ESrAOBOLS.

et 'maltais.

XTAIIUS.

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