‹ L'Algérie (volume 2)Chapitre 72 sur 90 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

ISRAELITES.

Leur condition sous les Turcs. — Sous les Français. — Leur puissance. — Leur admission aux droits de citoyen. — Préjugés musulmans. — Troupes israélites. — Assemblée constituante. — Sanhédrin de 1807. — Israélites français. — Population juive de l'Algérie. — Immigrations futures.

Sous le gouvernement de la milice, les juifs formaient, comme aujourd'hui, une notable partie de la population d'Alger. Soumis au régime humiliant et cruel où les tenait l'Europe au moyen âge, ils acceptaient par calcul cette abjection. Le Turc, dans sa grossière et loyale fierté , aurait cru mériter le dédain dont il accablait le juif, s'il s'était occupé des affaires dans le maniement desquelles triomphait la dextérité de celui-ci : il l'en chargeait donc sans compter, sauf à prendre , dans l'occasion , sa revanche par des avanies ; mais dans cette lutte entre la ruse et la violence , l'avantage finissait rarement par demeurer à la dernière.

Indifférents sur la nationalité de leurs hôtes , les juifs nous ont vu , sans regret, devenir maîtres d'Alger , et cet événement ne leur inspira d'abord d'autre préoccupation que celle du parti qu'ils

pourraient en tirer : ils vinrent donc à nous avec empressement , ne répugnèrent à aucune espèce de service, se flattant peut -être de cumuler les profits qu'ils recueillaient sous les janissaires avec les avantages de la liberté civile et religieuse que nous leur apportions. Malheureusement, il leur est arrivé d'Europe des concurrents , si ce n'est des maîtres, en fait de manœuvres cupides , et c'est là pour eux le mauvais côté de la conquête; il en est même à qui cette circonstance fait regretter le temps des Turcs. •

Toutefois, la masse de la population israélite apprécie le bienfait de la révolution qui s'opère pour elle à l'abri de notre drapeau. Ce sentiment se manifeste, parmi les gens grossiers, par une insolence envers les musulmans qui mériterait quelquefois d'être réprimée , et parmi les hommes éclairés , par un sentiment qui deviendrait de l'attachement pour la France , si notre sagesse donnait plus de garanties de durée à notre établissement. Tous savent que si nous abandonnions l'Afrique, ils n'auraient d'autre alternative que de nous suivre ou de périr sous le fer des Arabes. Voilà comment les juifs sont aujourd'hui liés à notre cause ; ils s'y attacheront davantage par les services mêmes qu'ils nous rendront. Ils se distinguent, en général , par une sagacité et une souplesse extrêmes : le soin de leur existence tenait jadis sans relâche ces

facultés en éveil. Exposant plus volontiers leur vie que leur fortune, il leur fallait, pour conserver Tune et l'autre, être au fait de tous les intérêts et de toutes les ressources des partis qui divisaient le pays : l'oppression a établi entre eux une association dont rien n'égale la sûreté et le dévouement. Ils sont partout , par eux-mêmes ou par leurs intelligences ; aussi n'est-il pas d'informations plus rapides et plus sûres que les leurs. Du reste, comme les juifs du moyen âge qu'a peint Walter Scott, ils n'oublient ni la protection qu'ils ont reçue, ni le gain qu'on leur a procuré : le bien fait à un Israélite est rarement perdu, et la communauté se croit solidaire de la reconnaissance de ses membres. La tolérance et l'égalité les auront bientôt , à cet égard, réduits au niveau des chrétiens.

Par ses bonnes et par ses mauvaises qualités, la population israélite est appelée à jouer un rôle important en Afrique. Puissante par le nombre . elle l'est davantage par son intelligence, par son union, par ses relations. D'un côté , leur connaissance de la langue, les anciennes habitudes, les dédains même auxquels ils se soumettent, donnent aux juifs une facilité d'accès qui nous manquera longtemps auprès des musulmans; de l'autre, ils savent pénétrer tous nos embarras; leur flexibilité se plie à toutes nos vues ; ils sont les entremetteurs presque inévitables des relations entre les Euro-

péens et les indigènes : Us surgissent, au moment du besoin, avec tous les moyens d'être utiles, et, si leur obséquiosité ne nous prévenait pas , nous irions nous-mêmes les chercher, lis ont été les agents de plus d une négociation politique. Aujourd'hui chassés du gouvernement, ils s'emparent par le courtage du commerce de l'intérieur. Leurs enfants fréquentent nos écoles , parlent notre langue, prennent notre costume : sans perdre leur es* prit de caste , ils deviennent clercs d'avoués , de notaires, employés d'administrations ; ils sont déjà initiés à notre législation , et les indigènes n'ont pas d'autres avocats consultants. L'invasion d'Israël dans les affaires d'Afrique est donc inévitable, et puisqu'on perdrait son temps à la combattre, il faut savoir la régulariser, faire tourner au profit du pays l'emploi d'une force aussi réelle , donner une tendance utile à l'orgueil mystérieux de cette race , lui faire , en un mot , accepter une patrie. La tâche est laborieuse , mais non pas inexécutable, et l'on ne doit s'attendre ni à la remplir ni à la manquer entièrement. Comme en France , on verra des juifs rester dans leur ancienne abjection , et d'autres juifs se faire remarquer parmi les chrétiens , dans le commerce par leur esprit d'ordre et leur fidélité, dans l'administration par leur intelligence, dans la guerre par leur courage.

Les plus avancés parmi ceux d'Alger voudraient

voir leurs coreligionnaires admis aux droits de ci* toyens français , et cette ambition est de bon au-* gure. Mais, sans examiner ici si l'état civil et politique des habitants de l'Algérie doit être celui des citoyens français , il serait injuste et dangereux de faire aujourd'hui pour les juifs ce qu'on ne fait pas encore pour les musulmans. Les«juifs n'étaient point des opprimés ordinaires; ils acceptaient l'humiliation de leur condition, sans jamais s'en laver par le recours aux armes. En nous pressant de les assimiler à nous , nous ne les élèverions pas , aux yeux des Arabes , à notre niveau ; nous nous rabaisserions au leur, et nous perdrions d'un coté plus que nous ne gagnerions de l'autre. Je me suis trouvé dans le cas de discuter cette difficulté avec ceux dont elle contrariait les vœux : je l'ai fait avec franchise , et je leur ai proposé, comme un moyen efficace de faire taire nos scrupules et de se réhabiliter vis-à-vis des musulmans, de former à Alger un bataillon Israélite, qui les vengeât sur les champs de bataille des mépris de leurs anciens maîtres. Ils sont convenus de bonne foi que la mesure serait prématurée, et j'ai compris qu'elle fût peu goûtée de la génération qui a été élevée dans la terreur des Turcs.

Aujourd'hui, mieux inspiré, je reconnais que le conseil était mauvais et pour les juifs et pour nous :

non que les habitudes de crainte servile qu'ils ont H. 19

contractées dans l'oppression doivent à jamais survivre à celle-ci : en retrouvant une patrie, les générations nouvelles sentiront renaître dans leur sein le courage avec lequel leurs pères résistaient aux Romains au milieu de l'univers soumis \ défendaient Jérusalem ', et quand ils la virent perdue, combattaient pour mourir 3 et non pour se sauver. Dans l'état de dissémination et de faiblesse relative des juifs en Afrique, la première victoire remportée par des bataillons israélites sur des musulmans serait presque infailliblement le signal du massacre de leurs coreligionnaires dans les Etats de Tunis , de Maroc et dans les parties de l'Algérie où notre présence ne les protégerait pas. Les populations de l'Orient , et les juifs plus que d'autres , n'ont que trop de propension à se parquer par races, et à se traiter, tout en vivant sous le même sceptre et dans les mêmes lieux , en étrangers si

1 « Pace per luliam paru , et exteroae cura? rediere : auge- « bai iras, quod soli Judaei non cessissent » (Tacit. , Histor. , lib. v, «ap. 10).

2 D'après Josèphe, 110,000 Juifs se firent tuer au siège de Jérusalem. Ses témoignages, qui, s'ils étaient isolés, pourraient être soupçonnés de partialité en faveur de ses compatriotes , sont confirmés par les Romains.

3 « Multitudinem obsessorum, omnis aetalis, virile ac muliebre « secus, sexcenta millia fuisse accepimus. Arma cunctis qui ferre ■ possent, et plures quam pro numéro, audebant. Obstinatio vîris « féminisque par : ac si transferre sedes cogèrent ur, major vil a? « metus quam mortis » (Tacit. , But. , 1. v, cap. 1 3).

ce n'est en ennemis : il faut s'étudier à laisser le moins de place possible à l'exercice de cette intolérance et de ce vice des institutions. Les juifs doivent prendre leur rang dans -une armée algérienne, non comme sectateurs de Moïse, mais comme citoyens , jouissant des mêmes droits et remplissant les mêmes devoirs que les sectateurs de Jésus-Christ et de Mahomet , qui se constitueront, sous l'égide de la France , en un nouveau corps de nation. En les y faisant entrer à ce titre , nous demeurerons fidèles à ce principe fécond d'égalité, qui, transportant dans la société politique la grande unité que la foi catholique établit dans la société religieuse, place la révolution française au-dessus de toutes celles qu'a faites la main des hommes, et la destine à imprimer son esprit à celles qui la suivront. En 1789, nos pères ont ainsi procédé : ils n'ont point; comme des Anglais, fait un bill d'émancipation israélite ; ils ont déclaré les droits de l'homme et du citoyen !, et dès lors les juifs n'ont eu qu'à naître parmi nous pour être , au même titre , libres et égaux en droits.

Toutefois, lorsque l'égalité des droits était si hautement proclamée , les juifs de France ne l'acceptaient qu'avec contrainte ; en vain les bar-

t c Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits » (Déclaration du 26 août 1789).

rières étaient renversées 9 ils résistaient à sortir de la place qu'elles avaient enclose ; ils refusaient la main qu'on leur tendait, et se tenaient en dehors de l'unité nationale à laquelle ils étaient conviés. Dix-huit ans se passèrent avant que la déclaration du grand sanhédrin répondit à la déclaration des droits de l'homme. Reparaissant, après quinze siècles, à la forte et libérale voix de Napoléon, cette assemblée déclara que la soumission aux lois de VÉtat , en matière civile et politique , est un devoir religieux; que tout israélite est obligé religieusement de regarder comme sa patrie [Etat où il est traité par les lois comme citoyen , de le servir, de le défendre , de vivre avec les autres sujets comme concitoyen et comme frère !.

Avec le temps, les Israélites d'Alger en viendront aussi bien que les autres populations du nouvel établissement, à souscrire à ces principes et à les mettre en pratique. Beaucoup d'entre eux ont dès longtemps cessé de se livrer exclusivement au brocantageet embrassent des professions utiles. Celles de tailleurs , de tireurs d'or, de bijoutiers en métaux ou en corail , ont jusqu'ici la préférence; quelques-uns sont fort bons maçons. Le commerce des tissus d'Europe avec les tribus est presque tout entier dans leurs mains. Ceux de Constantine exercent, dans la fabrication des

1 Déclarations du grand sanhédrin , du 2 mars 1807, art. 4 et 5.

cardes, une grande industrie manufacturière. La plupart des familles riches ont acquis des maisons à Alger, et plus tard on les verra, suivant la recommandation du prophète *, posséder et cultiver des terres. Ce sera le signe qu'elles s'attachent définitivement au pays , et j'ai regret d'avouer qu'à cet égard eHes ne sont pas fort en arrière des soi disant colons qui font le plus de bruit.

Les dispositions généreuses de Napoléon ne touchèrent pas toujours les juifs, et, dans la réalisation de ses vues sur eux, il fut plusieurs fois obligé de reculer devant la ténacité de leurs habitudes. Cette expérience nous prescrit, dans les mesures analogues à prendre en Afrique, une circonspection que doit redoubler la nécessité de ménager les susceptibilités de la population musulmane. C'est surtout de la génération qui s'avance qu'il convient de s'occuper. On distingue entre ses aînés un petit nombre d'hommes faits pour coopérer à sa régénération ^ mais on trouverait facilement parmi nos compatriotes des hommes qui , agissant avec la double autorité de l'identité de croyance et du caractère de Français, iraient apprendre à leurs coreligionnaires combien ils ont d'intérêt à s'attacher au seul pays de l'ancien monde qui ne voie dans les Israélites que des citoyens. L'efficacité de missions

1 Proverbes , ch. 24, 27, 28, 29.

ainsi remplies serait grande. Pour le moment, leur seul objet devrait être une organisation des consistoires et des synagogues , conforme au règlement du 10 décembre 1806 et au décret du 17 mars 1808. Peut-être serait-il prématuré de mettre, comme en France ', les traitements des rabbins à la charge du trésor. La cotisation régulière pour les frais du culte préparera des hommes qui n'ont encore d'autre nationalité que l'esprit de caste à payer volontiers la contribution pour les besoins de l'Etat.

Les recensements que nous avons faits dans quelques villes ne nous ont fourni que des renseignements incomplets sur la population Israélite répandue dans la régence; il y en a même une partie qui échappera longtemps à toute évaluation précise : c'est celle qui habite au milieu d'un grand nombre de tribus cabyles ; elle est séparée de celle des villes par l'époque de son établissement, par ses mœurs, par son langage, et n'a de commun avec elle que les bases de ses croyances.

L'histoire a consigné les dates et les causes des émigrations d'israélites qui se sont faites en Afrique depuis la destruction de Jérusalem. L'immémoriale antiquité de l'établissement des juifs scénites , qui dans toute l'étendue de la Barbarie se trouvent

1 Loi du 8 février 1831.

mêlés à la population berbère , permettrait peutêtre de soupçonner qu'il forme le fonds de ces migrations de l'Orient * et de la Syrie3 dont Salluste nous a transmis le souvenir éloigné. Dans le royaume de Fez, ils habitent principalement les provinces septentrionales et sont encore aujourd'hui désignés sous le nom de Philistins*. Le» relations que les juifs d'Espagne furent accusés , dans le VIIe siècle, d'entretenir avec eux, déterminèrent deux conciles tenus à Tolède à prononcer leur expulsion ; et il paraît que ces Berbers judalsants, comme les appellent les anciens historiens arabes , étaient alors nombreux et redoutables sur cette côte. Us s'adonnent , ainsi que lesCabyles au milieu desquels ils vivent, à la culture et aux soin* des troupeaux ; ils prennent part à leurs guerres , et ne se sont point flétris par la servitude. On les retrouve dans la régence d'Alger , et notamment dans les monts Àuress, à l'est de la province de Gonstantine. Il est probable qu'ils ont partagé le sort des populations gétules , libyennes et numides,

1 Jugurtha , xvui.

3 Id.t xix. « Postea Phœnices, alii multitudinis domi minueodae ■ {rratia, pars imperii cupidine, sollicitata plèbe aliisque novarum c rerum avidis , Hipponem, Adrumetum , Leptim , aliasque urbes « in ora maritima condidere : haeque brevi multum auct», pars « originibus praesidio, aliae decori fuere. »

3 Ghabbro di Hemso , Specchio delï impero di Marocco , in-8° ; Gcnova, 1831.

lorsqu'elles ont été vaincues et refoulées dans les montagnes par les invasions des Romains, des Vandales et des Arabes, et cette communauté dé fortune leur aura , dans ees temps reculés , donné le droit de naturalité parmi les véritables indigènes.. Si nous étions moins ignorants de la condition des diverses races qui peuplent la régence, celle-ci offrirait peut-être* en bien des occasions , un point d'appui à notre politique.

Voici les résultats de nos recensements de la population israélite :

Alger 5,949

Oran 2,372

Bone 124

Bougie. ... »

Mostaganem. »

Constantine . »

Nous verrons dans un instant à quoi tiennent les variations qu'elle a éprouvées à Oran.

Depuis deux ans que les juifs sont soumis à l'inscription sur les registres de l'état civil , il a été constaté parmi eux à

1 Recensement de Tannée précédente^

Naissances. Décès. Naissances. Décès.

Alger 261 137 244 177

Oran 191 106 175 93

Bone 11 9 9 24

Bougie. ...» 1 » »

Mostaganem. 23 3 13 11

Tandis que dans ces deux années ils comptaient 561 décès pour 927 naissances , la population civile européenne en comptait dans les mêmes villes 2,051 pour 1,673 naissances, et la population mu-* sulmane 997 pour 448 naissances *.

On a vu que la colonisation européenne, comprenant beaucoup plus d'hommes que de femmes, n'est point encore placée dans des conditions régulières de renouvellement; la répugnance des musulmans à déclarer la naissance de leurs enfants doit , d'un autre côté, être une cause de fréquentes omissions; enfin, deux années d'observations faites sur les juifs ne suffisent pas pour servir de base à l'appréciation des lois du mouvement de la population parmi eux. Je remarquerai néanmoins qu'en France l'excédant annuel du nombre des naissances sur celui des décès est de 191 pour

1 Dans les deux dernier» nombres ne sont pas compris les naissances et les décès des musulmans à Alger.

1,000, et que chez nos Israélites d'Afrique il est, quant à présent, de .581. On prétend que, depuis un siècle, le nombre de leurs coreligionnaires a triplé en Alsace; il n'y a point de raison pour qu'en Algérie ils ne devancent pas de même les autres races : ils sont dès longtemps acclimatés sur ce territoire; ils y sont en familles; leurs hommes sont forls, leurs femmes belles, leurs mariages féconds, et à mesure que les habitudes de travail chasseront la misère, leurs enfants se conserveront mieux.

La population israélite de l'Algérie s'accroîtra par les immigrations, aussi bien que par l'excédant du nombre des naissances sur celui des décès. Par cela seul que l'orgueil brutal des janissaires réduisait le Maure et le juif à peu près au même niveau, et que le poids de la tyrannie s'allégeait en s'é tendant sur un plus grand nombre de têtes , la ville d'Alger attirait naguère h elle des juifs de toutes les autres parties de l'Afrique : sous un régime de protection et de liberté, cette attraction ne saurait manquer de devenir plus forte. Lorsque les juifs, opprimés dans le reste de l'Afrique, pourront devenir au milieu de nous citoyens et propriétaires, ils graviteront vers l'Algérie comme vers une autre Palestine. Dans la seule régence de Maroc, 340,000 d'entre eux { seront excités à échanger

1 • Les juifs font , à eux seuls, un peu plus du vingt-cinquième do la population totale du Maroc. On en compte 9,000 à Fez,

l'abjection cruelle dans laquelle ils sont plongés V contre la liberté civile dont leurs frères jouissent déjà dans leur voisinage. Les idées de migrations nationales sont familières aux peuples du nord de l'Afrique; les juifs de la régence de Maroc en partiraient, s'ils le pouvaient, par tribus, comme leurs pères y sont venus d'Espagne au VIIe siècle et en 1494, d'Italie en 1342, des Pays-Bas en 1350, de France et d'Angleterre en 1403, de

7,000 à Rabat t, 5,000 à Maroc, 5,000 à Méquinez, 4,200 à Tetuan , 4,010 à Mogador, 3,000 à Tanger, etc. • (Graberg di Hemso). Dans les pays musulmans les dénombrements des juifs sont exactement faits à cause de la capitation à laquelle ils sont assujettis.

1 «Dans les ports, les juifs sont marchands, artisans, courtiers, ouvriers, interprètes, et c'est généralement par leur entremise que se traitent les affaires politiques et commerciales des Européens. Méprisés cependant , et détestés par les Maures qu'ils se font gloire de savoir duper, il n'est pas d'outrage ou d'avanie auxquels ils ne soient assujettis. On leur interdit de lire ou d'écrire l'arabe, sous prétexte qu'ils ne sont pas dignes d'entendre le Coran ; ils ne peuvent pas monter à cheval , parce que le cheval est un trop noble animal pour eux ; ils doivent se déchausser en passant devant les mosquées , les santons , les demeures des grands; ils ne s'approchent pas d'un puits, quand un musulman s'y désaltère ; ils ne s'asseoient pas en sa présence ; le noir est , en signe d'opprobre, la seule couleur dont il leur soit permis de s'habiller. On leur fait pendre les criminels, enterrer les cadavres des suppliciés; les enfants les insultent, les gens du peuple les frappent, et, si un juif osait lever la main pour se défendre, il payerait cette témérité de sa tête. Dans plusieurs villes ils payent d'énormes tributs pour le privilège de porter des souliers et de se servir d'ânes et de mulets » (Graberg di Hemso).

Ce tableau de l'état des juifs dans le Maroc est à peu près le même qu'en faisait Marmol en 1573.

Portugal en 1496. Ce serait aujourd'hui comme alors des opprimés fuyant la persécution. Ceux du Maroc , parlant tous l'arabe et l'espagnol , n'éprouveraient point en Algérie les inconvénients de la diversité des langages, et le rétablissement du commerce serait un aimant auquel ils ne résisteraient pas. Le mouvement qui s'est manifesté , en 1838, dans la population d'Oran n'est pas étranger au* arrière-pensées d'émigration que suggère aux israélites des régences voisines notre établissement si près d'eux. Leur nombre a tout h coup doublé à Oran et l'on a compté parmi eux quatre hommes pour une femme 1 ; les familles ne s'étaient donc point déplacées ; ce surcroît se composait de réfugiés de Tlemcen , de Mascara et de juifs marocains qui , venus pour tâter le terrain, se sont retirés après avoir reconnn que le temps d'émigrer n'était pas venu. Les juifs n'ont à Maroc que des biens mobiliers ; un seul lien, mais lourd, mais humiliant , les attache au sol ; c'est la capitation : le gouvernement les retient comme tributaires ; aucun d'entre eux ne peut s'éloigner sans donner un cautionnement arbitrairement fixé, et qui s'élève aujourd'hui à une valeur d'environ 2,000 francs par tête. Si notre établissement, défini-

1 Hommes 3,156 j

Femmes 804 j 5,637

Enfants 1,667 )

tivement constitué sous leurs yeux , les conviait au partage de tous les biens dont ils sont exclus, il n'est pas probable que pour cela le gouvernement marocain songeât à les retenir par l'adoucissement de leur condition. Leur laisserait-il la liberté d'émigrer? Chercherait- il à les garder de force? La crainte de perdre une des principales branches de ses revenus le détournerait du premier parti; le second établirait au sein de l'empire une lutte sourde, et nous ménagerait sur tout le territoire du sultan des intelligences plus dangereuses que celles qu'il entretient dans la province d'Oran. Une partie de ces observations s'applique aux juifs des régences de Tunis et de Tripoli. Qufelle que soit, en cette occurrence, la politique des gouvernements barbaresques, le contraste qui régnera entre les traitements ménagés aux juifs par eux et par nous amènera des complications dans lesquelles l'avantage sera pour la cause de l'humanité.

Tout ne sera pas profit pour l'Algérie dans cet accroissement de population, et peut-être y aurait-il lieu de se prémunir contre la disproportion qu'il introduira dans les éléments qui concourent à la formation de notre établissement ; mais quels que puissent en être les inconvénients, il sera plus facile de le faire tournera notre profit que de l'empêcher.

11 ne manque, en Algérie, à la race israélile aucune des conditions d'un accroissement rapide

en nombre, en richesses et en puissance; et c'est , soûs quelque point de vue qu'on le considère, un des faits dont il y a le plus de compte à tenir dans la direction de nos affaires d'Afrique. Entre les mains de qui saurait les manier et les contenir, les juifs seront un puissant instrument de paix. Leurs relations s'étendent dans les parties les plus reculées des régences; nombreux à Tunis, en Egypte , dans les Etats du Grand Seigneur, ils sont mêlés à toutes les affaires du Maroc ; leurs fils sont tendus pour s'approprier le commerce intérieur de l'Afrique. Ceux d'Alger, de Bone, d'Oran, ont des rapports d'intérêt, et j'ose dire du crédit, dans les principales places de commerce de la Méditerranée, et surtout à Livourne, à Gênes, à Marseille, à Gibraltar; les maisons de leurs coreligionnaires comptent parmi les mieux accréditées de ces villes, et sont prêtes à fonder sur la côte d'Afrique des succursales qui grandiront rapidement Alger peut devenir le centre de cette vaste association , et les juifs sont peut-être destinés, par la supériorité de leur intelligence, par la communauté de croyance et d'intérêts, par la réciprocité de confiance qui règne entre eux, à lier par un vaste réseau l'Afrique à l'Europe , à servir de véhicule h notre influence commerciale et politique, et à rendre, sous cette forme, à la France une partie du bien qu'ils ont reçu d'elle.

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