‹ L'Algérie (volume 2)Chapitre 71 sur 90 · PER ORBEM GALLIS SOCIIS · texte numérisé non relu

PER ORBEM GALLIS SOCIIS

PATRIAM QILERENTES

QUAM PERSEVERENTIA

IFORTITUDÏNEQUE

MERUERUNT. . .

(Inscription du 14 juin 1814, sur le tombeau du roi Stanislas Leczinsky à Nancy.)

grand nombre de leurs compatriotes, et leur nouvelle patrie profiterait dé cet avantage de leur position dans l'ancienne. Les Italiens , et surtout les Espagnols, précédés et suivis par les nombreuses migrations de leurs compatriotes , pourront se croire de retour dans les villes de leur pays.

Que les réfugiés politiques examinent donc de sang-froid leur avenir; ils reconnaîtront que, pour eux, le parti le plus digne et le plus sûr est d'aller s'associer en Afrique à un établissement tel que Kléber voulait en fonder un pour les Français.

Les gouvernement s qui proscrivent auraient euxmêmes quelque intérêt à favoriser cette tendance. Retenir en Europe une masse d'hommes énergiques et ne leur laisser d'avenir que dans les troubles de leur ancienne patrie, c'est de l'imprudence et de l'inhumanité. N'y aurait -il, par exemple, de la part du cabinet de Saint-Pétersbourg, aucune habilité à faciliter les établissements polonais sur la côte d'Afrique , dût-on remettre , à charge d'aliénation , aux réfugiés qui prendraient ce parti , quelques-unes de leurs propriétés confisquées ? Ce commencement de réconciliation remettrait du calme dans des cœurs ulcérés , et le mouvement qu'il indiquerait à des familles qui ne se feront jamais à la domination russe débarrasserait peut-être celle-ci de bien des ennemis cachés.

Mal en a pris à d'autres d'avoir mis obstacle aux émigrations politiques. Cromwell était embarqué avec un grand nombre de ses amis pour passer en Amérique , lorsqu'un ordre de Charles 1er vint arrêter le départ : a Restons donc aux risques et périls de ceux qui nous retiennent,» dit-il en remettant pied à terre. Aucun gouvernement ne sait si , en s'opposant aux émigrations» il ne retient pas un Cromwell dans son sein.

Quand les Lacédémoniens fondèrent Tarente, ils ne cherchaient qu'un écoulement à la partie la plus turbulente de la population de leur ville, et de ces éléments corrosifs, dégagés du mélange qui les tempérait , se forma la colonie la plus florissante et la plus sage de la Grande-Grèce. C'est que l'énergie, qui pousse des hommes ardents dans les discordes civiles , est la qualité la plus indispensable pour vaincre les difficultés avec lesquelles est aux prises un établissement naissant ; elle se règle et s'épuise dans le travail , et la communauté de dangers et de besoins cimente l'union entre les mêmes hommes dont la rivalité eût ailleurs fait des ennemis. L'élargissement du champ, trop rétréci jusqu'à présent, ouvert en Afrique aux émigrations , est un gage à donner au repos7 de la France ; quelques déplacements isolés ne remédient à rien ; il faut, aux esprits émus , aux cœurs froissés par nos agitations politiques , une carrière vaste ,

comme celle qu'après la révolution de 1688 offrit aux Anglais l'Amérique du nord. Ce mouvement contribuerait doublement à la puissance de notre pays ; il maintiendrait dans la population de rétablissement algérien la supériorité relative de l'élément français qui, sans cela, risquerait de s'effacer entre les autres ; il rendrait à notre gouvernement la liberté d action et d'esprit qui s'est affaiblie au milieu de nos désordres intérieurs. Comment , en effet , un pouvoir sans cesse détourné par le soin de sa propre défense , de ceux qu'exigeraient les affaires extérieures du pays, pourrait -il préparer des combinaisons prévoyantes, former des projets éloignés , inspirer à ses alliés une confiance durable? II serait beau de voir la France, maîtresse des derniers repaires de la piraterie dans la Méditerranée, en faire l'asile des bannis politiques de toute l'Europe, et acquérir, en ouvrant un refuge à l'inquiétude d'âme et au repentir, le droit d'être sévère envers les ambitions qui s'attaqueraient à son repos.

Je n'établirai pas entre les vaincus dans les troubles politiques et les individus condamnés pour leurs méfaits par les tribunaux d'un pays libre, un rapprochement injurieux; mais les uns et les autres peuvent se rencontrer sur la même terre, sans que le voisinage entraîne le contact; tous les coupables ne sont d'ailleurs pas des ré-

prouvés. Quand on considère attentivement la population frappée par les lois pénales, on reconnaît qu'elle se divise en deux classes bien distinctes : l'une montre des êtres à inclinations perverses, chez qui n'existe pas le sentiment de la justice et de l'honnêteté, et qu'on ne saurait ramener au bien : l'autre, infiniment plus nombreuse, se compose de victimes de la mauvaise éducation, du mauvais exemple, en un mot, des circonstances dans lesquelles elles ont vécu. Celle-ci est digne d'assistance et de commisération, et c'est pour la sauver de Faction corruptrice des prisons d'Europe, qu'il faut créer des colonies pénitentiaires; les conversions sont presque aussi fréquentes parmi les convicts déportés en Amérique ou en Australie, que les récidives parmi les criminels qui restent en Angleterre. La côte de Barbarie est trop voisine de celle de- France, elle entretient avec la métropole des relations trop faciles et trop fréquentes, pour devenir un lieu de déportation comme le gouvernement britannique en a établi dans l'hémisphère austral. Les grande criminels doivent être séparés par d'épaisses murailles ou par de longues distances de la société* qu'ils ont outragée , et d'ailleurs nous n'étalerions pas, sans de graves inconvénients politiques, nos plaies les plus honteuses aux yeux d'un peuple vaincu. Mais l'Algérie pourrait offrir un asile aux

condamnés libérés que la tache qui leur est imprimée prive , après l'expiration de leur peine, de travail et de moyens d'existence ; on y transporterait avec avantage , pour les employer à des travaux analogues à ceux des compagnies de discipline, des condamnés correctionnels qui sortent de nos prisons plus corrompus qu'ils n'y sont entrés. De nombreuses récidives seraient ainsi prévenues , et des établissements pénitentiaires organisés sur ces bases épargneraient à la mère patrie beaucoup plus d'embarras qu'ils n'en causeraient à l'Afrique. Les condamnés placés, après l'expiration de leur peine, sous la surveillance de la police sont trop nombreux (note AS) et dans une situation trop pénible, en France, pour qu'il soit permis de négliger aucun moyen légitime d'en soulager le pays.

La réforme des prisons et des bagnes est un des problèmes sociaux les plus compliqués et les plus étudiés de notre époque : les difficultés qu'il présente s'atténueraient peut-être si l'on élargissait le cercle des solutions, et si l'on variait davantage les pénalités. La peine uniforme de l'emprisonnement ne saurait répondre à toutes les diversités de la corruption et de la faiblesse humaines , ni agir sur tous les caractères avec une égale vertu. Probablement , la possession de l'Algérie, offre le moyen d'établir pour certaines catégories de condamnés des peines nouvelles , à la fois plus efficaces

et plus douces ; les résultats obtenus dans les ateliers de condamnés militaires d'Alger permettent au moins de l'espérer.

11 est présumable que l'adoption de la loi sur les prisons et la substitution du régime cellulaire à la détention en commun seront suivies de la révision de plusieurs articles du code pénal. Ce serait le cas de chercher dans l'organisation des travaux publics de l'Afrique des équivalents à l'emprisonnement et à la surveillance en France. Si le législateur entrait dans ce système, une grande latitude d'application devrait être laissée à la sagesse de l'administration; des tâtonnements assez longs seraient inévitables; on n'atteindrait pas du premier coup la perfection : mais si, dès le principe, on se faisait une règle de n'envoyer en Afrique que les individus les plus susceptibles de s'amender, si la traversée de la Méditerranée était, pour tous les condamnés qui auraient une bonne conduite, un acheminement vers la commutation de leur peine, les difficultés d'exécution s'aplaniraient, les inconvénients dont la colonie aurait pu se croire menacée disparaîtraient, et il ne resterait d'incontestable que les avantages recueillis par la France.

En mettant beaucoup de soin dans le choix des condamnés qu'on transporterait en Afrique, en les employant à des travaux spéciaux d'assainisse-

ment et d'ouverture de communications jusqu'à présent dévolus à l'armée, on les relèverait à leurs propres yeux et à ceux des habitants : cette institution bien dirigée finirait peut-être par être considérée comme un bienfait par le pays. Quant aux bannis politiques de la chrétienté, ils s'assimileraient sans effort aux autres éléments de l'établissement.

11 est fâcheux qu'on n'en puisse pas dire autant de bannis bien plus célèbres qui nous ont devancé en Afrique : nous trouvons dans les israélites une population antipathique aux anciens dominateurs du pays et sans affinité avec les nouveaux. Son admission dans la famille algérienne présente de grands avantages et presque autant d'inconvénients; mais comme elle est inévitable, il ne nous reste qu'à chercher les moyens d'en atténuer les difficultés.

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