CONCLUSION
Charges imposées à la France par le système actuel. — Sa stérilité. — Hases d'un système d'établissement progressif. — Patronage de la France. — Gouvernement à donner à l'Algérie.
Le trésor de la Casbah a couvert, en 1830, les frais de l'expédition d'Alger. Dans les dix années qui ont suivi, les dépenses et les recettes faites pour le compte du trésor dans le nord de l'Afrique ont présenté, d'après les comptes rendus des ministres de la guerre , de la marine , des finances, et les votes des chambres, le tableau que voici :
Dépenses. Recettes.
1831 18,285,424 f p. l,098,697fr.
Totaux 341,221,400 fr. 1 6,595,088 fr.
Du commencement de 1 83 1 à la fin de 1 839, il est mort 22,495 hommes dans les hôpitaux1, et 1,412 sur les champs de bataille. L'année courante est plus désastreuse qu'aucune de celles qui l'ont précédée.
Quels sont les fruits de tant de sacrifices? Le pays est sans commerce; la circulation des caravanes est suspendue; la marine indigène déchoit; la charrue se retire des champs dans notre voisinage; les Arabes viennent couper des têtes aux portes d'Alger.
A défaut de commerce, d'agriculture et de sécurité, notre établissement militaire a-t-il du moins en lui-même, comme celui des Turcs, les gages d'une durée de plusieurs siècles? Evidemment non. Les coups de canon tirés sur les Alpes ou sur le Rhin retentiraient dans l'Atlas, et l'impérieuse nécessité de rappeler nos troupes en Europe éclaterait au moment où il serait besoin de les renforcer en Afrique ; il pourrait se présenter telle circonstance où elles ne seraient approvisionnées ni par terre, ni par mer, et plus l'échafaudage incohérent de l'occupation à main armée serait élevé, plus une guerre en Europe en rendrait la chute inévitable et désastreuse.
On se résignerait aux maux du présent si du moins
1 Non compris ceux qui ont succombé dans les infirmeries régimentaires, dans les camps, dans les traversées et dans les hôpitaux de France par suite de maladies contractées en Afrique.
on se sentait en marche vers un meilleur avenir; on applaudirait à l'accroissement des dépenses des cinq dernières années si Ton y voyait le germe d'un progrès : mais nous ne sommes guère plus avancés aujourd'hui qu'en 1830; en dix ans de persévérance dans les errements actuels nous perdrions quatre cents millions et vingt-cinq à trente mille soldats de plus, sans rien fonder de stable. Notre conquête est à la merci des événements, et en réalité, nous marchons aujourd'hui parle dégoût à l'abandon.
L'abandon !... ce serait le seul parti raisonnable à prendre, si cette disproportion toujours croissante entre les charges et les avantages de notre entreprise tenait à la nature de la contrée occupée; mais la prospérité dont elle a joui sous les Romains et au moyen âge témoigne du contraire. Le mal tient donc uniquement à la fausseté des bases de notre occupation. Lorsque en Europe une puissance a fait une guerre malheureuse, lorsque son artillerie est détruite, sa cavalerie prisonnière, sa capitale occupée, les revenus publics et particuliers sont à la discrétion du vainqueur; plus l'organisation du pays est puissante et perfectionnée, plus il est cruellement éprouvé par les désordres de l'invasion étrangère, plus il est urgent, pour en arrêter la ruine, de traiter et de se soumettre. Il n'en est pas ainsi en Afrique. « Quand tu as un vase d'eau
devant toi, me disait. un jour un cheik arabe, il dépend de toi d'y plonger le bras, et tant que tu veux , il y tient sa place sans plus ; si tu le retires, l'eau reprend son niveau, et la voilà comme si tu ne l'avais jamais touchée. C'est l'image de vos expéditions au milieu des tribus : quand vos soldats marchent, ils sont maîtres du sol qui est sous leurs pieds ; mais ils n'y laissent de traces que celle de leurs pas sur l'herbe.» Ce cheik avait raison ; nos coups tombent la plupart du temps dans le vide. Mais par compensation, ces populations fluides sur lesquelles notre tactique a si peu de prise sont saisissables par des besoins , des intérêts, des passions que n'ont pas les armées régulières, et c'est ce dont nous ne tenons point compte. Le but de mon travail est atteint, si j'ai jeté quelque jour sur ces besoins, ces intérêts, ces passions.
L'adoption d'un système méthodique d'établissement, fondé sur une connaissance du pays qui nous manquait à notre début, importe désormais autant à l'honneur qu'aux intérêts de la France. L'Europe , et j'entends ici les peuples comme les rois, l'Europe , qui nous marchande sa confiance , a les yeux fixés sur cette arène où nous employons de si grands moyens à faire de si petites choses ; elle se demande si l'Algérie aura le sort de l'Inde, de l'Egypte, de Malte, de Saint-Domingue, de la
Savoie , du comté de Nice , des provinces rhénanes, de la Belgique ; si la France , qui a lait tant de conquêtes f n'en saura conserver aucune.
On renverse , en effet , les Etats par les armes ; mais on ne soumet les peuples que par l'habileté et l'esprit de suite ; on ne se les affectionne que par l'intelligence de leurs intérêts et de leurs besoins, et il faut avouer qu'en Afrique notre sagesse n a pas toujours été à la hauteur de notre courage : l'un est pourtant aussi nécessaire que l'autre au succès. Le véritable conquérant de l'Algérie sera celui qui , pour ne jamais faire de pas rétrograde , ne s'avancera jamais inconsidérément; qui, renonçant aux entreprises bruyantes, ne négligera aucune des plus modestes , si elles portent en elles-mêmes un élément de consolidation.
H appropriera le système de guerre à la nature de l'ennemi que nous avons à combattre , et organisera les troupes en conséquence : se souvenant qu'il a des populations à soumettre plutôt que des armées à détruire, il leur fera la guerre de César aux Gaulois , vive pour être courte ; il ne laissera ni paix ni repos aux tribus ennemies qui seront à notre portée ; il leur interdira la culture , brûlera leurs récoltes , et combinera l'action des troupes de terre et de la navigation à vapeur pour tenir en alarme tout le pays hostile et empêcher les rassemblements. Il aura dans la population musulmane
des amis et des protégés , et opposera les unes aux autres les races et les tribus rivales.
11 s'appliquera sans relâche à la fondation de rétablissement maritime, moins encore parce que c'est celui qui rencontre le moins d'obstacles dans le pays, qu'en raison des avantages qu'il doit procurer à la France , et des bases d'opérations qu'il prépare au commerce européen et à la plupart de nos expéditions militaires.
Il délimitera les territoires dévolus aux institutions européennes, et, rétablissant sur le reste la responsabilité des tribus et la sûreté de la circulation, il ranimera le commerce et l'agriculture arabes. 11 constatera les caractères de la propriété musulmane et en maintiendra l'application dans tout le pays qui sera régi par ses anciennes institutions : il constituera , dans les circonscriptions régies à l'européenne, la propriété individuelle dont le principe est destiné à s'étendre graduellement sur toute la superficie de la régence, et à servir de consécration a notre domination. Les revenus publics se consolideront sur ces bases, et l'établissement possédera dès lors des germes d'affermissement et d'extension dont l'action du temps assurera le développement.
Comprenant les différences profondes qui existent entre l'est et l'ouest de la régence, il soumettra les provinces d'Alger et d'Oran parles armes,