‹ L'Algérie (volume 2)Chapitre 69 sur 90 · OUK · texte numérisé non relu

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On dirait que les Espagnols ont besoin de sortir de chez eux pour donner un libre essor à toutes leurs qualités estimables, et notamment à leur aptitude au travail. Nous avons vu sous l'empire les bataillons formés de leurs prisonniers faire des miracles d'intelligence et de travail dans le creusement du canal de Saint-Quentin et des bassins, alors français , d'Anvers et de Flessingue : Alger n'a pas de cultivateurs plus laborieux et plus patients que ceux qui lui sont venus de Catalogne et des îles Baléares, et des hommes dont l'inertie est proverbiale dans leurs foyers deviennent, dès qu'ils les quittent, capables d'exécuter avec persévérance les plus difficiles entreprises.

Si , nous méprenant sur les véritables intérêts de notre pays , nous prétendions à l'exploitation exclusive des provinces que nous avons conquises ,

elles en souffriraient beaucoup, et nous aurions à nous mettre en mesure de défendre ce monopole, contre elles peut-être, et certainement contre les nations qu'il blesserait : nul débat ne saurait alors s'élever entre la métropole et la colonie , sans que des puissances rivales ne prissent parti pour celleci. Nous n'aurions point droit de nous en étonner. C est ainsi qu'en 1778 , nous sommes intervenus dans la querelle entre FAngleterre et l'Amérique du nord , et l'Angleterre elle-même avait dès lors plus d'une fois tenté de détacher de l'Espagne l'Amérique du sud. L'Algérie , dans ce système d'exclusion , deviendrait un immense embarras pour la France, et une source de guerres pour l'Europe. Grâces à Dieu, d'autres destinées lui sont assignées : la destruction de la piraterie barbaresquè que nos armes ont consommée au profit du monde entier a déterminé le caractère et l'avenir de l'établissement. Ouverte aux émigrations et au commerce de toutes les nations , l'Algérie ne pourra être l'objet d'aucune attaque qui ne heurte des intérêts alliés , peut-être même rivaux des nôtres; ses progrès et sa prospérité ajouteront ainsi de nouvelles garanties à la paix du monde. Nos principaux intérêts en Afrique sont , d'ailleurs , ceux de nos relations commerciales , et tout étranger qui vient s'y établir leur procure de l'extension.

Les Espagnols, qui ont possédé les plus vastes

colonies du monde, n'y admettaient que des Espagnols , et les moyens qu'ils prenaient de s'en assurer la jouissance exclusive ont été précisément ce qui les leur a fait perdre : le monopole a produit la coalition de tous les intérêts qu'il lésait. En suivant ces exemples, nous arriverions aux mêmes résultats. II est aujourd'hui évident qu'avec des Français seuls la colonisation algérienne n'aurait ni marine, ni agriculture, La faiblesse de sa population ajournerait indéfiniment l'époque où elle pourrait se protéger elle-même; réduite à ces dimensions, elle ressemblerait aux présides de l'Espagne , et ne serait qu'une charge pour la métropole ; cet établissement languissant nous devrait lui-même peu de reconnaissance des soins que nous prendrions de le retenir dans cet état , et finirait peut-être par considérer nos ennemis comme des libérateurs. Grossi par l'affluence des Espagnols , des Italiens , des Allemands, des Irlandais, il prendra la consistance nécessaire pour entraîner dans sa sphère d'activité les intérêts indigènes , il organisera ses milices pour repousser les attaques des Arabes, et deviendra respectable même aux yeux des puissances rivales. A mesure que nous nous rapprocherons de ce résultat , nous pourrons réduire le nombre des troupes dont l'Algérie exige l'emploi , et augmenter d'autant l'effectif disponible en Europe. C'est donc en réalité ajouter à la force

des armées nationales que d'appeler des étrangers à peupler l'Algérie ; c est ajouter davantage encore à nos relations commerciales et à notre influence dans la Méditerranée.

Nous aurions tort de nous effrayer de ce concours de nationalités étrangères; elles cesseront, en changeant de pays, d'être rivales de la nôtre, et se neutraliseront les unes les autres dès qu'elles se trouveront en contact. D'ailleurs, ce qui fait la nationalité, c'est la communauté d'intérêts et non pas la communauté d'origine. Le sang espagnol coule dans les veines des Colombiens, le sang anglais dans celles des Américains du Nord , et les haines nationales n'ont été nulle part plus ardentes qu'entre ces colonies et leurs anciennes métropoles. Rien n'est au contraire plus commun que l'homogénéité politique d'agrégations formées de races différentes. Les Français de la Louisiane et du Canada sont devenus de véritables Américains. Sans sortir de chez nous , les Alsaciens, les Bretons , les Flamands , les Basques, les Corses , ne sont, malgré l'étrangeté de leur langage, pas moins bons Français que les habitants de Blois ou de Paris ; l'unité de la Suisse n'est point compromise par les dissemblances de ses cantons , les uns allemands , les antres italiens ou français. En Afrique , les populations différentes ne seront pas séparées par groupes ; elles seront mélangées par familles et par individus , ce qui

rendra la fusion bien plus rapide et plus complète. Que le pays soit bien gouverné , et bientôt tous les éléments de rétablissement européen seront animés des mêmes sentiments que les Français de naissance : les patries adoptives ne sont pas celles qu'on affectionne le moins.

D'après les détails qui précèdent , il est peu probable que, dans la colonisation européenne, l'élément français parvienne jamais à surpasser numériquement la réunion des autres , et peut-être ne conservera-t-il même pas la majorité relative : la France n'a pas comme l'Espagne de populations fuyant la misère et la persécution. La marine algérienne £e formera particulièrement d'Italiens , d'Espagnols , de Maltais, et de tout le littoral de la Méditerranée ; les côtes de Provence et de Languedoc sont celles qui lui fourniront le moins de matelots.

Notre participation à la colonisation agricole ne nous rendra pas la majorité : hors quelques cantons de l'Alsace, où la terre commence à manquer aux bras, nos laboureurs ne songent point à la Métidja: l'armée d'Afrique compte bien des soldats élevés à manier la charrue; à l'expiration de leur service, ils viennent la reprendre dans leurs villages, et quoique tout transportés, ils ne sont point séduits par les exemples des colons. Quand des populations agricoles se dirigeront vers l'Algérie,

elles viendront de pays saturés de moyens de culture, du Palatinat, du grand-duché de Bade, du Wurtemberg, de la Suisse : pendant plusieurs années, les légations de ces contrées n'ont cessé de s'informer auprès de notre gouvernement des progrès de la sécurité dans nos possessions. Dès qu'elle sera consolidée , plusieurs provinces belges situées dans des conditions analogues suivront le même mouvement ; les deux Flandres , aujourd'hui presque entièrement cultivées h la bêche, vont se trouver dans la nécessité déformer des essaims. Enfin , si jamais l'Irlande se met à déverser sur le sol fécond de l'Algérie les millions de catholiques que la faim étreint au milieu de ses pâturages verdoyants, cette nouvelle invasion achèvera de détruire l'équilibre à notre désavantage.

PaLria ubi bene , disaient les anciens. C'est à ce sentiment qu'il faut s'en rapporter pour la francisation des étrangers qui s'associent à nos destinées ; les périls que nous bravons en commun établissent déjà entre eux et nous des liens étroits; dans les rangs de la milice , par exemple , on ne fait plus de distinction d'origine. Les nuances s'effaceront complètement parmi les enfants arrivés jeunes ou nés en Afrique. La langue française étant celle du gouvernement, de l'armée, des tribunaux, de l'administration, des écoles, du clergé, les étran-

gers la choisiront pour s'entendre entre eux; elle se popularisera par l'usage de nos mesures et de nos monnaies, par la* multiplicité des relations avec nos côtes , par la diffusion de nos livres , par les études de nos compatriotes sur le présent et le passé du pays. Les mariages entre Français et étrangers amènent entre les familles une autre sorte de fusion; en 1837, 1838 et 1839, ils ont été un peu plus du sixième de la totalité des mariages contractés. Ce sera à la sagesse du gouvernement à faire prédominer parmi ces divers éléments l'influence française, et la chose sera facile, si nous savons nous placer dans les conditions de prospérité du pays.

La population qui se formera de ce mélange ressemblera à celle de la masse de la France , tout autant au moins que les paysans du Finistère et des Pyrénées orientales ressemblent à ceux du département de Seine-et-Oise. Mais pour nous faire une idée exacte du caractère particulier de nationalité que finira par revêtir rétablissement , il ne faut pas oublier que l'Europe et la chrétienté ne sont pas seules appelées à le peupler. Toutefois , avant de nous occuper des éléments que lui offre l'Afrique , il nous reste à considérer quelques effets particuliers des agitations politique» et des infirmités de l'Europe.

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