BATEAUX
Français. . .
Sardes. . . .
Toscans, . .
Napolitains.
Espagnols. .
Totaux.. .
Ainsi, en dépit des primes, nos marins abandonnent la pêche i. Opérer dans leurs occupa-
■ En 1838, les marins employés à la pêche du corail se répartissaieiit ainsi :
Corses 10
Génois 157
Toscans 678 \ 2,606
Napolitains. . . . 1,751
Autres 10
lions un revirement insignifiant serait bien moins proûtable et bien moins facile, que de naturaliser dans nos établissements les marins tout formés des côtes d'Italie, et c'est à cela qu'il faut tendre.
Si Ton consultait les corailleurs sur les mesures à prendre pour atteindre ce but, on les trouverait unanimes à demander la suppression des droits qui, pour les deux pêches réunies d'hiver et d'été, s'élèvent à 1679 fr. 80 c. Tout en reconnaissant que les formalités auxquelles ils sont soumis peuvent être adoucies et surtout simplifiées, il faut se garder de renoncer à une ressource dont l'emploi judicieux assurerait à la navigation en général, et à la pèche en particulier, des avantages supérieurs à celui d'une remise pure et simple. Les bois de construction sont, en Angleterre, frappés de droits d'entrée fort élevés. La marine marchande ne s'en plaint pas : elle trouve des compensations suffisantes à cette charge dans la sollicitude avec laquelle le gouvernement améliore ses ports et cherche au loin des débouchés au commerce. Les corailleurs n'éprouveraient pas plus de répugnance à payer les droits, si la moindre partie du produit était employée à satisfaire à leurs besoins les plus pressants : mais sur 1 ,l94,b7o fr. qu'ils ont versés en sept ans à la douane, peutêtre ne pourrait -on pas citer une dépense de 10,000 fr. faite à leur avantage; cette colonie de marins et de cultivateurs acclimatés est l'acquisi-
lion la plus précieuse et la plus facile qu'ait à faire l'Afrique, et c'est celle dont nous nous occupons le moins.
Nous avons vu plus haut dans quelles pertes de temps et d'argent la nécessité de retourner chaque année en Europe entraîne les corailleurs. Dès qu'ilS' trouveronten Afrique les choses qu'ils sont jusqu'à présent obligés d'aller chercher en Italie, ils se dispenseront de ces voyages, et leur établissement deviendra permanent. Or, il leur manque sur les lieux de pèche des moyens d'hivernage et de ravitaillement, les capitaux ou le crédit nécessaires à l'exercice de leur industrie, l'asile de la famille, et la constitution de la commune : c'est ce qu'il faut leur procurer.
Les approvisionnements complets de munitions navales, les réunions d'ouvriers, tels que calfats, voiliers, cordiers, forgerons, charpentiers, ne se forment qu'en perspective de travaux considérables, et supposent une agglomération d'intérêts maritimes, un mouvement d'affaires dont la pêche ne fournirait pas à elle seule le fonds. Les petits ports ont besoin, pour s'assortir en agrès, du voisinage des grands : Bone est le point de ces parages où se grouperont naturellement les moyens de satisfaire aux besoins collectifs des établissements disséminés sur la côte de Numidie, et le creusement de son port est une base à donner au développement de ceux-ci. Cette mesure une fois résolue, la pénurie actuelle cesserait, et la tendance
qu'ont à se mettre en équilibre les besoins et les ressources de la navigation, affranchirait bientôt la marine et la pèche algériennes de la dépendance des ports d'Italie. Les corailleurs ont parmi eux beaucoup d'ouvriers de chantiers. Quant aux munitions, les forêts des environs de la Galle offrent en abondance les bois de petit échantillon dont se construisent les coralines; le terrain riche et frais des bords des lacs est excellent pour la culture du chanvre, et l'abondance des vivres reviendra, dès que la pacification du pays aura rendu les indigènes à leurs anciennes habitudes.
II existe an obstacle plus sérieux dans la nature des capitaux qui servent à l'exploitation de la pèche : elle impose, en effet, aux corailleurs l'obligation de rapporter les produits de chaque campagne aux lieux qui leur fournissent les fonds dont ils ne peuvent point se passer. Les capitaux se transportent encore plus facilement que les hommes, et la supériorité de profits de la pèche permanente suffirait sans doute pour les déterminer à se porter à la longue de son côté; mais il importe de vaincre le plus promptement possible la ténacité d'intérêls et de coutumes dès longtemps enracinés, et l'on y parviendrait avec certitude en créant à Bone une Caisse des corailleurs, qui avancerait des fonds sur dépôt de coraux. Le premier effet de cet établissement serait une réduction des deux tiers sur les intérêts dont la pêche est actuellement grevée, et de quatre-vingt-dix-neuf centièmes sur les frais de 1 21
transport des coraux en Europe : la pêche d'une saison, dont le transport occupe aujourd'hui les deux cents coralines qui l'ont faite, s'expédierait au besoin sur un seul bâtiment. Le corail serait alors à la portée de Marseille aussi bien qu'à celle de Livourne, et nos manufactures de Provence lutteraient à armes égales avec celles de l'étranger. Ce n'est pas tout : le ienaillement, dont l'objet est de séparer le corail de sa croûte, le dégrossissement des branches et leur division par qualités ^ se feraient autour du magasin central. Ces travaux offriraient aux familles des corailleurs un utile emploi de leur temps; les fabriques d'Alger s'approvisionneraient directement à Bone; enfin, les villes d'Afrique s'achemineraient par ces commencements modestes vers la possession d'une industrie qui quadruple au moins la valeur de matières premières que la nature a placées à leurs portes.
• Le corail brut se divise en six qualités, dont les prix
ont, depuis quinze ans, varié à Livourne, entre les limites
suivantes :
Le kilogramme.
Montre de 14 fr. 71 c. à 19 fr. 04 c.
Sous-montre 11 40 15 20
Escart 5 46 6 72
Barbaresco. ..... 3 36 3 36
Tenegliatura 3 36 2 72
Terraille flottante. . 1 63 1 63
Les prix les plus élevés et les plus récents sont ceux des premières qualités, ce qui est d'accord avec l'activité de la pêche, pour prouver combien l'usage du corail est loin de diminuer dans le monde.
Autour de Bone, Gigel, Colio, Philippeville, et surtout la Galle et Tabarque, sont destinés à devenir les principaux établissements des corailleurs.
Nous avons vu qu'à la Galle ils ont devancé l'appel de l'administration. La reconstruction des magasins d'agrès et de vivres, et des boulangeries d'autrefois, serait leur premier besoin : celles-ci ne manqueraient pas de travail, puisque l'été elles auraient à pourvoirchaque dimanche quinze cents à deux mille hommes, dont la plus grande partie s'approvisionne pour la semaine. Après ces établissements, je n'hésite pas à placer un hôpital et une église. L'assistance du prêtre et du médecin sont de véritables nécessités pour les corailleurs. Lorsque, sous le consulat, ils se réunirent à Tabarque, leur premier soin fut d'établir entre eux une contribution pour la fondation d'un hôpital, et ils ne construiront d'habitations, ils n'amèneront leurs familles qu'autour des édifices qui les rassurent sur la manière de vivre et de mourir. L'emploi du produit des droits imposés à la pêche pendant une seule année suffirait à toutes ces créations; elles constitueraient la commune; des concessions d'emplacements de maisons dans la ville, et de terres à cultiver alentour, compléteraient l'établissement.
Au lieu de mesures si simples, si efficaces, et, l'on peut ajouter, si justes, puisque la contribution est réputée assise pour indemniser le trésor des dépenses faites dans l'intérêt de la pèche, de quoi s'occupe l'administration? De doter la Galle d'un
caseriiemeut de 3o0 hommes et de 150 chevaux ^ ! Si Ton ne fait rien pour attirer des matelots dans nos ports de la côte d'Afrique, on a, par compensation, grand soin de ne pas les laisser manquer de cavalerie. Ce n'est pas ainsi que procéda Samson ISapoUon, lorsque, suivant les instructions d'un ministre qui n'était point un homme timide, il fonda la Galle ; il y plaça pour toute garde :
1 capitaine, à 560 livres par an ; 14 soldats, à 108 livres ;
1 commis pour les achats de blé, à 600 livres;
6 crocheteurs, à 108 livres chacun;
22 personnes en tout , coûtant , non compris les vivres que fournissait le bastion de France, 3,020 livres par an 2. ]\'ous nous sommes bien amoindris depuis le ministère du cardinal de Richelieu, s'il nous faut tant de monde pour l'œuvre qu'on accomplissait alors avec de si faibles moyens. La puérile manie de jouer au soldat est ce qui gâte toutes nos affaires en Afrique. A quoi bon trois
' Tableau de la siluatian des élahlissements français en Algérie en 1838, publié parle minislèrede la guerre, in-4'>, I, R.; juin 1839.
2 État de ce qui est nécessaire pour Venir etenement du bastion, la Calle, cap Rose, la maison de Bone et celle d'Alger, construile en la cote de Barbarie, par Samson Napollon, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, chevalier desonordrc de Sainl-Michel, par commandement de S. M., comme il appert de l'inslruclion que S. M. lui fit expédier par M. de la 7'Hlauhert, secrétaire de ses commandements, en l'année 1626 (Mss. de la Bibliothèque du roi, collection de Brienne, t. lxxvih).
cent cinquante braves dans l'étroite et paisible enceinte delà Calle, si ce n'esta en exclure les familles de corailleurs? Ceux-ci, passant six jours de la semaine à la mer, n'auront sans doute pas la simplicité de donner pour société leurs femmes, leurs sœurs et leurs fliles à cette troupe de soldats oisifs. Qu'on garde, si l'on veut, comme la compagnie d'Afrique, une cinquantaine de vétérans, pour faire la police des environs et du marché; mais que les trois cents autres cessent d'usurper la place d'autant de femmes, qui seraient bien plus nécessaires à la fondation de l'établissement.
Tabarque dépend du territoire de Tunis : mais aux termes de l'article a du traité du 8 août 1830, la pêche du corail nous appartient exclusivement jusqu'au cap Nègre, situé à sept lieues au delà, sans préjudice des autres droits que nous confère sur le reste des côtes tunisiennes le traité du 24 octobre 1832. Ces deux actes diplomatiques se rattachent de trop près à la pêche du corail, pour qu'il soit hors de propos de les reproduire ici.
Le premier est ainsi conçu :
f t( Le bey de Tunis restitue à la France le drdit de pécher exclusivement le corail, depuis la limite des possessions françaises jusqu'au cap Nègre, ainsi qu'elle l'a possédé avant la guerre de 1799. La France ne payera aucune redevance pour la jouissance de ce droit: ses anciennes propriétés , édifices, bâtiments et constructions diverses dans 1 21.
— 2^0 -l'île de Tabarque lui seront également restitués. >
Voici le traité qui a suivi, en 1832 :
<! Art. 1. Les Français payeront, pour !a ferme de la pèche du corail, Io.dOO piastres de Tunis, selon l'usage et conformément aux anciens traités, et ils ne seront soumis, d'ailleurs, à aucuns droits et impositions quelconques.
«t 2. Les Français pécheront le corail dans toutes les eaux du littoral de notre royaume.
<t 3. Les barques coralines seront munies de patentes françaises, dont le nombre ne sera pas limité, et elles seront admises dans tous les ports de notre royaume, sans être inquiétées par qui que ce soit. Nous donnerons les ordres les plus formels pour qu'elles soient respectées et protégées : ce sera aux Français de veiller à ce qu'on ne pèche point sans leur patente.
« 4. Les Français mettront des agents dans les ports de la pêche du corail, et s'ils ont besoin de magasins pour y placer les agrès des barques coralines, ainsi que les provisions qui leur sont nécessaires, ils loueront des magasins dans le lieu de la pêche, et en payeront le loyer à leurs propriétaires. Ils ne seront soumis à aucuns droits de douane sur les provisions achetées pour les barques coralines. ni sur les agrès de pèche, ni sur le corail qu'ils en retireront, le cas excepté où ils voudraient introduire ledit corail pour le vendre dans notre
i ivaume, cas où ils payeraient la douane sur le iiicd des autres marchandises. Chacune des barques susdites n'exportera de provisions que la quantité qui lui sera nécessaire, et ce, par Tentreliiise de notre agent dans lesdits endroits.
t; a. L'endroit qui sert habituellement de logement à l'agent français à Tabarque lui sera donné par nous, pour qu'il l'habite, selon l'usage.
te 6. La Sardaigne payera aux Français, fermiers de la pèche du corail, le droit de patente, comme ils le payaient précédemment à notre cour, ni plus ni moins, parce que tel a été notre accord avec cette puissance, lors du traité conclu entre nous par l'entremise de l'Angleterre. ;»
Nous n'avons tiré aucun parti de ces traités. Les constructions mentionnées dans celui de 1830 sont en ruine, et l'on n'a pas songé à les rétablir. Tabarque peut cependant redevenir le siège d'un commerce ûorissant : lorsque les Tunisiens l'enlevèrent, en 1738, aux Génois, l'île comptait quinze cents habitants européens, et si elle n'en a pas encore un seul, nous ne devons l'imputer qu'à notre incurie. Depuis 1830, on a essayé, par des intrigues multipliées, d'exciter contre nous la cour de Tunis; l'exercice loyal et modéré de nos droits est la seule réponse qu'il soit digne de nous d'y faire. Les sujets tunisiens en retireraient des avantages, qui seraient autant de précédents favorables à l'extension de notre commerce dans le reste de
cette régence, et le gouvernement du dey luimêrae, éclairé sur les effets de notre voisinage, y trouverait des nouveaux motifs de tenir à notre amitié. Les personnes qui sont au fait de la nature de nos relations avec Tunis se plaindront de l'oubli où sont restés les traités de 1830 et 1852 : il s'explique naturellement par la direction donnée à nos affaires en Afrique.
Les coraux de Bone, de la Galle et de Tabarque ont sur tous les autres une supériorité incontestée, et ces parages conserveront le siège principal de la pêche, mais, d'une part, il n'est pas certain qu'ils puissent longtemps suffire, sans s'épuiser, à une extraction semblable à celle des dernières années; de l'autre, leurs bancs ne sont pas les seul? qui attendent des pécheurs. Les coralines de Rapallo ont étendu leurs explorations à de grandes distances de Bone. et ne demandent aujourd'hui qu'un peu plus de sécurité pour exploiter les côtes de Gigel. En 1851, sept bateaux qui se sont avancés sur les gisements vierges du golfe de Collo en ont tiré, en quinze jours, o.oOO kilogr. de coraux de dimensions énormes : cette pêche a fait la fortune des patrons, qui étaient propriétaires de leurs barques. On a tiré d'assez beau corail du golfe de Bougie, et des environs de Tennis et d'Oran. Du cap Bon aux îles Zaffarines, la pèche a, sur une étendue de trois cents lieues de côtes, des chances de succès sur lesquelles une étude spéciale de la géologie sous-marine ne pourrait manquer de ré-
paiidre de vives lumières. La commission scientifique envoyée en Afrique ne saurait porter ses investigations sur un sujet plus neuf, plus vaste et plus fécond en résultats utiles.
Cette dissémination des bancs de corail, éminemment favorable à leur aménagement et au maintien des règles auxquelles voudrait en être assujettie l'exploitation, déterminera plus tard dans les petits ports de la côte la formation d'établissements européens auxquels s'associeront les indigènes : ces ports fournissent des matelots accoutumés à braver la mer sur des sandals de cinq à six tonneaux ; il n'y a pas loin de cette navigation à la pèche du corail, et la communauté de travaux et de dangers que comporte celle-ci formera des liaisons durables entre des hommes qui, sans cela, se combattraient peut-être. La pèche ne va d'ailleurs jamais seule, et les relations de commerce qu'elle entraîne à sa suite sont un des meilleurs moyens de rapprocher de nous les indigènes.
J'aurais abrégé cet exposé, si j'avais cru que les détails qu'il renferme eussent été consignés ailleurs. Sa longueur a son excuse dans les resources que présentent, comme élément d'une marine algérienne et comme instrument de pacification, la pèche et le commerce du corail.