‹ L'Algérie (volume 2)Chapitre 73 sur 90 · NEGRES · texte numérisé non relu

NEGRES

Embarras de l'auteur. — Condition des noirs en Algérie. — Es» clavage chez les musulmans. — Etat et valeur des noirs dans leur pays. — Caractères spéciaux de leur race. — Éducation par l'esclavage — Caravanes. — Emploi des noirs dans les troupes, la marine, la culture, les services particuliers. — Effets du rétablissement du commerce des noirs. — Négresses. — Noirs du Maroc. — Libertés haïtiennes.

J'ai soumis le chapitre qu'on va lire à des amis dont je me suis toujours bien trouvé d'avoir suivi les conseils : ils m'ont unanimement donné celui de garder un silence prudent sur le commerce des noirs dans l'intérieur de l'Afrique... Non qu'ils contestassent l'exactitude des faits que j'avance ou la justesse des conséquences que j'en déduis ; mais ils me représentaient que toute vérité n'est pas bonne à dire; que le moment est on ne peut plus mal choisi pour émettre librement un avis sur l'esclavage; que les promoteurs de la liberté des noirs refusent aux blancs celle de douter de l'opportunité de l'émancipation ; que si j'invoquais l'expérience on m'accuserait d'inhumanité; qu'enfin j'allais me foire le plus grand tort dans le monde et dans les journaux. — J'ai vainement allégué que l'esclavage

chez les musulmans n'a rien de commun avec l'esclavage des colonies , que le commerce des noirs n'est pas la consécration de la servitude, qu'il faut, au contraire, les acheter pour les affranchir. — On m'a répondu avec quelque apparence de raison que les négrophiles dont je heurterais l'amourpropre n'entreraient point dans ces distinctions, que les condamnations prononcées contre ce chapitre retomberaient sur le liyre entier , et que pour faire admettre des vérités contraires aux préjugés en vogue, il fallait commencer par faire à ceux-ci de certaines concessions.

Ce langage ne manquait point de sagesse ; il était du moins fondé sur l'expérience du monde : on se fait aujourd'hui courtisan des opinions en faveur, comme on se faisait autrefois courtisan des princes, et les profits sont à peu près les mêmes. Combien n'ai -je pas vu moi-même de députés dire dans les couloirs de la chambre tout le contraire de ce qu'ils disaient à la tribune, et se faire une réputation d'indépendance à force de sacrifices de leurs opinions ! Les avantages de cette tactique sont connus; on en cite des exemples fameux. J'ai volontairement manqué de très-belles occasions de l'appliquer ; je ne commencerai pas aujourd'hui, et mes amis me pardonneront de m'être écarté de conseils où il entrait plus de sollicitude pour moi que d'improbation de mes vues. De vifs souvenirs

de mon enfance me rassurent d'ailleurs sur les interprétations plus ou moins injustes qu'on voudrait donner à mes intentions. Le Directoire , voulant rattacher Saint-Domingue à la France , avait , en Tan vin , appelé dans un collège formé de précieux et respectables débris de l'Université de Paris les enfants des hommes de couleur que la révolution avait mis à la tête de la colonie. A l'âge de neuf ans , j'y devenais le camarade d'enfants noirs, quarterons et mulâtres, dont la plupart étaient nés dans l'esclavage. Ce malheur , si nous avions été en état de l'apprécier, n'aurait attiré sur ceux qui l'avaient eu qu'un surcroît de bienveillance ; mais la couleur de la peau n'établissait pas entre nous d'autres différences que celle des cheveux dans les autres collèges du pays latin. Les impressions de cet âge sont profondes , et Ton est plus rapproché de la race noire par le sentiment de fraternité qui naît d'upe éducation commune , que par le patronage bruyant dont quelques-uns se plaisent à la couvrir. Je suis donc fondé à me croire aussi complètement dégagé de préjugés que d'intérêts coloniaux, et sans méconnaître l'avantage que j'aurais à me mettre à la suite de l'opinion la plus populaire, si ce n'est .la plus réfléchie, je soumets avec simplicité la mienne aux véritables amis des noirs : j'entends par là ceux qui s'occupent de cette race infortunée dans son propre in- H. 20

térét , et non pas dans celui de leur popularité.

Parmi ces races si diverses qui se mêlent , sans se confondre , dans les villes d'Afrique, la plus distincte, et pourtant la plus assimilable aux autres, est la race noire. Elle compte dans nos possessions environ 1800 individus, les uns libres, les autres esclaves : les deux tiers au moins sont des femmes. On va chercher , de l'autre côté du Sahara h, les noirs comme une marchandise, et les esclaves du sexe féminin étant les plus demandées sur la côte, l'importation en a naturellement été plus considérable que celle des mâles.

En prenant possession de la régence , nous avons solennellement promis de respecter les lois, les coutumes, les propriétés des habitants : leurs droits sur leurs noirs leur sont donc garantis soUs ces trois rapports. D'un autre côté , le privilège qu'a le sol de la France d'affranchir l'esclave qui le touche du pied ne pouvait pas s'évanouir entièrement à trois journées des côtes de Provence. La foi des traités et les coutumes européennes ont composé dans la pratique : les esclaves des musulmans ont été conservés à leurs maîtres, tandis que, par une fiction de la jurisprudence, ceux qu'ont acheté des Européens ont été admis, en franchissant le seuil d'une maison chrétienne , à l'application libérale de la loi française. Sans l'interruption des relations avec l'intérieur de l'Afrique, dont le commerce des noirs

est le principal objet, cette distinction, propre à mettre en repos l'esprit du magistrat qui se contente de concilier des textes , serait déjà devenue illusoire en fait. On verrait des indigènes se faire entrepreneurs de travaux d'esclaves , se louer à ce titre à des Européens, et, dans ces détours pris pour éluder la loi , les intérêts du faible auraient couru bien d'autres dangers que sous une législation ferme et précise qui consacre, mais qui protège.

L'esclavage chez les Orientaux ne ressemble pas à celui de nos colonies: il est dans les coutumes et les idées de l'Afrique , comme l'égalité des droits dans les nôtres; il n'y choque personne, et nul d'entre ceux qui le subissent ne consentirait à changer sa condition contre celle de nos ouvriers ou de nos paysans. En appliquant à cette société les principes qui régissent la nôtre, on risquerait de n'être compris ni de ceux qu'on dépouillerait , ni de ceux qu'on voudrait affranchir , et l'on opérerait, au détriment de tous , un bouleversement gratuit. Nous n'avons donc , pour les parties de la régence où la société musulmane doit rester homogène , rien de mieux à faire que de laisser la condition des esclaves comme elle est. Nous satisferons ainsi à la politique et même à l'humanité. L'Evangile , qui n'admet point Fesclavage , n'a rien stipulé en faveur de ses victimes, et, dans les colonies

chrétiennes , elles se sont trouvées h la merci du caprice et de l'avidité du maître. Le Coran , au contraire , fait pour une société constituée sur un principe opposé , a pourvu avec une sollicitude et une sagesse également admirables au sort des esclaves : aussi n'a-t-on jamais vu dans les pays dont il est la loi , les révoltes qui ont désolé l'ancienne Rome et les colonies modernes. Une législation nouvelle n'est nécessaire que pour les lieux où l'extension de la colonisation européenne établira des droits nouveaux , des intérêts complexes : mais si , dans de pareilles questions , les droits du maître , qui a loyalement et légalement acquis , veulent être respectés , ceux de l'esclave doivent être l'objet d'une bien plus vive sollicitude.

Dans un certain état de civilisation , l'esclavage intervient comme un adoucissement aux lois sanglantes de la guerre : le vaincu rachète sa vie par le sacrifice de sa liberté. Je n'examinerai pas si , lorsqu'il s'exerce de la sorte , à l'avantage de celui qu'il arrache à une situation pire, il reconstitue pas, au profit du maître, un droit légitime et avoué par Thumanité. Peut-être, sous ce rapport ,J est-il la condition à laquelle ont pu se former les sociétés antiques, et l'état de choses qui leur a si longtemps servi de base mérite au moins de n'être pas traité légèrement dans un pays où les mœurs sont de tant de siècles en arrière des'nôtres. Ce n'est pas ici le

Heu d'entrer dans cette discussion ardue, et nous pouvons nous en tenir à l'observation d'un petit nombre de faits.

Les esclaves transportés de la Nigritie dans la régence ont-ils perdu à ce changement? J'ai eu plus d'une occasion de m'éclairer sur cette question , et je suis fermement convaincu que si l'on pouvait proposer à tous les noirs de l'Algérie d'aller reprendre dans leur pays natal leur condition première, on n'en trouverait pas un seul qui y consentît. La mansuétude habituelle de l'esclavage chez les musulmans serait pour quelque chose dans ce refus , mais il serait surtout inspiré par les souvenirs de l'existence passée. Les détails suivants donneront quelque idée de ce qu'elle pouvait être.

Après avoir , en partant d'Alger, traversé l'Atlas et les territoires des tribus nomades qui habitent au sud de Médéah , on entre chez les Mezabites ; ils s'étendent dans le Belàd-el-Djerid , et au delà règne le vaste désert dans lequel sont répandus les Touaths et les Touaricks , la plus méridionale des nations berbères. Elle porte son commerce et ses déprédations jusque sur le Niger et dans les environs de Timboctou. Son audacieuse industrie est toute sa richesse. Des tribus, où l'on mérite bien ce nom d'hommes de proie que M. de Lamartine ne pourrait pas sans injustice appliquer indistinctement à tous les Arabes , font métier d'épier les nègres qui vont

chercher du sel dans les lacs salés du désert : elles les enlèvent, et plus habituellement elles traitent pour s'en procurer avec les petits princes du bassin du Niger. L'homme est toujours le butin rapporté de ces entreprises. Le brigandage est une spécialité qui s'exercerait mal sur le chameau des caravanes , et la division du travail a pénétré jusque dans les profondeurs du désert. Ceux qui enlèvent les noirs ne les exportent point eux-mêmes ; ils les vendent à des Touaths qui commercent avec le Belàd-el- Djerid. Le prix le plus ordinaire des captifs , en gros et sans distinction d'âge ni de sexe , est la charge de dattes de quatre chameaux, ou l'équivalent en marchandises. Or, ces seize quintaux de dattes, qui reviennent, dit-on, à 16 francs dans le Belàd-el-Djerid , peuvent, au moment de l'échange , avoir atteint par l'effet du transport une valeur de 40 francs. Tel est le prix de l'esclave déjà parvenu à une longue distance du lieu de sa naissance. La caravane fait dix-sept jours de marche dans les sables pour arriver chez les Mezabites ; mais cette partie de son voyage n'est pas celle qui l'inquiète le plus : dans le désert elle est en sûreté , et plus elle se rapproche de la côte , plus elle risque d'être pillée ; elle n'arrive à bon port qu'à force de courage, d'efforts diplomatiques et de sacrifices de marchandises ou d'argent. Enfin , l'on atteint Médéah : c'est là le principal marché d'esclaves ; Alger

s'y approvisionnait, et les prix courants, sur lesquels les marchands gagnaient environ cent pour cent, étaient de 200 boudjous pour les mâles, de 120 pour les femmes (360 et 216 fr.).

Les cours des bazars d'Egypte et des régences de Maroc, de Tunis et de Tripoli, confirment l'exactitude de ces données. Pendant notre expédition en Egypte , les enfants achetés à Syout , des caravanes du Darfour, pour en faire des tambours dans les demi- brigades, se payaient de 75 à lOOfr. ; les adultes propres à être soldats de 200 à 250 fr. : rendus sur la côte occidentale d'Afrique, les noirs de traite reviennent moyennement à80fr.; àGondar , capitale de l'Abyssinie , un jeune et bel esclave coûte environ lOtalaris l. Les esclaves amenés dans cette ville proviennent principalement du pays des Gallas, où, entre autres particularités, les voleurs d'enfants les livrent aux caravanes de Gondar au prix de 1 à 2 talaris 2. La modération du prix indique que le crime inspire peu d'horreur , que la concurrence est active entre les gens dont il fait la profession, et que la répression n'en est pas sévère. Quant à la différence entre les valeurs de l'esclave au commencement et au terme du voyage , elle s'explique par les frais, les dangers et les pertes auxquels on est soumis pendant un si pénible trajet.

1 Le talari vaut 5 fr. 40.

2 Combes et Tamisier , Voyage en Abyssinie; Paris, 1835-1837.

Ce qu'a perdu le nègre importé dans la régence , c'est donc un état social , où la créature humaine a , dans la meilleure période de son existence , une valeur fort inférieure à 40 fr. ! A en croire , sur les mœurs des peuplades noires de l'intérieur de l'Afrique, les récits de ceux qui en ont fait partie, les grands y disposent de l'existence de leurs serfs avec une indifférence dont la stupidité efface presque la barbarie. Il n'est pas rare d'y voir donner quinze à vingt hommes pour un cheval ; les caprices d'une superstition grossière ne savent s'y satisfaire qu'avec du sang; l'animad vers ion d'un prêtre y est une condamnation à mort; on y honore par des sacrifices d'hommes les funérailles de princes1, qui, malheureusement fort nombreux, ignorent d'autres moyens de se faire regretter. Le prisonnier de guerre et l'individu qui ne paye pas ses contributions deviennent également une marchandise; dans la famille même, vendre ses proches n'est pas un crime , parce qu'être vendu n'est pas un malheur; les pères, les frères aines, les mères elles-mêmes ne se font pas scrupule de la

1 Si César n'a pas calomnié nos ancêtres, il en était de même*, il y a deux mille ans., dans les Gaules : «Funera sunt pro cultu « Gallorum magnifica et sumpluosa ; omniaque quae vivis cortti «fuisse arbilrantur, in ignem inferunt, etiam animalia : ac paul» « supra hanc merooriam servi et clientes, quos ab iis dilectos esse « constabat, justis funeribus confectis, una cremebantur » (De Mio Gallico, 1. vi, 19).

vente d'enfants dont la vie a si peu de prix, et ceuxci , à en juger par leur impassibilité dans les bazars où ils sont exposés, ne croient avoir rien perdu à leur nouvelle condition.

Voilà l'état que quitte le noir acheté; voici celui auquel il passe.

L'esclavage n'entraîne parmi les musulmans aucune idée de dégradation : quand les chances de la guerre en sont la source la plus commune, les vainqueurs ne peuvent pas oublier qu'ils les couraient la veille, qu'ils les courront encore le lendemain. L'esclave est le compagnon de ses maîtres, il est associé à toutes leurs habitudes : homme, il parvient aux plus hautes dignités de l'empire; femme, elle entre dans la famille en donnant le jour à ses chefs à venir; le Grand Seigneur luimême, depuis Bayazid 11, est toujours le fils d'une esclave. Le fidèle qui affranchit son semblable, dit le Coran, s'affranchit lui-même des peines de f humanité et des tourments du feu éternel. Les affranchissements par testament, après un certain nombre d'années de service, sont très-fréquents; les mariages avec des femmes esclaves le sont encore davantage, et si le maître a toujours le droit de cohabiter avec elles, dès qu'un enfant provenu de ce commerce a été reconnu , lui-même et tous ceux qui le suivent appartiennent à la condition du père. Les musulmans scrupuleux se croient tenus d'of-

frir la liberté à leurs esclaves après neuf années de bons services , parce qu'il est supposé qu'à ce terme, l'homme a payé sa valeur par son travail. La loi de Mahomet a donc multiplié les voies par lesquelles l'esclave arrive à la liberté civile ; comme la loi romaine, elle fait de la servitude un moyen de recruter la population nationale , et l'on dirait qu'elle n'amène violemment l'esclave dans le sein du pays que pour l'y incorporer par affranchissement.

Ainsi , les noirs importés des borda du Niger sur ceux de la Méditerranée ne sont pas tombés en esclavage, ils en ont changé. Mais il y a, de celui d'où ils sont sortis à celui où ils sont entrés, toute la distance de la société noire à la société musulmane, du fétichisme à l'islamisme, de la perpétuité à la transition. Interdire les achats de noirs dans la régence, ce serait en réalité refouler ceux-ci dans une éternelle barbarie, les précipiter du premier échelon par lequel ils s'élèvent vers la liberté , et nous aurions encore moins de raisons que de moyens d'empêcher les musulmans de posséder des noirs.

Le servage sous des maîtres supérieurs en lumières est la seule école où les populations barbares apprennent le travail , et le travail est l'instrument avec lequel se conquiert et se maintient la liberté civile et politique. Les nations les plus fié-

res de leur civilisation ont passé par cet apprentissage l ; les Hongrois, les Polonais, les Russes, ne Font point encore fini. Ce serait rendre aux nègres un mauvais service que de les en exclure, et la durée peut en être maintenant beaucoup plus abrégée pour eux qu'elle ne Ta élé pour nos propres aïeux : on en trouvera les moyens dans l'étude de caractères spéciaux de leur race que les témoignages historiques, les expériences et les lumières contemporaines se réunissent pour constater. S'il existe entre cette race et la nôtre des différences réelles, si nous parvenons à les apprécier exactement, nous ne risquerons plus de nous méprendre sur les moyens d'élever au rang où la loi du Christ appelle indifféremment tous les hommes cette portion de l'humanité qu'une inflexible prédestination semblait avoir, de tout temps, vouée à la servitude.

L'origine des races noires, leur histoire, les langues diverses qu'elles parlent, la géographie même du vaste continent qu'elles habitent , sont encore couvertes d'un voile mystérieux : tout ce qu'on en sait tend à constater l'état stationnaire

1 «In omni Gallia... plebs pêne servorum habetur loco, quae «persenihil audet, et nullo adbibetur consilio. Plerique, eu m « aut aère alieno, aut maçnitudine tributorum, aut injuria poten- « liorum premuntur, sese in servitutem dicant nobilibus : in bos « eadem omnia sunt jura, quae dominis in servos » (Debello Gal/ico, I. vi, 13).

de ces sociétés. Sur le reste du globe , des traditions lointaines rappellent à l'homme une origine céleste et la faculté qu'il a conservée dans sa déchéance de remonter au rang dont il est descendu : les païens avaient un âge d'or, les Indous ont un paradis de Brama, les Hébreux, les chrétiens et les musulmans un Eden. 11 n'existe rien de semblable chez les nègres : leurs peuplades n'ont d'idée ni d'un meilleur passé, ni d'un meilleur avenir; aucun des fétichismes grossiers qui leur tiennent lieu de religion ne leur enseigne, que nous sachions, un état différent du présent dans lequel ils végètent sans regret et sans prévoyance; aucune institution divine n'a consacré parmi eux le mariage; l'homme ne s'y attache pas à une seule femme, ses enfants ne forment pas autour de lui une famille, où le dépôt des biens et des connaissances se transmette et se capitalise de génération en génération. Cette circonstance, l'un des plus grands obstacles à l'émancipation des noirs des colonies, est une de celles qui expliquent comment les populations noires de l'intérieur de l'Afrique se retrouvent aujourd'hui précisément au point où les laissèrent les anciens; leurs races variées ont conservé les degrés respectifs d'aptitude et d'intelligence , très-marqués dans la conformation du cerveau, qui, dès lors, les distinguaient entre elles. Enfin, ce qui paraît caractéri-

ser la différence entre les deux grandes divisions de l'espèce humaine, c'est que les sociétés blanches ont en elles-mêmes le principe de leur perfectibilité , tandis que les sociétés noires obéissent à l'impulsion du dehors , et ne font aucun progrès qui leur soit propre.

Le nègre, qui, abandonné à lui-même, ne sait ni inventer ni perfectionner, retrouve, dès que le contact de l'exemple réveille son génie imitateur, des facultés qu'on ne lui aurait pas soupçonnées. 11 exécute promptement les travaux manuels qu'il voit faire; il prend les idées, les habitudes, qui sont en action sous ses yeux, et se maintient presque sans progrès ni décadence au niveau où l'ont élevé ceux qui lui servent de modèle. L'Âbyssinie est restée avec la demi-civilisation que lui ont apportée quelques lueurs grossières du christianisme. La république d'Haïti ne sait guère de la liberté que ce que nous lui en avons appris , et arrêtée aux idées d'insurrection que lui souffla la révolution française, elle semble attendre d'une main étrangère l'impulsion qui lui manque pour marcher sur la voie de la civilisation. En France , au contraire, le seul pays du monde où règne la véritable égalité, les hommes de couleur se sont imprégnés du milieu dans lequel ils ont vécu, et ne sont restés, ni dans l'armée, ni dans les carrières civiles , en arrière de la masse.

L'immersion dans la société blanche semble donc être la condition à laquelle les nègres de* viendront capables de liberté. Mais, pour qu'un si grand changement s'opère dans la nature du nègre, suffit-il que nous le commandions? Des habitudes , des idées nouvelles peuvent-elles prendre racine sans l'aide du temps ? L'esclavage au milieu de nous serait-il enfin une inévitable et providentielle transition , par laquelle il serait réservé à la race noire d'arriver au partage des biens dont elle est , de tout temps , exclue ? N'est-ce que dans cette épreuve qu'elle peut laisser ses superstitions cruelles , réveiller ses vertus et ses facultés endormies , devenir enfin religieuse et capable de travail et de liberté ? S'il en était ainsi , l'abolition prématurée de l'esclavage en Afrique ne serait de notre part que la désertion dun devoir social. Au lieu de nous donner cette hypocrite affectation de charité, osons aborder, avec la résolution qui naît de la droiture des intentions , les difficultés de ce sujet, et hàtons-nous d'imprimer à l'esclavage une tendance forte et régulière vers le but sanctifié de son institution. Cette pensée d'esclavage me gêne et m'attriste; je voudrais pouvoir la secouer d'un seul effort; mais, quand la plaie est si étendue , quand , dès les premiers âges du monde, un mal s'est identifié avec une constitution sociale tout entière , le traitement saurait-il

être exempt de longueurs et de souffrances , et taxe-t-on de barbarie le chirurgien qui impose au malade l'opération douloureuse à laquelle est attaché le salut ?

11 serait facile de multiplier les citations de faits tendants à démontrer que l'abolition de l'esclavage des noirs parmi les blancs ne serait au fond , en Afrique , que le maintien de l'esclavage des noirs parmi les noirs : l'un est un pas vers la liberté, l'autre est à perpétuité la consécration de la servitude. Ce point constaté , il faut bien admettre les moyens d'amener le contact entre les deux races. L'on reconnaîtra sans peine , dans les rivages de la Méditerranée, le, seul lieu du monde où puisse s'opérer cette grande assimilation; le voisinage et l'attention de l'Europe , la différence des temps, en écarteront les horreurs dont a été témoin le nouveau monde. Mais nous ne saurions pas conduire des noirs du Niger à la côte; nos habitudes, nos besoins nous rendent inhabiles à nous former en caravanes, à nous enfoncer dans les profondeurs de l'Afrique, a mener la vie du Saharah, à traiter, comme les Touaricks, avec les princes nègres. Ces familiers du désert, au contraire, moitié marchands, moitié brigands, ont toutes les qualités qui nous manquent pour l'accomplissement de cette partie de notre mission ; ils semblent créés pour amener sous les rayons de

notre civilisation cette masse d'hommes plongée dans les ténèbres épaisses, qui, au sud du 30e degré, couvrent le monde africain. Enfin , comme si toutes les bonnes et les mauvaises passions devaient ici converger vers le même but, la propagation de notre commerce et de notre influence dans Tintérieur de l'Afrique est subordonnée au rétablissement du commerce des noirs : point d'esclaves , point de caravanes lointaines ; les nègres sont à peu près la seule marchandise que les nègres aient à donner en échange, et il fout l'accepter ou renoncer à trafiquer avec eux , à les rattacher à nous , enfin à les tirer de la barbarie.

Depuis 1830, ce commerce a changé de direction par des causes nombreuses , au premier rang desquelles est l'état de trouble qui s'est maintenu dans les provinces d'Alger et de Titterie ; mais la sécurité y fût-elle complète , les caravanes du Niger n'arriveraient pas davantage sur la côte : les Turcs ne sont plus là pour acheter leurs nègres , les Maures sont hors d'état de les payer , et nous nous en interdisons la possession. Indépendamment des considérations relatives à l'état social des noirs , la régularisation de leur esclavage dans la régence est le premier pas à faire pour le rétablissement des relations entre la côte et l'intérieur de l'Afrique, et c'est ici que se montre le point le plus délicat de la question : il consiste à déclarer l'aptitude des

chrétiens à posséder des noirs , et à déterminer les conditions de cette propriété.

Avant d'aller plus loin , remarquons quelle merveilleuse aptitude a le nègre à s'identifier avec la nationalité de son maître : c'est de lui surtout qu'on peut dire avec vérité que l'homme est disciple des circonstances au milieu desquelles il vit. Or, sans prévoir dedfizad1 avenir, il serait peu politique de rejeter dans des rangs différents des nôtres , des hommes que le rétablissement du commerce peut rendre si nombreux. 11 faut en Algérie des noirs chrétiens et parlant français; il les faut en grande majorité. Le joug de l'Evangile ne leur sera certainement pas plus lourd à porter que celui du Coran.

Comme on l'a vu plus haut , les habitudes des musulmans tendent assez directement vers l'émancipation de la race noire, qui doit être notre but principal : c'est un grand avantage de n'avoir, à cet égard, que peu de dispositions nouvelles à prescrire aux indigènes. De ce côté, les choses doivent longtemps encore rester comme elles sont.

Quant à la législation à faire sur les noirs appartenant à des chrétiens, les observations qui lui serviront de base sont très -loin d'être complètes;

1 Guerre sainte des musulmans.

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