‹ L'Algérie (volume 2)Chapitre 70 sur 90 · EMIGRATIONS POLITIQUES ET PÉNITENTIAIRES · texte numérisé non relu

EMIGRATIONS POLITIQUES ET PÉNITENTIAIRES

L'Egypte en 1800 et l'Algérie en 1830. — Embarras «le Paris. — Parisiens en Afrique. — Réfugiés politiques en France. — Intérêts des gouvernements étrangers. — Établissements pénitentiaires.

L'armée d'Egypte était il y a quarante ans, comme aujourd'hui l'armée d'Afrique* tourmentée d'un impérieux désir de revoir la France , et nul dans ses rangs n'éprouvait peut-être ce sentiment au même degré que son général en chef, Kléber, de glorieuse mémoire. Quelques événements importants ne tardèrent pas à lui inspirer d'autres vues.

Bonaparte s'élevait au consulat. Tout en admirant son génie, Kléber était séparé de lui par une invincible aversion ; il frémissait à la pensée d'une fortune dans laquelle allaient s'engloutir et les efforts et les sacrifices faits pour la fondation de la République; de sinistres projets traversaient son esprit, puis il retombait douloureusement dans l'aveu de leur imprudence : travailler à renverser le consul, c'eut été travailler, en effet, au profit des ennemis de la France.

La rupture du traité d'EI-Arisch trouva Kléber en proie à ces perplexités : la bataille d'Héliopolis y mit un terme. L'avortement des intrigues de l'Ângleterre, l'anéantissement de 80,000Turcs, laissaient incontestée notre domination en Egypte, et la position de Kléber y devenait aussi sûre que grande, au moment même où il se demandait s'il fallait renoncer à la France. Son âme forte embrassa d'autant plus avidement la carrière que lui ouvraient les événements, qu'il y trouvait le moyen de se réconcilier avec lui-même. Son parti fut promptement pris , et la consolidation de notre établissement devint l'objet de toutes ses pensées. « L'Egypte est un beau royaume, disait-il dans son intitnité: qu'irions - nous faire à présent en Europe? Chercher des humiliations aux Tuileries, ou susciter à Bonaparte des embarras dont se réjouiraient nos ennemis? L'un ni l'autre n'est digne de nous. Fondons sur le Nil une France africaine, riche et forte du sol, du commerce, de la population de l'Egypte : elle tiendra la puissance anglaise en échec dans l'Orient; elle formera (telles étaient les illusions du temps) la première étape de la marche des Français sur l'Inde, et son concours filial mettra plus d'une fois , à cette extrémité de la Méditerranée , un poids favorable dans la balance des événements où la France sera impliquée. Nous ferons mieux , nous conjurerons par là les convul-

sions nouvelles dont peut être menacé notre pays. Après les agitations d'une grande révolution , le calme renaît rarement, tant que les partis qui se sont combattus demeurent en présence les uns des autres. Le consulat irrite bien des cœurs , l'étranger épie nos divisions , et des mécontents se transforment aisément en coupables : ouvrons en Egypte un asile aux dissidents. Leur présence en Europe affaiblirait la république; ici elle ajoutera à ses forces : destructeurs en France, ils deviendront ici des fondateurs. Sauvons-les donc d'euxmêmes, et nous aurons en même temps bien mérité de la mère patrie et de la patrie adoptive. »

C'était un mécontent bien digne du pouvoir que celui dont l'opposition concluait, par une appréciation si élevée de l'état des esprits, à la fondation d'un empire: mais la Providence avait ses desseins, et, le 14 juin 1800, le poignard de Suleïman-el-Àleby livrait l'Egypte à d'autres destinées.

Je ne sais pas si le général Kléber a eu d'autres confidents de cette pensée que le général Dumas, chef de son état-major, et mon père *. L'amitié

1 Quand ses projets furent arrêtés, Kléber se garda de les divulguer ; mais tous ses actes en préparèrent l'exécution : les reconstructions du quartier général, au milieu desquelles il fui assassiné, témoignaient elles-mêmes de sa renonciation aux idées <le retour. Cette tendance n'échappa point aux soldats, et ils se demandaient comment le général en chef, qui avait dit tant de mal de l'Egypte , ne négligeait rien de ce qu'il fallait faire pour la garder.

d'un tel homme est une illustration de famille à laquelle on me pardonnera d'avoir , dans mon obscurité, emprunté des inspirations.

En 1830, la conquête d'Alger me parut, ouvrir une carrière à des émigrations nécessaires au repos de notre pays, utiles à sa grandeur. Les adversaires les plus constants de la restauration ne cherchaient pas un combat dont aucune prudence humaine ne pouvait limiter le champ aux murs de Paris et la durée à trois jours : ils se flattaient que l'action des chambres, qui possédaient alors la confiance de la nation, la puissance de l'opinion publique, ramèneraient la couronne dans les voies de la, Charte et de la raison ; ils ne croyaient pas à la démence d'un pouvoir qui, se mettant lui-même hors la loi, les . forcerait à défendre celle-ci les armes à la main. D'un autre côté, on parlait de rapprochements avec la Prusse et la Russie, de combinaisons tendantes à l'extension de nos frontières du nord, et il importait que le gouvernement fie fût pas distrait de ces soins par celui de sa conservation. L'établissement en Afrique de familles que des répugnances réciproques éloignaient des affaires publiques, la diversion jetée dans les esprits par une fondation empreinte de grandeur et de nationalité, auraient facilité une trêve, pendant laquelle un grand service rendu pouvait réconcilier la France avec la restauration. En pré-

sence de pareils intérêts, c'était un devoir que d'ajourner les querelles intérieures, et je fus de ceux qui cherchèrent avec droiture à donner cette direction aux vues que faisait naître l'expédition d'Alger,

Dès le mois d'avril 1830, un journal créé pour combattre le ministère Polignac, et dont les propriétaires, les rédacteurs et les ouvriers faisaient leur devoir au jour du combat, s'associait à cette tâche (note AP). Compatriote d'un des ministres du 7 août, je lui disais moi-même les projets de Kléber et m'efforçais, à la fin de juin, de le convaincre du pressant intérêt qu'avaient les Bourbons à faire d'Alger leur Egypte. M. Chantelawe ne repoussait pas ces vues; mais une audience qu'il m'obtint, le 12 juillet, de M. de Polignac, glaça mon zèle : on n'en eut jamais de plus gracieuse, ni de plus décourageante. Le bandeau étendu sur les yeux du président du conseil me sembla ne pas laisser passage au moindre rayon de lumière: nous parlions des langues différentes, et nous ne nous comprimes pas. Toutefois, puisque j'ai prononcé le nom de M. de Polignac, je ne laisserai point passer l'occasion de dire qu'on ne sait pas assez combien, dans l'affaire d'Alger, sa politique a été ferme et nationale vis-à-vis de la puissance aux influences de laquelle ses précédents de 1803 et de 1815 autorisaient à le croire soumis.

Les journées de juillet vinrent imposer à chacun d'autres soins, et à peine songea-t-on, pendant les mois qui suivirent, à ce qu'il y avait à faire de notre conquête.

Mais bientôt Paris lui -même dut peut-être à l'Algérie d'être préservé de grands malheurs. Chargé, au commencement de 1831 , de la police de la capitale, je reconnus promptement que le fonds de toutes les émeutes était fourni par une population flottante de quinze à vingt mille individus, privée de travail et d'avenir, en partie par sa faute , en partie par le malheur des temps, encline au mal quoique propre au bien, mise par les circonstances en disponibilité permanente sous la main des agitateurs. L'éloigner, ou du moins la réduire à un nombre qui cessât d'être menaçant, était le seul moyen d'arrêter le mal. La préfecture de police organisa un mode d'enrôlement pour Alger, et attira ainsi 4,500 hommes des plus énergiques , parmi ceux qu'il fallait déplacer. Pénétré de l'intérêt qu'avait la ville à cette opération, le conseil municipal prit à sa charge , * par une délibération du 24 janvier (note *\Q), les dépenses du voyage des volontaires jusqu'à la Méditerranée : elles revenaient à 25 francs par homme. Faute d'autre emploi , on a formé avec ces Parisiens le 67e de ligne, qui est devenu l'un des meilleurs

régiments de l'armée. Ces hommes, soustraits aux il. is

suggestions de la misère el de l'oisiveté , ont sauvé leur division dans la retraite de Médéah : ils ont tourné contre les Arabes un courage qui pouvait s'égarer dans les discordes civiles, et accru la gloire de la patrie qu'ils auraient peut-être ensanglantée dix -huit mois plus tard au cloître Saint-Méry. Nous ne savons pas quelles épreuves réserve l'avenir à notre pays, et l'Algérie est peutêtre appelée à nous rendre encore plus d'un service du même genre. Au milieu des agitations journalières qui excitent et déjouent alternativement tant d'espérances, l'inquiétude d'esprit qui travaille des classes nombreuses de la société a besoin de dérivatifs; privée du débouché des guerres de la république et de l'empire, elle ne se replierait sur elle-même qu'aux dépens du repos de la France et de l'Europe : il importe de lui offrir un aliment de l'autre côté de la Méditerranée. D'ailleurs, aux époques et dans les contrées les plus paisibles, on voit des existences, brisées par des malheurs ou des fautes personnelles , ne pouvoir rencontrer le calme qu'en se séparant des témoins de leur passé. Tels individus qui, sur les lieux de leurs premières chutes, fussent retombés de nouveau, deviennent de tout autres hommes dans un monde où ils échappent à leurs précédents.

Les dissensions religieuses de l'Europe peu-

plaient, il y a deux cents ans, les solitudes de l'Amérique du nord; les dissensions politiques sont, de nos jours , les seules qui fassent des victimes. Sans parler des armées carlistes vaincues , la France a reçu dé Pologne, d'Italie, d'Espagne, au delà de dix mille réfugiés, et elle est venue à leur secours par des allocations qui s'élèvent aujourd'hui à près de 34 millions ( note AR ). Les contribuables sont allés au-devant de cette charge; mais l'hospitalité la plus bienveillante n'efface pas l'amertume des causes qui la font demander ; en allégeant les besoins du présent * elle n'ôte à l'avenir rien de son obscurité ni de sa tristesse; elle laisse sans base et sans but l'activité de ceux qjii la reçoivent; elle ne remplace pas enfin la patrie qu'ils ont perdue. Les réfugiés combleraient ce vide et remédieraient à ces maux , en 6e faisant par leurs œuvres une destinée nouvelle ; les subventions qu'ils reçoivent atteindraient ce but, si elles étaient accompagnées de concessions de terres en Afrique, et restreintes au temps nécessaire pour mettre ces terres en valeur. La culture n'est pas d'ailleurs la seule carrière que l'Algérie offre à des hommes entreprenants : la défense du pays, la protection des caravanes, le commerce aventureux que , moitié guerriers , moitié marchands, les Pisans et les Génois faisaient au XIVe siècle, dans l'intérieur de l'Afrique,

appellent les plus hardis, et peut-être les plus heureux.

Les plus grands obstacles à l'exécution de ces mesures viendraient, il ne faut pas se le dissimuler , de ceux mêmes au profit de qui elles seraient prises. H est des illusions dont les bannis de tous les temps ont aimé à se repaître : on n'en a jamais vu croire à l'amortissement des passions qu'ils avaient partagées, à la perte de leur crédit parmi leurs concitoyens, ne pas prendre les événements les plus indifférents pour des signes précurseurs de leur rappel, tenir compte enfin de ce qu'il y a de plus efficace et de plus inévitable dans ce monde, la marche du temps. Les réfugiés d'aujourd'hui ne font pas exception à la loi commune : tout leur semble se rattacher de près ou de loin à l'événement le plus marquant de leur existence , et beaucoup d'entre eux s'imagineraient, en . embrassant de nouveaux devoirs, manquer à ce qu'attend d'eux leur patrie. C'est à leurs vrais amis à les ramener dans le monde des réalités. Une révolution use la génération qui l'a faite, et, vaincue, elle ne se relève qu'avec une autre génération : la France et l'Angleterre en ont fait l'expérience, et si la Pologne doit se reconstituer, ce ne sera pas par les mains des patriotes de 1831 ; l'intensité des causes devant lesquelles ils ont succombé durera plus que leurs forces , et, comme le libérateur des Hébreux , ils n'aperce-

vront que de loin la terre promise. L'Afrique leur offre cette patrie que leurs aines cherchaient naguère sous nos drapeaux, et qu'avaient si bien méritée leur persévérance et leur courage l : il dépend d'eux de conquérir une autre nationalité, d'attacher leur avenir à des créations qui leur soient propres, et de devenir à leur tour hospitaliers sur une terre régénérée par leurs mains.

Parmi les réfugiés , beaucoup ont reçu une éducation distinguée , et se trouveraient naturellement placés à la tête d'une société qui se fonde. C'est un avantage qu'on dédaigne avec raison dans cette Amérique où lord Byron prétendait que personne ne peut parler de son grand-père ; mais les Arabes ne respectent rien tant que l'ancienneté d'origine, et, pour les gouverner , on ferait bien d'entrer quelquefois dans leurs préjugés. Ceux d'entre les Polonais qui portent des noms honorés dans leur pays attireraient d'ailleurs probablement à leur suite un

i EXERCITUS SARMATICI

RELLIQUIiE

Page 1