SOLDATS
lOÛO. • a .
Il résulte de ce rapprochement que , non com-
pris les morts sur le champ de bataille , dans les marches et dans les hôpitaux de Mahon ou de France, sur lesquels on évacue des malades, l'armée perd moyennement chaque année un soldat sur 12,8, et un officier sur 54,4. Ce rapport se maintient sans grandes variations dans les meilleurs comme dans les {dus mauvais temps : en 1837, il meurt un soldat sur 9, et un officier sur 42; en 1838 , un soldat sur 19,6, et un officier sur 90. Parmi les morts sur le champ de bataille , les officiers sont au contraire relativement les plus nombreux. Ce fait final de la différence de mortalité entre les officiers et les soldats est le résumé
de tous les effets de l'organisation et de l'économie administrative de l'armée d'Afrique. Les officiers , malgré la mesquinerie de leur solde, peuvent se procurer, si ce n'est du bien-être, au moins l'indispensable, une nourriture suffisante, des effets de campement. Il n'en est pas ainsi des soldats : la nourriture , l'habillement ni le logement, ne sont appropriés au pays. Les janissaires , qui étaient beaucoup mieux traités que leurs vainqueurs, n'éprouvaient point l'effroyable mortalité qui décime notre armée : leurs caseries n'étaient point encombrées de malades ; ils résistaient aux plus longues marches et chacun des leurs passait pour valoir vingt Arabes. Il en serait de même de nos soldats, si, au lieu de conscrits levés pèle-
mêle dans toutes les provinces de France, on n'envoyait en Afrique que des hommes éprouvés ou des volontaires, si leur régime était amélioré avec discernement , s'ils n'entraient en campagne qu'après s'être acclimatés dans le service des garnisons de la côte, et endurcis par le travail. Dans les murs d'Alger même s'offre un exemple saillant des effets du travail et des soins hygiéniques : il est fourni par l'atelier des condamnés militaires; les pertes d'hommes n'y sont pas tout à fait d'un sur 33.
La conséquence de ces observations» c'est qu'une grande réduction de dépense et un notable accroissement de forces peuvent s'obtenir simultanément en Afrique. 11 est incontestable que 20,000 hommes choisis dans l'armée actuelle , exercés à la marche et au travail , établis dans des quartiers vastes et salubres, recevant une nourriture abondante et saine, une légère haute-paye, armés et équipés pour la guerre qu'ils ont à faire , rendraient infiniment plus de services que les 50,000 dont ils seraient extraits. Des troupes ainsi organisées seraient, par leur vigueur et leur mobilité , la terreur des indigènes; elles frapperaient au loin, comme dans leur voisinage, des coups aussi sûrs qu'imprévus. Dans nos longues colonnes si mélangées, la queue retient la tête, les hommes vigoureux sont obligés de régler leur pas sur celui des infirmes ,
ou de se diviser pour la garde des convois et des malades ; le nombre n'est ainsi qu'un embarras el une entrave. C'est surtout dans une guerre de surprises et dans un pays où Ton doit tout transporter avec soi, qu'il importe de réduire ces bagages et ces convois , que les Romains appelaient , avec tant de raison, impedimenta. La dépense par homme serait ainsi légèrement augmentée; mais que n'épargnerait-on pas sur le nombre et sur les frais de transport, d'hôpitaux , de bâtiments militaires !
Ces réflexions sont particulièrement applicables à là cavalerie. On a dit et répété, sans indiquer les moyens de la nourrir, qu'il la fallait extrêmement nombreuse en Afrique. Mais alors , les mauvais chevaux y seraient inévitablement en majorité, et le but ne serait pas atteint. Que notre cavalerie soit en état de gagner de vitesse les tribus qui fuient avec leurs troupeaux , de forcer les chevaux des Arabes dans la marche , de les joindre individuellement surles champs debataille, et les services qu'elle rendra seront immenses: l'Arabe est perdu dès qu'il est en présence d'un adversaire mieux monté. Mise en face du plus mobile des ennemis, une cavalerie médiocre coûte beaucoup et sert peu. Il faut donc réduire la nôtre à ce qui peut être excellent, et donner à chaque cavalier la valeur qu'avait en Egypte le mameluk. Les hommes sont trouvés : on ne saurait en souhaiter de supé-
rieurs à nos chasseurs d'Afrique; mais ils devraient avoir les plus beaux et les meilleurs chevaux de la régence : les mauvais sont dans nos rangs, les bons dans ceux de nos adversaires. L'élévation du prix des remontes assurerait la permutation; l'allé* gement du harnachement et l'amélioration de la nourriture feraient le reste.
Ces améliorations se justifieraient par d'autres exemples que ceux des janissaires et des marne* luks, auxquels on ne conteste pas d'avoir été des troupes appropriées à la guerre que nous avons à faire. La première occupation d'Oran par les Espagnols a manqué son but par leurs fautes politiques ; mais elle a duré deux siècles, de 1509 à 1708, par la force d'une organisation militaire très -analogue avec celle que j'ose recommander. La garnison d'Oran était peu nombreuse, mais formée de gentilshommes et de volontaires , c'est-à-dire d'hommes énergiques et aventureux; elle atteignait par là le but qui nous échappe malgré notre supériorité à tant d'autres égards. Ses faits d'armes témoignent qu'elle était exclusivement composée de soldats d'élite.
Au mois d'avril 1622, les Arabes de l'Habra assassinent trois Espagnols. Don Juan de Manrique se met en marche le soir, avec 700 fantassins et 200 chevaux, tombe sur les Arabes au point du jour, leur tue beaucoup de monde, et ramène la
nuit suivante à Oran 319 prisonniers et 1,200 tètes de bétail. La distance d'Oran à la plaine de l'Habra est de soixante kilomètres : Don Juan l'avait deux fois franchie en une trentaine d'heures. Daqs le mois de juillet suivant, il bat en détail, avec les mêmes forces, un corps de 2,700 janissaires, 1,400 chevaux, et une nombreuse infanterie arabe.
Au commencement de mai 1635 , la puissante tribu des BenrÀratch, dont les continuelles incursions désolaient le territoire des tribus vassales de la place d'Oran , vient braver les Espagnols en s'établissant sur les bords du Sarno. Le marquis de La Cueva d'Avila part d'Oran le 5, à trois heures après midi , avec une troupe choisie. Pour mieux tromper l'ennemi, il fait un détour par Miserghin, passe de nuit les lagunes du Sebgha , et arrive à Tamagosa Sellada à la pointe du jour : là , des Arabes Almogataz qu'il avait envoyés en reconnaissance lui apprennent que , l'ennemi est à Tafcla. A six heures du soir, il aperçoit lesBen-Aratch, qui, avertis par leurs espions, levaient le camp; les Espagnols les suivent toute la nuit , les atteignent au point du jour, leur tuent beaucoup de monde, perdent eux - mêmes sept hommes , et rentrent à Oran le lendemain à onze heures avec 225 prisonniers , dont vingt enfants que fit baptiser le marquis : il traitait les pères avec moins de douceur.
Le marquis de San-Roman, voulant châtier les
Ouled-Zaer, qui sont à trente-trois kilomètres d'Oran, sort de la place le 5 mars 1653, à la chute du jour, traverse le Sebgha avec de l'eau jusqu'aux genoux : il ne joint qu'à neuf heures du matin la tribu, qui, l'ayant aperçu , avait pris la fuite, fait couper un grand nombre de têtes , ne perd pas un seul homme, et à deux heures après midi il avait repassé le Sebgha avec 85 prisonniers. Le 25 juin 1656, le même gouverneur, parti d'Oran la veille , va surprendre à quatre-vingts kilomètres de distance , sur les bords de l'Oued-Mekerra, le convoi qui portait à Alger le tribut du caïd de Tlemcen. L'escorte était de 1 50 Turcs : il en prend 46 , en tue davantage , et ramène le convoi.
Je pourrais multiplier ces citations, extraites des rapports originaux qui sont conservés dans les archives de Madrid : je me contenterai d'ajouter qu'en 1662, les incursions du marquis de Leganez , gouverneur d'Oran , avaient imprimé aux indigènes et aux Turcs une telle terreur, qu'Amar- Aga, caïd de Tlemcen, n'osait plus perdre de vue cette ville et laissait la plaine de Zeydoure à la disposition des Arabes soumis aux Espagnols. Le marquis marchait d'habitude avec 300 hommes d'infanterie et 150 à 200 cavaliers.
Voilà les expéditions qui conviennent en Algérie : telles étaient aussi celles des Turcs. On n'avait pas alors de longues colonnes encombrées de va-
léludinaires et d'équipages : des marches si longues et si rapides ne se font qu'avec des troupes choisies, homogènes, exercées, telles enfin que M. le maréchal Valée a vu le maréchal Suchet en former jadis en Aragon pour combattre d'autres Arabes.
C'est une opinion accréditée dans l'armée, qu'en vieillissant dans les spécialités des armes savantes, les officiers du plus haut mérite contractent des habitudes d'esprit qui se prêtent mal à l'intelligence des opérations communes de la guerre. Je ne me hasarderai pas à prétendre, par analogie, que la stratégie qui s'apprend en Europe n'est point à sa place en Afrique, que les manœuvres faites pour entamer des masses résistantes doivent mal réussir contre un ennemi dont la fluidité est le caractère distinctif. Cependant, les grands capitaines ont toujours modifié le système de guerre suivant la nature des obstacles à vaincre : lorsque César eut affaire aux Numides, il se hâta de changer les manœuvres de ses vieilles légions, et ne craignit point de descendre au rôle de simple instructeur !.
1 Caesar contra ejusmodi hostium gênera copias tuas, non ut imperatore xercitum veteranum victoremque maximis rébus (je$tis, sed ut lanista tirones ftladiatores condocefaccre : quo pede se reciperent ab hoste, et quemadmodum obversi adversariis, et in quantulo spatio résistèrent; modo procurrerent , modo recédèrent, comminarenturque impetum; ac prope quo loco et quemadmodum tela mitterent, praecipit (De bello Jfncano, 71).
Nous devrions suivre cet exemple. A un contre trois, une armée française battrait une armée turque; nous avons fait beaucoup mieux à Aboukir et à Héliopolis; et en Algérie, nous ne venons pas à bout, avec cinquante mille hommes, d'Arabes qui tremblaient devant cinq à six mille Turcs. Il y a donc quelque chose dé faux dans notre système. Les Arabes n'ont point changé de nature , et il faut, pour les soumettre , des troupes spéciales, organisées, armées, équipées, exercées autrement que celles d'Europe. La réduction d'effectif de cette armée, et le bien-être qui lui serait accordé, permettraient de la former entièrement de volontaires , et d'y conserver les soldats. Les hommes acclimatés, aguerris et satisfaits de leur sort, en formeraient ainsi le fonds, et cette condition est, dans un tel pays, le gage le plus assuré du succès. La force d'une armée n'est pas dans ses contrôles, mais dans les hommes en état de faire face à l'ennemi.
Ces masses d'hommes, dont la présence n'est en Afrique qu'un embarras et une proie amenée à grands frais aux hôpitaux, tiendraient leur place dans l'armée d'Europe et y rendraient de fort grands services : il y a .donc double perte à leur faire passer la Méditerranée. Mais ces troupes, fussent-elles aussi nécessaires qu'elles le sont peu sur les côtes d'Afrique , elles le seraient encore
davantage , en temps de guerre , sur les Alpes et sur le Rhin. Tant que l'Algérie ne fournira pas à nos armées l'équivalent du nombre d'hommes qu'exige sa défense» elle sera une cause perpétuelle d'affaiblissement pour la France, et la possession en sera h la discrétion des événements qui nous forceraient d'en rappeler nos troupes. L'impérieuse nécessité d'établir cette compensation ne rencontrera pas ses plus grands obstacles dans les indigènes : ce qu'ont dit d'eux Salluste, César, Tite- Live, Strabon, Plrocope, est encore frappant de vérité, et il n'est pas plus difficile aujourd'hui qu'alors de les plier à la régularité de l'organisation militaire.
1 1 n'est pas nécessaire de rappeler que, dan s l'armée d'An ni bal, les principaux officiers étaient Carthaginois , et les soldats , des Espagnols , des mercenaires et de véritables Cabyles ; qu'en marchant contre l'Italie, il laissa la garde de l'Espagne à un corps de quinze mille hommes presque tous Africains !. Après la chute de Carthage , les Romains , qui sentaient la nécessité d'élargir la base du recrutement de leurs armées à mesure qu'elles avaient plus de pays à occuper, ne manquèrent pas d'y faire en-
1 Reliquit Asdrubali équités Libyphanicos ( mixtum punicum Afris genus ) , et Âfros quadringentos quinquagenta ; Lorgitas trecentos; Numidas , Massylos , Massasilos , Mauritanos accolas Oceani mdccc ; pedites Afros undecies mille ; Ligures trecentos ; Baléares qutngenios ; elephantes unum et vigenti (Polyb.).
trer ces mêmes hommes. Avant de conduire des cavaliers gaulois en Afrique , César avait employé des Numides dans la Gaule 1. Mais c'est surtout dans la guerre qui se termina par la mort de Caton qu'on reconnaît , au rôle des indigènes dans chaque événement , combien le temps écoulé depuis le triomphe de Marius sur Jugurtha avait été mis à profit pour les organiser militairement. Dans les combats livrés devant Ruspina , Labiepus et les deux Pacidius font soutenir le principal effort par les Numides , au nombre de plus de neuf mille cavaliers et de trente-six mille hommes d'infanterie2. Plus tard, les Gétules et les Numides, entraînés par la fortune de César , font pencher la balance de son côté, en passant par bandes, du camp
1 De bello Gallico, 1. u, c. 7. Caesar... Numidas et Cretos sagittarios, et fundi tores Baléares subsidio oppidanis mittit.
10. Caesar... omnem equitatum et levis armaturae Numidas funditores , sagittariosque pontem traducit.
2 De bello jifricano> 13... In ter eos levis armaturae Numidas et sagittarios pedites ita condensaverant , ut procul Caesariani pédestres copias arbitrarentur.
14... Subito, ex condensia turmis pedites Numidae levis armaturae cum equitibus procurrunt...
15... Pedites enim... à proximis Numidis jaculis vulnerabantur.
18. Intérim , M. Petreius et Cn. Piso, cum equitibus Numidis MC electis, peditatusque ejusdem generis satis grandi , ex itinere recto subsidio suis occurrunt.
19... Labienus, cum equitibus Gallis Germanisque mdc, Numidarum sine frenis vm millibus, praeterea, Petreiano auxilio adbibito equitibus mc , peditum ac levis armaturae quater tanto , sagittariis ac funditoribus bippotoxisque compluribus...
dç Scipion dans le sien '. Caton, pour réparer ces pertes , fait des levées dans la province d'Utique 2. Considius assiège Achilla avec huit cohortes d'indigènes 3, et bientôt Scipion occupe Uzita et les environs avec des forces numides considérables 4. Enfin Juba lui-même avait adopté pour ses troupes l'organisation de la légion romaine *. Ainsi , l'armée du parti de Pompée, comme jadis celle d'Annibal, était en majorité composée d'Africains : il n'y avait de changé que les officiers ; les Romains avaient remplacé les Carthaginois. Notre régiment de zoaves prouve tous les jours combien il nous serait facile d'en faire autant.
Les Anglais gouvernent dans l'Inde une population plus rebelle aux innovations que les Algériens,
1 De bello Africanoy 32... Intérim, Numidae Gaetulique diffugere quotidie ex castris Scipionis, et partim in regnum se conferrt», partim quod ipsi majoresque eorum beneficio G. Marii usi fuis sent, Caesaremque ejus affinem esse audiebant, in ejus castra perfugere catervatim non intermittunt.
3 Id.y 36. M. Cato , qui Uticae praeerat, dilectus quotidie libertinoruui , Afrorum, servorum denique, et cujusmodi gène ris homi- Dum , qui modo per aetateno arma ferre poterant , habere , atque sub manum Scipionis in castra submittere non intermiitit.
3 Id., 43. Intérim, Considius, qui Achillam octo cohortibus stipendariis Numidis Gaetulisque obsidebat...
4 Id., 42... Quoniam ibi praesidium grande Numidarum esse cognoverat.
59... Postea Numidas in subsidiaria acie... post au te m elephaotos armaturas levés Numidasque substituerat auxiliares.
5 Id., 59 .. Collocabat in fronte suas et Juba? legiones.
régie par des institutions plus anciennes , et ils ne sont pas secondés comme nous par l'influence d'un contact immédiat avec l'Occident. Les indigènes entrent pour cinq sixièmes dans l'armée régulière entretenue dans cette vaste région ' , et sans eux le pavillon britannique y serait depuis longtemps renversé. Les cipayes et leurs sous-officiers sont indiens. Gomme ils sont fort bien traités, les places dans leurs rangs sont très-enviées , et nul ne les quitte volontiers pour retourner à sa vie passée ; le sentiment de leur supériorité sur la foule de leurs compatriotes en fait bientôt une classe à part. Les officiers sont tous anglais : ils sortent d'écoles spéciales, établies en Angleterre pour les jeunes gens qui se destinent au service de l'Inde, institu-
1 Voici comment cette armée se compose :