‹ L'Algérie (volume 3)Chapitre 9 sur 17 · CÉRÉALES · texte numérisé non relu

CÉRÉALES

La culture des céréales est placée eu Afrique dans de tout autres circonstances qu'en Europe , et sur le peu de données que nous possédons , ii serait difficile d'en établir exactement le prix de revient. Le sol reçoit rarement, sous la main de l'Arabe, d'autre façon qu'un labour superficiel sur lequel se répand la semence; un second labour la recouvre, et la récolte suit. On assure même que sur la vaste zone de bonnes terres dont nous avons traversé la partie comprise entre le Ras-el-Akba et Constantine, on se contente du labour d'enfouissage, sans que, pour cela, les récoltes qui atteignent parfois vingt-cinq pour un, descendent au-dessous de quinze. Malgré les témoignages nombreux qui s'accordent sur ce rapport entre le produit et la semence, je n'oserais pas le mentionner ici sans rappeler, en même temps, un caractère très-remarquable de la région qui s'étend au sud du Ras-el-Akba : c'est la rareté des mauvaises herbes. On n'y trouve point ces forêts de chardons et de grandes plantes parasites qui couvrent la plaine de Bone, et je n'ai jamais vu de blés plus nets que ceux des silos que nous avons ouverts dans la retraite de Constantine. Hors de cette région, les terres ensemencées chaque année n'étant qu'une petite partie des terres disponibles, la charrue ne revient sur le même emplacen»ent qu'à de longs

iiilervalles, et la jachère tient lieu d'engrais etd'ameiidemenls. Le chaume du froment, intérieurement garni d'une moelle savoureuse, est recueilli comme fourrage et employé l'hiver à la nourriture du bétail. L'Arabe ne tient aucun compte du temps qu'il consacre soit à la culture, soit au transport de sa récolte au marché; les grains sont conservés sans frais dans des silos creusés en terre ; la part du loyer de la terre dans les frais de la production échappe jusqu'à présent à nos évaluations. Peu importent les proportions dans lesquelles ces éléments divers concourent à la formation du prix de vente, pourvu que nous sachions à peu près quel il est, dans les temps ordinaires, sur les marchés de la côte.

De 1742 à 1793, les blés que la compagnie l'Afrique exportait de la province de Bone lui revenaient à 7 fr. 60 cent, le quintal métrique. A la vérité, elle en achetait tous les ans. à Bone même, SOO caffis {2,oî20 quintaux métriques) au prix fixe de 9 fr. ii2 cent.; mais ces blés, réputés affectés à la consommation des employés mêmes de la compagnie, sortaient des magasins du bey, et l'achat comprenait un cadeau. Avant 1830, les prix moyens des marchés d'Oran flottaient entre 7 et 9 francs.

Depuis notre occupation, les prix se sont maintenus fort au-dessus de ce niveau; mais cette perturbation est surabondamment expliquée par la suspension de la culture indigène dans notre voi-

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sinage, par l'interruption des relations avec l'intérieur, et parla présence desquarante à cinquante mille consommateurs en uniforme que nous entretenons sur le sol algérien. La pacification, à l'abri de laquelle se développerait la culture européenne, amènerait nécessairement sur les marchés les produits arabes, et les grains sont un de ceux dont nous ne pourrions pas soutenir la concurrence. Le problème des avantages de la production des céréales par les mains des colons n'a donc point encore reçu de solution définitive; celle que donnent les prix actuels ne l'est point, et la première année de paix renversera probablement une partie des calculs qu'ont faits jusqu'ici, sur celte base, les cultivateurs européens.

Les progrès du commerce et de la population de l'Algérie tendront avec constance à mettre le prix de ses céréales en équilibre avec les prix d'Europe, et par conséquent, à en mettre la culture à notre portée. Mais si. par la force des choses, elle est, pour les premières années de paix, dévolue aux indigènes, il y aurait à nous bien peu d'intelligence à chercher à nous en emparer prématurément. Le bon marché des blés, en nous en interdisant temj)orairement la production, nous en livrera le commerce, et garantira le succès d'une industrie puissante que nous seuls pouvons exercer.

La mouture arabe, faite à force de mulets dans les villes, à bras de femmes dans les tribus, est dispendieuse, imparfaite, et la différence du prix des

grains à celui des farines laisse en Afrique une marge Irès-considérable aux bénéfices du meunier. L'établissement des moulins aura pour effet l'élévation de la valeur du blé et la modération de celle de la farine; il encouragera la culture et le commerce à la fois. On a fait beaucoup de calculs sur les avantages que procurerait à Tannée une bonne mouture locale : chaque centime économisé sur les cinquante mille rations qui se distribuent par jour aux troupes procurerait au trésor une économie annuelle del82,i500 francs.

La consommation des villes et de l'armée suffirait à elle seule pour occuper plusieurs fortes usines; les farines deviendraient un objet important d'échange dans les ports de la côte : on en exporterait à grand profit à Gibraltar, en Portugal, en Angleterre, aux Antilles et sur la côte d'Espagne. Les bonnes terres à grain de la Péninsule en occupent le milieu, et par l'effet du mauvais état des communications, souvent, tandis que la Castille regorge de grains, les villes maritimes en tirent à grands frais de l'étranger. On aurait tort de craindre la réaction des exportations de grains de l'Algérie sur l'agriculture de nos départements du midi; les provinces russes de la mer Noire sont, en réalité, le seul pays qui dut prendre ombrage de cette concurrence; les grains d'Afrique valent, en effet, mieux que ceux d'Odessa, et sont bien moins éloignés des grands marchés.

I>a fabrication et le commerce des farines avec

tous les accessoires qu'ils entraînent, fixeraient en Afrique, par des travaux utiles et lucratifs, des colons vigoureux, tirés de l'armée et de la partie la plus saine de notre population. Ce n'en serait pas le plus grand avantage. Indépendamment de l'élément de calme que les nouveaux profits de la culture jetteraient parmi les indigènes, le commerce, concentré dans nos mains, les accoutumerait à subir, de notre part, cette influence que l'acheteur exerce toujours sur les vendeurs : ils reconnaîtraient bientôt eux-mêmes la supériorité du rendement en pain de nos farines, l'économie réelle de grains qu'elle procure, et c'est alors que se manifesteraient, dans toute leur étendue, les conséquences de cet humble fait de la prééminence de notre mouture sur celle du pays. Il entraînera pour les femmes arabes l'affranchissement du plus pénible de leurs travaux; la loi de Mahomet ne leur a pas ôté toute influence sur les pères, les frères et les maris, et elles seront les premières à solliciter ceux-ci de recourir à nos usines. Cette manière de faire sentir notre supériorité ne nuira pas à notre considération, et les chutes de la Seybouse, de la Mafrag, de l'Aratch, de la Chiff'a, et de beaucoup d'autres cours d'eau, offrent des forces suffisantes pour faire tourner bien des meules.

Il semble résullcr de tout ceci que l'établissement de moulins à blé est le plus propre à former le noyau de villages européens autour desquels viendraient se grouper les intérêts indigènes. La

mouture des grains n'est pas la seule industrie rapprochée de l'agriculture qui doive exercer une salutaire influence sur la formation de nos relations avec les Arabes, et nous trouverons, dans la culture de l'olivier et le commerce de ses produits, des moyens d'action non moins puissants.

La culture moins importante de l'orge et du maïs suivrait le mouvement de celle du blé, et fournirait de grandes ressources à l'armée; l'entretien des troupes finirait par être, en Afrique, moins dispendieux qu'en Europe : il en résulterait de notables économies pour la France, et il est sensible que tous les marchés qui se concluraient pour les subsistances de l'armée entre les indigènes et nous les intéresseraient à la liberté de la circulation, les associeraient à nos intérêts maritimes, et nous donneraient des partisans dans des tribus où nous ne comptons que des ennemis.

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