FINANCES
Finances de la régence sous les Turcs. — Produits actuels. — Contribution foncière. — Domaine de l'État. — Contributions
des Arabes. — Enregistrement. — Douanes. — Postes.
L'Algérie a des comptables; elle n'a point de financiers. Il serait injuste de le reprocher à telle ou telle personne : les règles étroites et si peu faites pour le pays, auxquelles nous l'avons assujetti, ne laissent point à l'administrateur la latitude nécessaire pour remonter à toutes les sources des revenus publics sous l'ancien gouvernement, constituer le domaine de l'Etat et réaliser les combinaisons financières les plus propres à féconder le sol , à exciter le travail, à accroître en un mot la matière imposable. Régir ainsi les finances , c'eût été gouverner , et jusqu'à présent nous n'avons pas eu cette prétention en Afrique. D'un autre côté, les contribuables de France comblent, avec une exactitude irréprochable , tous les vides que laisse dans les caisses de l'Algérie l'incertitude de notre système d'établissement : l'administration des finances coloniales s'en rapporte à eux,
et n'a nul motif de s'imposer les labeurs et
l'industrie que lui coûterait la nécessité de mettre les ressources du pays en équilibre avec ses besoins.
Quand l'Algérie sera constituée, la perception des revenus publics sera soumise à deux régimes bien distincts, suivant qu'ils proviendront des parties du pays organisées à l'européenne, ou du territoire des tribus. Dans celui-ci , nous ne saurions avoir d'autre point de départ qu'une connaissance détaillée des contributions et services de toute nature acquittés du temps des Turcs. Toutes les fois que nous paraîtrons ignorer nos droits , les indigènes qui se disent nos meilleurs amis croiront faire une œuvre pieuse en nous trompant. Le mensonge, les fausses écritures, leur répugnent peu; la plupart des titres de propriété qui sont dans le commerce ou qu'on produit à l'appui des réclamations dirigées contre le gouvernement n'ont pas d'autre origine. Nous avons sous la main une foule de documents importants sur les ressources du gouvernement des Turcs ; soit que nous les ayons peu consultés ou mal compris , notre ignorance sur des matières dont l'intelligence nous serait si précieuse est encore extrême , et le remède n'en est pas dans les écrits des Européens qui ont voyagé dans l'ancienne régence : ils se sont successivement copiés, ou présentent des contradictions inconci-
1 tables. D'après don Diego Haëdo , Fauteur dont le témoignagne mérite le plus de confiance , les revenus publics de l'Algérie étaient, au commencement du XVIIe siècle , d'environ 5,200,000 fr. de notre monnaie. Mais , à se reporter à ce que nous avons vu du vil prix de toutes choses à cette époque, il faudrait aujourd'hui le quadruple au moins de cette somme pour obtenir l'équivalent des valeurs auxquelles elle correspondait.
Suivant Shaler, qui écrivait en 1825, les recettes se composaient alors comme il suit :
Taxe de la province d'Alger 86,880 fr.
— de la province de Titterie 21,720
— de la province d'Oraa 325,800
— de la province de Constanline 325,800
Versements du beït-el-maldj 21 7,200
— du cheik-el-belad 16,290
Taxe de la charge du codja-sindjié. . . . 21,720
— des codjas du dey 4,334
— sur les juifs 32,580
Droits d'exportation de la province d'Oraa. 81,450
Droits d'importation 108,600
Fermage de la cire , des huiles et du cuir . 21 7,200
Rentes du domaine de la ville d'Alger.. . . 217,200
Redevances de la Galle 162,900
Tribut des Deux-Siciles 130,320
— de la Suède 130,320
— du Danemark 130,320
— du Portugal 130,320
Total 2,360,954 fr.
11 ajoute qu'en outre les provinces livraient en
nature 200,000 mesures de blé et 10,000 d'orge , ce qui, s'il s'agit du sàa , reviendrait à 120,000 hectolitres de blé et 6,000 d'orge.
Les recherches faites au ministère de la guerre ont conduit à une appréciation un peu plus élevée !. D'après le compte établi, les contributions versées par les beys, les hakems de Blidah, Médéah etMiliana, les caïds de Cherchel et autres lieux, auraient été d'environ 900,000 fr.
Le produit de l'achour ou dîme sur les récoltes, de 500,000
Les autres impôts, fermes , amendes et monopoles 800,000
Nous aurions donc à recueillir les
débris d'un revenu de 2,200,000 fr.
car il n'est plus question des sommes payées par la France pour ses concessions, ou par d'autres puissances à titre de tribut.
Je crois ce total fort inférieur à la réalité. L'achour, par exemple, consistait, dans les environs d'Alger, dit le ministère, en un abonnement de six sâas de blé, six sàas d'orge et un boudjou par zouidja. Ces quantités étant réduites en mesures de France , une étendue de 9 hect. 23 c. payait , au prix du temps et du pays :
1 Tableau de la si fuit ion fies établissements français dans ï Algérie , chap. xxxii. I. R. 1838.
3 hl. 60 de blé, à 7 fr 25 fr. 20 c.
3—60 d'orge, à 3 fr 10 80
I boudjou 1 86
Toial 37 fr. 86 c.
ou 4 fr. 10 c. par hectare. Les environs d'Alger étaient favorisés, et l'achour se percevait plus rigoureusement dans les provinces; on ne peut donc pas admettre comme exact un compte d'après lequel on n'aurait cultivé dans la régence qu'un peu plus de 120,000 hectares, c'est-à-dire l'équivalent de la superficie de l'arrondissement de Afeaux. Les registres des finances algériennes étaient, en outre, tenus en monnaies de compte, sur la valeur desquelles il paraît que nous sommes tombés dans de graves méprises : si elle était rétablie, les évaluations d'Haëdo seraient probablement justifiées» et nous aurions l'explication du bien-être que se procuraient les janissaires avec une solde qui nous semble imperceptible. Du reste, le taux auquel nous prenons les monnaies de compte est loin d'être la seule cause de l'inexactitude de nos appréciations.
Dans nos habitudes de comptabilité, toutes les perceptions , sous quelque forme qu'elles aient lieu , se centralisent au trésor et figurent en recette, et nous portons en dépense jusqu'aux frais de levée de l'impôt. Le divan n'en usait pas ainsi;
ses kasnadjis n'envoyaient jamais de fonds dans les provinces, et ils n'en recevaient le tribut que déduction faite des frais de perception , qui étaient énormes , et des dépenses locales. Les beys entretenaient les troupes, et les fonctionnaires de tous les ordres se payaient par leurs propres mains. Dans cette absence de centralisation des comptes, les recettes du trésor d'Alger ne donnaient pas la mesure des charges qui pesaient sur les peuples, et d'un autre côté, les fonds envoyés des provinces n'entraient pas tous, il s'en fallait de beaucoup, dans les caisses de l'Etat. Les deys n'avaient que la solde de simples janissaires, et ils n'en amassaient pas moins des fortunes énormes; les membres influents du divan suivaient cet exemple; les beys et les principaux fonctionnaires achetaient leur protection par des présents qui, parfois, équivalaient à la quotité du tribut. Aucune investiture n'était gratuite; tel cheik ou tel caïd payait la sienne au delà de 100,000 fr. , et nul n'était inquiet des moyens de rentrer dans ses avances. Quand on serait remonté aux sources de toutes ces exactions , il resterait à faire l'évaluation des produits de l'impôt en nature, et des charges représentatives du service personnel auquel étaient assujetties des populations nombreuses. Ces immenses approvisionnements de laine, de blé, d'huile, de cire, qui encombraient les magasins d'Alger, en-
traient dans les revenus de l'Etat, aussi bien que le numéraire déposé dans les caisses. Ce n'est pas tout. Telle corporation fournissait les harnachements des troupes, telle tribu des moyens de transport, telle autre des vivres, des chevaux , du bétail. Ces habitudes ne sont pas entièrement perdues parmi les indigènes; mais ce n'est pas à notre profit qu'elles s'exploitent, et il nous est arrivé de payer fort cher des convois à des chefs arabes , qui , se prévalant d'un droit dont l'administration de l'armée ignore l'existence, les faisaient faire gratuitement par leurs vassaux. 11 résulte de ces détails que, pour former un tableau complet des contributions payées sous le gouvernement des janissaires, il faudrait non-seulement explorer, avec un soin, une sagacité et des connaissances rares, tous les documents dont nous avons hérité, soit à Alger, soit dans les provinces, mais encore recueillir, tribu par tribu , une foule de traditions et de témoignages écrits. Quoique beaucoup de gens soient intéressés à les faire disparaître ou à les déguiser, si les recherches étaient dirigées avec intelligence, elles ne manqueraient pas d'être fructueuses. 11 existe encore dans certaines familles arabes ou maures, parmi les Cou-, loglous et les Turcs qui sont restés en Afrique, des hommes qui ont pris, avant la conquête, une part active au maniement des affaires , et je ne doute
pas qu'en suivant leurs errements, on n'obtint de la seule province de Constantine un produit trèssupérieur à celui que nous attribuons à la totalité de l'ancienne régence.
La différence des religions impose, pour la perception des tributs , la nécessité de ménagements dont il serait impolitique de s'affranchir, mais elle n'y met point d'obstacles insurmontables ; l'essentiel pour y parvenir , c'est d'être les plus forts. Tous les voyageurs attestent, d'accord avec Pierre Dan ', que les Turcs ne comptaient pas, pour obte-
1 Tous les ans, doncques, ceux d'Alger mettent aux champs trois compagnies de janissaires, chacune desquelles est composée de deux ou trois cents hommes, qu'ils renforcent plus ou moins, selon qu'ils voyent que la nécessité le requiert. Ils envoyent ces camps volants, l'un à Tremecen, auquel ils en font aussi porter le nom , l'autre du côté de Bone et de Constantine, et le troisième vers le midy, jusques au pais des Nègres, bien avant dans les déserts; et ce voyage est le plus fâcheux de tous, pour ce qu'ils y sont sept ou huit mois. Chacun de ces camps est gouverné par un aga, ou par un capitaine général, sous la conduite duquel les soldats bien armés s'en vont par tous les pais lever cette lisme sur les douars et les barraques des Arabes , qui ne payent d'ordinaire que par contrainte et par forée : car comme •c'est un royaume de libertinage, de tyrannie et d'impiété, ceux qui le gouvernent y sont aussi fort mal reconnus parles Arabes et par les Maures qui leur sont sujets. Ils savent à peu près en quel temps Ces exacteurs sévères et aguerris les doivent venir visiter, tellement que, sans attendre leur arrivée, ils rompent leur ménage, ils transportent leurs tentes , et touchent devant eux tout ce qu'ils ont de bétail, avec lequel ils se retirent dans les montagnes, où l'avantage du lieu leur fait espérer qu'ils auront moyen de s'exempter de cette lisme, en cas qu'on les y veuille contraindre. C'est à raison de cela que ces rondes ne se font ja-
nir l'impôt, sur les sympathies de la communauté des croyances : la différence de celles-ci n'a pas empêché Bahamon, sultan deTlemcen, de payer le tribut à Ferdinand le Catholique, dès qu'il se fut emparé d'Oran : la population de Mazagran et la puissante tribu de Canastel en faisaient de même1. S'il en était ainsi dans un temps où les haines religieuses étaient envenimées par les blessures encore saignantes de l'expulsion d'Espagne, nous parviendrons aux mêmes résultats, nous qui ne voulons pas détruire l'islamisme; et certainement, si les indigènes nous voyaient employer, au profit du pays et au leur, le produit de l'impôt , cette nouveauté , dont les Turcs ne leur avaient pas donné l'idée, diminuerait leur répugnance à le payer.
Dans un pays aussi peu avancé que l'Afrique , la contribution en nature se prête beaucoup moins aux abus que la contribution en argent. Le rétablissement de ces sortes de tributs aurait de grands avantages : on obtiendrait, des tribus soumises , bien plus en denrées ou en services actifs qu'en argent , et une administration intelligente
mais qu'au temps des moissons, durant lequel ceux qui vont ainsi en quête cottisent chaque douar , selon qu'ils l'estiment riche, et qu'il est peuplé ; que s'ils n'en peuvent tirer de l'argent, ils saisissent en tel cas, et leur bétail et leur blé ; jusque-là même qu'ils enlèvent quelquefois leurs enfants » ( Histoire de Barbarie , liv. uf chap. 1).
1 V Afrique de Marmol , liv. t.
saurait mettre, sous celte forme, une partie de l'entretien des troupes à la charge du pays. Le général Bonaparte et le général Kléber ont, dans le temps, appliqué ce régime à l'Egypte avec un grand succès. La contribution en nature est la seule exigible dans les pays qui n'ont pas de commerce régulier, et les peuples la payent sans répugnance, quand elle est fondée sur une appréciation équitable de leurs facultés : c'est ce qui s'est vu dans les campagnes du maréchal Suchet en Espagne ; ses succès ont eu pour base principale sa bonne administration > et sa bonne administration consistait surtout dans le système de fournitures directes qu'il avait organisé. Lorsque, dans les commencements durèrègne de LouisXlV, les provinces étaient chargées de la subsistance des troupes préposées à leur garde, elles se libéraient par des cotisations en denrées ; et ce monarque n'a creusé tant de ports , construit tant de places fortes , ouvert tant de routes, qu'en levant en travaux personnels les contributions que ses sujets n'auraient pas pu payer en argent. Le service des postes se fait de cette manière dans une partie delà Russie, et quand nous fournissons nous-mêmes des prestations pour les réparations des chemins
vicinaux, c'est l'impôt en nature que nous payons. Malgré les détails pleins d'intérêt que présentent, sur les revenus de l'Algérie, les comptes rendus par le ministère, on y distingue mal les per-
ceptions opérées en vertu des nouveaux règlements, de celles qui proviennent des anciens droits dont nous avons hérité. Les unes et les autres, déduction faite des recouvrements du payeur, qui se font pour la plupart sur l'armée , ont suivi les progressions que voici :
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Ces produits, qui comprennent les revenus municipaux , subiraient d'assez fortes réductions si Ton en retranchait ceux que la France est en droit de revendiquer en raison de leur origine :
1 A partir de 1835 , une partie des produits du domaine , des douanes et des contributions diverses, est affectée aux dépenses des villes et corporations.
2 La douane a été établie en 1831 à Alger et à Oran ; en 1832, à Bone ; en 1836, à Bougie et à Mostaganem ; en 1837, à la Cal le ; en 1838 , à Philippeville.
3 Y compris 117,283 fr. de contributions arabes.
 Les places sur les bateaux à vapeur ont commencé à être payées en 1836.
tels sont les ventes d'effets militaires faites par l'administration de l'enregistrement, celles des poudres que fournit l'artillerie, les ports de lettres et les places sur les bateaux à vapeur, qui sont le prix d'un service fait par la marine. Enfin nous ne savons pas encore exactement à quels frais de perception donne lieu chaque branche de revenu.
L'établissement d'un gouvernement régulier en Afrique entraînerait d'abord une diminution dans l'effectif de l'armée et par conséquent dans le tribut qu'elle paye aux douanes et aux impôts de consommation. Cette réduction, qui ne serait point préjudiciable à la France, serait bientôt compensée en Algérie par des augmentations fondées sur des bases plus solides.
Les conséquences financières de la constitution de la propriété , fût-elle restreinte au territoire rétréci par lequel s'exerce aujourd'hui notre administration civile, suffiraient à elles seules pour rétablir l'équilibre. Par l'effet combiné de notre ignorance des lois musulmanes et des supercheries des Maures, des juifs et de plus d'un chrétien, nous avons reconnu des propriétaires dans l'enceinte des villes; les Européens ont de bonne foi acquis de détenteurs indigènes qui n'avaient pas droit de vendre. Après la sanction tacite que l'administration a donnée à ces sortes de contrats, il n'est pas possible de les briser; il ne l'est pas davantage de
refuser des titres équivalents aux anciens habitants qui n ont pas fait de semblables marchés, ou qui ont suivi nos exemples. H est donc urgent de régulariser la propriété urbaine par rétablissement d'une matrice cadastrale ; mais il Test en même temps de la soumettre à la contribution foncière. Qui aurait droit de s'en plaindre? Ce ne sont pas les indigènes : la contribution sera inférieure aux anciennes taxes dont elle prendra la place; à peine équivaudra-t-elle à une redevance représentative delà plus-value qu'ont déjà acquise leurs immeubles, sous le nouveau régime, et pour la libre disposition du capital, on ne demandera qu'une faible partie de la rente. Quant aux acquéreurs européens, nul d'entre eux ne déclinera une application aussi modérée du principe de l'égale répartition de l'impôt : l'armée concourt , par les charges que lui imposent les douanes et les droits sur les consommations, à des dépenses qui entrent pour beaucoup dans la progression de la valeur de la propriété bâtie ; le travail et l'industrie sont imposées par les patentes. Gomment la propriété tarderait-elle à l'être? Comment serait-elle dispensée, en Afrique, des charges départementales et municipales qu'elle supporte avec raison en France? Le temps est donc venu de percevoir les contributions directes; mais depuis leur établissement en France dans les premières années de la révolution,
de nombreuses réformes ont été reconnues utiles, et en Algérie, aucun précédent n'en générait l'application.
Ces observations s'appliquent aux campagnes aussi bien qu'aux villes. L'investiture, acceptée par les indigènes, de la propriété individuelle des terres sur lesquelles sont posées leurs tentes, contient la solution la plus satisfaisante et la plus complète des difficultés qu'a jusqu'à présent rencontrées la perception du tribut : les propriétaires que nous aurons faits ne pourront voir dans Ta contribution que le prix légitime de notre renonciation au droit de déplacer les tribus et de disposer a nôtre gré du sol, et nous gagnerons beaucoup nous-mêmes à n'avoir plus affaire à un contribuable vagabond , qui, à chaque apparition du collecteur, s'enfuit avec sa récolte et ses troupeaux. La mobilité de l'Arabe est la suite de la négation de la propriété foncière, et l'effet ne survivra point à la cause. L'impôt régulier sur les terres ne sera d'ailleurs qu'un adoucissement de la dîme , et comme d ne s'élèvera point avec les récoltes, sa fixité sera, pour le cultivateur, un notable encouragement; il imposera une salutaire contrainte à ces brocanteurs qui condamnent à l'oisiveté les champs sur lesquels ils spéculent, et n'attendent que de l'agiotage les bénéfices que d'autres demanderaient au travail. La culture s'améliorant et s'étendant chaque II. 27
jour sur des terres aujourd'hui délaissées, 1a matière imposable augmenterait, et le trésor public recevrait davantage de tous en demandant moins à chacun.
Le résultat le moins incertain de la constitution de la propriété territoriale serait l'augmentation de valeur de tous les objets dont elle se compose. Les bases qu'elle donnerait aux transactions 9 la sécurité qu'elle leur procurerait, en augmenteraient beaucoup le mouvement : le crédit se formerait, les acquisitions de terre, les placements sur hypothèques, deviendraient des opérations recherchées par les personnes prudentes, les capitaux se dirigeraient vers un sol désormais raffermi. Cet accroissement de la richesse publique et privée , cet essor imprimé aux échanges et au travail, sont l'aliment des perceptions de l'enregistrement , et favoriser les uns , c 'est assurer le progrès des autres.
En mettant successivement dans le commerce les terres destinées à la culture , l'administration n'en aliénerait une grande partie qu'à titre onéreux, et le prix de ces terres ne serait pas une médiocre ressource : mais en constituant la pro priété privée , elle aurait à former aussi le domaine de l'État. Indépendamment des immeubles affectés à des services publics , il doit en comprendre de productifs, et au premier rang se trouveront les forêts.
La division delà propriété n'est point favorable au bon aménagement des bois comme à la culture des champs; les seuls bois dont la conservation soit assurée sont ceux qui, réunis en grandes masses, sont placés en dehors des partages des familles et des vicissitudes des fortunes personnelles. Cette sorte de propriété convient éminemment, par les conditions de sa gestion, à l'Etat, grande corporation qui ne meurt point. Si c'est du . boisement des montagnes que les plaines de l'Algérie attendent la fraîcheur et les eaux nécessaires à leur fécondité , c'est une nouvelle et puissante raison de conserver comme propriétés domaniales les forêts et les terrains susceptibles de s'en couvrir. De simples particuliers, ne recueillant que les produits immédiats de la vente des coupes , s'inquiéteraient peu des avantages de l'arrosement, qui, pour dépendre de la conservation des bois, n'en passent pas moins dans des mains étrangères , et la divergence des intérêts privés compromettrait ici l'intérêt général. Ce danger n'existera pas , lorsque les forêts appartiendront à l'Etat dont la sollicitude embrasse la généralité des intérêts territoriaux, quels qu'en soient les dépositaires, et s'étend sur l'avenir comme sur le présent. Lui seul peut d'ailleurs attendre les effets du reboisement, et se livrer à une entreprise dont la rareté des capitaux et l'impatience de jouir, commune aux
colons de toutes les origines, éloignent les particuliers. Sous quelque point de vue que soitconsidéré ce sujet, l'intervention publique est indispensable , si Ton veut avoir des bois en Afrique. Quel devrait être le rapport entre l'étendue des réserves destinées à former le sol forestier et celle des terres mises dans le commerce? La solution de cette question variera suivant les lieux. Non compris les landes 9 bruyères et pâtis , les bois , bons ou mauvais, occupent en France 7,422,000 hectares sur 52,769,000 ; c'est le septième du sol ; mais ils sont fort inégalement répartis : ils couvrent plus du quart de la Haute-Marne, de la Haute-Saône et du Haut-Rhin, et moins du vingt-cinquième de la Manche et du Morbihan. Il existera des différences plus grandes encore entre les diverses parties de l'Algérie, et, comme en Europe, les régions boisées n'y seront ni les moins peuplées ni les moins industrieuses. Les forêts de l'Algérie donneront de très-bons produits : indépendamment de la consommation locale que les habitudes européennes étendront beaucoup , des bois situés à proximité de la mer la plus fréquentée du monde seront toujours demandés par le commerce. L'exploitation régulière des terrains forestiers qui sont actuellement à notre disposition procurerait dès à présent des ressources importantes pour le chauffage de l'armée; et su
était fait un recensement exact de leur étendue , on la trouverait très-supérieure au résultat des indications superficielles qui ont été jusqu'à présent recueillies !.
On pourrait également, sans attendre davantage, faire entrer dans le domaine productif, et les salines d'Arzeu, et les pêcheries de TEfzara,près Bone, et des lacs voisins de la Galle. Nous avons déjà dit quels intérêts maritimes se rattachent à l'exploitation de ces richesses naturelles : à la considérer sous le point de vue financier, elle n'est pas sans importance. Le lac Efzara a dix lieues carrées d'étendue ; les trois lacs de la Calle en ont ensemble au moins six : à comparer les pêcheries qui pourraient y être établies , avec celles de la Sardaigne et de Comacchio , on pourrait compter
1 Voici l'évaluation qu'en fait le ministère de la guerre :
Broussailles sus- Bois, ceptibles de devenir
taillis.
Mazafran (à 50 kilora. d'Alger). 350 à 400 hect. 12 à 1,500 ha.
Boudouaou (à 40 kilom. d'Alger). 2,000 , . »
La Calle. . 9,000 0,000
Philippeville 680 »
J'ai estimé à 20,000 hectares l'étendue des forêts de la Calle; si nos agents forestiers placent la limite orientale de la régence fort en deçà des monts Khoumir, leur appréciation de la totalité de ce sol forestier a du être fort inférieure à la mienne, car elle ne comprendrait pas la partie située sur le prétendu territoire tunisien. On a omis dans ce relevé les bois de la vallée de la Sey bouse et ceux qui s'aperçoivent de Bone , sur les revers de l'Edough.
sur un prix de ferme d'une centaine de mille francs. En demandant rétablissement de ports à Alger , a Bone , à Oran , l'amélioration des atterrages secondaires, la constitution de la propriété territoriale et du régime hypothécaire, la création de caisses de service et d'escompte, l'ouverture de communications nouvelles, la protection des caravanes , nous avons indiqué les véritables moyens d'attirer les capitaux, de fonder le crédit, de faire fleurir le commerce, et par conséquent d'assurer les progrès du produit des douanes et des autres impôts de consommation. L'assiette des tarifs n'est que le complément des mesures fondamentales sous l'influence desquelles se développe la production intérieure; elle exige partout beaucoup de tact et de mesure, et sera affectée, en Algérie, par la réaction du régime des douanes de Tunis et de Maroc. Comme on l'a vu au chapitre du commerce, les tarifs de ces régences tendent à l'encouragement de l'importation; les droits de sortie y sont excessifs, et les droits d'entrée de trois pour cent seulement des valeurs introduites. Comme il n'est pas possible d'établir en Barbarie des lignes dédouanes intérieures, nos tarifs de sortie attireront dans les ports de Bone et d'Oran beaucoup de marchandises tunisiennes et marocaines; c'est à nous de modérer nos droits d'entrée de manière à ce que, par un effet inverse, les
marchandises européennes destinées à l'Algérie ne prennent pas leur route par les ports de nos voisins.
Parmi les services financiers, il en est un dont la bonne organisation serait à elle seule un puissant levier entre les mains du gouvernement, et il est le plus négligé de tous. Notre pays doit à Louis XI la première institution régulière de la poste aux lettres : c'est dire qu'elle est un moyen d'affermir et d'étendre l'autorité; elle est en même temps le complément de l'écriture et de l'imprimerie. Si elle ne crée seule ni les relations, ni le commerce, elle leur sert de véhicule; son activité prépare et seconde la leur : nous en faisons tous les jours l'expérience en France. Notre administration centrale, qui entretient des agents spéciaux en Egypte et dans le Levant, n'en a cependant point encore à Alger : le service des postes y est abandonné, comme pour les troupes en campagne, à la trésorerie militaire, dont l'indifférence pour cette branche secondaire de ses attributions est devenue proverbiale.
Sauf les accidents et les retards de mer, Alger reçoit et expédie le paquebot de France toutes les semaines, les paquebots de Bone et d'Oran tous les quinze jours. 11 serait temps d'organiser des services intérieurs, surtout dans la province de Constantine : les lignes de Bone à la Galle , à Con-
stantine et à Slora devraient déjà être en activité. J'ai de fortes raisons de croire qu'il serait dès a présent possible de s'entendre avec le dey pour le prolongement , par Tabarque et Bizerte , de la ligne de la Calle jusqu'à Tunis. Le vide que ferait la poste partout où elle existe fait comprendre quels bienfaits elle apporte à des contrées où elle est inconnue. L'établissement de courriers directs d'Alger à Constantine et à Oran serait sans doute prématuré ; mais l'exemple des avantages que procureraient ceux de la province de Bone le préparerait. Il ne s'agirait d'ailleurs ici que de relever des institutions à peine tombées, de rendre périodique et régulier ce qui n'était qu'accidentel, d'admettre le public au bénéfice d'un service qui était réservé au gouvernement seul. Nous retrouverions encore des membres de l'ancienne corporation des sierrs, ou courriers de cabinet sous les Turcs : elle avait des dotations dans les provinces, et servirait à reconstituer le service. Quand les beys venaient en personne payer le tribut et se mettre à la discrétion du divan , la nouvelle de l'accueil qu'ils en avaient reçu était portée à leur résidence avec la rapidité des courriers d'Europe. Nous sommes tous les jours témoins de la promptitude avec laquelle les avis qui importent aux indigènes parviennent à de très-longues distances, et l'on a vu des dépêches du généra] Négrier arriver de Constantine
à Alger par terre *. Pourquoi les Arabes ne feraientils pas pour nous ce qu'ils font pour eux ? Us ne tiennent grand compte ni du temps, ni de l'espace, et l'impôt en nature qui leur pèserait le moins serait certainement celui qui consisterait à fournir des courses régulières sur des lignes déterminées. L'utilité du service des courriers, la responsabilité des tribus dont ils traverseraient le territoire,, lés guides qu'elles devraient leur fournir, seraient autant de garanties du respect qui leur serait, porté. Les populations qui font quelque commerce s'attacheraient bien vite à cette institution, et elles la défendraient comme une propriété après l'avoir reçue comme une charge.
Il ne nous importe pas moins de régulariser les communications entre les côtes d'Algérie et celles d'Italie et d'Espagne.
Dès que l'établissement maritime de Bone prendra quelque consistance, des paquebots circuleront .entre cette ville et Cagliari. Ainsi rattachée au service des postes sardes, la province de Constantine entretiendrait, par la Corse, par Livourne et par Gênes , des relations continues avec l'Italie et la France. De Bone à la côte de Sardaigne» la distance est moindre que de Marseille à celle de Corse, et Cagliari compte 25,000 habitants; de
1 Lettre du maréchal Valée , du 23 février 1838.
grandes améliorations s'introduisent dans l'île, et des relations commerciales actives doivent un jour la lier à l'Afrique.
La correspondance d'Or an à Carthagène serait encore plus utile et plus facile à organiser. On se souvient qu'entre ces deux ports le trajet à la voile est habituellement de quinze heures, et que les Espagnols forment déjà la moitié de la population européenne d'Oran. Aujourd'hui , une lettre expédiée de Carthagène pour Oran fait par Madrid, Bayonne, Toulon et Alger, un circuit égal à quinze fois la distance directe. Nous ne saurions rattacher trop d'intérêts espagnols à notre établissement d'Oran , ni rendre assez fréquents et assez rapides se$ rapports avec la France. Carthagène, située au sommet de l'angle que forment entre elles les côtes orientale et méridionale d'Espagne, est le point de passage obligé de la correspondance de la Péninsule entière avec l'Algérie, et est placée sur la ligne directe de Paris à Oran par Perpignan , Barcelone et Valence , ligne à laquelle il ne manque aucune des conditions de succès d'un service de poste journalier (note AX). En l'attendant, il existe un service de bateaux à vapeur de Marseille à Carthagène, et l'embranchement d'Oran en augmenterait beaucoup les avantages.
L'amélioration des postes offre donc un des moyens les plus sûrs de marier les intérêts indi-
gènes aux nôtres, de former des nœuds solides entre l'Algérie et l'Europe , elle apporterait un notable adoucissement à la nostalgie qui consume notre armée en Af rique;et puisque nous recherchons ici les sources des revenus publics de l'Algérie, c'est le cas de remarquer que, dans un pays où les relations commerciales sont la base principale du revenu public, l'activité que leur imprime un bon service des postes fait naître indirectement des produits très-supérieurs à ceux qui ressortent de
ses recettes immédiates.
Ainsi , postes , douanes , enregistrement, domaines, contributions directes , contributions en nature, tout est à créer ou à améliorer en Afrique, mais aussi tout y est dans d'excellentes conditions de progrès. Sauf l'entretien de l'armée , les ressources actuelles du pays sont en équilibre avec les emplois réellement utiles qui peuvent en être faits; ce qu'on y ajouterait n'alimenterait que des entreprises prématurées. L'Algérie doit sous ce rapport se suffire désormais à elle-même. Sous une bonne administration, ses recettes s'accroîtront aussi rapidement que ses dépenses.
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