ORAN
Occupation espagnole de 1505 à 1708, et de 1732 à 1792. — Fortification d'Oran. — Avantages maritimes. — Oran et Gibraltar. — Entrepôts. — Oran au xw et au xiv^ siècle. — Douanes. — Atterrage d'Oran. — Population. — Territoire d'Oran. — Arzeu. — Mostaganem.
Notre établissement en Algérie n'est pas protégé, dans la province d'Oran, comme dans celle de Bone, par des souvenirs pacifiques. Lorsque, au commencement du xvi^ siècle, nos pères abordaient au rivage de Bone pour l'enrichir par le commerce, d'autres Européens, dont les indigènes nous croient les continuateurs, descendaient sur celui d'Oran pour y exercer des vengeances et des persécutions. Non contents d'avoir expulse les Mores de la Péninsule, les Espagnols voulaient
prendre en Afrique leur revanche du long séjour de ceux-ci en Europe ; la croix poursuivait le croissant, et, de Tanger à Tunis, cette guerre de race et de religion ensanglanta longtemps la côte. Toutefois, il est à propos de remarquer, comme un fait général où notre politique a des leçons à puiser, que, dans les guerres fréquentes qu'ils se sont faites jusqu'en 1708, les partis musulmans n'ont jamais eu la moindre répugnance à recourir, quand elle pouvait leur être utile, à l'alliance des Espagnols : des tribus puissantes ont prêté à ceuxci un concours très-constant et très-dévoué.
Au mois de septembre loOo, les troupes de Ferdinand leCalholiques'emparèrent du fort de Mersel-Kebir, alors regardé, disent les chroniques du temps, comme la clef de VJfrique. En 1509, une nouvelle expédition rendit l'Espagne maîtresse d'Oran pour cent quatre-vingt-dix-neuf années. La cathédrale de Tolède fournit, sur son trésor, ou par des emprunts, la plus grande partie des fonds nécessaires à l'expédition; le cardinal de Ximenès y sacrifia toute sa fortune : il la dirigea avec le titre de généralissime. Pierre de Navarre, dont les traces glorieuses se trouvent à chaque pas sur les côles de Barbarie, commandait sous lui 14,000 fantassins, 4,000 chevaux, et 800 aventuriers. La flotte, partie de Carthagène le 17 mai, arrivait le 18 à Mers-el-Kebir : les troupes débarquaient le 19 ; le soir même, elles étaient maîtresses d'Oran , cl , dans le compte qu'il rendit de sa
victoire, Ximenès fut autorisé à dire, comme ('ésar : Feni, vidi, vici^.
Rien de ce qai pouvait humilier ou irriter les musulmans ne fut omis dans Tentreprise. Le cardinal annonçait qu'il venait ranger l'Afrique sous la loi du Christ, et. marchant en tête des troupes, un crucifix à la main, il leur donna, ow nom du Père et du Fils, et du Saint-Esprit, l'ordre de s'élancer sur les infidèles. La victoire fut marquée par un horrible massacre, et les premiers actes qui la suivirent furent l'établissement à Oran de l'inquisition et de deux couvents, l'un de franciscains, l'autre de dominicains. Ximenès voulait en outre confier le pays à la garde d'un ordre religieux et militaire de Saint-Jacques de Composlelle, dont l'institution eut ressemblé à celle des chevaliers de Sainl-Jean de Jérusalem; mais ce projet ne se réalisa pas. Ainsi furent justifiés, par le but. les préparatifs, l'accomplissement et les conséquences de l'expédition, le nom de croisade de Ximenès qu'elle reçut dans le monde chrétien, et le privilège de faire gras le samedi qu'elle valut aux Espagnols, et dont ils n'ont pas cessé d'être très-fiers (note E).
L'intérêt catholique attaché à l'entreprise ne pouvait prévaloir aussi exclusivement qu'aux dépens d'intérêts politiques qu'il eût été plus habile de
' Voir Oranum lirtule Xmcnii catholicum, in-4"; Romce, ïGSS.—L'Jfrique de Marmnl . traduite par Perrot d'Ahlancourt, 4 vol. iii-4", Paris, 1667.
lui donner pour auxiliaires. Dans les limites tracées par le caractère de la conquête, les Espagnols ne pouvaient fonder que la guerre et l'isolement. L'admirable habileté avec laquelle quelques-uns de leurs gouverneurs parvinrent à soumettre les Arabes dans un rayon de quinze à vingt lieues de la ville, et à se faire parmi eux des alliés dévoués, ne put lutter contre le principe de leur établissement : c'est en vain qu'ils détruisaient les ports d'Hone et d'Haresgol, que TIemcen et Mostaganem leur payaient tribut jusqu'en looJ. que les tribus de l'Habra, de Canastel. d'Agobel. desBeni-Amer, faisaient avec eux cause commune; les liens entre l'intérieur et la côte se dénouaient, la solitude s'étendait autour d'Oran, et, en 1708, lorsque, dans les embarras de la guerre de la succession, l'Espagne abandonna la population chrétienne à ses propres forces, les Turcs s'emparèrent d'Oran comme d'une proie facile.
C'était, pour la couronne de Philippe V, une tache qu'il importait à une dynastie nouvelle de laver. Le 15 juin 1750, une flotte de douze vaisseaux, deux bombardes, quarante et un bâtiments légers et quatre cent soixante et dix transports, sortit de la rade de Carthagène avec 27,000 hommes commandés par le comte de Monlemar. Le 28, les Espagnols débarquèrent à minuit sur la plage des Aiguades,à quatre milles à l'est de Mers-el-Kebir; le 29 au soir, ils avaient enlevé aux Arabes leurs positions les plus avancées; le 50 au malin, ils com-
inençaient, pour protéger le débarquement des munitions, une redoute qui ne tut pas achevée, et, le soir, leurs avant-postes couronnaient le Monte- Santo. Le 1<^' juillet, ils travaillaient à un chemin pour leur artillerie, lorsqu'à deux heures le comte de Montemar reçut du consul de France l'avis que les Arabes, effrayés, avaient abandonné, la nuit, la ville et les forts; le bey s'était enfui avec sa garde et deux cents chameaux chargés. L'armée espagnole flt le soir même son entrée dans la ville presque déserte, et le lendemain 100 Turcs, qui formaient la garnison du fort de Mers-el-Kebir, capitulèrent sans difficulté. Les Espagnols avaient eu devant eux, le 50 juin, 2,000 Turcs et 20,000 Arabes; ils trouvèrent dans la ville 87 canons de bronze, 51 de fer, 7 mortiers, une grande quantité de munitions, et l'expédition ne leur coûta que 38 morts et IbO blessés i.
L'Espagne a gardé Oran pendant soixante ans avec un effectif nominal de 5,000 hommes, souvent réduit à la moitié de ce nombre ; il était, il est vrai, protégé par des fortifications, derrière lesquelles le général Danrémont se trouvait, en 1830, en sûreté avec un millier de soldats du 21« de ligne et une centaine de sapeurs et de canonniers. Dans cette seconde période, l'Espagne ne retrouva des Moros de la Paz, ses anciens alliés parmi les
» Extrait des rapports du eonite de Montemar, envoyés de Madrid par M. Duttot, attaché à raml)assade de France.
indigènes, qu'un corps d'environ oOO hommes qui se recrutait sous ce nom parmi la population conquise restée dans la ville , et vivait la moitié du temps du pillage des environs. Ces Moros faisaient chaque matin deux reconnaissances en dehors des fortifications, comme nous aujourd'hui à Bougie, après quoi le troupeau de la place allait, s'il y avait lieu, pâtureren dehors. Les Arabes de la campagne n'entraient dans la ville que par la Puerta del Barillo, les yeux bandés, et après avoir été rigoureusement fouillés. Le général Alava, que nous avons vu, en 1836, ambassadeur d'Espagne à Paris, visitant Ceuta dans sa jeunesse, voulut grimper sur le rempart pour examiner la campagne : un vieil officier le retint, lui fit élever son chapeau au bout de son épée, et aussitôt un coup de fusil partit des broussailles extérieures, k Sou\enez- vous qu'ici, reprit l'officier, toutes les fois qu'un Castillan se montre, il se trouve un Arabe pour l'ajuster, j» Les choses n'étaient pas à Oran sur un beaucoup meilleur pied. Enfin, à la suite du tremblement de terre de 1791, les Espagnols, dégoûtés d'une possession dont les charges n'étaient plus compensées pour eux par des avantages équivalents, la remirent à la régence en vertu d'un traité. Les Arabes, qui n'ont point encore reniarqué en nous plus de sagesse que chez les Espagnols, et qui nous croient moins de constance, espèrent que nous finirons de même.
Les dispositions belliqueuses, nourries de gêné-
— li>l -
ration cri génération par une si longue lutte, se sont peu adoucies de 1792 à 1850 : la nationalité arabe repoussait la domination turque comme lu nôtre ; les tributs ne se levaient qu'à main armée, et nous nous sommes ainsi trouvés, à notre début, aux prises avec une population jalouse et aguerrie.
Néanmoins nos commencements furent bons : au mois d'août 1830, les habitants d'Oran accueillirent nos troupes avec un empressement dont la justice et la modération du général Danrémont ne les firent point repentir. Tous les fois qu'on a montré à cette population de l'équité, elle y a répondu par de la confiance. Mais bientôt la cruauté stupidc d'Hassan-Bey, calife de Sidi-Ahmed, prince tunisien à qui le général Clauzel avait cédé la province par une convention du mois de décembre 1830, aliéna les esprits, et tandis que le gouvernement français refusait son approbation à cet acte, impuissant lui-même à gouverner, Sidi-Ahmet renonçait au beylik dont l'investiture lui avait été prématurément conférée.
Les commandants qui lui succédèrent entendirent chacun à sa façon les conditions de succès de l'établissement européen, et dans cette absence de direction et de fixité aucun progrès régulier n'était possible.
Les expéditions de Mascara et de Tlemcen étaient
peu propres, la dernière surtout, cà relever notre
considération dans l'esprit des indigènes. Quand
ils nous virent, au lieu d'en poursuivre les con-
séquences, bonnes ou mauvaises, dégarnir !a province ébranlée, et quitter la tâche commencée pour aller guerroyer à Constantine, où rien d'urgent ne nous appelait, ils se crurent en droit de fonder de grandes espérances sur les chances que leur ménageait notre versatilité. La convention de la Tafna, conclue après une victoire, pour faciliter la réparation de l'échec éprouvé dans l'est, n'aurait en que de bons effets pour nous et pour les Arabes si Abd-el-Rader l'avait exécutée de bonne foi. En lab rompant avec éclat, il a détruit jusqu'aux espérances que permettait de concevoir le calme passager dont a joui le pays sous le commandement du général Desmichels et après le combat de la Siccak. Je m'étendrais davantage sur cette période si ceci était une histoire ; mais j'aime mieux chercher dans l'étude des intérêts de la France, dans celle de l'état économique et politique de la province, la détermination d'un but utile à notre occupation , et essayer d'indiquer les moyens de l'atteindre, que nous sommes maîtres de prendre, quoi qu'il avienne d'Abd-el-Kader.
La province d'Oran est riche en terres fertiles; quelques-unes sont bien cultivées, mais la région qui avoisine la ville est sèche, maigre, rebelle aux défrichements; le brocantage, décoré dans la Métidja du nom de colonisation , n'a point fait invasion dans cette zone , il faut se garder de s'en plaindre. Tous les avantages de position, tous les moyens d'action réunis à Oran, à commencer
par ses fortifications, construites pour résister à des attaques européennes, et qui ne coûteraient pas aujourd'hui, d'après les évaluations de nbk' officiers du génie, moins de trente-huit million^,' sont dirigés vers un même but, l'exercice d'une grande influence dans la Méditerranée et sur la côte méridionale d'Espagne. C'est ce but, indiqué par la nature des choses et par les vrais intérêts de la France, qu'il faut poursuivre, sans se laisser détourner par rien. Chaque pas fait pour l'atteindre rattachera dans l'intérieur du pays un intérêt à notre domination , et c'est là le plus sûr moyen d'affermir et d'étendre celle-ci. î*^''
Oran est situé par 5o<' 45' o7" de latitude, et 2» 40' o2" de longitude ouest de Paris, à l'entrée orientale du canal qui sépare l'Afrique de l'Andalousie. Les courants du littoral, secondés par des vents d'ouest qui régnent dans ces parages les deux tiers de l'année , poussent vers sa rade les navires qui viennent du détroit, et arrêtent la marche de ceux qui cherchent à débouquer dans l'Océan. Les vents, presque toujours parallèles au canal, sont également largues pour se rendre en Espagne et pour en revenir, et poussent iridifTéremraent les navires, en moins de quinze heures, d'Oran à Carthagène ou de Carthagène à Oran. Avec ce concours de circonstances, des croisières établies entre ces deux ports intercepteraient, bien mieux que de Gibraltar, la circulation de la Méditerranée à l'Océan. Le principal mérite d'une station na-
A aie est. en effet, la sûreté, et, sous ce rapport, les rades de Mers-cl-Kebir et de Gibraltar ne peuvent pas se comparer. Dans plusieurs directions, l'accès de la seconde est souvent interdit aux navires pendant des semaines entières, et malheur à qui s'y trouve mouillé par certains vents ! la houle y est énorme , l'action des vents terrible . l'ancrage mauvais. Dans la tempête du mois de décembre 182o, cent quarante -cinq bâtiments y ont été jetés à la côte. Rien de semblable n'est jamais arrivé dans la rade de Mers-el-Rebir; la mer y peut être dure, mais non pas dangereuse. Déjà bien défendu contre une flotte ennemie, le mouillage deviendrait à peu de frais inattaquable ; quand on le voudra, les feux du fort de Mcrs-el-Kebirse croiseront dans toute son étendue avec des feux de batteries correspondantes. Oran est donc une place très-forte par elle-même, et située de manière à exercer son action sur de très -grands intérêts. Sous la simple condition d'une neutralité qui fermerait les ports de l'Espagne à des forces ennemies, la possession d'Oran nous rend maîtres d'interdire l'entrée et la sortie de la Méditerranée aux navires des puissances continentales, telles que la Russie, l'Autriche, la Prusse, les Pays-Bas, la Sardaigne, les Deux-Siciles, dont les marines réunies ne pourraient pas se mesurer avec la nôtre; elle nous met mieux encore en état de leur offrir un refage précieux contre des forces ennemies : clic ajoute ainsi aux moyens que nous avons d'ailleurs
de faire respecter à ces paissances nos frontières territoriales, ou d'être pour elles d'utiles alliés. L'Angleterre est vis-à-vis de nous, par sa marine, dans une situation différente : nous avons de grandes raisons de tenir à son amitié; mais si la bonne intelligence cessait de régner entre elle et nous, notre station d'Oran lui imposerait au moins l'obligation d'ajouter beaucoup à ses défenses dans la Méditerranée, et de disséminer des forces qu'il vaudrait mieux tenir réunies.
Ces considérations s'aggravent et s'étendent quand ou en fait l'application à nos relations obligées avec l'Espagne.
Si, aprèsavoir reconquis leurslibertés, les Espagnolsavaient cherché pour leur pays l'organisation la mieux appropriée à sa configuration territoriale, à son état économique, à leur génie national, ils seraient probablement reverms à quelque chose d'analogue aux constitutions provinciales sous lesquelles se sont jadis élevés si haut la gloire et le bonheur de leurs ancêtres; ils se seraient souvenus que depuis la grandeur despotique des règnes de Charles-Quint et de Philippe II, l'Espagne, veuve de ces institutions, n'a fait que décroître; et, au lieu d'une seule assemblée de cortès à Madrid, ils en auraient constitué, avec des pouvoirs un peu différents, à Barcelonne,à Saragosse, à Valence, à Murcie, à Séville. à Badajoz, à Valladolid, à Burgos, à Panjpelune. Ce régime, le plus doux de tous pour un peuple placé dai^s, ([.'Jti^wrje^JiÇ CQpdilion de
n'avoir à souhaiter ni à craindre aucune conquête^ est en même temps le plus rassurant pour ses voisins; l'adoption en importerait également au bonheur de l'Espagne et à la sécurité de la France. Mais, au lieu d'étudier l'histoire de leur pays, les hommes d'Etat de la Péninsule ont cherché des modèles dans le nôtre; au lieu de considérer leurs royaumes, ils ont fixé les yeux sur nos départements, et, si j'ose le dire, ils ont fait venir de Paris dés patrons de constitution, comme leurs femmes y demandent des modes.
Malgré le peu de succès de l'expérience, les avocats aux mains de qui ce malheureux pays est tombé s'obstinent à méconnaître cette vitalité de l'esprit provincial, qui se fait jour dès qu'une crise sérieuse met en jeu les forces réelles des Espagnes. Soit que la fortune, qui manque rarement de se déclarer contreles gouvernements incapables, livre un jour aux mains de D. Carlos ce puissant levier dont le parti de la reine ne sait pas s'emparer, soit que, contre toute probabilité, l'on parvienne à ranger la Péninsule sous un gouvernement unitaire, la France a des précautions à prendre, dans le premier cas. contre les dispositions qu'on peut supposer aux personnes; dans le second, contre la tendance naturelle des choses. La centralisation énergique, qui est nécessaire à la France pour rester debout au milieu des agitations de l'Europe jalouse, est inutile à l'Espagne, ou plutôt ne peut lui servir qu'à menacer la tranquillité de ses voi-
sins. Sa position géographique ne laisse d'occasion à aucun débat sérieux entre elle et les puissances dont la sépare notre territoire; elle amène presque inévitablement des rivalités de prétentions entre elle et nous : notre alliance ne lui procure sur ces puissances aucune action qu'elle ait intérêt à exercer; la leur lui en assure une très-réelle vis-à-vis de la France. Des circonstances exceptionnelles peuvent empêcher temporairement un pays de suivre la pente de ses intérêts; mais elles ne la changent pas. Or, l'Espagne est l'alliée naturelle de l'Angleterre, de la Prusse, de l'Autriche, de la Russie, chez lesquelles sa politique trouve des points d'appui, et qui, de leur côté, savent trop bien le parti à tirer de son intimité, pour ne pas l'acheter par les prévenances les plus empressées. Ces puissances offrent à son orgueil un rôle qu'elle ne saurait se flatter déjouer avec nous, et il y aurait folie de notre part à nous aveugler sur des tendances qui maîtriseront son gouvernement. Dans toutes les hypothèses, le soin de multiplier autour de lui les motifs de tenir à notre amitié, ou du moins de se renfermer dans une neutralité prudente, sera une des plus constantes nécessités de notre politique; et, en paix comme en guerre, la conservation d'Oran est un de nos plus surs moyens d'atteindre ce but. Dans la paix, les principaux avantages du commerce de ce beylik, le plus riche de la régence, reviendront infailliblement à l'Espagne, et elle ne voudra pas les compromettre légèrement ;
dans la guerre, le cabinet de Madrid ne sera plus dans l'heureuse condition de n'avoir qu'une frontière à défendre, et les inquiétudes que nous lui donnerions d'Oran retiendraient, sur les côtes de Valence, de Murcie et d'Andalousie, des forces que, sans cela, nous aurions à combattre sur les Pyrénées. Philippe V insérait dans son manifeste du 6 juin 1752, sur l'expédition du comte de Montemar, ce passage remarquable : Considérant, en outre, et non sans crainte fondée, que la position de la place et du port d'Oran lui donne (à la régence d'Alger) des avantages formidables et funestes sur les provinces méridionales de mon roxau7ne, si, par hasard, elles se trouvaient livrées à l'abandon, ou moins remplies de troupes, dont maintenant,avec l'assistance du Tout- Puissant, elles sont surabondanunent garnies. Si la présence des Turcs et des Arabes à Oran arrachait à l'orgueil castillan de pareils aveux, la nôtre ne saurait être sans poids dans la balance des résolutions du gouvernement espagnol, et la fidélité des alliés se mesure souvent sur la quantité de bien et de mal qu'on est en état de leur faire.
Sous le point de vue pacifique et commercial, le port d'Oran ne mérite pas moins d'attention.
D'abord , il peut s'approprier une partie des profils de celui de Gibraltar. La contrebande n'est assurément pas une louable industrie ; cependant, il faut bien accepter comme un fait la faveur qu'accorde tout gouvernement à l'introduction des mar-
chandiscs de son territoire sur celui de l'étranger. Cette disposition se manifeste à Gibraltar sur une plus grande échelle qu'en aucun lieu du monde : l'Espagne et l'Angleterre n'en vivent pas en moins bonne intelligence pour cela. La cour de Madrid, de son côté , n'a jamais été fort soucieuse des insomnies causées à nos douaniers des Pyrénées par les contrebandiers espagnols; et nous pouvons sans scrupule laisser dans le port d'Oran toute latitude à l'application des doctrines de la liberté du commerce : les opérations de leurs partisans n'éprouveront pas pour cela d'augmentation sensible sur les côtes méridionales d'Espagne. Gibraltar, qui suffit maintenant à tout, ferait ce dont nous nous abstiendrions, et il s'agit beaucoup moins de créer quelque chose de nouveau que d'entrer en partage des travaux et des profits de cette place.
Tout le monde n'a pas à Gibraltar, comme une maison connue, la prudence et la faculté d'opposer aux douanes espagnoles un bâtiment de 70 tonneaux, portant 150 hommes d'équipage et 6 pièces de canon : on se contente d'habitude, pour la contrebande qu'alimente cette ville, de brigantins de 10 à 30 tonneaux. Le nombre des expéditions annuelles est d'environ six cents, et l'on évalue qu'elles comprennent aujourd'hui :
0,000 tonneaux de tabac à 7u0 fr. . 4,500,000 fr. 3,000 d'objets manufacturés. . . . 7.J)00,000
Total Ta^ÔÔToOÔ'fr;'
Le Brésil et la Virginie fournissent le tabac, l'industrie anglaise et celle de Lyon les marchandises. Rien n'est si variable et si difficile à apprécier qu'un commerce interlope : à Oran, on n'hésite pas à tripler les valeurs ci-dessus; mais l'origine des documents dont elles sont extraites me laisse peu de doutes sur leur exactitude. La plupart des expéditions se dirigent vers les côtes des royaumes de Valence et de Murcie , dont les dentelures favorisent les débarquements; mais elles sont contrariées, à l'aller, par les vents de l'est, au retour, par ceux de l'ouest, et elles viennent fréquemment chercher un refuge dans la rade même de Mers-el- Kebir. Nous avons donc à Oran le triple avantage de la sûreté du mouillage, de l'économie d'un double trajet de quatre-vingts lieues par une mer excessivement difficile, et la faveur, au départ, de tous les vents autres que ceux du nord au nord-est. Quoiqu'ils ne partent de Gibraltar qu'à la nuit tombante, peu de contrebandiers manquent d'être signalés, dans l'heure de leur sortie, par les vigies espagnoles ; à Oran, les départs sont à l'abri de toulesurveillanceincommode.Pouryattirer laplus grande partie du commerce interlope de Gibraltar, il ne faudrait donc que lui offrir une partie de la protection et des facilités qui lui sont assurées dans son établissement actuel.
La contrebande n'a pas toujours été l'aliment principal de l'activité du port de Gibraltar. Pendant les guerres de l'empire, le commerce d'entrepôt y
I a pris un développement qui semblerait fabuleux, si le blocus continental n'expliquait pas ralïluence des marchandises dans un port franc, si bien placé pour servir de centre de correspondance à l'Asie, à l'Europe, à l'Afrique et au nouveau monde. En 1813, il est sorti des entrepôts de Gibraltar pour cent vingt millions de marchandises, valeur que les expéditions réunies de ceux de France, tant de terre que de mer, n'ont atteinte, avant 1830, qu'une seule fois, en 182o. La paix a disséminé ce mouvement, et telle maison d'habitation sans magasins, qui se louait cinq cents piastres par mois, est tombée en quelques années à cinquante (de 51,800 fr. à 5,180 fr. par an). Cet effet de causes générales a été aggravé par quelques circonstances particulières, dont la plus puissante a été la concurrence fondée sur la franchise accordée en 1829 au port de Cadix. Gibraltar, qui recevait encore, en 182i2, pour quarante-quatre millions de marchandises anglaises, n'en recevait plus que douze en 1831. Les choses ne se sont pas améliorées depuis, et l'entrepôt complète ses assortiments avec des soieries, des vins, des eaux-de-vie de France et d'Italie, beaucoup de laines de Maroc, des farines des États-Unis, des vins, des fruits secs et des plombs d'Espagne..
Le commerce d'entrepôt se fixe partout où un atterrage commode se trouve sur une route marilime, et ce lieu de refuge est placé sur une côte au loin inhospitalière, si quelques circonstances na-
turelles, comme la direction des courants, les caprices des vents, invitent les navigateurs à y relâcher, il devient inévitablement le rendez-vous des marchandises qui cherchent à se placer et des bâtiments qui ont à compléter leurs cargaisons. Aucune de ces conditions ne manque au port d'Oran, etleur concours lui garantit un très-bel avenir. Il est sur la route des bâtiments innombrables qui passent le détroit de Gibraltar; la constance des vents d'ouest et la direction des courants y poussent ceux qui entrent dans la Méditerranée, et ne donnent que trop le temps de s'y arrêter à ceux qui veulent en sortir. Oran ainsi placé doit devenir un marché d'échange et d'assortiment des productions naturelles de l'Espagne, de l'Afrique, des deux Indes, et des fruits de l'industrie de la France et de l'Angleterre.
L'intérêt de la France au succès de cette combinaison est très-grand. Les navires qui se dirigent de l'Océan vers la côte orientale d'Espagne, les Deux-Siciles, l'Adriatique, l'Egypte, l'Archipel, le Levant ou la mer Noire, ceux qui vont de ces parages dans l'Atlantique, ne trouveraient pas leur compte à faire un long détour pour venir chercher dans les entrepôts de la côte de France un appoint de cargaison ; ils prennent la route directe, et pas sent devant Oran. Si nos marchandises les attendaient dans ce lieu, où ils viendront peut-être demander un refuge contre le mauvais temps, ou des provisions de bord, ils n'hésiteraient point à s'y
arrêter. L'entrepôt d'Oran serait donc une succursale de celui de Marseille; il ouvrirait aux produits de notre industrie un débouché nouveau par lequel ils s'expédieraient indirectement dans des contrées en dehors de la ligne de communication desquelles sont placés les ports français, et ceux de nos navires qui font le cabotage d'une mer à l'autre trouveraient, dans cet élément de chargement, une source de bénéfices sans augmentation de dépenses.
L'accroissement rapide et régulier du commerce d'entrepôt dans le monde entier est une manifestation de besoins généraux qui réclament l'ouverture de nouveaux marchés. On peut çn juger par le mouvement qui s'opère sous nos yeux : d'après les différences du commerce général au commerce spécial, les marchandises étrangères expédiées des entrepôts de France ont eu, pendant les dix dernières années, dont les comptes sont rendus 1, les valeurs suivantes :
1829 — 104 millions de francs.
> Tableaux gi'ncrtiux (lu commerce de lu France avec l'i'truuger, publiés par radministralioa îles douanes.
1835 — 257 millions de francs.
Par la seule continuité de cette progression , l'entrepôt d'Oran peut acquérir une grande importance sans faire tort à aucun autre; les développements qu'il prendra profiteront particulièrement à notre commerce, car, comme on en fait tous les jours l'expérience à Gibraltar, le drapeau attire le pavillon.
C'est surtout dans ce genre de commerce que les échanges s'attirent réciproquement. Chaque navire qui dépose ou qui charge des marchandises dans un entrepôt donne à d'autres navires des motifs d'y prendre terre, et les produits locaux auxquels ce mouvement offre des moyens de se placer concourent quelquefois puissamment à son accélération. Ici, par exemple, les sels de la province fourniraient un objet de chargement important. Les navires russes et suédois qui apportent dans la Méditerranée des planches et des bois de construction vont en retour prendre des sels sur les côtes d'Espagne et de Portugal : il y aurait d'autant plus de chances de les amener à Oran qu'au seizième siècle, lorsqu'il existait à Tlenicen un gouvernement régulier, les Espagnols eux-mêmes, déterminés par la supériorité des salines des environs d'Arzeu , venaient s'approvisionner sur
la côte d'Afrique i. Le plâtre est une des roches constitutives des montagnes quienceignent la rade d'Oran; on pourrait, par des travaux familiers aux habitants des pays de mines, établir des communications directes entre les chantiers d'extraction des carrières, qu'il serait facile d'ouvrir, et les navires à charger. On sait qu'il s'expédie du Havre de trèsgrandes quantités de plâtre en roche des environs de Paris, que les bâtiments emportent comme lest : la même chose peut se faire avec avantage à Oran. Toutefois, la principale exportation à laquelle donnerait lieu l'accession des navires serait certainement celle des denrées qu ils emporteraient comme provision de bord : celle-ci, par l'essor qu'elle imprimerait à l'agriculture, formerait entre la ville et les campagnes, entre l'établissement européen et les indigènes, des liens aussi solides que multipliés. Il est facile de prédire ces destinées au port d'Oran; elles sont écrites dans l'histoire de son passé. Au douzième siècle , lorsque les côtes du royaume de Tlemcen et celles de l'Andalousie étaient réunies sous le sceptre des califes, « on trouvait à Oran de vastes bazars et des fabriques florissantes; on en tirait en grande partie les approvisionnements du littoral opposé, et son port était garni de navires d'Espagne -. » En 1375, les Pisans formaient dans ces parages de grands éla-
h' Afrique de Marniol, liv. v.
Liclrisi, p. 250.
blissements, en vertu d*un traité de commerce, dont les diplomates les plus éclairés de nos jours auraientpeine à surpasser la précision et l'équité ^ On comprend comment l'occupalion exclusivement militaire des Espagnols a étouffé cette prospérité féconde; le commerce pouvait encore moins établir son siège à Oran, devenu l'un des repaires de la piraterie barbaresque. La disparition de ces influences malfaisantes va rendre les choses à leur cours naturel, et elles le reprendront avec une énergie proportionnée à la grandeur des intérêts qui se pressent dans la Méditerranée.
Un des principaux avantages de la rade d'Oran est d'offrir un refuge aux navires battus par la tempête dans cette mer orageuse ou attendant des vents favorables. D'après les travaux hydrographiques de M. Garnier, lieutenant de vaisseau, on peut, en attendant les nombreuses améliorations que réclame l'atterrage, mouiller du côté de Mersel-Kebir cinq à six vaisseaux, autant de frégates, et une cinquantaine de bâtiments plus petits, pourvu qu'une partie de ceux-ci soient sur quatre ancres. On sent quelle étroite connexion existe entre les services que rendra la rade comme station de refuge, et les avantages que l'entrepôt retirera de l'approche des navires. Le mouvement de la rade de Gibraltar offrirait peut-être une base aux con-
' Manlessa nterum diploinalum popuU Pùani à nobUi tiro NavaretU recoUectorum , quœ apud equilcm J. Schippisium diligenter aêservanlur (Ms., aux archives de Pise).
jectures qu'on formerait sur la future fréquentation de celle d'Oran; mais le gouvernement anglais ne fait pas, à ce qui concerne cette possession, l'application du principe de publicité, qui est ailleurs un des plus puissants ressorts de son organisation. Dans celte pénurie de renseignements, on sait toutefois qu'en 1834 il est entré 437 bâtiments à Gibraltar, il en est sorti ô8o, et o27 ont relâché dans la rade, sans faire à terre aucune opération de commerce. Notre marine marchande sera naturellementamenée, par l'activité de notre cabotage d'une mer à l'autre , à profiler souvent des ressources qu'offrira l'échelle d'Oran. Douze cents de nos navires passent chaque année devant Mers-el-Kebir i,
' Voici, d'après les entrées des navires, le tableau de ce mouvement :
a:^!vées.