CHAPITRE IX
EXPEDITION DE CONSTANTIiSE.
État de la province avant rexpédition. — Troubles et combats.—Effectif et ressources du corps expéditionnaire. — Départ. — Hamman Berda. — Calama. — Suthul. — Aulus et Jugurtha. — Ras-el-Akba. — Announa. — Constantine. — Opérations du siège. — Retraite. —Terrain de Constantine au Ras-el-Akba. —Vallée de la Seybouse. — Cond>at de Metellus. — Rentrée à Bone. — Pertes éprouvées.
Lorsqu'au mois de juillet 1855, le gouvernement de l'Algérie sortit des mains du comte d'Erlon, la province de Bone jouissait d'une tranquillité profonde; nous étions respectés fort au delà des limites dans lesquelles nous pouvions pratiquer la culture ou le commerce, les indigènes approvisionnaient nos marchés, et si notre administration intérieure laissait beaucoup à désiicr, nos relations avec les tribus étaient établies sur ie meil-
leur pied. Le général d'Uzer maintenait avec sagesse et fermeté cet état de choses que semblaient avoir préparé les souvenirs laissés par les anciennes concessions françaises. Le bey de Constantine, Hadji-Achmet, de son côté, dégoûté par le mauvais succès des combats qu'il avait livrés en 1853 dans les environs de Bone, avait adopté à notre égard une politique qu'on aurait pu appeler de cantonnement. Par une sorte de convention tacite, il ne dépassait pas certaines limites; nous n'avions nous-mêmes nul intérêt à les franchir, et chacun était tranquille sur le territoire qu'il occupait, à la charge de ne point troubler son voisin sur le sien.
Cette paix de fait se consolidait par sa durée et tendait à devenir définitive; on pouvait l'espérer en voyant Achniet ne point songer à profiter de la diversion qu'Abd-el-Cader faisait en sa faveur dans l'ouest ; il fallait du moins ne pas se donner d'embarras dans la province de Rone, tant que celles d'Alger et d'Oran ne seraient pas soumises ou pacifiées. Des considérations si vulgaires ne frappèrent malheureusement pas tous les yeux. Les beys ridicules nommés par nous à Médcah et à Cherchel avaient été ignominieusement chassés ou n'avaient pas pu s'installer; les expéditions stériles de Mascara et de TIeniccn venaient d'envenimer les haines contre nous et de consolider le crédit d'Abd-el- Cader aux dépens du notre, lorsque M. le maréchal Clauzel, supposant ce cliefanéanli, crut le moment 2 5
venu de faire exécuter son arrêté du lo décembre 1830 ^ dont Achmet ne s'était jusqu'alors point mis en peine , et nomma bey de Constantine in partibus Joussouf, déjà connu comme chef d'escadron de spahis.
Le successeur que la Porte donne à un pacha révolté a presque toujours mission d'en envoyer la tête au sérail. On n'en voulait point à celle d'Achmet, mais la nomination de Joussouf l'avertissait de ne plus compter sur la neutralité réciproque qui faisait sa sécurité : il y répondit en excitant contre nous l'hostilité des tribus. Peut-être était-ce là ce qu'on cherchait. La seule pensée qui se soit clairement manifestée dans la direction confuse donnée jusqu'à la fin de 1856 aux affaires d'Afrique, a été celle de compromettre sans cesse notre établissement par des accidents qui exigeassent des
' Le général en chef, considérant que le bey Je Constantine s'est refusé à faire acte de soumission, qu'il a constamment résisté aux injonctions réitérées qui lui ont été faites à ce sujet, qu'il n"a payé aucun impôt, n'a satisfait à aucune subvention, qu'enfin, dans les villes, et particulièrement dans celle de Bone, il afiFecte de persécuter les habitants qui se sont montrés partisans de la domination française;
Arrête ce qui suit :
Art, I'i". Hadji-Achmet, bey de Constantine, est déchu, et les peuples de sa dépendance sont déliés de toute obéissance à son égard ;
Art. II. Il sera pourvu incessamment à son remplacement.
Signé .- Clavjel.
augmentations de forces. Les adeptes de ce système ont trouvé que c'était là le bon côté de la défaite de l'Habra et des provocations intempestives dirigées contre Achmct.
Joussouf alla planter sa tente au milieu du camp retranché de Drâan. Ses débuts furent heureux: les partisans d'Achmet parurent reculer devant lui; les tribus de la plaine de Bone, déjà tranquilles sous le général d'Uzer, rendirent hommage au nouveau bey.
Cependant, les hommes habitués aux pratiques des Arabes n'étaient qu'à demi rassurés par ces apparences flatteuses; ils se fiaient peu à des génuflexions , et l'impopularité connue d'Achmet ne garantissait point à leurs yeux la durée de la puissance de Joussouf. Ils apercevaient dans les précédents et au fond de la position actuelle de ce dernier des éléments de dissolution qui ne tardèrent pas à devenir manifestes pour tout le monde.
La rapine et l'extorsion ne sont pas choses honteuses aux yeux des Arabes, et le rôle gratuitement accepté par Joussouf dans l'affaire de Tlemcen aurait fait envie à beaucoup de ceux qui le lui ont le plus amèrement reproché, s'il n'avait point été dans cette circonstance l'assesseur du juif le plus mal famé delà régence. Or, un juif rançonnant des musulmans, un musulman à la suite de ce juif, sont aux yeux des indigènes des monstruosités que rien ne saurait faire oublier; le sourire a beau se montrer sur les lèvres, les cœurs n'en sont pas moins uicé-
rés, et dans les pays courbés sous un long despotisme, la vengeance sait dissimuler et attendre.
D'un autre côté, quoique la nomination d'un bey impliquât l'engagement de le soutenir, et entraînât une série d'opérations politiques et militaires dont on n'avait calculé ni les frais, ni les conséquences, l'assentiment du gouvernement à cette mesure n'avait pas même été demandé; rien n'était réglé sur les pouvoirs, les attributions, les ressources du bey; on le jetait au milieu des Arabes avec des pouvoirs indéfinis et illimités, lui donnant, pour budget et pour liste civile, sa position à exploiter comme il l'entendrait. Il n'avait pour moyens d'installation qu'une somme de 10,000 boudjous prêtée par le juif de Tlemcen à l'intérêt de 2 et demi pour cent par mois, et à la condition que le capital serait payé en bœufs à 18 fr. la pièce. Pour acquitter ces dettes usuraires, attirer à soi par de riches cadeaux les chefs des tribus, subvem'r à une représentation dispendieuse, suivre enfin l'impulsion souvent irréfléchie de sa générosité naturelle, on mettait à la discrétion de Joussouf, sans règle, sans frein, sans contrôle, les tribus qui nous étaient soumises. Ce n'était pas le moyen de se les attacher, et c'est ainsi qu'elles s'éloignèrent de nous à petit bruit, aimant mieux, disaient -elles, être foulées par Achmct dont la fortune était faite, que par un homme qui avait à faire la sienne et celle de ses ann's. Joussouf a dépensé dans un beylik autant et plus qu'il n'en a tiré; il en est sorti
avec des dettes. Un bien est pourtant résulté de ces avanies : beaucoup d'Arabes, en voyant combien leur condition a été différente sous le général d'Uzer à Bone, le colonel Duvivier à Ghelma, M. de Bcrthier à la Galle, ont trouvé, tout considéré, la domination immédiate des Français préférable à celle des leurs.
Ces explications étaient nécessaires pour Tinlelligence des événements subséquents ; la disposition des esprits a été pour beaucoup dans l'issue de l'expédition de Constantine. Inquiet sur les projets vers l'exécution desquels rétablissement du camp de Dràan ne lui semblait qu'un acheminement, Achmet, à la fin d'août, s'était avancé de Constantine au Ras-el-Akba, et s'y était retranché. Lorsqu'il crut avoir suffisamment intimidé ses adversaires, raffermi ses partisans, il se décida à agir.
Le 9 octobre, une centaine de Cabyles détachés de ses troupes descendent vers Bone par les flancs boisés de l'Edough, tranchent la tête à deux Maltais qui travaillaient à la prise d'eau de la ville, et, après un combat d'une demi-heure, se retirent devant vingt-cinq chasseurs à cheval. Cette attaque n'avait d'autre but que de faire une diversion. Achmet lui-même montrait, dès neuf heures du matin, ses coureurs au S.-O. du camp de Dràan. L'ennemi se renforçant de moments en moments, Joussouf sort à onze heures avec ses Turcs, ses spahis au nombre de cinq cents, et trente-six chas-
-Doseurs commandés par le capitaine Marion. Les chasseurs chargent les Arabes avec leur résolution habituelle, les spahis et les Turcs se précipitent avec eux ; tandis que les premiers assaillants sont enfoncés, deux colonnes de cavalerie ennemie se détachent sur leur droite, et se répandent dans la plaine de la Seybouse ; elles vont jusqu'à mi-chemin de Bone, enlèvent le bétail d'un douar établi sous la protection d'un blokhaus, coupent la tète à un voiturier français et à quatre enfants arabes. Quatre compagnies du 17^ léger leur barrent le chemin au retour; les chasseurs et les spahis appuient ce mouvement en décrivant au sud du camp un grand arc de cercle, et reprennent tout le bétail enlevé; l'ennemi s'éloigne dans toutes les directions, et le soir, il avait complètement disparu. Les Arabes pouvaient avoir, d'après les appréciations les plus dignes de confiance, environ trois mille hommes. Le soir, Joussouf envoyait à Bone vingt et une tètes; nos soldats avaient en outre tué une quinzaine d'Arabes : nous avions de notre côté perdu un chasseur, un Turc et deux spahis.
Le 10, le général Trézcl conduit au camp de Drâan six cents hommes du 59«, cent cinquante sapeurs, trois cent trente chasseurs et deux pièces de canon.
Le 11, nous nous dirigeons à quatre heures et demie du matin vers Ascours, avec seize cents hommes. Nous passons le Bouinfra , qui est un
affluent de laBoudjimah, et pendant la halte que nous faisons sur le coteau qui en domine la rive gauche, nous apercevons en mer la fumée de deux bateaux à vapeur : c'étaient le Ramier et le Fulton, qui amenaient d'Alger huit cents hommes du 17® léger. Les conjectures auxquelles donne lieu cette apparition nousramènentàBonc. Danslamalinée, des Cabyles d'Achmet avaient encore coupé la tête à un corailleur napolitain, à la baie des Caroubiers. 8j; Le 12, ils enlèvent, le matin, deux enfants au même lieu, et le soir, un Maltais près de l'abreuvoir.
Le 13, quelques groupes d'Arabes se montrent dans la plaine sur le passage du convoi de Drâan, mais n'osent pas l'attaquer. Joussouf va châtier les Ouled-Atia, et fait couper quatre tètes.
Telle est la guerre en Afrique. Les hommes désarmés ou isolés sont à peu près les seuls qui courent des dangers. Quelle que soit leur supériorité numérique, les Arabes ne tiennent pas devant une troupe qui les aborde avec résolution ; mais cette troupe a beau les battre et les disperser, elle ne préservera de leurs atteintes ni les personnes, ni les choses placées sous sa protection. Il n'en faut pas davantage pour confiner les Européens dans leurs demeures, pour refouler sous les murs des villes les troupeaux affamés des tribus amies, pour détruire la confiance, pour ruiner l'établissement. C'était tout ce que voulait Aciiraet, et ce résultat obtenu, il se relire sur Coiislanliue, se bornant à
maintenir , par l'émissioji de fausses nouvelles , Tagilation parmi les tribus.
Cependant, chaque semaine amenait des troupes à Bone. M. le duc de Nemours y arrivait le 29 octobre, et M. le maréchal Clauzel le 31. Les préparatifs nécessaires pour le siège de Constantine étaient si évidemment incomplets, que les doutes sur la réalité de l'expédition cédèrent à peine à la présence du prince et du gouverneur général; ils ne furent entièrement levés que par la proclamalion du 4 novembre, dans laquelle 31. le comte Clauzel annonçait aux habitants de Constantine sa marche sur leur ville, et poussait le soin de les rassurer contre un renouvellement des opérations financières de Tlemcen, jusqu'à leur promettre de loger, sans leur faire, du reste, aucune demande, le soldat dans des maisons séparées des leurs ^.
Nous avions sur la roule de Constantine des renseignements très-exacts; nous savions que l'armée n'aurait de vivres et de munitions de guerre que ce qu'elle porterait, et que pour que nos menaces contre Achmet ne fussent point vaines, il fallait du beau temps et des moyens de transport suffisants : or, d'une part nous n'avions que du tiers
' .... L'armée française sous mes ordres respectera voire religion, vos personnes et vos propriéttjs! Il ne vous sera rien demandé, rien imposé î Le soldat sera logé dans des maisons séparées des vôtres, et le plus grand ordre régnera dans Constantine, si notre entrée se fait sans résistance et pacifiquement de votre part. {Moniteur du 23 novembre 1850.)
au quart des équipages indispensables , quand le temps eût été beau ; de l'autre, la saison des pluies était arrivée. Quoi qu'il en soit, le mouvement sur Conslantine une fois commencé, personne ne s'alarma plus des chances qu'allait courir l'armée, et l'on écarta comme inutile l'importune prévision d'un revers pour lequel aucune précaution n'était prise.
S. A. R. Mgr. le duc de Nemours était accompagné du général Ed. Colbert, du colonel Boycr, du Jicutenant-colonel de Chabanne.
M. le maréchal Clauzel commandait en chef l'expédition, et avait neuf aides de camp ou otTiciers d'ordonnance.
Le colonel Duverger faisait fonctions de chef d'état-major, et avait onze officiers sous ses ordres.
Les colonels Tournemine et Lcmercier commandaient l'artillerie et le génie, et chaque état-major comptait six officiers.
L'administration était conflée à M. Melcion d'Arc, intendant militaire de l'armée d'Afrique, et le service de santé, au docteur Guyon, chirurgien en chef.
M. le duc de Mortemart et M. le duc de Caraman, voyageant en Algérie, avaient voulu saisir cette occasion de voir Constantine. Le premier, dont la jeunesse s'était passée dans les camps auprès de l'empereur, avait pris part à de plus grandes et plus pénibles entreprises; l'autre venait, dans sa soixante et seizième année, donner aux jeunes
gens des exemples de constance et de vigueur. J'avais ordre de suivre l'expédition avec M. de Chasseloup; un petit nombre de personnes étrangères au service avaient obtenu la permission d'en faire autant.
Voici nos forces aux revues de départ :
Sous-offic.
Offic. etsold. Chev.
ÉTAT-5IAJ0R 32 » 87
Ge^sdarmerie, 22 hommes. . . 2 20 23 Itîfa^îterie, 6.0Ô0 hommes.
59e deligne. colonel Petitd'Hauterive. 25 900 10
62e de ligne, colonel Lévèque 33 i,036 12
6ôe de ligne, colonel Hecquet 35 1,050 13
2e léger, commandant Changarnier. 13 354 2
17e léger, colonel Corbin 50 1,130 16
1er bataillon de chasseurs d'Afrique,
lieutenant colonel Duvivier 15 696 4
2e comp. franche, capitaine Blangini. 3 150 1 Infanterie turque et indigène, commandant Joussouf 8 512 »
Cavalerie. 1,347 hommes.
3e de chasseurs, colonel Corréard. . 40 471 570
Spahisréguliers.command. Joussouf. 16 520 536
Spahis irréguliers, id » 300 300
Artillerie, 546 h. . . 13 533 328
Gé:sie, 516 h. . . 26 490 99
Trai:^ des équipages, 194 h. . . 7 187 230 Adîiimstratio:h, 79 h.
Employés et ouvriers 31 20 30
Section d'ambulance 3 25 »
Total. . . . 572 8,594 2,261
Dans ce total de 8,766 hommes, les troupes françaises entraient pour 7,410 hommes, et les Turcs ou indigènes pour 1,556. Parmi les spahis réguliers, la plupart des officiers étaient français; dans leurs rangs et dans ceux de l'infanterie musulmane étaient un certain nombre de Cabyles. Les spahis irréguliers étaientdes Arabes des tribus soumisesà Joussouf, fort habiles à faire le service d'éclaireurs.
Le matériel se composait des objets suivants :
Artillerie.
6 pièces de campagne.
10 obusiers de montagne.
56 fusils de rempart.
96 fusils n" 1 .
1 équipage de pont de cinq travées.
36 voilures et 17 affûts.
153 kilogr. de cordes.
114 pelles.
266 sacs à terre.
74 pics.
52 serpes et haches.
716 coups de canon de campagne.
662 coups de canon de montagne.
200 kilogr. de poudre de mine.
150 fusées de guerre de deux pouces.
50 de deux pouces et demi.
98 fusées de signaux. 200 cartouches de fusil de rempart.
1,100,000 cartouches d'infanterie, dont 350.000 avaient été distribuées aux troupes, à raison de 60 par homme.
GÉM£.
15 prolonges chargées d'outils de maçons, menuisiers, charpentiers, mineurs et terrassiers.
,(jj, 108 kilogr. de fer en barres.
5,000 sacs à terre.
21 échelles d'assaut, 806 pioches.
720 pelles.
200 haches.
400 serpes.
AMBrtA'rrp;.
ô.OOO pansements.
180 couvertures.
20 litières, brancards.
48 cacolels.
14 caisses de médicaments et d'instruments de chirurgie.
Vivres.
55,400 rations de biscuit.
de riz.
d'eau-de-vie.
de viande sur pied.
de vin pour les malades
de pains biscuits.
de sel.
d'orge.
de café.
Cet approvisionnement était charge sur treize
prolonges et 512 mulets. Les soldats portaient, en outre, sept jours de vivres dans le sac; mais les vivres ainsi confiés sont toujours consommés d'avance : le soldat mange pour se désennuyer et pour alléger son fardeau ; plus tard, les forces lui manquent, et les réponses faciles qu'on fait à ses plaintes n'empêchent pas le service de souffrir.
C'est avec ces ressources que nous allions assiéger Constantine, à quarante lieues de distance.
Le corps expéditionnaire fut divisé en quatre brigades :
La première, commandée par le général de Rigny, était composée du l^»" bataillon de chasseurs d'Afrique, de la compagnie franche du â'', de l'infanterie turque , du 3° régiment de chasseurs à cheval, des spahis, d'une pièce de huit, d'un obusier, de l'artillerie turque, et de deux compagnies de sapeurs;
La deuxième l'était du bataillon du 2*' léger, et du 17" de la même arme, avec deux pièces de montagne : elle avait à sa tète Je colonel Corbin;
La troisième, sous les ordres du général Trézel, comprenait le 62«, le 65® de ligne, et quatre pièces de montagne.
Dans les marches, les brigades se plaçaient dans l'ordre de leurs numéros ; les troupes de l'artillerie et du génie, qui n'étaient point embrigadées, venaient ensuite; puis le train et les équipages.
Le b9*' de ligne formait, avec deux pièces de montagne, l'arrièrc-garde et la réserve.
2 l'algérie. g
Le 8 novembre, la première brigade , sauf le ôe de chasseurs, part pour Bone avec le 17" léger; elle arrive le surlendemain à Ghelma, et y attenci le reste du corps expéditionnaire. Le général de Rigny prend une bonne position sur les ruines romaines, et s'y fortifie. Les tribus des environs montrent les dispositions les plus pacifiques; elles promettent, en prenant des délais, autant de bêles de somme qu'on leur en demande, et finissent par n'en pas amener une seule.
Le lendemain 9, le général Trézel, avec le 62*\ va s'établir au camp de Dràan.
Le 10, le bataillon du 2^ léger l'y joint avec une partie des équipages et de l'artillerie.
Le 11 et le 12, un temps affreux suspend le mouvement commencé.
Le 13, le reste du corps expéditionnaire se met en marche. Le mauvais état des routes détermine l'artillerie à laisser son équipage de pont; il empêche le train, les équipages et l'arrière -garde de passer le camp de Dràan. Le maréchal, avec le corps de l'armée, atteint à sept heures du soir la rive droite du ruisseau de Bouinfra. Vers huit heures, la pluie commence à tomber par torrents, et dure toute la nuit et toute la matinée du lendemain.
Le 14, l'avant- garde perd des chevaux en essayant le matin de passer le Bouinfra grossi par les pluies; après midi, l'infanterie le traverse avec de l'eau jusqu'à la ceinture : l'artillerie parvient avec
-colles peines inouïes au haut de la rampe rapide par laquelle on monte vers l'ancien Ascuriis, et le maréchal s'arrête au bord du ruisseau de Nechmeya , à deux lieues et demie du bivouac de la veille. Le convoi et Tarrière-garde n'ont, de leur côté, pas moins à souffrir : des malades au désespoir cherchent un asile dans le camp désert. Après deux heures d'efforts, on arrache les prolonges du génie des terres argileuses de Dràan, et elles avancent de trois à quatre cents pas; on se décide, dans l'impossibilité de faire autrement, à jeter une partie des fourrages et les échelles d'assaut fabriquées pour l'escalade de Constantine. L'arrière-garde atteint à grand'peine et de nuit le bivouac quitté vers midi par le maréchal.
Lelo, le temps est beau; le maréchal et l'arrièregarde, chacun de leur coté, se mettent en marche de bonne heure, et arrivent à la Seybouse, l'un à midi et demi, l'autre le soir. Pour franchir, au col de Mouelfa, la crête du rameau de l'Atlas qui encadre du cùlé du nord la vallée de la Seybouse, on attelle jusqu'à vingt chevaux aux pièces de campagne. Enfin , vers cinq heures après midi , le corps expéditionnaire, qui, depuis le 8, était échelonné sur la route , se trouve réuni sur les rives de la Seybouse, à quinze lieues de son point de départ.
Nous connaissons le chemin de Bone à Dràan. Du camp au ruisseau de Bouinfra, le pays est trèsaccidenté; des montagnes garnies d'arbustes, iso-
lées de la chaîne de l'Atlas, et dont je ne saurais donner une idée exacte qu'en les comparant à des tronçons de pics volcaniques, s'élèvent comme des llesaumilieu de la plaine. Sur une partie du trajet, le sol est maigre et léger; il redevient excellent à l'approche du Bouinfra. Après ce ruisseau, on entre, pour n'en plus sortir qu'au delà de Constantine, dans le terrain de calcaire jurassique ; on a devant soi le rameau de l'Atlas qui encadre, du côté du nord, la vallée de la Seybouse; une colline étroite s'en détache perpendiculairement , et s'avance comme un éperon dans la plaine. Le chemin commence par en suivre l'arête, et passe près des ruines d''JscuruSj où vint échouer le fils de Pompée, lorsque, sur les conseils de Caton, il essaya de soulever la Mauritanie contre César i. On croise ou l'on côtoie de distance en distance des tronçons de l'antique voie d'Hippone à Cirta. Le tracé, à le juger parles restes qui le jalonnent, en était mauvais : plus habiles aujourd'hui, nous saurions gagner, par des pentes très-douces, le col de Mouelfa, d'où l'on descend à la Seybouse. Au-dessus du Bouinfra, le terrain est boisé et traversé par plusieurs ruisseaux limpides. Du col, on descend, le long d'une jolie vallée, aux eaux thermales d'IIamman-Berda, qui sont probablement les Jquœ Tibililanœ de l'itinéraire d'Antonin. Elles s'écoulent dans un bassin en pierres de t&ille, et sont abondantes, claires, insi-
' De bello Jfricano, cap^ 2^, ^ . , ,
pidcs, inodores; Icur'iempératurc est celle des bains ordinaires, c'est-à-dire de vingt-cinq à trente degrés. Le site est agréable, le sol fertile; la vigueur des lauriers-roses annonce que les ruisseaux, dont leurs festons de feuillage et de fleurs dessinent le cours, sont rarement à sec. L'établissement romain devait être considérable, mais il n'en reste que des fondations. Le soin des anciens à multiplier les bains publics, la recherche des Orientaux dans des usages analogues, la prescription religieuse des ablutions, reposent sur des considérations hygiéniques qu'on néglige impunément dans nos climats. 3Iais l'économie animale ne fonctionne pas en Afrique comme en France : les médecins de l'armée ont éprouvé que l'action des médicaments n'est point la même dans les deux pays. En poussant plus loin les observations, on reconnaîtrait probablement que, sur les côtes de Barbarie, l'usage des bains est quelque chose de plus qu'un soin de propreté, et, s'il était un moyen efficace de rétablir les tempéraments aflfiiiblis par les fatigues et les maladies, un des premiers devoirs du gouvernement envers l'armée serait d'imiter, à cet égard, la sollicitude des Romains.
La vallée d'Hamman-Berda débouche dans celle de la Seybouse, vis-à-vis Ghelma; la rivière a dans ce lieu une soixantaine de mètres de largeur, et son cours est fort rapide ; sa rive gauche est couverte de marécages. Ghelma, ou plutôt l'amas de ruines romaines qu'on appelle ainsi, est de l'autre 2 0.
côté, à quinze cents mètres de la rivière, sur la pente unie, mais assez forte d'un coteau. Son enceinte comprend une étendue de sept à huit hectares; sauf un reste d'un très-grand édifice, les murailles sont réduites à une hauteur d'à peine deux mètres. En dehors de l'enceinte sont les ruines d'un théâtre, d'un temple, et de quelques autres constructions affectées à des services publics. M. Berbrugger a fait des recherches fructueuses sur le passé de Ghelma. Ce nom n'est autre chose que la corruption arabe de celui de Calama que portait la ville romaine. Ceux-là seuls qui relèvent des villes tombées ont le droit d'en changer le nom; les indigènes ne l'ont point acquis ici : depuis le temps où Calama fut détruite par les Vandales, sous lesyeux de Possidius, le disciple et le biographe de saint Augustin, elle n'a point eu d'autres habitants que les soldats français qui ont campé sur ses ruines, et nous ne faisons preuve ni d'équité ni de savoir en empruntant nos appellations aux barbares plutôt qu'aux fondateurs.
Des savants d'une grande autorité ont déclaré que la Calama romaine était le Siithul des Numides. La difficulté d'appliquer à l'aspect des lieux la description que fait Salluste de Sulhul m'inspire, malgré moi, des doutes à cet égard. « La rigueur de la saison et la position de la ville ne permettaient, dit-il, de la prendre ni même de l'assiéger : autour de ses murs, bâtis sur un sommet escarpé, règne une plaine fangeuse que les pluies
(leThiver avaient convertie en marais ï. > La déclivité du coteau de Calama exclut toute possibilité de formation de marais; le ruisseau qui abreuvait la ville court précipitamment, et n'a creusé qu'un ravin ordinaire; loin de présenter un escarpement, le plan incliné du coteau est remarquable par sa régularité. Mais vis-à-vis, sur la rive gauche de la Seybouse, à l'ouverture de la vallée d'Hamman- Berda, sont des rochers taillés à pic, au pied desquels s'étend un marécage, et la description de Salluste s'y applique avec une exactitude frappante. On comprendrait fort bien que la salubrité de la position de Calama et la beauté du site, d'où l'on jouit d'une vue magnifique sur la vallée de la Seybouse, eussent déterminé les Romains à préférer cette place à celle où je soupçonne qu'était Suthul. C'était d'ailleurs leur habitude de ne point mêler leurs établissements à ceux des vaincus. Indépendamment des avantages politiques qu'ils y trouvaient, la municipalité romaine se transportait tout entière dans les pays conquis, avec ses lares, ses institutions, et, dans l'impossibilité d'adapter à ses mœurs les constructions des barbares, elle en élevait de neuves. Ce point de géographie historique vaudrait la peine d'être éclairci par une exploration plus attentive du terrain, et j'aivive-
' « Quod quamquam et saevitia tcmporis et opportiinitate loci neqwe capi, ncque obsideri poterat, nam circum niurum situm in praerupti montis extremo, plaDitiesrnnosa'liiemain)us aquis paludem fecerat. » Jugurlha, cap. .î7.
ment regretté de n'avoir ni le temps ni les moyens de rechercher si quelques vestiges du Sulhul des Numides sont échappés aux Romains, aux Vandales et au temps.
Dans la nuit, quatre-vingts mulets, avec leurs conducteurs arabes, désertent du parc d'artillerie. L'effectif de nos bêles de somme est ainsi réduit à 232, non compris celles de Tétat-major. On laisse à Ghelma laO malades avec autant d'hommes valides pour les garder, et l'ordre est envoyé au 5^ bataillon du 62« de venir de Bone les joindre.
Le 16, les troupes se mettent en marche à dix heures du matin , et remontent la vallée de la Seybouse, la première brigade par la rive droite, les autres par la rive gauche. Nous trouvons sur notre route peu de terres cultivées; mais plusieurs troupeaux paissent tranquillement à notre portée. A deux heures, nous nous arrêtons à Mjez-Amar, au pied du Ras-el-Akba.
La Seybouse reçoit à ce point l'Oued-Cherif, qui prend sa source à quinze lieues au S.-O., non loin des ruines de l'ancienne Tigisis; elle remonte ellemême vers le nord pour tourner le Ras-el-Akba, par la coupure profonde à l'entrée de laquelle sont les thermes fameux d'Hamman-Meskhoulin. La petite plaine dans laquelle elle débouche est élevée de 20 à 30 mètres au-dessus de son lit; les berges sont rocheuses et presque verticales. Par une singularité dont il serait injuste d'attribuer la mention à mon ignorance, la cavalerie est envoyée, avec
rinfanlerie turque seulement, sur la rive droite de la Seybouse : elle est ainsi séparée de la masse des troupes, par les précipices entre lesquels coule la rivière. Le génie travaille toute la nuit à ouvrir, pour le passage de Tartillerie, des rampes qui ne deviennent praticables que le lendemain à hdit heures du matin. "^ '
La route de cette journée est ceire que suivit le propréleur Aulus, lorsque, convoitant les trésors que Jugurthaavaitconfiésaux muraillesdeSuthuL il se laissa attirer parle rusé Numide dans les défilés où, vaincue sans combattre, l'armée romaine fut réduite à passer sous le joug. C'est indubitablement au delà de Mjez-Amar, dans les gorges d'Hamman-Meskboutin, ou dans celles de l'Oued-Cherff, qu'était tendu le piège où tomba Aulus : les rochers à pic entre lesquels elles sont resserrées, les détours qu'elles présentent, auraient dû l'avertir du danger qu'il courait; mais, aveuglé par sa cupidité et jaloux de la fortune de Calpurnius, le propréteur courait à l'argent, sans souci de l'honneur de ses aigles ni du salut de ses soldats *.
17 novembre. — Le passage de la Seybouse dure de sept à onze heures du matin; encore le 59^ attend-il sur la rive gauche le convoi jusqu'à deux heures. Nous commençons à gravir le Ras-el-Akba; mais à une forte lieue du point de départ, on reconnaît l'impossibilité de faire franchir le col à
' Jugurttui, cap. 36, 57, 58, 30.
Tartillerie et aux voitures, sans ouvrir un chemin devant elles. Pour donner aux sapeurs le temps d'exécuter ce travail , nous nous arrêtons au-dessous des ruines d'Announa ; Tavanl-garde seule bivouaque sur le revers occidental delà montagne. Le maréchal va reconnaître le col : nous y trouvons les fossés du camp occupé l'été précédent par Achmet, avec des squelettes de chameaux et de chevaux tués, dit-on, par une grêle extraordinaire.
Le Ras-el-Akba, dont la hauteur est si effrayante dans les récits des Arabes, peut se comparer, à cet égard, à la montagne de Tarare; mais les formes en sont beaucoup plus âpres et le col est des deux côtés dominé par des rochers élevés. L'âme est pénétrée d'un profond sentiment de tristesse, j'ai presque dit de découragement, à l'aspect du pays où nous allons nous enfoncer : l'œil découvre à perte de vue des montagnes mamelonnées par masses gigantesques, entre lesquelles on ne distingue, quand on ne connaît pas d'avance le pays, aucun moyen de se diriger : tout cela est nu, dépouillé, et dans cet immense horizon, on cherche en vain un arbre, une broussaille. « Hé bien! citoyen Monge, que pensez-vous de ce lieu-ci? i> disait, à un bivouac non moins triste de l'isthme de Suez, le général Bonaparte, «c Ma foi, citoyen général, reprit Monge avec son gros rire, je pense que si l'on voit jamais aux soirées qui se donneront ici, autant de carrosses qu'à la sortie d'une première
représentation de l'Opéra, il se sera passé de fanieases révolutions sur le globe, i» L'application de ces paroles à notre situation reporte nos pensées sur des actions héroïques, sur nos amis de Paris, et devant ces souvenirs do gloire et de plaisir, le front sinistre du Ras-el-Akba finit par n'être plus qu'an sujet de plaisanteries.
18 novembre. — Les ruines d'Announa gisent à mi-hauteur du Ras-el-Akba, sur une terrasse naturelle bordée de précipices, dominée par des roches verticales, et abordable d'un seul côté. Cette singulière ville, dont le nom antique est ignoré, semble n'avoir été bâtie en dehors de toute communication que pour faire jouir ses habitants d'une délicieuse vue sur la vallée de la Seybouse. Elle est construite en pierres de taille ; un arc de triomphe simple et de bon goût est encore entier; vis-à-vis est une façade qu'une inscription tronquée gravée à l'extérieur et une croix font reconnaître pourcelle d'un temple païen converti en église; plusieurs arcades d'un bel aqueduc sont aussi debout. Le sol est jonché de débris entre lesquels se distinguent ceux d'un vaste édifice dont le plan est encore dessiné par les soubassements de ses colonnes. Ces ruines sont beaucoup mieux conservées que celles de Calama. On croirait la ville renversée depuis peu par un tremblement de terre plutôt que détruite par l'action du temps : en un mois, nos compagnies du génie retrouveraient sous ses matériaux écroulés tout le rcz-de-chausséc de la ville
romaine. Au nord, et au-dessous des muraiiles, règne une zone de tombeaux : ils sont couverts de simples pierres portant des inscriptions telles que celle-ci : Cor:îelia tixit A?f!^os xix, sans même la date de la mort. J'ai vainement cherché, dans cette nécropole, une épitaphe où il fût mention de la ville : je n'ai trouvé, pour indice de ce qu'avaient été les habitants de ces tombes, que des croix, comme si, dans ces temps de ferveur chrétienne, on n'eût voulu se rappeler à ce monde que par on caractère qu'on conservait au delà.
Nous ne saurions considérer les grands établissements dont les Romains dotaient leurs moindres cités, sans nous sentir humiliés de la mesquinerie des nôtres. Si une ville de quatre à cinq mille âmes, telle que pouvait être Announa, était aujourd'hui renversée, qu'en resterait-il dans quatorze siècles, si ce n'est un peu de poussière? Les maisons des anciens étaient étroites, ils s'y tenaient peu le jour; mais le public avait des palais, des théâtres, des temples somptueux, des bains, des fontaines jaillissantes, et l'association des ressources individuelles procurait à l'universalité des habitants des jouissances que le riche lui-même n'aurait pas pu se donner sans ce concours. C'est par une continuation de ces mœurs que nos aïeux, tout grossiers, élevaient auprès de leurs chaumières ces églises gothiques que, malgré la supériorité de nos arts et de nos richesses, notre société, égrenée en individualités, n'oserait pas aujourd'hui entre-
prendre. Cet état social avait sans doute ses inconvénients ; mais il était bien mieux fait que le notre pour élever les âmes, les disposer aux grandes choses, inspirer l'amour de la patrie; le bonheur des peuples est surtout dans le sentiment qu'ils ont de leur dignité.
Pendant que nous interrogeons les ruines d'Announa, quelques Arabes en haillons se présentent au bivouac de Joussouf, qui distribue des bournous, et dans cette réception, si différente de celles de Dràan, il n'échappe point à sa sagacité que son beylik s'évanouit à mesure qu'on avance vers Constantine. LeSx4.rabes,en effet, n'apportent point de vivres comme ils eussent fait pour Achmet-bey; on n'en trouve pas même à acheter, et les spahis, qui ne reçoivent pas les mêmes distributions que les troupes françaises, commencent à souffrir de la faim.
Le génie, aidé d'un bataillon du 65<=, achève la route, et les troupes se mettent en mouvement. Les brigades, ne marchant pas ensemble, font, au delà du col, beaucoup de chemin inutile dans des directions différentes. Le maréchal flnit par les rallier, et, à la tombée de la nuit, le corps expéditionnaire bivouaque dans un bas-fond, à une lieue du Ras-el-Akba ; l'artillerie et les équipages, qui, malgré leurs efforts, ne parviennent à dépasser le col que d'un millier de mètres, restent seuls en arrière sur la hauteur. Dans cette journée et la précédente, on ne trouve qu'un peu de paille 2 . 7
hachée à donner aux chevaux. La nuit est froide quoique sans pluie, et le soldat réunit à grand' peine quelques herbes sèches.
19 novembre. — Après avoir franchi, en marchant à l'ouest, deux contre-forts du Ras el-Akba, nous nous retrouvons, vers dix heures du matin, au bord de la Seybouse, non loin du marabout de Sidi-Tamtam : nous sommes donc revenus, sauf la difTérence due à la pente de la rivière, au niveau de Mjez-Amar. La Seybouse s'appelle ici l'Oued- Zenati, du nom de la tribu dont elle traverse le territoire. Il n'y coule qu'un filet d'eau; le volume fi beaucoup plus considérable que nous en avons traversé l'avant-veille provient donc principalement de la vallée de l'Alliga, que nous ne connaissons encore que par des récits.
Le Ras-el-Akba forme une espèce de promontoire que double la Seybouse; la distance de Mjez- Amar à Sidi-Tamtam est de 22 kilomètres par la montagne, et de 56 par les bords de la rivière. Une roule excellente fùt-elle pratiquée sur la direction la plus courte, il y aurait économie de temps et surtout de force à préférer la plus longue; mais, en suivant les gorges d'Hamman-Meskhoutin, on rencontre, à 20 kilomètres de Mjez-Amar, la vallée de l'Alliga qui se dirige sur Constanlinc, et où se retrouvent les traces de la voie romaine de Sicca Feneris (Keff) à Cirta. Par cette voie, on n'est plus qu'à 46 kilomètres de Constanline, tandis qu'en continuant à remonter la vallée de la Sey-
jouse, pour descendre à celle du Bou-Merzoug, u fait un circuit de 74 kilomètres. La ligne qui :ôtoie TAlliga est de sept lieues plus courte que autre. On ne gravit le Ras-el-Akba que pour éviter les attaques auxquelles on serait exposé dans les défilés protonds de la Seybouse ; mais la pacification du pays ferait disparaître ce motif de préférence et par conséquent abandonner, à partir de Mjez-Amar, la direction que nous avons prise pour nous rendre à Constantine.
Le convoi qui s'était égaré ayant rejoint à Sidi- Tamlam, les troupes réunies continuent, à deux heures, à remonter la rive gauche de la Seybouse. Des groupes d'Arabes observent leur marche ; nous nous arrêtons au point où la route s'éloigne de la rivière qui n'est plus qu'un torrent desséché. La possession d'un petit tas de chardons, à la fumée duquel les soldats font noircir, au bout de leurs baïonnettes, leurs rations de viande, est aujourd'hui une fortune pour une compagnie. Nous sommes toute la nuit battus par une bise aiguë ; la pluie, tamisée par la toile, inonde l'intérieur des tentes, et heureux le soldat qui trouve, pour s'étendre, une roche où l'eau coule et ne s'imbibe pas!
20 novembre. — L'armée marche de huit heures à cinq, par un vent glacial, avec des intermittences de pluie. En quittant le bassin de la Seybouse, elle entre sur un plateau riche, bien cultivé, où se pressent des douars, dont les habitants n'ont pas
fui à DOtre approche. Toutes les terres au loin sont domaniales, et les Arabes que nous rencontrons sont les fermiers du beylik. Nous tournons, par le sud, un groupe de montagnes décharnées, et nous descendons par la vallée de l'Oued -Berda dans celle du Bou-Merzoug qui se jette dans le Rummel au-dessus de Conslantine. A l'approche d'un défllé court, mais étroit, les Arabes font raine de vouloir le défendre; quelques obus les mettent en fuite. Enfln, nous arrivons au plateau glaiseux de Soumah ; le soleil se montre et fait briller, à trois lieues N.-N.-O., un groupe de maisons blanches ; c'est le haut quartier de Constantine, à demi masqué par le plateau de Mansourah, et le soldat le salue de ses acclamations. L'armée, sauf le convoi, qui ne rejoint qu'au milieu de la nuit, se groupe autour d'un monument romain, qui consiste en un dé élevé sur une base cylindrique, et surmonté de quatre pilastres rompus entre lesquels devait être une statue; il était au centre d'une rotonde à colonnes dont les débris jonchent le sol alentour. Les détails de cette construction n'ont point l'élégance et la correction des monuments de Rome; les ruines de Calama et d'Announa donnent lieu à la même observation, et s'il en était de même partout, on pourrait dire que les monuments des villes d'Afrique étaient à ceux de la métrupule ce qu'en France les modes de province sont à celles de Paris.
A six heures et demie commence une pluie bat-
lante mêlée de neige, qui dure toute la nuit. De- })uis trois jours, nous n'avons pas un brin de bois, et le plateau maudit n'offre pas un abri, pas une herbe pour faire du feu. Epuisés de lassitude, les soldats se couchent dans la boue glacée, et le matin huit hommes y restent morts de fatigue et de froid. Des malades nombreux encombrent l'ambulance; les chevaux commencent à périr de misère et de faim ; ceux d'entre nous qui sont revenus de Moscou, par un froid de vingt degrés tempéré, il est vrai, par des feux de sapin, prétendent n'avoir jamais autant souffert qu'à cet horrible bivouac. 21 novembre. — Sans feu, presque sans nourriture, le soldat est depuis quatorze heures fouetté par une pluie mêlée de neige, lorsqu'il se met en marche, et bien que la tourmente continue, le jour et le mouvement semblent, après cette nuit d'angoisses , un adoucissement. Chacun se croit soulagé pour avoir changé de souffrances. L'armée atteint péniblement les bords du Bou-Merzoug. Ce torrent, gonflé par les pluies, roule ses vagues furieuses sur des roches aiguës; une douzaine de cavaliers qui l'affrontent sont renversés avec leurs chevaux, et, par une espèce de miracle, les chevaux seuls sont noyés. On trouve enfin un gué : les sapeurs du génie passent un long cordage d'une rive à l'autre; ils forment sur chaque bord, en se serrant les uns contre les autres, des poteaux vivants, autour desquels s'enroulent les extrémités de celte espèce de traillc , et quand la résistance
paraît assurée, les soldats, plongeant jusqu'aux aisselles dans le torrent glacé, le traversent eu se cramponnant à la corde. Plus loin ils rompent le courant en s'échelonnant par groupes serrés; en deux heures Tinfanterie et la cavalerie sont passées sans perdre un homme. De moindres atïluents les retardent peu, et, de deux à trois heures après midi, elles arrivent ensemble sur le plateau de Mansourah : elles découvrent alors Constantine dans toute son étendue, et n'en sont plus séparées que par Tabime au fond duquel bondit et gronde le Rummel.
L'artillerie et les équipages ne pouvant pas franchir aussi facilement de si grands obstacles, restent en arrière sous l'escorte du 62«, et bientôt les maux et les efforts des troupes qui marchent les premières sont surpassés. <; Quand la pluie et la neige, dit le rapport du colonel du 6:2'', eurent redoublé de violence et d'intensité, les chemins devinrent presque impraticables, et le régiment fut dans l'obligation d'employer cinquante heures, sans interruption et sans le moindre repos, à porter et protéger le matériel des équipages et du génie; ces cinquante heures mises à faire un trajet de trois lieues ont été funestes au régiment. Encore plein des souvenirs de la campagne de Russie, je n'hésite pas à déclarer que les souffrances que viennent d'endurer nos soldats ont été plus cruelles encore que celles de leurs devanciers. Sans repos, sans feu, sans vivres, constamment mouillés à
fond et les pieds toujours dans la boue, avec l'obligation de restera la même place pendant plusieurs heures pour attendre le départ des dernières voilures, les maux les plus affreux n'ont pas tardé à fondre sur ces malheureux. Le plus grand nombre a été atteint de tremblement et de fièvre; la mort survenait bientôt; enfin, pendant ces cinquante fatales heures, j'ai perdu un officier, dix sous-officiers et cent seize soldats. Pendant que le régiment était en proie à ces calamités, il fut constamment harcelé par un ennemi nombreux, qui, malgré la faiblesse de nos soldats, fut toujours repoussé. »
Au travers de ces mornes horreurs, et prenant leur part de toutes ces souffrances, l'artillerie et le génie cheminent avec leur constance et leur industrie accoutumées, et arrivent le lendemain devant Constantine, l'une le matin, l'autre le soir.
Aucune ville dans le monde ne ressemble à Constantine : la citadelle de Besançon donnerait peutêtre une idée de cette situation, si les précipices qui la cernent à l'ouest avaient une contre-escarpe naturelle d'une égale hauteur. Constantine occupe un plateau de 4î5 hectares, sur un promontoire découpé de tous côtés dans la formation calcaire par un immense déchirement; elle a la forme d'un trapèze rectangle de six et neuf cents mètres de base. Ce plateau, environné de précipices, se rattache, du côté du sud, par l'isthme de Coudiat- Aty, aux collines de la rive gauche du Rummel ; à son angle N.-E. est jeté sur la rivière un pont
gigantesque, ouvrage des Romains, restauré pendant le dernier siècle par des ingénieurs espagnols. Le Ruramel se cache, à Test et au nord de la ville, dans les replis de la déchirure : ici, il disparaît dans des cavernes contemporaines des soulèvements qui ont disloqué ce terrain ; là, il tombe en cascades dans la sombre profondeur de l'abîme. Cette profondeur, dans la partie supérieure, est de cent mètres, et les tours de Notre-Dame, si l'on veut un terme de comparaison, n'en ont que soixante-six. Sur la ceinture de quinze cents mètres que trace la rivière au pied de la ville, elle en â soixante et quinze de chute, et partout les escarpes du précipice sont verticales.
Le cadre est digne du tableau ; des montagnes, couvertes de neige, nous environnent de toutes parts; l'argile détrempée est le seul lit qui s'offre à l'armée; seulement, comme le plateau de Mansourah est formé de couches alternatives de roche et de marne, la dégradation des couches molles a fait saillir en corniches les plus dures, et les soldats malades se blottissent comme des Troglodytes sous ces abris, dont tous ne sortiront pas vivants.
Le langage du maréchal Clauzel sur les chances de l'expédition avait été aussi plein de confiance à Alger qu'à Paris, quand il donnait à la commission du budget de 1857 des renseignements sur son gouvernement, u L'influence personnelle que j'ai acquise sur les indigènes est au moins égale, disait-
il alors, à celle d'Abd-el-Cader. Je suis parvenu à leur inspirer une telle conGance, que je puis aussi facilement les mener au combat que m'en servir pour les travaux de l'agricullure.
« ... Ces diverses expéditions, » ajoutait-il en parlant de celles de Mascara, de ïlemcen et des environs d'Alger, « ont eu d'heureux résultats, et seront très-profitables par l'impression qu'elles ont taite sur les indigènes; mais cette impression disparaîtra si l'on affaiblit l'armée. Les indigènes combattent actuellement pour l'armée française, et concourent puissamment à lui faciliter les approvisionnements pour les vivres. Il importe beaucoup à la France d'accroître cette influence, et sans mon voyage en France, j'aurais été à Constanline, non pour chercher à combattre l'ennemi, mais pour occuper des points importants et que je crois indispensable de posséder. J'aurais laissé à Constantine une garnison dont l'entretien n'aurait rien coûté à la France. »
J'emprunte, dans cette citation, le langage décoloré du procès-verbal de la séance de la commission du budget du 18 mai 1836, rédigé par l'honorable M. Alexandre Gouin, et je ne chercherai pas dans mes souvenirs d'autre mesure des illusions que se faisait M. le comte Clauzel sur son influence en Afrique et sur la nature des préparatifs nécessaires pour prendre Constantine.
Ceux qui partageaient ces illusions au début de l'expédition les avaient perdues une à une dans la
route : les tribus irétaient, en effet, point venues au-devant de nous*, elles n'avaient ni manifesté leur joie de nous voir arriver à Constantine, ni surtout facilité nos approvisionnements; puis, la nouvelle qu'Achmet avait fait partir pour le désert ses richesses qu'un croyait immenses (note C) avait dissipé Tespoir d'un arrangement amiable avec lui. On nous donnait encore, il est vrai, pour caution du bon accueil que nous réservaient les habitants de Constantine, la présence au milieu de nous d'un pauvre diable qui se disait beau-frère d'Achmet; mais comme les plus modérés donnaient libéralement à ce bey cinq cents femmes , on n'était pas généralement convaincu que tous les beauxfrères d'un pareil homme fussent des personnages importants. On sut enfin que les intelligences que nous nous flattions d'avoir dans la place n'avaient pas eu le crédit d'y faire entrer un seul exemplaire des proclamations du maréchal. Les portes étaient fermées; une pluie glacée continuait à nous assaillir, la fièvre marquait à la mort ses victimes, et nous commencions un siège avec une journée de vivres devant nous. La solennelle horreur de cette situation n'abattit point l'armée; la vue de Constantine lui rendit tout son ressort; auprès de la longue agonie dont il sentait l'approche, la mort dans le combat, embellie des chances de la victoire, parut au soldat un refuge. Tout, en effet, n'était pas désespéré, et, par deux fois, il a dépendu d'un moment que la ville fut forcée du coté deCoudiat-Aty.
La surface de la ville s'incline vers Mansourah. en sorte que nos tètes de colonnes sont cà la fois aperçues de tous les quartiers. A leur apparition un silence profond règne dans la ville : on la dirait déserte; puis, tout à coup des cris s'élèvent vers le ciel. L'oreille attentive distingue dans cette prière d'un peuple les noms fortement accentués d'Allah et de Mohhamed; les voix de femmes qui se mêlent à celles des hommes annoncent que la population est unanime pour nous repousser. Vu drapeau rouge est hissé sur la casbah et assuré par deux coups de canon. La défense de la place est conûée aux Turcs, aux Couloglous et aux Cabyles, commandés par le brave Ben-Aïssa. calife d'Achmet; le bey lui-même, à la tête des Arabes des tribus qui jamais ne s'enferment dans des lignes, lient la campagne, et se dispose à nous prendre en ilanc et en queue pendant nos attaques sur la ville.
On a vu, par l'esquisse de la situation de Constantine, que les deux seuls points par lesquels la ville soit abordable sont les portes de Coudiat-Aty et d'El Cantara, ou du pont jeté sur les abîmes du Rummel. Il s'offrait donc deux points d'attaque ; l'un par Coudiat-Aty, dominant une porte à laquelle ou arrive de plain-pied; l'autre, par Mansourah, prenant la place par le bas, dominé par les assiégés, bordé de précipices, et n'offrant de passage aux assaillants que la longue et étroite chaussée du pont. D'accord avec le relief du terrain , les manœuvres d'Achmet indiquaient assez quel était de
ces deux points d'attaque celui dont il sentait la faiblesse. Pendant les trois jours que nous avons passés devant Constantine, il s'est acharné contre les troupes qui occupaient Coudiat-Aty, et ne s'est pas détourné un seul instant pour attaquer le maréchal sur le plateau de Mansourah. Ben-Aïssa luimême, lorsque toutes nos pièces de campagne battaient la porte d'El-Cantara, n'a pas daigné y faire porter un seul de ses canons, et c'est à coups de fusil que ses Cabyles répondaient à notre artillerie.
Quoi qu'il en soit, dès que les troupes se sont formées sur le plateau de 3Jansourah, le maréchal fait passer le Rummel au général de Rigny avec le bataillon d'Afrique, les 2« et 17^ léger, le 5« de chasseurs à cheval, la section d'obusiers de montagne, commandée par le lieutenant Bertrand, et la section de fusils de rempart; il leur ordonne de s'emparer du plateau Coudiat-Aty, et, s'il se peut, de la porte de ville opposée. Il demeure lui-même sur le plateau de Mansourah avec le reste des troupes, moins l'artillerie de campagne qui, à cette heure, n'est encore qu'à moitié chemin de Soumah. A partir de ce moment jusqu'à celui de la retraite, les deux corps de l'armée agissent séparément; leurs communications sont interceptées parle Rummel; l'ordre de l'attaque nocturne du 25 et celui du départ sont les seuls qui soient envoyés au général de Rigny.
La première et la seconde brigade passent le Bou-Merzoug et le Rummel avec de l'eau jusqu'à
la ceinture, gravissent, sous le feu de l'ennemi, les escarpements de Goudiat-Aty; par une manœuvre aussi bien combinée qu'exécutée avec intrépidité, elles enlèvent les hauteurs aux Arabes, et refoulent dans la ville une sortie de 1300 Turcs. Au moment où les portes s'ouvrent pour recevoir ceux-ci, ils n'ont à leur poursuite qu'un petit nombre de tirailleurs du colonel Duvivier et un escadron du 5® de chasseurs; les chasseurs sabrent les fuyards jusqu'à dix pas de la muraille. Si nos troupes avaient pu se trouver en masse sur ce point, elles entraient dans la ville avec les fuyards, ou massacraient à ses portes ses véritables défenseurs.
Le 22, dès le point du jour, le général de Rigny est attaqué par loOO hommes d'infanterie turque et cabyle, qui ont tourné sa position pendant la nuit, et par la cavalerie arabe. Le carabinier Crust, le plus ancien soldat du 17^ léger, enlève, avec trois de ses camarades, qui sont mortellement frappés, le drapeau des Cabyles d'Achmet. Après cinq heures de combat, l'ennemi se retire en désordre. La position des deux brigades n'en demeure pas moins critique: elles sont sans vivres, leurs munitions s'épuisent, les souffrances du soldat deviennent horribles sous la pluie et la neige de la nuit. Pour sortir de celte crise, une attaque sur la porle de Coudiat-Aty est résolue dès le matin du 23; le commandant Changarnier qui, la nuit précédente, s'est avancé avec deux hommcsjusqu'à cette porte, et a examiné, à la clarté douteuse d'une lune voi- 2 8
]ée. la porte et le système de fortification qui la défend, est chargé de s'y préparer; mais à la nuit, le maréchal appelle la compagnie franche et le bataillon du 2*^ léger à Mansourah, pour prendre part à l'attaque de la porte d'El-Cantara, et ordonne au général de Rigny de faire, à minuit, une diversion du côté de Coudiat-Aty . A onze heures et demie du soir, après une journée de combats, le colonel Duvivier reçoit Tordre d'attaquer, avec le bataillon d'Afrique, la porte nommée Bab-el-Raïbah; deux obusiers de montagne, commandés par le lieutenant Bertrand, et une section du génie dirigée par le capitaine Grand, avec des haches et un sac de cinquante livres de poudre, sont mis à sa disposition. Un quart d'heure après, la colonne se met en marche; le colonel va lui-même reconnaître les lieux, mais les troupes ayant été aperçues, il dispose dans les replis du terrain trois compagnies qui doivent lui servir de réserve; puis, masquant sa marche, il arrive avec le reste de ses soldats à trente pas de la porte, et cherche vainement, au milieu des balles et de la mitraille qui partent du rempart, à faire enfoncer la porte avec les obusiers de montagne; elle est à peine ébranlée par ces pièces de faible calibre. Le colonel se résout à la briser à la poudre et à la hache; mais en vain, pendant dix minutes, on demande et la poudre et les haches; le capitaine Grand est mortellement blessé, et dans l'impossibilité d'entrer, le bataillon se relire on ordre, avec 79 blessés, en laissant 35 morts
sur le champ de bataille. Il est probable que, Si l'on avait eu plus de temps pour combiner les dispositions de l'attaque, le succès aurait été différent.
Pendant que ces événements se passaient du côté de Coudiat-Aty, les troupes restées sur le plateau de Mansourah n'avaient à se défendre que des Cabyles sortis de la place, qui se glissaient entre les rochers de Rummel, pour tirailler sur leur droite. Le 22 au malin, l'artillerie arrive et borde le plateau de Mansourah avec les pièces de huit, les obusiers de douze et les fusées à la congrève. Au grand regret des officiers, qui auraient préféré employer leurs munitions du côté de Coudiat-Aly, la canonnade s'engage à plus de mille mètres de distance par-dessus le Rummel, avec une batterie ennemie placée sur la porte de Raïbah ; au bout de trois quarts d'heure on réunit les pièces au nord et à 2o0 mètres de la porte d'El-Cantara. On bat en brèche : le soir, la galerie crénelée et les pieds droits de la porte sont à peu près détruits. Le capitaine Hackett et le fourrier Moreau se glissent à la faveur des ténèbres, et en essuyant une décharge de l'ennemi, jusqu'au milieu des ouvrages attaqués : la première porte qui, suivant l'eipression de M. le maréchal Clauzel, éiRÏi abattue ^ mais inalj leur livre un étroit passage, et ils en reconnaissent une seconde qui n'a point été touchée par les boulets. Le 25, le feu continue et abat les maisons voisines du pont d'où partait une vive
fusillade. Le soir, les munitions de l'artillerie étant presque épuisées, c'est au génie à prendre sa place; il ne reste plus qu'à faire sauter les deux portes à la poudre; les soldats, toute la journée, ont demandé l'assaut. A onze heures du soir, les troupes prennent en silence les armes sous le commandement du général Trézel ; les sapeurs du génie, prêts à monter à la brèche, au signal donné par la seconde détonation, forment, en face du pont, la tête d'une colonne composée de la compagnie franche, des carabiniers du 2^ léger, de deux compagnies de grenadiers du 63^; le reste de ce dernier régiment forme la réserve pour l'assaut. A minuit, le capitaine Hackett, qu'une mort glorieuse attendait Tannée suivante sous ces mêmes murailles, passe le pont avec une section de mineurs et arrive à la porte. Mais l'ennemi veillait; une décharge presqu'à bout portant accueille les mineurs dans cet étroit passage : dix hommes sont tués; vingt-deux autres, dont trois officiers, sont blessés. Dans ce désordre, les deux sacs à poudre préparés pour faire sauter les portes tombent sous les cadavres des hommes qui les portaient; les officiers qui s'avancent pour monter à la brèche sont réduits au douloureux devoir de faire ramasser les blessés sous la fusillade : de ce nombre est le général Trézel, frappé au milieu des dispositions qu'il prend pour l'assaut. Une lune éclatante éclairait cette scène, comme si la fortune avait voulu favoriser l'ennemi, dans la dispensation du
beau temps aussi bien que dans celle du mauvais.
Les deux attaques ont manqué ; il ne reste à Tartillerie que quinze kilogrammes de poudre et quelques gargousses; les soldats sont exténués de faim; l'armée n'a plus d'autres vivres qu'un petit nombre de bœufs, ses chevaux et ses mulets. Il n'y a plus deux partis à prendre , et Tordre est donné pour la retraite. *^ è)^i^
Le 24, dès cinq heures du matin, les première et seconde brigades se sont ralliées sur le plateau de Mansourah ; le matériel qu'on ne pouvait pas emporter est détruit; tentes, effets, bagages, sont jetés ; la moitié du régiment de chasseurs est mise à pied ; les blessés et les malades sont chargés sur les voitures, les chevaux et les bêtes de somme qu'on a rendusdisponibles. A huit heures, le signal du départ est donné : les spahis éclairent la marche , le 17® léger les suit, et le convoi, flanqué par le S9« et le 62^, reprend en ordre le chemin par lequel nous sommes venus. Pendant ce mouvement, le 63«, en colonne serrée vis-à-vis le pont, contient les ennemis qui sortent en foule par la porte d'El-Cantara, pour nous poursuivre... J'ai entendu des officiers regreller qu'à ce moment une vigoureuse charge à la baïorjnelte, telle que l'aurait fournie ce brave régiment, n'eût pas précipité cette multitude dans les abîmes du Rummel qu'elle avait derrière elle , et forcé la capitulation de la place épouvantée. En 1509, une manœuvre analogue rendit les Espagnols maîtres 2 8.
d'Oran. La constance de nos soldats ne méritait sans doute pas une moindre récompense, et ils ont prouvé dans tout le cours de l'expédition combien une détermination si hardie avait de chances de succès; mais il était alors bien tard pour la prendre, et rheurede la combinaison savante qui, dans une retraite simulée, eût amené en rase campagne l'ennemi qu'on ne pouvait vaincre dans ses murailles, était peut-être alors passée.
L'armée marche lentement au milieu du feu continuel des Arabes d'Achmet; elle les maintient par ses tiraillleurs, et ils fuient dès que nos soldats leur font face. Toutefois, à moitié chemin, le bataillon du 2« léger fermant la marche, l'ennemi fonde sur l'infériorité de nombre de ces braves l'espoir d'une victoire facile, et se décide à charger à fond. Le commandant Changarnier rallie sa troupe au pas de course, fait former le carré, et attend l'ennemi à vingt-cinq pas. u Ils sont six mille et nous sommes deux cent cinquante, dit-il aux soldats ; vous voyez bien que vous n'avez rien à craindre. i> Les feux, dirigés avec le même aplomb qu'à la parade, dispersent en deux minutes les Arabes; trente-quatre morts ou blessés, frappés au niilieu du carré, n'en ébranlent pas la consistance; le bataillon salue de trois cris de Fit e le roi! la fuite de l'ennemi, et les tirailleurs lancés à sa poursuite tuent à la baïonnette les cavaliers démontés. Cette réception dégoûte, pour le reste de la retraite, les troupes d'Achmet d'aborder notre infanterie.
Nous nous arrêtons vers cinq heures après midi, non loin du monument de Soumah, et <'!ussitùl les iVrabes s'éloignent et disparaissent. Le beau temps permet de chercher des vivres; les soldats au fait d'habitudes locales qui n'ont pas changé depuis César i, ont bientôt découvert des silos, et, réduits à un sixième de ration, ils s'alimentent avec du blé cru.
L'armée perd à ce bivouac le commandant Richepanse, mortellement blessé, la nuit précédente, à l'attaque de la porte de Coudiat-Aty. Fils de rilluslre général républicain de ce nom, il s'était attaché à la restauration, et, dans sa pauvreté honorable, il n'avait voulu accepter, sous le gouvernement de 1830, que la solde de non-activité à laquelle il tenait son droit de la loi. Son épée n'en appartenait pas moins à son pays; volontaire à Anvers, à Mascara, à Tlemcen, il l'était encore à Constantine. Ses actions étaient empreintes d'une douleur cachée dont il a emporté le secret avec lui, et les témoins de son extrême bravoure ne savaient s'il bravait la»mort ou s'il la cherchait.
!2î5 novembre. — Au pied du monument de Soumah, sont déterrés et décollés les cadavres de huit malheureux que nous y avons ensevelis le 21. La
' « Est in Afi-ica consuetiulo incolarum ut in agris et in omnibus ferc villis suh terra spccus, condendi frunicnli {jratia, clam habeant, atque id propterl)olla maxime hostiumque subitum advenlum prcvparent. Oua de re Ccesar certior per iiidicem factus, etc. » De bcllo Jfric, cap. 65.
veille, nous avons trouvé dans le même état les restes des soldats du 62«, morts autour des prolonges. Achmel paye les têtes de Français dix douros, et ses guerriers coupent pour les lui vendre celles de nos morts. Les Arabes continuent à nous harceler, et dès qu'un blessé ou un fiévreux reste en arrière, il est décapité à leurs acclamations. Au défilé du Bou-Berda, Achmet en personne se place sur notre passage avec son artillerie, et l'on croit un instant qu'un combat sérieux va s'engager; mais une démonstration de l'infanterie fait remonter le bey bien loin sur notre droite, et il n'arrive que quelques boulets morts à nos pieds.
Le soir, au crépuscule, le maréchal marchait en avant des troupes, nous conduisant à une lieue à l'ouest du bivouac du 19, vers les silos de Thelendu que les spahis avaient indiqués comme un lieu propre à l'établissement du bivouac. C'est alors que, prenant le mouvement de retraite des Arabes pour une manœuvre qui allait compromettre l'armée, le général de Rigny, qui commandait l'arrière-garde, vient au galop à la tête de la colonne, s'exprime sur le chef de l'armée, et lui parle à lui-même en termes coupables dans la bouche d'un subordonné (noteD). A l'instant le maréchal commande halte et se dirige au galop sur l'arrièrcgardc ; le groupe dont je fais partie le suit. La colonne marchait sans intervalles, mais allongée et dans l'espèce de négligence qui naît de la fatigue
et de la confiance que l'ennemi est éloigne. Le bruit s'étant répandu qu'on allait être attaqué, les rangs se reforment, et le soldat est à l'instant prêt à obéir au commandement. Soit que le môme mouvement se fût opéré à l'arrière-garde , soit qu'il y eût été inutile, tout y est en bon ordre, et l'on n'aperçoit au loin aucun ennemi. Il est unanimement reconnu que le général de Rigny s'est mépris sur la marche d'Achmet; nous reprenons la nôtre vers le bivouac, et, si les troupes y souffrent de la faim , elles se réchauffent un peu en brûlant jusqu'au dernier fétu, les provisions de paille du douar abandonné.
26 novembre. — Nous marchons lentement pour ménager les malades ; les Arabes continuent leur poursuite, et nous tirent, de temps en temps, des coups de canon hors de portée. Nous nous arrêtonsà quatre heures au marabout de Sidi-Tamtam; les soldats découvrent des silos d'orge, de froment, de fèves; et les Arabes se retirent hors de notre portée dans les montagnes environnantes.
27 novembre. — La plaine accidentée de Sidi- Tamtam s'étend sur la rive gauche de la Seybouse; sur la rive droite, les premières assises du Ras-el- Akba embrassent dans leur concavité la courbe que forme en cet endroit la rivière. \ sept heures du matin, l'armée passe et se range à mesure sur la montagne : elle eut alors le spectacle qu'avaient donné 1881 ans auparavant à l'armée de César les trente cavaliers gaulois qui, dans sa retraite sur
Ruspina , refoulèrent dans les murs d'Adrumète deux mille 3Iores qui la poursuivaient ^. Nous étions sur le coteau comme sur les gradins d'un cirque : le 3^ de chasseurs restait seul dans la plaine, en bataille perpendiculairement à la rivière, et séparé des Arabes d'Achmet par le bivouac que nous quittions. Tout à coup, un cri sauvage se fait entendre et les Arabes fondent, comme des bandes de chacals affamés, sur le camp abandonné. On a vu se précipiter éperdus des moutons surpris par leurs chiens sur un pâturage défendu : ainsi fuient et tourbillonnent, aux rires des spectateurs, les Arabes chargés par Tescadron du capitaine Morris : ce fut pour les soldats la petite pièce de la tragédie dans laquelle ils venaient d'être acteurs. L'épuisement des chevaux ne permet aux chasseurs de sabrer que des traînards, et ils reviennent au pas rejoindre leurs camarades. Le gros de l'armée, l'artillerie et les équipages reprennent, pour monter au Ras-el-Akba, le chemin par lequel ils en sont descendus; le 2" léger et plusieurs compagnies de voltigeurs couronnent sur notre droite les hauteurs au delà desquelles se montrent les Arabes, et vers deux heures nous sommes réunis au sommet de la montagne. Là s'arrête la poursuite des Arabes, mais au col une.
' (c AcciJit res increJibilis, ut équités minus xxx {jalli, maurorumequitum duo inillia locopellerent, urgereatque in oppidum. » De bello Afr., cap. 6.
troupe de Cabyles entreprend de nous arrêter: ceux qui sont en face de nous tiennent ferme ; une douzaine d'entre eux et non pas quatre cents, comme i'a dit le bulletin, tombent sous les coups de nos Turcs et de nos spahis; quelques tirailleurs jetés sur les flancs dégagent bientôt le passage; les derniers coups de fusil de l'ennemi tuent sous lui le cheval du lieutenant Nap. Bertrand. M. de vSainte-Aldegonde, gendre du duc de Mortemart, qui faisait la campagne en curieux, se place comme ordonnance sous les ordres du colonel Boyer, qui commandait la gauche, et manque d'être tué dans une embuscade. On a parlé de blessés et de malades relevés sur la roule et soustraits au fer des Arabes. Tout le monde a fait à cet égard son devoir; mais si tous les hommes sauvés étaient restés autour de ceux qui les relevaient, nul n'aurait eu un si nombreux cortège que le brave jeune homme que je viens de nommer.
De Constantine au Ras-el-Akba, le pays est fertile, mais quelque accidenté qu'en soit le relief, l'aspect en est d'une inconcevable tristesse; le sol consiste en une couche d'argile tenace, sans mélange de cailloux, éminemment propre à la culture des céréales, presque partout gazonnée et percée de distance en distance p.irles bancs de roche calcaire auxquels elle sert de revêtement. Dans uq trajet de vingt lieues nous n'avons aperçu qu'un bouquet de bois d'un demi -arpent, à une assez grande distance de notre route, et un arbuste sur
le plateau de TOued-Bercla. Aux portes de Constan tine seulement, quelques makis reparaissent, san^ que le sol ait, en apparence, changé de nature. C'est bien l'Afrique de Salluste avec ses champs de grains et ses pâturages, sans maisons, sans arbres et sans eau ^. L'épaisseur des gazons, la beauté du blé, de l'orge, des fèves dont nous avons trouvé les silos des Arabes garnis, la force et la saveur de la paille hachée dont se sont nourris nos chevaux, annoncent dans ce sol une très-grande énergie productrice; mais elle semble restreinte dans des limites dont le mystère n'est point encore percé. A quoi tient en effet cette absence d'arbres presque absolue? Quelles sont dans les causes de ce phénomène la part de la nature et celle de l'homme? Peuvent-elles être modiflées par l'art et la culture? Quelles différences entre les qualités du sol, la température ou l'hygrométrie de l'air existe-t-il entre les deux revers de cette chaîne du Ras-el-Akba qui sépare des paysages si verdoyants de champs si dépouillés? Voilà des problèmes du plus haut intérêt et dont la solution ne peut être préparée que par des observations persévérantes. Mais d'abord, le pays n'a-t-il jamais été moins nu qu'aujourd'hui? Sans parler des froids que nous avons supportés, les plantes de cette région élevée sont celles de nos latitudes, et la privation de combustible y doit être
' K Açer frugum fertilis, bonus pecori, arbori infeciindus, cœlo tcrraque penuria aquarnm. >> Jug.. cap. 17.
aussi rude à supporter que dans !e nord (le la France . Sous les Romains, cependant, une population nombreuse et n'émigranl pas l'hiver, corn me les Arabes, était fixée dans ces vallées; des ruines, dont quelques-unes sont fort étendues, s'y montrent à chaque pas. Ce ne sont plus des constructions rustiques et négligées, comme celles d'Hippone ; la pierre de taille est partout employée, et Ton ne peut pas supposer que, dans de telles habitations, on n'eut pas à portée au moins le combustible nécessaire à la cuisson des aliments.
Parmi ces constructions on en distingue qui, à leur position , étaient évidemment des postes militaires; en les examinant de plus près, en déterminant les corrélations qui existent entre elles, on réunirait des données très-précises sur le système d'occupation des Romains, et nous aurions à puiser dans cette étude plus d'un utile enseignement.
La vallée boisée deMjez-Amar et deCalama n'a pas besoin, pour charmer les yeux, du contraste de la nudité des revers occidentaux du Ras-el- Akba; mais nous avions les sensations émoussées par de trop dures privations pour nous arrêter aux beautés du paysage, et le mérite d'être propres à alimenter des feux de bivouac était, pour le moment, le seul qui nous touchàtdanslesbocages vers lesquels nous marchions. Franchissant ses bivouacs du 18 et du 17, l'armée s'arrête, comme le 16, au confluent de l'Oued -Cherff et de la Scybousc,
au milieu du bois, près de l'eau. Les soldats n'avaient jamais si bien senti le mérite des sabrespoignards dont on les a gratifiés en 1831; sous les coups pressés de cet instrument, un arbre est tondu en un clin d'œil. D'immenses feux égayent toute la nuit le bivouac ; le sang circule plus librement dans les membres endoloris des soldats; ranimés par la chaleur, ils oublient presque qu'ils ont faim.
28 novembre. — Le départ est retardé par le passage de la Seybouse, où nous trouvons bouleversées nos rampes du 16 et du 17, puis, par des marches ordonnées contre des groupes d'Arabes sans armes, qui nous regardent passer, du haut des collines sur notre gauche. Ces charges à vide exténuent l'infanterie et nous retiennent jusqu'à midi. Les troupes voient avec dégoût, pendant la première heure de leur marche, nos Arabes mettre le feu à cinq douars dont les habitants ne nous ont inquiétés, ni dans la marche en avant, ni dans la retraite; elles gagnent tranquillement leur bivouac du lo, vis-à-vis Ghelma, et se résignent en n'y trouvant ni le fourrage, ni les vivres sur lesquels on leur avait dit de compter. A mi-chemin, l'étalniajor, avec un escadron de chasseurs, passe la Seybouse pour aller à Ghelma. Le paysage est riche, gracieux, boisé, comme sur la rive gauche.
Le bataillon du 6:â«. chargé de garder Ghelma, a eu. pendant l'expédition, à repousser quelques escarmouches des Arabes ; le maréchal le renforce du 3*" bataillon du 159^, et annonce rintenlion de
former, dans ce lieu isolé, un établissement militaire définitif. Ce fut alors qu'on découvrit, ce qui ne s'est malheureusement pas depuis confirmé, queGhelma était un poste plus fort que Constanline, et n'en était éloigné que de trois petites journées *.
29 novembre. — Les malades qu'il aurait été trop difficile d'emmener restent à Ghelma, où l'hôpital consiste en bottes de paille étendues par terre et abritées avec des branchages. Vers dix heures, un brouillard épais qui couvrait la vallée se dissipe, et les troupes reprennent le chemin de Bone, par Hamman-Berda. Dans d'autres circonstances nous n'aurions pas craint d'allonger de trois lieues, pour descendre la partie encore inconnue de la vallée de la Seybouse et suivre la voie romaine de Tipasa à Hippone.
La cavalerie et l'infanterie franchissent le col de Mouelfa; mais l'artillerie et les équipages sont retardés par la longue montée d'Hamman-Berda. Le maréchal arrête la tète de la colonne; puis, réfléchissant à la pénurie dont nous avons tant à souf-
• « J"ai pi-is position à trois petites journées Je Constantine par rétablissement (lu poste deGlielma — Je laisse une bonne garnison, indigène pour la plupart, à Ghelma qui est un poste plus fort que Constantine. » {Dépêche du maréchal eiauzel. Moniteur des 13 et 16 décembre. )
« Cette place (Ghelma), bien autrement forte que Constantine, est située à trois petites journées de marche de cette ville. » {Moniteur algérien du 7 décembre,- Moniteur iniirerset «lu 19.)
frir, il ordonne au 3« de chasseurs de passer Nechmeya et d'aller jusqu'au camp de Dràan où sont des approvisionnements. Pendant la halte, quelques-uns d'entre nous aperçoivent entre des rochers arides des plants extrêmement touffus d'une graminée à laquelle je regrette que mon ignorance en botanique ne me permette pas d'assigner un nom. Les feuilles, longues d'à peu près deux décimètres et consistantes sans dureté, sont d'un vert foncé avec un petit liseré blanchâtre : après en avoir mangé la valeur d'une botte, mon cheval, qui n'avait eu dans la journée qu'une poignée d'orge, me parut avoir recouvré ses forces. Une plante qui croît si vigoureuse sur un terrain si sec serait peut-être pour l'agriculture de la Provence et de l'Algérie une conquête précieuse.
Je suivis le régiment, et nous descendîmes vers le ruisseau de Bouinfra. C'était la troisième fois que je passais sur ce terrain. J'avais cru, les deux premières, y reconnaître quelques traits de la description que fait Salluste, du champ de bataille sur lequel se rencontrèrent Mélellus et Jugurtha *. En le considérant plus attentivement, mes conjectures m'ont semblé prendre plus de consistance.
Pour faire à Jugurtha la rude guerre, bellum usperrimum, qu'il lui préparait, Métellus devait marcher sur le cœur de la Numidie, sur Sulhul et sur Cirta. Il venait de Facca, la Bedja d'aujour-
• Jugurtha, c. 47, 48, 49, 50, 51, 52, 53.
d'hui, à qninze lieues à Test de la Calle; il n'avait pas pris sa roule par les montagnes, puisque ce fut par ce pays couvert que les Numides lui dérobèrent leur marche; il s'avançait donc par la plaine de Bone, et le Bouinfra se trouvait sur son chemin. Jugurlha, de son côté, devait chercher à défendre, dans une position avantageuse, les villes que menaçait Mélellus, et la colline de Bouinfra convenait admirablement à ce dessein. De ce point, en effet, l'armée numide commandait la plaine; elle couvrait et Suthul et Cirta; elle était à portée de surveiller, sans quitter la montagne, tous les mouvements des Romains; enOn, en cas de malheur, sa retraite dans la vallée de la Seybouse, où elle s'appuyait sur la forteresse de Suthul, et où le consul ne l'aurait pas suivie sans danger, était assurée par le col de Mouelfa. S'il était constant que le flumen Muthul est la Seybouse , toutes les incertitudes seraient levées; mais nous ne savons de cette rivière que ses noms latins d'Ubus et de Rubricatus, et l'on n'a pas encore constaté si le nom numide de Muthul, cité cette seule fois dans l'histoire, est celui qu'ils ont remplacé. Toutefois, le Muthul, que Métellus avait laissé derrière lui, était un cours d'eau assez considérable pour être appelé flumefif et coulait du sud au nord. La Mafrag et la Seybouse sont, fort au loin, les seuls qui remplissent cette double condition, et il ne peut pas être ici question de la première. Entre elle et la Seybouse, il n'existe, en elTet, aucune colline 2 U.
avancée dans la plaine, qui ressemble à celle que décrit Salluste. Si la bataille avait été donnée entre les deux rivières, l'historien n'eût pas manqué de mentionner une circonstance si caractéristique. Il n'est pas supposable que Jugurtha eût choisi une position si défavorable à l'armée numide, et il serait d'ailleurs impossible d'adapter à cette hypothèse les manœuvres de Rutilius, le lieutenant du consul. Si Ton se transporte, au contraire, sur la rive gauche de la Seybouse, tout s'explique et s'éclaircil.
Métellus se trouvant, après avoir passé le Muthul, dans une plaine sèche et déserte, fit rebrousser chemina Rutilius, qu'il envoya établir le camp sur la rivière. Dans cette situation, le consul avait devant lui une colline couverte de myrtes, d'olivastres et d'autres arbustes, qui se détachait transversalement de la montagne, et s'avançait au loin dans la plaine : on ne saurait décrire plus exactement la colline d'Ascours, qui se termine comme une jetée au Bouinfra. C'est là qu'étaient embusqués les Numides, et ce fut sans doute du Djebelel-Ousth des Arabes, où il était monté pour reconnaître le pays, que Métellus les découvrit. Venant des gués de la Seybouse, il traversait obliquemeot la plaine, et son flanc droit devait, comme le remarque Salluste, être le plus rapproché de l'ennemi. Isolé au milieu de la plaine, le Djebel-el- Ousth offre une position militaire très-forte, et ron conçoit comment, dès qu'il fut mis à découvert
par le mouvement que lit Métellus eu longeant la colline où étaient postés les Numides, Jugurtha, pour ne pas laisser à la disposition des Romaios un campement si avantageux, le fit occuper par 2,000 faiilassius. La manœuvre par laquelle Bomilcar se porta entre le corps de l'armée romaine et la division commandée par Rutilius ne devient pas moins intelligible. Une seule circonstance paraît difficile à expliquer : c'est que suivant le texte latin, la dislance du iluthul à la colline qui lui est parallèle serait d'environ 29,4o0 mètres, ferme millia passiium xx ^ , tandis que de la Seybouse au Bouinfra il n'y en a pas 160,000. Mais il est permis de remarquer que le récit de la bataille correspond beaucoup mieux avec l'état réel des lieux qu'avec cette énoncialion de distances. S'il y avait eu sept lieues du champ de bataille au camp, comment, au milieu du combat, Bomilcar aurait- il craint que Rutilius, instruit de la position critique de son général, ne vint à sou secours? Comment, après une lutte opiniâtre qui ne finissait qu'à la chute du jour, Métellus lui-même aurait-il songé à se retirer la nuit dans le camp préparé par Rutilius? C'était déjà beaucoup que d'avoir à faire plus de trois lieues.
Aujourd'hui que nous parcourons à notre gré ces campagnes qui retentirent des pas de Scipiou, d'Annibal, de Massinissa, de Métellus, de Marins,
• Le mille romain équivaiU ii 1472 mèlres 50.
de Jugurtha, de César, de Bélisaire, que le savoir est si répandu dans l'armée, c'est au milieu de ses rangs que doit être l'homme habile à tenir la plume et l'épée, qui éclaircira, par la restitution de la géographie antique et l'intelligence des opérations de la guerre, les témoignages de l'histoire romaine. L'ambition de donner une saveur nouvelle à la lecture des anciens, d'attacher son nom à la suite de ceux de Tite-Live, de Salluste, de César, de Procope, n'est point permise à celui dont le savoir s'arrête à la mesure de l'insuffisance de ses forces; mais si, du seuil de la carrière, il peut en signaler l'étendue à de plus habiles et de plus heureux, il est assez dédommagé.
En approchant de Dràan, nous trouvâmes à la place où le génie les avait jetées le 14, sans les briser, les échelles d'escalade fabriquées pour l'assaut de Constantine.
Depuis dix-sept jours aucun d'entre nous n'avait aperçu une chaise. Une baraque décorée du nom de café était restée debout dans l'enceintede Dràan. On y trouvait place au feu et à la chandelle ! Le sol était recouvert d'un plancher! L'hôte avait du jambon, des œufs, du fromage, du sucre, du café et du pain î De quelle joie d'enfants ne fûmes-nous pas saisis en nous asseyant sur des bancs et nous accoudant sur des tables! Pour comble de magnificence, nous pouvions nous étendre sur un vieux canapé garni de paille ! Les somptuosités des palais de l'Orient n'ont jamais procuré à leurs mai-
1res les transports que nous éprouvâmes en prenant possession de ces meubles boiteux. Ce cabaret de Dràan était, en effet, pour nous quelque chose de plus que le terme de tant de fatigues et de pri- Tations; c'était un avant-goùt de la France : tanl il est vrai que nos jouissances les plus vives naissent du contraste, et que, dans sa justice et sa bonté, la Providence a également répandu le bonheur sur les pauvres et sur les riches, sur les petits et sur les grands!
30 novembre. — Nous partons de Drâan avant le jour, avec le 5" de chasseurs. Nous marchons désormais comme en pays ami, et, à deux lieues de Bone, où nous a devancés la nouvelle de nos désastres, nous sommes accueillis par des détachements de la garde nationale qui marchent à notre rencontre.
Le 1" décembre, le corps expéditionnaire rentre à Bone, et, le 4, il est officiellement dissous.
Tandis que la ville s'encombre de malades, que l'ordre se rétablit dans les services, jetons un regard sur la route que nos soldats viennent de jalonner de leurs cadavres. II faut qu'au moins une si douloureuse expérience serve de leçon à l'avenir.
En dix-sept jours, l'armée a perdu :
i219 hommes tués ou morts à la suite de blessures ;
164 morts de froid, de faim, de fatigue et de misère ;
74 égarés, c'est-à-dire tombés de lassitude ou de
maladie sur la route, et décapités par les Arabes.
Pour compléter ce recensement, il faudrait ajouter à ces 4o7 hommes ceux qui sont morts dans les hôpitaux de Bone, d'Alger, ou dans les mouvements d'évacuation, de maladies contractées dans l'expédition : l'addition serait considérable. On a compté 288 blessés, et il est évident, par le rapport de ce nombre à celui des hommes portés comme lues, que les deux tiers au moins de ceux-ci n'ont pas péri des coups de l'ennemi, mais bien par les causes qui faisaient succomber à leurs côtés tant d'hommes valides.
Ces chiffres, si tristement expressifs, conduisent à l'indication des véritables causes de notre mauvais suacès : celles-ci se résument dans le mot (l'imprévoyance. L'opinion donnée de nous aux indigènes par de nombreux actes de gouvernement, l'insuffisance ou plutôt la nature des préparatifs de l'expédition, l'époque choisie pour la faire, tendaient directement au dénoùment auquel nous avons assisté. 11 fallait, pour en attendre un autre, être en proie à de bien étranges illusions, ou compter sur un caprice de la fortune : or, en Afrique plus qu'ailleurs, un général ne doit, dans ses entreprises, lui laisser que la part dont il est impossible de la dépouiller.
L'expédition dirigée en 1836 contre Constanline donne lieu aux remarques suivantes :
I^M. le maréchal Clauzel qui, dans la retraite, a donné à l'armée l'exemple du sang-froid et de la
fcrmclé, n'aurait point diminue l'honneur qui lui en est revenu en expliquant avec la franchise et la simplicité qui vont si bien au courage malheureux les causes véritables du revers que nous avons éprouvé. L'expédition n'a point manqué, comme il a entrepris de l'établir, par la faute du ministère ou du 62«. Le ministère, en effet, après avoir approvisionné à Bone toutes les munitions de guerre et de bouche nécessaires, avait donné au gouverneur général l'autorisation, et non point Tordre, de faire l'expédition, en le laissantjuge de l'opportunité : l'exécution de l'entreprise était principalement subordonnée à la réunion de moyens de transportsuffisants, qui devaient tous être pris dans le pays. Or, M. le maréchal Clauzel écrivait le 11 septembre au ministre de la guerre : Joussouf-Bey a procuré tous les mulets nécessaires à l'armée pour les traiisports et r expédition de Constantine, C'était la grande difficulté^ elle est vaincue i. Si ce rapport était fidèle, si tous les préparatifs étaient faits, toutes les difficultés levées le 11 septembre, comment attendait-on, pour commencer l'expédition, les pluies du mois de novembre? M. le maréchal a oublié de le dire. Le ministère n'a donc été coupable que de confiance dans les assertions de son accusateur. Il n'y a pas eu plus de justice à rejeter, par une imputation do la nature la plus grave, l'abandon des opérations du siège de Constantine
- Mi.mUnr ,lu 21 avril 1837.
sur le pillage, par les soldats du 62*', des vivres qui auraient fourni les moyens de les continuer ^. Les soldats n'ont point pillé de vivres, par la raison qu'il n'y en avait point : le général en chef était, dans l'arraée, la seule personne qui parût l'ignorer, et il y avait au moins quelque exagération à qualifier ainsi le défoncement, par des hommes affamés, de quelques barriques d'eau-de-vie enterrées dans les boues et que le génie avait constaté l'impossibilité d'enlever. Comment, d'ailleurs, si les résultats d'une expédition et le sort même d'un corps de huit mille hommes avaient été compromis par un acte de pillage, le chef de ce corps ne livrait-il pas sur-le-champ les auteurs d'un pareil crime à la justice?
• « Le seul parti était alors (le 24) de se retirer, puisque nous n'avions rien pour vivre. Sur nos subsistances, prises pour quinze jours, la moitié, enterrée dans les houes de Mansoure, venait d'être abandonnée et pillée par les soldats chargés de les défendre. » {Dépêche télégraphique de M. le mare' chai Clauzel; Moniteur du 15 décembre.)
« On apprit qu'une partie du 62', qui accompagnait
les prolonges, avait pillé les vivres, défoncé les tonneaux de vin et d'eau-de-vie, et venait ainsi de nous priver d'une partie de nos ressources. » {Rapport de M. le maréchal Clauzel, du 16 décembre.)
« Honneur soit rendu au courage, à la constance, à la fermeté dont elles (les troupes) ont fait preuve.'... Ces paroles ne s'adressent point à ceux qui, après avoir pillé et abandonné le convoi de vivres, ont mis le corps expéditionnaire dans l'impossibilité d'atteindre le but qu'il se proposait. » ( Ordre du jour de M. k maréchal Clauzel, du 4 décembre.)
2" La saison des pluies éfait arrivée; dès le 5 novembre, les cimes de l'Edough les plus voisines de Bone étaient couvertes de neige, et l'on marchait vers le mauvais temps. Les intempéries et l'humidité des terres entraînaient le ralentissement de la marche de l'armée et la réduction de la charge des voilures; nous étions à l'époque de l'année oîi les chevaux devaient avoir le plus de peine et trouver le moins de nourriture ; le nombre de nos journées de marche augmentait par l'effet des circonstances mêmes qui diminuaient la quantité des vivres emportés, et le moindre calcul montrait que nous étions tout juste en mesure d'arriver avec des caissons vides sous les murs de Constanline. Les pluies devaient nous donner des malades à transporter, et priver l'armée de mobilité. Si, après le 23, elles avaient continué, il n'y avait plus de retraite pour l'armée affaiblie et affamée; les marches devenaient de plus en plus lentes; sous une succession de nuits comme celles de Soumah et de ce que les soldats du 6i2« ont appelé le camp de la boue, sans nourriture, sans abri, quel homme valide aurait échappé à la maladie, et quel malade à la mort? Quels passages de rivières auraient été possibles? Lorsqu'au signal de la retraite le soleil resplendissant de l'Alriquc écarta les nuages, les soldats se sentant réchauffés ont donc eu raison de dire, dans leur langage coloré : Mahomet n'est plus de semaine; voici celle de Jésus-Christ! Ce n'était pas des hommes que nous 2 10
pouvions attendre des seconrs. Le beau temps que Dieu nous faisait la grâce d*envoyer mit dans les cœurs l'espérance à la place de l'abattement; il ranima nos forces épuisées, nous lui dûmes jusqu'à des vivres, car il nous rendit capables de chercher des silos. Sans ce puissant auxiliaire, nul effort humain n'aurait pu nous préserver du sort des légions de Varus. C'est donc exclusivement du milieu de mars à celui d'octobre que veulent être faites, en Afrique, les expéditions lointaines; encore faut-il s'en abstenir le plus possible dans les grandes chaleurs, à moins qu'on n'opère dans les montagnes, où la température est supportable.
3« Les avantages de l'artillerie ont, dans l'embarras des transports, un contre-poids qui s'élève ou s'abaisse, suivant l'état de la viabilité sur le théâtre de la guerre. Nous avions trop ou trop peu de canons. Devait-on trouver de la résistance et employer cette arme contre les murailles de Constantine : la batterie de campagne était insuffisante- des pièces de douze au moins étaient indispensables, et il ne fallait pas les laisser à Bone. Avait-on chance, au contraire, d'entrer dans la ville à la suite de combats, de négociations et d'intelligence avec les habitants : les pièces de huit étaient, si ce n'est absolument inutiles, au moins hors d'état de racheter, par leur service, l'embarras et les relards qu'elles causaient. En fait, malgré la bravoure et l'habileté avec lesquelles elles étaient dirigées et servies, leur effet utile dans le
siège a été nul. Si le maréchal n'avait eu que des pièces de montagne, il faisait en cinq jours, au lieu de neuf, le trajet de Bone à Constantine; en chargeant, sur les bétes qui ont été employées au transport des parcs, les vivres approvisionnés à Bone par les soins du ministre de la guerre i, l'armée était en état de passer quatre à cinq jours sous les murs de Constantine, d'en attirer par ses manœuvres les défenseurs en rase campagne, et, s'il fallait se retirer, il lui restait encore des vivres pour ses combattants et des moyens de transport pour tous ses malades.
40 Que serait-il arrivé si, au lieu de se partager en deux corps devant Constantine, l'armée s'était transportée tout entière sur le plateau de Coudiat- Aty, qui n'était point encore défendu par les ouvrages que le maréchal Valée s'est trouvé dans la nécessité d'emporter? Les pièces de huit n'auraientelles pas pu traverser le Bou-3Ierzoug et le Rummel, enfoncer la porte de Raybah? Les Turcs et les Cabyles sortis de la ville, que le général de Rigny a repoussés, n'auraient-ils pas été détruits par le maréchal avec des forces triples? Qu'aurait fait la ville ainsi privée de ses défenseurs ? Peut-être aurait-on dii se faire ces questions. Dans une entreprise si épineuse, il semblait, du moins, naturel
' L'approvisionnement était fait pour un corps de 10,000 hommes pendant six semaines. {Moniteur du 21 avril 1837, p. 949.)
de chercher â faire porter les plus puissants efforts des assiégeants sur le point le plus faible de la place.
5» Le peu qui a été dit de la position de Constantine explique comment, dans Tantiquité, elle était réputée imprenable. Aujourd'hui la ville est beaucoup moins défendue par les abîmes dont elle est entourée, que par la difficulté de faire franchir l'espace qui la sépare de la mer à l'artillerie nécessaire pour la réduire : elle est dominée de trois côtés; des batteries placées sur la montagne de Sidi-Mecid , sur l'arête de Coudiat-Aty et sur le plateau de Mansourah , la broieraient comme au fond d'un mortier. Du moment où des parcs de siège pourraient être alimentés par des routes venant de Bonc et de Stora, ConstaïUine ne pourrait résister à des troupes européennes que par l'établissement d'un système de défense qui devrait embrasser les hauteurs voisines.
6" Dans la retraite, le principe stratégique suivi a consisté à n'abandonner jamais une position qu'après en avoir occupé quelque autre qui la commandât de front ou d'écharpe; à contenir les Arabes par un petit nombre de tirailleurs très-disséminés, avec des réserves toujours prêtes à les protéger; à ne mettre jamais les tirailleurs en prise sur les crêtes des coteaux , mais à les embusquer sur les revers. Au moyen de ces précautions, la marche n'a jamais été interrompue, et nous avons gagné un jour sur le trajet de Constantine à Mjez-
Amar; les pertes ont été peu considérables; ainsi, le bataillon d'Afrique, dans les journées des 25,26 et 27, où il a fait l'arrière-garde de gauche, n'a eu que six blessés. Sauf à la rencontre du 24aveclc 2^ léger, les Arabes n'ont jamais abordé, ni même attendu nos soldats lorsqu'ils se retournaient contre eux : ils ont moins encore attaqué l'armée dans ses haltes et ses bivouacs; dès qu'elle s'arrêtait, ils prenaient le large, et ne l'incommodaient de leurs cris bruyants et de leurs coups de fusil que dans les marches. Cette manœuvre était, du reste, la mieux appropriée à la nature de leurs forces : nous avions sur eux la supériorité du nombre, aussi bien que celle de l'organisation i, car, maigré les maladies, nous n'avions pas moins de cinq mille hommes sous les armes. Ils n'ont donné au maréchal ni motif ni occasion de dévier, dans sa retraite, de la ligne de sa marche en avant, et il ne s'est pas plus écarté de celle-ci que d'une route d'étape. Sur plusieurs points de la route, tels que l'embrasure du Bou-Berda, le col du Ras-el-Akba et le passage de la Seybouse, deux mille Français auraient arrêté huit mille hommes de quelques troupes disciplinées que ce fut, et
' « Nous avons été suivis d'abord par quelques ceataiues d'hommes sortis de la place. Des cavaliers venaient dans toutes les directions, et leur nombre s'élevait à près de deux mille; il diminua les jours suivants, et Ton n'en vit plus après le quatrième à Ras-el-Akba. »
{Rapport du man'chal Clauzel; Monikur du 15 décembre. ) 2 10.
n'auraient pas compté des Arabes; Achmet n'a pas même essayé de les défendre, car la tentative des Cabyles au Ras-el-Akba n'était point appuyée par lui. Il y aurait cependant de la présomption à ne pas avouer qu'avec les Turcs, les Arabes et les Cabyles d'Achmet, un ennemi d'une incapacité militaire moins absolue nous aurait jetés dans de grands embarras; un retard nous livrait à la famine, et nous avons été heureux de n'avoir affaire qu'à lui. D'après la manière de combattre des Arabes, ce qu'il y a de mieux à faire dans les retraites est évidemment de leur tendre des pièges et de les dégoûter de la poursuite, en saisissant les occasions de se retourner vivement contre eux. Nous avons probablement dû nos passages faciles au défilé du Bou-Berda et au Ras-el-Akba à l'affaire du commandant Changarnier et à la charge de Sidi- Tamtam, qui les avaient précédés de quelques heures.
Quoique un grand capitaine ait déclaré les intelligences les plus vulgaires capables de comprendre, après l'événement, les causes réelles des succès obtenus ou des disgrâces éprouvées à la guerre, je ne m'abuse pas sur le peu d'intérêt que conservent, sous ma plume inexpérimentée, les faits militaires qui se sont passés devant mes yeux. Un plus habile en aurait su rendre le récit fertile en leçons instructives pour les officiers* appelés à servir en Afrique; tandis que le seul mérite'auquel puissent prétendre les|fnoles que j'ai repro-
duites est d'avoir été écrites avec bonne foi , sur les lieux, et, pour ainsi dire, sous la dictée des événements. J'ai pu croire à leur exactitude lorsqu'il s'agissait d'une expédition dont la complication des manœuvres n'est pas le caractère principal, et d'une espèce de guerre simple comme l'organisation de l'ennemi que nous allions chercher.
La réputation de bravoure des soldats français est dès longtemps faite; mais l'étranger a quelquefois prétendu que leur patience et leur fermeté dans les privations n'étaient pas au niveau de leur courage sur les champs de bataille. Ils ont prouvé le contraire dans celte horrible lutte soutenue, sans autre secours que celui de leur constance, contre la faim, la maladie et les éléments conjurés; et l'on peut, sans déprécier une des meilleures armées du monde, se demander si, au milieu d'un pareil dénùment, des troupes anglaises auraient conservé tout leur ressort.
Dans la semaine qui avait précédé le départ pour Constantine, j'avais ressenti plusieurs accès de cette cruelle fièvre des marais, dont il est si difficile de se préserver à Bone; ils redoublèrent pendant l'expédition; mais par un bonheur particulier, ils survenaient le soir, et je pouvais tout le jour monter à cheval comme un homme en santé. Après le retour, la maladie prit le dessus. Le baron de la Susse, qui commandait le Montebello^ alors mouillé sous le fort Génois, me vit dans cet
état et ni'oflFrit de m'emmener sur son vaisseau. J'acceptai avec reconnaissance, et nous appareillâmes le 5 décembre dans l'après-midi. J'ai probablement dû la vie à cette hospitalité qui me tirait de l'air méphitique de Bone, et surtout aux soins habiles que me donna, dans les derniers jours du voyage, le docteur Charvet, premier chirurgien du bord. Un des meilleurs officiers de l'armée, le colonel Lemercier, également réfugié sur le Montebello, n'eut pas le même bonheur : en proie depuis quinze jours à une fièvre ardente, il expira le 7.
Les vents étaient contraires ; les bordées qn*ils nous obligèrent à courir nous portèrent successivement en vue de la Galite , de la Sardaigne, de Winorque, et nous ne pûmes arriver à Alger que le 17. Le 9, un coup de vent déchira notre grande voile en deux, et, pendant que trente gabiers en attachaient une autre sur la vergue, un second effort brisa le grand mât de hune au-dessus de leur tète : personne ne périt, pas même l'homme en vigie sur les barres de perroquet, qui tomba de cette hauteur dans le bastingage. Un pareil accident arrivé sur un vaisseau de cent trente canons, semblait autoriser dos bourgeois de Paris à se croire témoins d'une véritable tempête : les officiers du bord eurent la dureté de nous ôter cette satisfaction, en nous apprenant que le déchirement de la voile et la rupture du mât venaient moins de la force du vent que de Texcès de matu-
rilé de ces agrès. Les administrations de la guerre ^ et de la marine se sont imposé la règle d'avoir toujours devant elles d'immenses approvisionnements d'objets qui se détériorent à ne pas servir, et de ne les mettre en consommation que lorsqu'ils sont prêts à tomber en lambeaux. C'est par application de ce principe qu'on voit en Afrique des tentes transparentes, qui, marquées des numéros des compagnies de volontaires qu'elles ont abritées en 1792, ont été récemment remplacées, dans le magasin central de Paris, par d'excellentes toiles, destinées à en sortir mauvaises dans trente ou quarante ans. Les gardes-magasins assurent qu'on ne pourrait pas, sans danger, borner l'approvisionnement aux choses qui ne s'usent point ou qu'il serait trop difficile de se procurer en temps de guerre.
Les beaux salons du Montebello, pendant cette courte traversée, ressemblaient à ceux d'un château noblement tenu; la société y était nombreuse , la conversation animée. L'un de nos plus aimables compagnons de voyage était le capitaine de vaisseau 3Iancell, de la marine royale britannique, dont le goût pour la guerre d'Afrique avait été aiguisé plutôt que satisfait par la part qu'il avait prise, comme volontaire, à l'expédition de 1830; à la nouvelle de celle de Conslanline, il était ac-
' Voir le Rapport à lu chambre des députés sur le budget ëe' knjuerre de l^ùl . i'
couru du fond de TAutriche à Bone. Il jouissait, sur le Montebello, d'une double confraternité avec les marins du bord et avec les grenadiers du 63«, qui lui avaient donné une place dans leurs rangs, le 23 novembre, au moment où ils se préparaient à montera l'assaut de la porte d'El-Cantara. C'est quelquefois un séjour fort agréable que celui d'un grand bâtiment de guerre , surtout quand on n'a pas la flèvre.
La nouvelle de^la retraite de Constantine avait été apportée à Alger, par les Arabes, avec la rapidité d'un service de poste. L'armée et la population européenne en avaient ressenti plus d'aflliction que de surprise, chacun faisait ses calculs sur les préparatifs d'une nouvelle expédition.