‹ L'AlgérieChapitre 8 sur 14 · ITINERAIRE DE BONE A LA CALLE · texte numérisé non relu

ITINERAIRE DE BONE A LA CALLE

Camp de Dràan. — Tribu des Merdes. — Tribu des Ouled- Djeb. — Tribu des Ouled-Calla. — La Calle. — Anciennes concessions françaises en 1520, 1561, 1694, 1730, 1741, 1747, 1793, 1816. — Ressources de la Calle. — Cavaliers arabes. — Ruines du bastion de France. — Tribu de Djeballah. — Tribu des Seybas. — Tribu des Beni-Urdjin.

Plusieurs de nos compagnons de voyage avaient ordre d'aller, aussitôt après leur arrivée à Bone, recueillir au camp de Dràan des renseignements sur la coopération qu'on pourrait attendre des Arabes, dans le cas d'une expédition contre Constantine. Nous ne prîmes que le temps nécessaire pour nous pourvoir de logements et nous procurer des chevaux : à dix heures et demie nous étions en route pour le camp.

îl est établi à cinq lieues au sud de la ville, et

couronne un monticule à pentes douces qui s*élève comme une île au milieu de la plaine; sa forme est rectangulaire et il est entouré d'un fossé de deux mètres de profondeur, dont les déblais sont intérieurement relevés en parapets; aux quatre angles sont de petits bastions sur chacun desquels est établie une pièce de canon. Il n'est pas besoin d'autres fortifications pour défier les efforts des Arabes. Dans cette enceinte étaient réunis deux mille hommes, dont moitié de troupes musulmanes sous les ordres du commandant Joussouf. Prématurément investi par un arrêté du maréchal Clauzel du titre de bey de Constantine, Joussouf avait pris dans ses relations avec les indigènes toute la représentation attachée à cette dignité : sa conduite pleine de tact avec les officiers français, vis-à-vis desquels sa position était souvent délicate, la discipline à laquelle il soumettait ses Turcs et ses spahis, le dévouement qu'il leur inspirait, la parfaite soumission qu'il obtenait des tribus environnantes, témoignaient de son intelligence et de son habileté : par ses qualités et par ses défauts mêmes, car il en est qui sont des moyens de succès dans le monde, il était en état de rendre à notre cause les services les plus signalés, et pour l'arrêter dans cette carrière, il a fallu les entreprises inconsidérées dans lesquelles on Ta compromis.

Joussouf nous reçut sous une vaste tente ouverte, en avant de laquelle ses drapeaux étaient plantés près de quatre obusiers de montagne en batterie :

il vint à notre rencontre entre deux rangs, l'un de Turcs, l'autre d'Arabes, qui se tenaient dans une attitude respectueuse à droite et à gauche de son divan. Les Turcs étaient de ceux qu'il avait conquis par son adresse et son courage, en 183^, dans la Casbah de Bone; les Arabes étaienl des jeunes gens appartenant aux principales familles des tribus, et leur présence en ce lieu était un signe d'assentiment et de soumission. Quoique le camp fût commandé par un chef de bataillon français, Joussouf y exerçait sur les siens l'autorité souveraine, et peu de jours auparavant, usant du droit de vie et de mort que s'arrogent les beys, il avait fait trancher la tête, sans autre forme de procès, à son secrétaire accusé d'avoir voulu l'empoisonner.

Les Arabes sont un peuple poli et cérémonieux; leur style épistolaire donne une juste idée de leurs habitudes, et les grands sont obligés, parmi eux, d'être dans un état de représentation continuel. Joussouf, qui recevait des tribus de nombreuses députations, soutenait à merveille un rôle si fatigant, ne s'oubliant jamais une seule minute et ne souffrant d'aucun de ses compatriotes des familiarités, qu'il est difficile de leur permettre ou de prendre sans perdre, à leurs yeux, quelque chose de sa considération. Nous eûmes pendant la journée notre part des honneurs du beyiik ; on nous fît entendre la musique aiguë et monotone qui accompagne partout les beys; des Turcs et des spahis noirs nous donnèrent, tout nus, sur les tapis dont

la tente était garnie, le spectacle de luttes qui rappellent les jeux athlétiques de l'antiquité; des Arabes nous montrèrent leur adresse à cheval. Ces habitudes, la recherche que les Turcs et les indigènes portent dans la tenue de leurs armes, annoncent un peuple chez lequel la force et l'adresse corporelles sont encore les premières qualités militaires; mais ce ne sont pas les seules qu'il soit susceptible d'acquérir : pourvu qu'on sache occuper son imagination et tenir compte de ses préjugés et de ses habitudes, cette espèce d'hommes est essentiellement disciplinable. La même disposition se remarque sous des formes différentes dans les Turcs; ceux d'entre eux à qui Joussouf avait confié des canons s'appliquaient, avec une ardeur extrême, aux manœuvres d'artillerie que leur enseignait un sous-officier français, et ils y réussissaient parfaitement.

Le chemin de Bone à Dràan passe auprès des ruines d'Hippone sur lesquelles nous aurons occasion de revenir; il côtoie un moment la Seybouse sur l'emplacement des quais antiques, et traverse, en laissant à l'ouest les collines de Bélélida, la plaine à présent inculte, dont la fertilité détermina jadis la formation d'un des principaux établissements des Romains.

Notre séjour à Bone paraissait devoir se prolonger, et j'avais hâte de visiter les restes des anciens établissements français : je voulais d'ailleurs faire connaissance avec les Arabes autre part que dans

nos camps et dans les villes; une course à la Calle offrait le moyen d'atteindre ce double but; nous résolûmes, M. Prosper de Chasseloup et moi, de nous y rendre en suivant le pied de l'Atlas, et d'en revenir en côtoyant la mer ; nous retournâmes donc le 23 septembre au camp de Dràan. Nous en partîmes munis des recommandations alors puissantes du commandant Joussouf pour les tribus dont nous devions traverser le territoire, et accompagnés de plusieurs Arabes, dont le plus qualifié était Sidi-Mahmoud, cheik des Jlerdès. La présence de domestiques européens est moins un secours qu'un embarras dans une course du genre de celle que nous entreprenions; nous n'avions point emmené les nôtres : il était plus commode et plus sûr de recourir à des indigènes, et, sous ce rapport, la prévoyance obligeante du commandant n'avait rien laissé à ajouter à nos arrangements. De Drâan au douar des Merdes, où nous devions nous arrêter, il y a sept lieues, toujours en plaine. D'assez hautes montagnes s'élèvent au sud; on laisse, au nord, les collines isolées de Sidi-Denden etdeKennader. Le sol consiste en une argile mêlée de sable, dont la fécondité est attestée par la vigueur et la profusion des chardons et autres grandes plantes qui le couvrent; leur hauteur dépasse le plus souvent celle d'un homme à pied, quelquefois celle d'un homme à cheval : tout cela est inculte, et nous n'avons trouvé sur nos pas qu'une douzaine d'arbres épars.

Nous avions passé, aux gués de Sidi-Denden et de Sidi-Abdelaziz, la Seybouse et la Mafrag, qui, à leur sortie des montagnes, ofïrent à la navigation un lit plus étroit mais aussi facile que celui de la Saône dans les environs de Lyon. Nous n'apercevions plus ni la Casbah de Bone, ni le drapeau de Dràan; nous étions, enfin, dans l'Afrique des Arabes; rien autour de nous ne rappelait l'Europe qu'un fusil de dragon de la manufacture d'armes de Saint-Etienne mêlé aux longs fusils à platine carrée dont étaient armés nos compagnons de voyage. Nous remontions depuis une demi-heure la rive droite de la 3Iafrag, et nous atteignions la montagne, lorsque deux de nos cavaliers se dirigèrent ventre à terre vers un vallon peu profond, où était établi un douar : les chefs vinrent à notre rencontre , baisèrent la main de Sidi-Mahmoud , nous saluèrent en portant leur main droite sur leur cœur, et nous conduisirent à leurs tentes. Là, on s'empara de nos chevaux; ils furent bientôt attachés par les paturons de devant à une longue corde tendue entre deux piquets; on étendit des tapis par terre, et nous fiimes établis pour la nuit.

L'installation des douars est partout à peu près la même. Ils se composent, en général, d'une vingtaine de huttes ou tentes, suivant la saison; chaque famille a la sienne. L'étoffe de la tente, tissue en laine» noire et fort épaisse, se gonfle à l'humidité, et offre un abri parfait contre les pluies torrentielles de l'Afrique; mais il y entre beaucoup de

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matière et de main-d'œuvre. Une économie bien entendue en réserve l'usage pour les mois d'hiver; d'ailleurs , dans cet heureux climat , des saisons entières se passent, sans que l'azur du ciel soit un instant voilé, et l'on se contente, les deux tiers de l'année, de simples abris dont la toiture en branchage porte sur des piquets de bois; des claies en broussailles se posent du côté d'où vient le vent. Ces huttes, espacées de dix en dix mètres à peu près, forment un cercle dont l'aire est, toutes les nuits, occupée par le bétail; des chiens nombreux qui s'attachent, comme nos chats, au douar et non. pas à l'homme, font la garde la nuit, et malheur à l'étranger, qui, pour un motif quelconque, s'éloigne de dix pas de sa natte; il est à l'instant signalé par les aboiements de la meute affamée, et risque, s'il se laisse effrayer, d'être mis en pièces par elle.

Les douars changent de place quand les pâturages environnants sont épuisés, etil est rare qu'ils conservent la même plus de trois mois. Quoi qu'il en soit, le séjour du bétail donne à la superficie occupée une fumure très-énergique; on la laboure deux ou trois années de suite, et c'est là le seul parti que l'agriculture arabe sache tirer des engrais.

La connaissance faite avec nos hôtes, nous employâmes les deux heures de jour qui nous restaient à explorer les environs du douar. Deux sources assez pauvres et des plantations de maïs et de tabac

font le principal mérite du vallon; à peu de dislance sont les ruines d'une habitation romaine. Des sommets voisins, l'œi! suit distinctement la direction E.-S.-E. de la longue vallée par laquelle la Mafrag descend de TAtlas. A ce point, les Arabes l'appellent Oued- Merdes, du nom de la tribu qui en habite les bords : celui de Mafrag qu'ils lui donnent plus bas vient de la barre que forment les vents du large à son embouchure. Les rivières et les moindres ruisseaux de la Barbarie changent de nom à mesure qu'ils passent d'un territoire de tribu sur un autre. Cette particularité, qui introduit une grande confusion dans les indications topogr^phiques, est une conséquence de l'état de fractionnement politique du pays; elle s'effacera naturellement, à mesure que des relations régulières s'établiront entre les diverses parties d'un même bassin.

La roche de la montagne est de grès rouge : cette formation comprend une très-vaste étendue; de Drâan à la Galle et de la Galle à Bone, je n'en ai point distingué d'autres. Ces premiers gradins de l'Atlas ont un caractère que nous avons déjà remarqué sur le Boudjaréah : l'argile féconde de la plaine remonte jusqu'au pied des rochers; une riche verdure tapisse leurs flancs, et si les arbres qui la forment ne s'élèvent pas davantage, la faute en est, quoi qu'en ait dit Sallusle, non pas au sol, mais aux habitudes destructives des indigènes.

Les musulmans prennent après le coucher du

soleil un repas, et les apprêts du nôtre s'achevaient à notre retour de la promenade. Des nattes sont étendues sur le sol; les convives s'accroupissent autour, à l'exception de l'hôte qui, sans toucher aucun mets, se tient debout vis-à-vis de nous, veillant à l'ensemble du service et guettant nos moindres désirs. C'est ainsi qu'Abraham recevait ses hôtes 1; et ce n'est pas la seule fois que j'aie trouvé les mœurs de la Bible sous les tentes des Arabes. Cependant, on apporte dans des vases de bois un peu ternes, s'il faut tout dire, des œufs durs, des crêpes au miel, des volailles bouillies et du couscoussou. Les crêpes devaient, par malheur, être immergées dans une immense sauce couleur d'ocre. Notre interprète 3Iohhamed y trempa les doigts pour la goûter, et n'en trouvant pas les condiments suffisamment mélangés, il se mit, pour les rendre dignes de nous être offerts, à les malaxer avec une de ses mains; mais, prévoyant ses intentions, nous avions prélevé notre part des crêpes avant qu'il ne versât la sauce dessus, ce qui lui donna une fort médiocre idée de notre goût. Les volailles, dépecées sans fourchettes ni couteaux, étaient bonnes, quoique poivrées à l'excès pour des palais européens. Enfin, nous arrivons au couscoussou : c'est le fond de la cuisine arabe. Le couscoussou est à la fois le pain , la

' Gen., cap. xviu, v. 8. Tiilit quoque butyrum et lac et vitulum quem coxerat, et posuit coram eisj ipse vero stabat juxta eos siib arbore.

soupe, le bouilli et le dessert; point de repas sans couscoussou. Les femmes arabes, après avoir broyé le froment dans des moulins à bras, en jettent la farine dans un vase de la forme d'un grand tambour de basque; elles y ajoutent un peu d'huile, et la font passer rapidement sous leurs doigts, jusqu'à ce que le tout se forme en grumeaux de la dimension d'un grain de millet : on obtient ainsi une espèce de semoule qui se cuit à la vapeur, et se mange avec du lait, du bouillon, du beurre ou tout autre apprêt. Le couscoussou est un aliment nourrissant, salubre et agréable; il peut paraître sur les tables les plus somptueuses, aussi bien que sur les plus modestes; c'est mieux que les puddings anglais, et c'est une conquête à proposer à nos artistes en cuisine. Le pain, les fourchettes, les assiettes, les verres sont inconnus, et le vin proscrit dans les douars. De moments en moments, des jattes d'eau et d'excellent lait circulent à la ronde, et chacun y trempe les lèvres à son tour. Le repas fini, on apporte de l'eau et du savon, et tous les convives, en commençant par les plus qualifiés, lavent dans un vase commun leurs mains graisseuses, leur barbe et leur visage. Plusieurs des nôtres ne faisaient aucune difficulté de se rincer la bouche avec cette lessive; nous'n'avoiis pas poussé si loin l'amour de la propreté.

/ Les touristes anglais ne manquent jamais, en écrivant leurs voyages, de décrire les principaux repas d'auberge qu'ils ont fait. Je demanderais

pardon de m'ètre ici laissé entraîner à leur exemple, si Brillât-Savarin n'avait pas déclaré quelque part que la civilisation des peuples se mesure à l'état de leur cuisine : si son observation est exacte, les détails où je viens d'entrer n'ont pas besoin d'autre excuse. Il y aurait de l'ingratitude à ne pas ajouter que rien n'est plus cordial que l'hospitalité des x\rabes; elle s'exerce envers les inconnus comme envers les voisins, et forme entre celui qui la reçoit et celui qui la donne un contrat religieux d'assistance mutuelle.

Les puces et les moustiques ne sont assurément pas les moindres ennemis que nous ayons à combattre en Afrique; la terre en est garnie, et, dans certains lieux, elles interdisent complètement le sommeil à l'Européen qui n'est pas acclimaté. Des nuits douloureuses succèdent ainsi à des journées pénibles; elles ajoutent aux fatigues, au lieu de les réparer, et les maladies font invasion sans résistance dans un corps débilité. C'est là l'histoire des pertes d'hommes épiouvées par plus d'un régiment. Les femmes arabes, pour se préserver des morsures de ces insectes, se frottent le corps d'huile; cette huile, en pénétrant les vêtements, donne à leurs plis une richesse et un moelleux qu'obtiennent à peine les artistes en mouillant les draperies de leurs modèles; les hommes s'accoutument à l'atmosphère de rancidité dont elle environne les dames comme elles à la fumée du tabac. Pour nous, étendus près du douar; sur

des nattes que nous cédaient nos hôtesses, nous subissions les vengeances des victimes affamées de leurs précautions, et nous n'avions pour nous distraire de nos souffrances que le concert incessant des longs aboiements des chiens, alternant, en chœur, avec les glapissements aigus des bandes de chacals du voisinage.

A minuit, le cheik Hafsi, de la tribu des Béni Urdjin, vint nous tirer de peine, et nous partîmes avec une soixantaine de cavaliers, par un clair de lune magniflque. Pendant la première heure, nous marchâmes sur une terre forte, puis nous entrâmes sur un terrain marécageux desséché par le soleil et couvert de grands roseaux. Ce marais est ce que les Arabes appellent Ras-Mafrag, la tète de la Mafrag i. Les miasmes infects qui s'en dégagent rendent au loin les alentours inhabitables. H ne sera possible de cultiver de ce côté que lorsque cette vaste étendue vaseuse sera desséchée par l'art, ou soustraite à l'action du soleil par un toit de verdure. Le premier parti n'est guère proposable. Le dessèchement des marais est l'œuvre d'une société avancée; il suppose le voisinage de populations puissantes, laborieuses, se trouvant à l'étroit sur les terres naturellement saines; mais, si l'on confiait au Ras-Mafrag un

' La source de la rivière est très-loin de là; mais on a vu que les Arabes ne rappellent du nom de Mafrag qu"à son embouchure.

semis du cyprès des marais (cupressus disticha), qui réussit si bien à Toulon, la nature ferait le reste, et sa forêt rappellerait en petit le dismal sivamp de la Caroline du Sud.

Après le marais, on entre dans des terres fortes, qui ont l'avantage d'être traversées par quelques ruisseaux. Nous nous arrêtâmes à trois heures. On eût dit à l'étendue d'incendies qui brillaient devant nous dans le lointain que deux villes étaient en flammes : c'étaient des bois taillis auxquels les Arabes avaient mis le feu, et qui, brûlant de l'avant-veille ne devaient peut-être pas s'éteindre le lendemain.

Aux premières lueurs du crépuscule, les Arabes étendus autour de nous se levèrent à la voix du cheik Hafsi, et chacun se tournant vers l'orient , fit à Dieu sa prière, tantôt le front prosterné contre terre, tantôt droit, les bras croisés sur la poitrine, et les yeux levés avec conflance vers le ciel. Ce devoir accompli, nous montâmes à cheval, et nous recevions, à huit heures du matin, l'hospitalité dans le principal douar des Ouled-Djeb.

C'est là que se termine la plaine; des montagnes couvertes de bois encadrent de gras pâturages; les palmiers, les agaves, les cactus, qui donnent à la campagne d'Alger sa physionomie africaine, ne se montrent point ici, et, avec quelques maisons éparses dans le paysage, on s'y croirait dans les forêts de la Bourgogne. La forêt sur la lisière de laquelle était le douar garnit les deux versants

d'une montagne dont le lac El-Malah baigne le pied. Le grès rouge perce, de distance en distance, le sable qui constitue le sol; ce sable lui-même est souvent d'une humidité remarquable. L'essence de ces bois est presque exclusivement de chêne liège, et le nombre des écorces exploitables est immense : l'on n'en tire aucun parti; elles tombent de vétusté, ou sont noircies par le feu que les Arabes mettent périodiquement aux broussailles. Les forêts s'étendent, en laissant entre elles quelques vallons en culture, au nord jusqu'à la mer, à l'ouest jusqu'au cap Rose, et à l'est jusqu'à la frontière de la régence de Tunis. Je ne saurais, autant qu'on puisse s'en rapporter à un calcul fait à vue de pays, en évaluer la superficie à moins de ^0,000 hectares. Tous ces bois sont domaniaux. L'aménagement des forêts de la Galle est en ce moment l'objet des études d'un inspecteur forestier. On ne saurait trop se garder d'en livrer l'exploitation à rignorance et à la cupidité : il y va de la nature même du sol. Les rosées qui alimentent les ruisseaux auxquels cette partie de la régence doit sa fraîcheur actuelle, et devra sa richesse future, se condensent sur le feuillage de ces bois. Dépouillé de la verdure qui le tapisse, leur sol sablonneux ne présenterait bientôt plus qu'un aspect de désolation, les sources se tariraient, et la contrée serait livrée à une affreuse stérilité. Déjà plusieurs revers de montagnes réclameraient des soins spéciaux. La loi des assolements s'applique

aux grands végétaux comme aux petits; les bois résineux succèdent aux bois durs, les bois durs aux bois résineux, et lorsque ces essences différentes existent sur le même sol, la rotation s'établit d'elle-même entre elles. Ici, des cantons entiers sont visiblement fatigués de produire du liège , et Ton n'y aperçoit pas d'autres espèces. Il faudrait y répandre des graines de pins des environs d'Alger et de laricios de la Corse; les nombreuses et belles espèces qui peuplent les forêts méridionales des Etats-Unis ne réussiraient pas moins bien en Afrique; la nature sablonneuse du terrain est merveilleusement appropriée à leur développement. Au temps où nous vivons, on s'occupe peu d'un avenir éloigné; cependant, ne devonsnous pas rendre à nos descendants les bénéfices de la prévoyance qu'ont eue pour nous nos aïeux, et d'ailleurs n'escompterions-nous pas nous-mêmes l'immense valeur à venir des bois de cette côte? Ces soins nous recommanderaient aux Arabes, à qui nous donnerions ainsi de l'ombre et de l'eau. Le prophète leur a dit que la plantation d'un arbre et l'établissement d'une fontaine sont, après la prière, deux des trois choses les plus agréables à Dieu que puisse faire l'homme.

Arrivés à l'extrémité méridionale du lac El- Malah, il nous était facile de pousser jusqu'à la Calle. Mais nous étions accompagnés d'une soixantaine de nos nouveaux amis, et il était douteux qu'on pût. à la Calle, nourrir les hommes et les

chevaux. Nos compagnons auraient dû revenir coucher au douar des Ouled-Calla où nous étions, et c'était beaucoup pour ceux d'entre eux qui, étant venus nous prendre chez les Merdes, étaient sur pied depuis dix heures du soir. Le paysage était charmant quoique un peu marécageux, et pendant que nous délibérions sur la continuation de notre route, la tribu nous avait dressé une tente. Comment, d'ailleurs, résister à un caïd arabe qui vous sollicite en patois provençal, au milieu des forêts de l'Afrique? Nous cédâmes donc à Ben-Messaoud, vieil ami des anciens Français de la Calle, fils et petit-fils de deux de leurs drogmans : grâce à lui, la soirée fut bien remplie, et nos observations sur l'économie intérieure des ménages arabes purent prendre une bonne direction. Lorsqu'on voit l'i^rabe à cheval, au milieu de ses vastes plaines, se livrant avec une joie d'enfant à la fougue de ses caprices, on est tenté de croire que lui seul possède la vraie liberté, et l'on se prend à dédaigner cette liberté de convention qui, dans notre Europe, ne peut faire un pas sans se sentir coudoyée. En y regardant de plus près, on reconnaît que la vie pastorale n'est pas plus qu'une autre exempte d'amertumes, et Taspect prolongé d'un douar excite dans l'âme un profond sentiment de tristesse : c'est l'effet de la dureté de l'esclavage auquel y sont soumises les femmes. J-.es soins qui passent parmi nous pour les plus fatigants du ménage et de la maternité sont les

délassements de la femme arabe. Plusieurs fois le jour, tantôt à la pluie, tantôt sous un soleil brûlant, elle va, le dos chargé d'une vaste amphore, chercher de l'eau à la source; elle coupe le bois au loin, disparait sous le faix en le rapportant, le fend et le débite au retour. On a pour ses forces, quand le douar se déplace, beaucoup moins de ménagements que pour celles du cheval : aussi, la taille de ces malheureuses prend-elle bientôt le pli que leur impriment les fardeaux. Rentrées au douar, elles ont à moudre à bras tout le grain qui s'y consomme, puis à réduire, sans l'aide d'aucun moyen mécanique, la farine en couscoussou. Ce cours de labeurs renaît, comme la faim et la soif de la famille, sans cesse ni répit. Cependant, la saison avance, et si le travail de la journée ne laisse pas le temps de filer la laine des troupeaux et de tisser la lente qui doit l'hiver remplacer la toiture de feuillage, il faut les prendre sur les heures destinées au sommeil. Aux labeurs de son sexe, la femme ajoute ainsi ceux de l'homme, de la bête et même des machines. C'est à ce prix cruel que sont achetés les loisirs de l'Arabe. La femme est pour lui un être de l'espèce inférieure ; il ne sait jouir de sa supériorité que dans l'abaissement de celle-ci, et se fait un lâche point d'honneur de ne la soulager ni de la plaindre. S'il est vrai que le travail et le bon emploi du temps soient toute la civilisation, la femme arabe en est beaucoup plus près que son maître : l'introduction de nos ma- 1 l'algérîe. 1G

chines les plus simples, du moulin et du niéljer à lisser, commencera sa libération. Je ne sais quel instinct sauvage avertit les Arabes que notre contact changera parmi eux la condition des femmes et élèvera ces pauvres esclaves à leur niveau; mais, de tous les effets de notre présence, cette révolution est celui qu'ils semblent le plus craindre : ils y gagneront pourtant autant que leurs compagnes. Les liens de famille, dont la femme est ailleurs le centre, n'existent dans les tribus que pour la guerre et la vengeance. On n'y aime ni mère, ni sœur, ni épouse, ni fille, et le sexe féminin y est en complot permanent contre l'autre; partant, ni repos, ni confiance, ni douces joies. La gracieuse fierté de l'attitude des femmes arabes dans leur jeunesse, l'expression noble et douce que l'excès de la souffrance n'efface que tardivement sur leurs traits flétris, suffiraient pour démentir la mission du prophète qui a déclaré leur sexe imparfait du côté de l'esprit.

Ces réflexions furent interrompues par le souper. La lune, dans tout son éclat, argenlait la surface du lac, et sa clarté se mêlait sous notre longue tente noire ^ à celle d'un immense feu de roseaux secs. Au-dessus des tètes des Arabes accroupis autour de nous s'allongeaient celles de leurs coursiers

' Les tentes des Arabes ne ressemblent point aux nùtres • celles-ci consistent en une large pièce«rctoffe suspendue sur la tète, et fixée en terre seulement par les deux bouts.

numides : ces compagnons dévoués de nos fatigues avaient Tair de prendre une part intelligente à nos délassements. Les visages animés de nos hôtes, aussi attentifs aux histoires qu'au mouton rôti de Ben-Messaoud, semblaient, dans ces lieux sauvages, illuminés de l'élégance déchue de leur race; et nous, descendants de barbares qui recevaient de leurs pères des leçons de civilisation, nous portions, dans ce moment, presque envie à leur condition actuelle.

Parmi les raisons bonnes ou mauvaises de ne point aller à la Galle, que nous avaient données nos hôtes, était la crainte des Ouled-Ali, tribu établie à l'est, avec laquelle ils étaient en guerre, et dont les partis rôdaient dans les environs. Les explications dans lesquelies ils entrèrent sur les moyens de la réduire au repos soulevèrent une question qui, dans l'intérêt des deux gouvernements d'Alger et de Tunis, voudrait être nettement posée et résolue avec loyauté : c'est celle de la fixation des limites voisines entre les deux régences. On n'en saurait choisir de meilleures que la crête du Djebel-Rhoumir (note K) qui bornait à l'est notre horizon.

Le 2o, nous étions à cheval à la pointe du jour, et bientôt les bords du lac El-Garah offraient à notre admiration un paysage dont il nous semblait avoir lu la description dansW^alter Scott: c'étaient les eaux, les bois, les rochers de l'Ecosse, et une brume passagère achevait de compléter l'illusion.

Deux heures après le départ, nous apercevions la Galle à nos pieds. La Galle n'était encore qu'un monceau de décombres, reste de l'incendie du 27 juin 18^27 : le 22 juillet 1836, 31. Albert Bertier est venu, à la tête de cinquante zouaves, reprendre possession de ce sol que nos pères ont occupé trois cents ans, et le brick le Cygne a salué de ses bordées le drapeau tricolore, qui n'avait pas Hotte sur cette plage depuis 1812. Nous trouvâmes le port plein de corailleurs, et le marché des indigènes établi sur la grève; le capitaine Peyronie et le lieutenant Prémonville, du 3« de chasseurs, descendus depuis trois jours des montagnes des Hanenchas, où ils étaient allés en remonte, recevaient des chevaux que leur amenaient des Arabes; deux sous-officiers partis seuls de Bone,avec une somme de 6,000 fr., n'ayant plus trouvé le détachement dans les montagnes, revenaient le joindre avec autant de sécurité qu'ils en auraient eu sur les routes de la Normandie; en un mot, la Galle renaissait à la seule présence de notre pavillon, et tout ce qui pouvait s'y faire sans un crédit ouvert au budget se ressentait de l'intelligente activité du commandant.

Un banc de rochers de 420 mètres de long sur 60 à 80 de large court dans la direction O.-N.-O., parallèlement à la côte, et son extrémité orientale y est réunie par un isthme de sable : il défend ainsi du large une nappe d'eau de quatre hectares qui communique avec la mer par une ouverture de

cent mètres. Tel est le port que la nature a fait à la Galle, et que l'art n'a point perfectionné. On y éprouve une forte houle par les vents d'ouest ou de N.-O. , et ce sont malheureusement les plus fréquents : par tous les autres, il est assez calme; mais on le rendrait excellent en en rétrécissant l'extrémité par deux môles, l'un de quarante, l'autre de vingt mètres de longueur, assis par un maximum de profondeur de trois mètres. Tel qu'il est, il peut abriter, 180 bateaux corailleurs, dont une partie se tire à terre comme les navires des anciens dont ils rappellent la forme, mais il n'admettrait pas de bâtiments de plus de cent tonneaux. Après la construction des môles et un curage qui n'aurait à enlever que du sable, des bâtiments de trois cents tonneaux y seraient en parfaite sûreté. Le port est commandé, du côté du sud, par le poste du moulin à vent, où sont encore étendus à terre les canons innocents de l'ancienne compagnie d'Afrique; à défaut des paciQques dispositions des Arabes voisins, le moindre fortin placé sur ce mamelon garantirait l'établissement de toutes leurs attaques. Sur la plage du fond sont, outre un puits et une source excellente, les ruines d'un lazaret et une mosquée. Les tribus affaiblies des environs reprennent l'habitude de tenir autour leur ancien marché du dimanche, jour que les corailleurs passent à terre. C'est sur la presqu'île de rocher de trois hectares d'étendue qui enceint le port qu'est assise la ville; au-dessus de la Porte- 1 in.

(Ic-Terre est inscrite la date de 1677; il ne reste des anciennes constructions que quelques magasins voûtés et des murailles sans toiture. Malheureusement la roche est d'un grès à contexture lâche; les érosions de la mer agitée ont déjà enlevé, au nord, tout l'emplacement de l'ancienne muraille; et, quand la lame déferle un peu vivement, on entend, au son creux qu'elle rend jusque sous le pavé, combien son action a déjà pénétré loin, dans les couches les plus friables. On arrêterait encore à peu de frais les progrès du mal.

En foulant ces ruines d'habitations construites par des mains françaises, nous aurions voulu en faire sortir l'histoire inédite des temps passés, et apprendre, par les fautes et les succès de nos pères, comment on forme avec les Arabes des relations avantageuses et durables i.

Notre établissement sur cette côte est contemporain de celui des Turcs. En 1520, tandis que Khaïreddin s'emparait de Bone et deConstantine, des négociants provençaux traitaient avec les tribus de la Mazoule, pour faire exclusivement la pèche du corail depuis Tabarque jusqu'à Bone. François I" et Henri II devinrent, dans ces circonstances, les alliés de Khaïreddin et de son fils Hassan contre Charles-Quint et Philippe II.

' M. Rang, capitaine de corvette, dont j'ai déjà cité les li-avaux, a réuni de nombreux matériaux pour Thistoire des concessions, et il est fort à désirer qu'il les complète et les publie.

SousCharles IX, Seiim II nous faisait concession du commerce des places, ports et havres de JMalfacarel, de la Galle, de CoM'o, du cap de Rose et de Bone.

En 1J)60, s'achevait le bastion de France.

En 1604,1a conOrmation des concessions resserrait les liens d'amitié qui existaient entre Henri IV et les sultans.

Tombées sous les Guise dans le dernier état de désordre et de faiblesse, les concessions en sortaient à la voix puissante de Richelieu, et, en 1624, trois mois après que le roi eut changé son conseil, Amurath IV nous cédait en toute propriété les places dites le bastion de France, la Calle, le cap Rose, Bone et le cap Nègre.

De François I«»" à Louis XIV, les négociations, les combats dont les concessions sont le sujet, sont la réaction de la lutte entre la France et la maison d'Autriche, qui a rempli les xvi'= et xvii« siècles. Jamais diplomatie ne s'est moins détournée de son but que la nôtre sous ces huit règnes. Nous avions pour alliés naturels les ennemis des héritiers de Charles-Quint, et les positions les plus précieuses à nos yeux étaient celles qui les gênaient davantage : ils avaient des établissements sur la côte d'Afrique ; il fallait que nous en eussions également, et que, lorsque nos frontières du nord, du Rhin, des Alpes et des Pyrénées étaient pressées par eux, la Porte fit diversion sur les frontières de Hongrie, les Barbaresques, sur les côtes d'Espagne.

Dans les vicissitudes qui agitaient alors ce coin obscur de l'ancienne Numidie, c'était déjà l'esprit de la révolution française qui combattait le despotisme civil et sacerdotal, avant que l'un ni l'autre se connût bien soi-même.

Après l'abaissement de la maison d'Autriche, l'histoire des concessions perd son caractère politique, et n'est plus qu'économique et commerciale; mais elle n'est pas pour cela moins féconde en enseignements sur la conduite des affaires d'Afrique : on y voit, comme dans la période précédente, les mêmes procédés conduire en bien ou en mal, avec une admirable constance, à des résultats prévus. En 1694, Pierre Hêly et sa compagnie, nommée et avouée par Vempereur de France pour la pêche du corail et autres négoces, sont déclarés propriétaires inconimutables des places dites le bastion de France, la Calle, le cap Nègre, Bone, et autres dépendances . Il est défendu à tous les habitants de ces côtes de vendre à d'autres qu'audit Hély et à sa compagnie, les laines, cuirs, cire, et autres marchandises. Il est convenu qu'en cas de guerre, il ne pourra être inquiété', mais qu'au contraire, il sera maintenu dans la paisible possession desdites places, dans lesquelles il est défendu à tout autre négociant d'aller et de commercer sans le consentemetit dudit Hély, qui, de son côté, s'engage à payer annuellement au divan 54,000 roubles d'or (environ 10o,000 fr.). Ce traité d'Hély est resté, jusqu'à la conquête, la base de nos relations avec la régence,

et les principales dispositions en ont été reproduites mot pour mot dans les conventions de 1714, 1731, 1768 et 1790.

En 1719, les concessions d'Afrique passèrent entre les rnains de la compagnie des Indes; mais celle-ci ne conduisit pas mieux ses affaires en Afrique qu'en Asie. Elles se ranimèrent pendant le bail de dix années passé, en 1730, à la compagnie Auriol. Enfin, en 1741, elles furent placées sous la direction d'une Compagnie d'Jfrique, qui se constitua à Marseille avec un capital de 1,200,000 liv. Les archives de celte dernière période ont été conservées, et voici le relevé de ses inventaires de fin d'année, jusqu'à sa dissolution, en 1794 :

années.

Années.

17ol. .

Années. Liv. I Années. Liy.

1775. . . 3.^96.709 | 1784. . . 2,885,242 1774. . . 4.812, 7ÔO ! 178a. . . 2,958,861 177o. . . 4. 320.722 : 1786. . . 5,002.791

1779. . . 4,ol2.766 j 1790. . . 2,88o.80l

Dans les dernières années, les charges courantes de la compagnie étaient les suivantes : Droits et présents aux autorités

barbaresques 188,137 liv.

Appointements en France. . . 25,900 Appointements à la Calle, Bone,

Colio, Tabarque, Alger, Tunis. 54,558

Vivres pour la Calle 56,500

Dépenses di\erses 6,706

Loyers à Marseille 5,500

Pensions de retraite 9,400

Intérêt du capital primitif. . . 72,000

Total. . . 416,481 liv.

L'intérêt à 6 pour cent a toujours été exactement payé aux actionnaires, et de plus, de 1772 à 1777, ceux-ci ont reçu chaque année un dividende de 500,000 liv. Ces derniers résultats furent l'ouvrage du directeur Martin qui vint, en 1766. ar-

réter la décadence des affaires de la compagnie. Cet état florissant, disent les rapports du temps, fut dû aux soins que prit le sieur Martin de conduire toutes les opérations de cette compagnie sur les principes d'une compagnie marchande, de rendre son administration économe, fidèle et exacte, et d'employer principalement en Barbarie des sujets probes, sages et conciliants avec les Mores. Il n'y a pas, en effet, deux manières de faire prospérer un pays, et lorsque Sully disait que la France voulait être administrée comme une métairie, il proclamait sous une forme si simple la première de toutes les vérités politiques.

Ces inventaires, dans lesquels on peut, en quelque sorte, suivre le cours des actions de la compagnie, témoignent au moins de la paix profonde qui régnait autour d'elle. Lorsqu'en 1794, la Convention, par une déplorable erreur et une brutale injustice, fit verser au trésor les 2,048,248 1. provenant de la liquidation du fonds social, la compagnie exerçait une grande influence dans le pays; le patois provençal devenait familier aux tribus voisines, persuadées qu'elles apprenaient le français; de grands troupeaux, dans lesquels étaient intéressés nos agents, étaient devenus des propriétés communes entre Arabes et Européens; et pour défendre ces magasins, ces cultures, contenir les indigènes, quelles étaient les forces de la compagnie? La garnison de la Calle, composée de cinquante vétérans, commandée par un capitaine,

et armée de six pièces de quatre qui n'ont jamais fait feu qu'à poudre, en signe de réjouissance.

Les souvenirs des anciennes concessions françaises sont très-loin d'être effacés dans les environs de la Galle, et c'est un héritage dont nous devrions être attentifs à recueillir les moindres débris. Ce n'est point, comme on l'a prétendu par l'humilité de leur attitude vis-à-vis des Arabes, que les directeurs parvenaient à obtenir, de 1689 à 1794, une^ paix non interrompue de cent cinq ans; ils n'étaient, point de simples marchands assujettis à des avanies; leur prétendue soumission vis-à-vis des autorités musulmanes n'était autre chose que la Gdélilé dans l'exécution des traités, et souvent leur influence prévalait jusque dans le divan. C'estainsi que le traité du 15 juillet 1714, signé entre Hassan, bey de Constantine, au nom de la régence, et le gouverneur de Marie porte dans son article 8 : Il Ne pourra aucun bâtiment étranger, de quelque nation que ce puisse être, même musulman, faire aucun chargement de blé, orge ou fèves, dans ladite ville de Bone, à Tarcul, et autres endroits ci-dessus désignés, sous quelque prétexte que ce soit. » C'est encore ainsi qu'à partir de 17o0, le cheik des seize tribus de la Mazoule, qui occupent autour de la Galle une étendue de soixante lieues carrées, était nommé par le bey de Constanline, mais devait être agréé par la compagnie ; et c'est en vertu de ce droit, que, lorsqu'en 1816 nous reprenions possession des concessions, le bey adressait au

vice-consul de France à Bone les insignes du commandement dont devait être investi le nouveau cheik.

/ Pour savoir se faire respecter, la compagnie ne négligeait pas les mesures que pouvaient effacer aux yeux des indigènes la différence de croyance et d'origine. Il n'existait de Bone à Tabarque qu'une seule mosquée : c'était celle que la compagnie avait fait bâtir sur la plage de la Galle. Obligée d'acheter la tranquillité des Nadis. tribu turbulente, qu'elle ne songeait pas, avec ses cinquante soldats, à réduire par la force des armes, elle était convenue de leur payer une lisme en instruments d'agriculture, et ces mêmes Nadis, de leur côté, s'étaient soumis à payer un léger tribut au dey de Tunis, à condition qu'il les laisserait librement commercer avec nous. Tout n'est donc pas à dédaigner dans l'expérience acquise par nos devanciers, et si M. Bertier se fût appliqué à s'écarter de leurs exemples, il n'aurait pas maintenu, avec quelques zouaves et sans l'assistance d'un seul soldat français, la tranquillité autour de la Galle.

En 1794, la population de la Galle était d'environ six cents âmes; les constructions n'étaient pas disposées de manière à en contenir beaucoup davantage, et, comme l'exploitation du commerce de la compagnie n'exigeait pas un moindre nombre d'hommes, l'accès de cette échelle était interdit aux femmes; le gouverneur lui-même ne pou- 1 Î7

vait pas y faire entrer la sienne. II résultait do la singularité de ce régime des désordres dont M. l'abbé Poiret fut profondément attristé, lorsqu'il vint d'Europe pour étudier l'histoire naturelle de la Numidie i.

Sous une administration paisible, la population de la Galle dépasserait bientôt son maximum d'autrefois ; il serait atteint par l'établissement d'une centaine de familles de corailleurs, et l'on verra plus loin combien il serait facile de le déterminer. Les causes qui resserraient jadis les constructions dans d'étroites limites n'existent plus, et trois mille âmes s'établiraient commodément sur les emplacements voisin du port. Les ressources et les besoins locaux ne comportent pas une moindre agglomération de population. Quelques dispositions sont déjà prises pour attirer des habitants. Le rétablissement de l'église serait une des choses qui toucheraient le plus les corailleurs italiens; ils demanderaient aussi celui de l'ancien hôpital, et seraient disposés à y concourir par une contribution. Bon nombre d'Arabes se grouperaient également autour de la mosquée, et sa reconstruction ferait prendre aux tribus de la 3Iazoule l'habitude de considérer notre établissement comme leur cheflieu.

Jetons maintenant un coup d'œil sur les res-

' Lettres écrites de l'ancienne Numidie pendant les années nSo et 1786; 2 vol. in-8", Paris, 1789.

sources naturelles des environs de la Calle. Peutêtre cet inventaire abrégé prouvera-t-il qu'on peut aujourd'hui faire mieux que M. le duc de Guise, qui, partisan du régime militaire , et ne sachant comment diriger l'exploitation des concessions, la cédait, en 1G63, pour une redevance annuelle de dix chevaux barbes ^ . Ici l'expérience du passé sert de garantie à l'avenir, et le présent fournit luimême déjà quelques données assez sûres.

Indépendanimerit des affaires que faisait la compagnie à Bone et à Collo, elle exportait moyennement de la Calle même 90,000 hectolitres de froment : le prix de la charge locale (1^3 kilogr.) variait de 7 fr. 50 c. à IS fr. par charge, ce qui revient à un prix réduit de a fr. ol c. par hectolitre. Dans les disettes de 1701 à 1709, les concessions ont expédié en France, par 3Iarseille et le Havre, jusqu'à deux cent mille hectolitres par an -. Les exportations d'orge, de maïs, de fèves, étaient aussi fort considérables, et le prix de ces denrées était la moitié de celui du blé. Il ne faut pas que l'inertie actuelle de la production nous fasse désespérer de voir le commerce se ranimer : quelques années d'une administration protectrice et éclairée lui rendront son essor. De 17o0 à 1766, celle des concessions manquait de cette seconde qualité, et l'on vit la moyenne annuelle des exportations de

' Archives de la marine.

■ Ilid.

cette période tomber à vingt mille charges de blé. Les choses changèrent alors par la nomination du gouverneur Martin, et telle est la puissance d'un honnête homme intelligent, qu'en 1770 Texportation était de quarante mille charges, et quatre ans après, de cent mille. Cela se passait dans un temps où, par application du principe économique musulman, qui, dans l'intérêt du consommateur, impose la marchandise à la sortie et non pas à l'entrée, le cheik de la Mazoule percevait à son proflt un droit équivalent à 1 fr. 7 c. par hectolitre. Le gouverneur 3Iartin n'est plus en Afrique, et l'on s'en aperçoit; mais la liberté du commerce peut faire les mêmes miracles que lui.

Les Arabes apportaient autrefois sur le marché de la Galle deux mille cuirs d'animaux et une centaine de quintaux de cire.

Le tabac des environs de la Calle est susceptible de devenir un important article de culture et de relations avec la France. J'en ai vu de belles plantations autour du lac El-Hout, et chez les Ouled- Djeb, les Djebaliah et les Seybas; j'ai adressé des échantillons de ces récoltes à M. Pasquier, directeur de l'administration des tabacs, et le procès-verbal des essais auxquels ils ont été soumis, à la manufacture royale de Paris, les assimile aux tabacs d'Amérique, qui se payent 100 fr. le quintal métrique. La régie déclare qu'elle emploierait avec avantage quatre à cinq cent mille kilogrammes de cette qualité. Faite par la marine de Marseille et

(le Toulon, celte iaiportalion dédommagerait les départements des Bouches-du-Rhône et du Var du très-petit préjudice qu'ils ressentent de la suppression, d'ailleurs fort bien entetidue, de la culture du tabac sur leur territoire.

Les forêts de liège que nous avons traversées ont depuis été parcourues dans plusieurs sens par M. Amanton, inspecteur des forêts : ses rapports confirment sur leur richesse ce que je n'ai pu qu'entrevoir, et nos importations de liège donnent la mesure du débouché ouvert à leurs produits. Celles-ci ont été

Mise en consommation.

En 1830 de 2,478,159 fr. . . . 912,698 Ir.

575,14d 794,741 862.811 1.112,416 1,444,596 l,4ol,OaO l,554,6o4 1,232,402

Comme nous ne récoltons presque pas de liège, la différence du commerce général au commerce spécial représente à peu près nos exportations. Cette consommation est en progrès à l'étranger plus encore qu'en France. Depuis quarante ans, le prix du liège brut est passé de 10 à SO fr. le. quintal métrique.

Commerce général.

1830 de

2,478,159 fr

Ces mêmes forêts, bien aménagées, fourniraient à l'armée le chauffage que nous tirons à grands frais, et en marchant vers un prochain épuisement, de la petite île d'Yvice. En 1837, l'arniéc a brûlé cent mille quintaux métriques de bois, qui ont coûté 527, 8o0 fr.

A prendre les environs de la Galle comme ils sont , et abstraction faite de ce que peut promettre l'avenir, voilà du licge, des bois de chauffage, du tabac, du grain, des cuirs, à exporter. Tout cela appelle des matelots. La pêche du corail, dont ces parages ne cesseront jamais d'être le siège principal, en amène déjà. Les corailieurs qui fréquentent la Galle peuvent dès à présent se charger, à leurs retours périodiques dans leurs pays, de deux mille à deux mille cinq cents tonneaux de marchandises; et comme la pêche i se fait surtout du l^r avril au 1^'' octobre, ceux qui demeureraient en Afrique seraient disponibles pour le cabotage pendant les six mois de l'exportation des récoltes.

Le travail est la moralisation de l'homme, et les détails qui précèdent ne touchent pas uniquement à des intérêts matériels, s'il est aussi vrai que je le crois, qu'en achetant du tabac et des grains aux Arabes, en les appliquant à des travaux auxquels

« 11 est venu dans le port de la Calle, en 18ô6, pour la pèche d"été, 189 bateaux corailieurs; pour celle d'hiver, 21 ; en 1837, 201 lYtc, 25 Thiver; en 1838, 230 Tété.

ils sont aussi propres qu'à rexpluitalioii du liège et au transport des bois, on avancera plus nos affaires en Afrique que par des expéditions dont le bon sens public commence à faire justice.

Nous congédiâmes, après une demi-journée de repos, la plus grande partie de nos compagnons de voyage : huit Beni-Urdjin dont nous devions, au retour, traverser le territoire, restèrent seuls à la Galle avec nous»

J'ai vu beaucoup de cavaliers arabes : c'est dans la province de Bone, que, grâce à la bonne organisation des spahis du commandant Joussouf, ils paraissent avec tous leurs avantages, et je n'ai pas eu de meilleure occasion de les observer que cette course à la Galle, dans laquelle aucune contrainte ne gênait leurs habitudes. L'équipement de cheval des Arabes est connu : ils ont la selle sans croupière, à pommeau et trousquin élevés des nmmeluks, la bride à œillères et le mors à bascule; rétrier est très-court, et placé beaucoup plus en arrière que le nôtre. Le cavalier ne laisse pas, comme chez nous, tomber verticalement sa jambe, il a le jarret très-plié, le pied fort eu arrière du genou; son talon, armé d'un aiguillon de fer d'environ quinze centimètres de longueur, attaque le flanc du cheval près du grasset, et y trace, toutes les fois qu'il manœuvre, des arcs de cercle saignants. Cette position, assez fatiguante pour l'homme qui n'y est pas accoutumé, ne se conserve qu'au pas : au trot, elle maiiquerait essen-

tiellernent de solidité; mais les Arabes ne trottent pas : au galop ils sont dressés sur leurs étriers, le derrière légèrement appuyé sur le haut du trousquin. Dans les marches pressées, ils prennent alternativement les deux allures. Les gens du commun montent à cheval la jambe nue ; les cheiks portent des bottes en maroquin rouge à double tige, comme celles de nos anciens chevaliers; cette chaussure n'est pas dépourvue d'élégance.

Mettez un cheval entre les mains d'un enfant qui ne le craigne pas, l'enfant abusera de tous les moyens de l'animal : ainsi font les plus vieux Arabes. Au milieu d'une longue marche, à la fia d'une journée pénible, un espace uni se présentet-il; aperçoit-on un douar ou quelque groupe de cavaliers, l'Arabe se dresse soudain sur sa selle, il rejette avec une grâce sauvage les plis de son burnous sur son épaule droite; il brandit son long fusil : tantôt la troupe entière se précipite comme dans une charge; tantôt des cavaliers isolés se défient, tirent leur coup de fusil ventre à terre, et reviennent, en décrivant un cercle, vers leurs compagnons; d'autres fois, c'est au milieu des rochers et des broussailles qu'ils se plaisent à lancer leurs chevaux, et partout où passerait l'animal seul galope l'Arabe monté. Ces exercices capricieux sont ce qu'on appelle la fantasia.

Élevés dès l'enfance à manier des chevaux, les Arabes sont incontestablement des cavaliers plus exercés que nous; mais leur équitation ne vaut

pas la uôlre. L'art patient de beaucoup obtenir de l'animal en le fatiguant peu leur est inconnu : ils l'attaquent du mors et de l'éperon, par brusques saccades, et c'est malgré la manière dont il est conduit que le cheval barbe conserve tant de grâce, de vigueur et de solidité. A chevaux de forces égales , une bonne cavalerie européenne lasserait infailliblement la cavalerie arabe.

Les chevaux du modèle qu'on prise aujourd'hui le plus à Paris, sont, à la vérité, peu communs dans la régence; mais il ne faut qu'une nourriture plus abondante et des soins mieux entendus, pour donner à la race légère de la taille et de l'étoffe. La vallée du Chelif paraît posséder une bonne race de trait. On tire au prix de oOO à 800 fr., de Tunis, où le dey entretient des haras, des chevaux qui ont toute la largeur de membres des beaux coureurs anglais. Nous en avons vu de tels à la Galle; la remonte du 5^ régiment de chasseurs d'Afrique qui s'y trouvait en même temps que nous, était très-préférable à celles de France, et revenait au prix moyen de 242 fr. par tète.

Les collines élevées qui bordent la côte de la Galle sont couvertes d'arbrisseaux, et l'on y remarque au-dessus du port un groupe de magnifiques mûriers : ils ont dû être plantés par des mains françaises, et cette trace du passage de nos devanciers est un gage d'avenir. Ges collines ne se distinguent par aucun accident pittoresque; mais, de leur sommet se déroule le plus magnifique pano-

rama. Le terrain s'abaisse doucement au sud vers le lac El-Garah, et à l'est jusqu'au lac El-Hout; leurs eaux baignent de verdoyantes collines ; de riches vallées s'étendent entre les montagnes boisées, dont les sommets variés se projettent ici sur l'azur du ciel, là sur les flancs sombres du Djebel- Khoumir.

Ces lacs, dont nous défigurons les noms arabes, ont longtemps eu des noms français : le Guiila-el- Malah était l'étang du Bastion, le Guilla-el-Garah, l'étang de Beaumarchand , et le Guilta-el-Hout, l'étang de Tonègue;\di plaine voisine de celui-ci, où nous avons visité le douar de Moussab, était la plaine de Terraillane. L'imposition des noms à une contrée est un des caractères de la prise de possession, et je demande à restituer à celle-ci ceux que lui firent porter nos pères pendant plus de deux siècles.

Le territoire de la Galle est donc enceint par trois lacs, dont deux, celui de Tonègue et celui du Bastion, se déversent dans la mer, et dont le troisième ferme presque l'espace que laissent entre eux les premiers : l'étang de Beaumarchand vient en effet à mille mètres de celui du Bastion, et à deux mille mètres de celui de Tonègue ; s'il existait la moindre raison de défendre l'accès de la Galle aux Arabes, on pourrait enclore, avec trois mille mètres de fossés, une étendue de trois à à quatre lieues carrées, dans laquelle sont comprises quelques fort bonnes terres.

On accuse l'étang du milieu d'être le foyer des fièvres qui régnent à la Galle du mois de juin à celui de septembre, et dont la malignité s'accroît avec la fréquence des vents du midi. Les plantations sont souvent un moyen efficace d'améliorer l'état sanitaire d'un pays : l'on atténuerait ici beaucoup le mal, en interceptant, par un rideau de grands arbres, les émanations que les vents portent du lac à la Galle. Un peu de soin suffirait pour amener à l'état de futaie les taillis qui garnissent l'espace intermédiaire. Mais, en moins de temps que n'en exigerait la croissance de ces arbres, les progrès du pays permettront peut-être d'atteindre le but par des moyens plus directs. Dès 1785, on étudiait à la Galle des projets de dessèchement de l'étang de Beaumarchand i : il doit, en effet, avoir peu de profondeur, car l'eau en est toujours trouble, et quand des pluies prolongées en élèvent le niveau, ses eaux se déversent dans le lac de Tonègue, par une vallée marécageuse, où le creusement d'un canal navigable rendrait facilement la communication permanente. Soit qu'on dût, par le dessèchement, conquérir en totalité ou en partie une étendue de quatre à cinq raille hectares, soif que, par la jonction des deux lacs, on dût faire remonter la navigation dans celui de Beaumarchand, les études à faire seraient d'un grand intérêt. Le lac de Tonègue lui-même paraît profond.

' Poiret, t. I.

cl communique avec la mer par un beau chenal débouchant dans une crique où les petits bâtiments peuvent s'abriter : ce chenal est praticable sur presque toute sa longueur, pour des barques d'un mètre de tirant d'eau, et n'aurait besoin, pour l'être partout, que d'un draguage peu considérable.

Tout est domanial à la Galle, et le ministère de la guerre a approuvé que les carcasses des maisons qui en couvrent la surface fussent gratuitement concédées pour cinq ans, à la charge de les rendre habitables : elles seront vendues dès qu'il se sera aggloméré sur les lieux des acheteurs et des capitaux. 11 m'aurait été doux d'apporter à la Galle les moyens d'en relever les ruines : je ne pouvais faire que des dispositions fort limitées du domaine public, mais l'effet en a peut-être été d'attirer les premiers ouvriers nécessaires pour rendre habitable ce rocher, auquel se rattachent tant de souvenirs et d'espérances.

Ces mesures prises, nous nous dirigeâmes vers Bone par les hauteurs, et au bout de deux heures de marche nous apercevions à notre droite, audessus d'une anse bordée de sable blanc, les ruines de l'ancien bastion de France. Il y avait, jour pour jour, deux cent deux ans, que le révérend père Dan, dont j'aime à retrouver la trace, y admirait la chapelle, l'hôpital, les logements, les magasins, la forteresse couverte en plate-forme, et ?nunie de deux pierriers et de trois moyennes pièces de canon

de fonte. A quelques pas du bastion, ii vit vingt familles arabes campées pour le service de ses habitants, au nombre de quatre cents. »; Ceux qui font là leur demeure, poursuit-il, sont tous Français, dont il y en a eu jusqu'à sept ou huit cents, du temps que le feu sieur Samson Napollon y était gouverneur. On y fait ordinairement un trafic avantageux et riche, qui est de quantité de corail, de blé, de cire, de cuirs et de chevaux barbes, que les Mores et les Arabes voisins y viennent vendre à très-bon prix et que l'on transporte par après en Provence *. 5) Ce bastion, relevé en I06I par deux Marseillais, Thomas Linches et Carlin Didier, fut, dans des circonstances qui seront rappelées ailleurs, détruit par les Turcs en 1637. La plage est aujourd'hui déserte, et les Arabes se sont éloignés; mais les vallées dont Pierre Dan remarquait la fertilité sont toujours là; les montagnes sont parées, comme de son temps, de quantité de bois de haute futaie, et de taillis fort épais, et, si l'Arabe contemporain de Louis XIII se plaisait à dresser sa tente à l'ombre de notre pavillon, pourquoi, au xix« siècle, les deux races ne rendraient-elles pas à ce rivage le spectacle de leur union et de leur prospérité d'autrefois?

Suivant quelques-uns, notre établissement sur ce point date de la grande expédition provoquée

' Hisloire de Barbarie et de ses corsaires, liv. r, chap. 6, iii-4s Paris, 1637.

par les Génois, que Louis de Clermont, duc de Bourbon, dirigea en 1590 contre les Mores. Sans

faire des combats, des négociations, des entreprises dont ce coin de terre a été l'objet. La politique de la France, l'amitié des sultans, les jalousies et les inquiétudes de la milice algérienne, les armes et le commerce de l'Anglelerre, la confiance intéressée des Arabes, en un mot, toutes les rivalités des empires et toutes les passions des hommes se sont tour à tour montrées sur un si petit théâtre. Néanmoins, le bastion est abandonné depuis 1677, et une tour en ruine est aujourd'hui tout ce qui le signale aux matelots. De la hauteur qui le domine, on découvre au sud le lac, à l'autre extrémité duquel nous avions passé une nuit. Nous descendîmes vers un chenal de six à huit cents mètres de long, et nous le passâmes presque à sec. le lac était alors très -bas; mais on voit aux marques que les eaux laissent sur le terrain que, de l'étiage à la plénitude, les variations de niveau sont d'environ deux mètres. On s'explique ainsi comment autrefois les corailieurs entraient souvent dans le lac, et comment, pendant l'hiver, il servait en réalité de port au bastion. Ouvert dans un terrain sablonneux, le chenal redeviendrait facilement navigable dans tous les temps. D'après des sondages faits par les stationnaires de la Calle, la profondeur commune du lac du Bastion est, à l'étiage, de deux à trois mètres; il pénètre de deux

lieues dans les terres, et son étendue est d'environ deux mille cinq cents hectares; sa navigation serait d'un grand avantage pour l'exploitation des terres et des bois qui l'entourent, et les indigènes y préluderaient à des expéditions maritimes plus hardies. Il passe pour très-poissonnëux, et l'on pourrait, dès à présent, y établir, aussi bien que sur celui de Tonègue, dont le nom arabe i est de si bon augure, des pêcheries non moins productives dans leur mesure que celles de Biserte et de Martigues.

Les forêts de lièges continuent jusqu'à l'arête du cap Rose; elles ne sont interrompues que par la délicieuse vallée habitée par la tribu de Djeballah : son sol, défendu des vents du sud et de ceux de la mer par l'élévation des terres environnantes, consiste en un loam riche et léger, dont la fertilité est augmentée par des irrigations bien entendues : le ruisseau qui les alimente forme au bord de la mer une aiguade d'un abordage aisé. C'est ce que les corailleurs italiens appellent /*o;7o délie Canelle, et ce que nos cartes désignent sous le nom de port Canier; il sert aux petits bâtiments de refuge contre les vents de l'ouest, et le cheik de la Mazoule y veillait autrefois à leur sûreté. Presque entièrement divisé en champs cultivés, le terroir de Djeballah produit en abondance du tabac, du mais, du froment, et semble un coin de

' GuiUa-el-Houl, lac des poissons.

la Limagne d'Auvergne. Les bœufs et les chevaux s'y ressentent, dans leurs formes et leur volume, de la richesse de la végétation. La tribu peut compter une cinquantaine de tentes, presque toutes disséminées dans les champs, au lieu d'être agglomérées en douars. Cette tribu, oubliée au milieu des bois, a par le fait renoncé à la vie nomade, et n'a qu'un pas à faire pour construire des maisons.

Une falaise élevée se détache du cap Rose, et se prolonge, en s'abaissant doucement, jusqu'à l'embouchure de la Mafrag; de l'arête de la falaise, le terrain s'incline vers le sud, et les eaux coulent à la rivière en s'éloignant de la mer. Une large zone sablonneuse, garnie d'arbustes, et où se plairaient éminemment les arbres résineux, s'étend le long du golfe de Bone ; mais , dès qu'on touche aux premiers douars des Seybas, on retrouve toute la fertilité de la plaine; de beaux champs de tabac et de blé se montrent de loin en loin. La tribu, malgré les ravages qu'a fails la peste, depuis vingt ans, dans les environs de Bone, est encore forte de cent tentes, et c'est une des plus riches de la plaine.

Arrivés aux bords d'un ruisseau qui a l'avantage, précieux en Afrique, d'avoir assez d'eau pour faire tourner des usines, le cheik Hafsi, en pieux musulman, nous arrêta pour faire la prière et les ablutions. Le soleil était encore dans tout son éclat quand nous arrivâmes au douar d'Abdallah-ben- Hassan, et nous reçûmes sous sa tente l'hospitalité

des anciens patriarches ^. fi avait lui-métne *i des hrebis, des bœufs, de l'argent, des serviteurs, des servaiites, des chevaux et des ânes 2, » et en voyant, à l'approche de la nuit, ses troupeaux accourir de tous les points de l'horizon, nous prîmes une grande idée de sa richesse.

Versquatre heures etdeniiedumatin, nous quittâmes nos amis les Seybas, et à sept heures, nous entrions dans le large créneau que forme dans la dune l'embouchure de la Mafrag dans la mer : elle était complètement barrée par un bourrelet d'environ quatre-vingts mètres d'épaisseur de sables amoncelés par la lame du large : nous y passâmes à pied sec. A notre gauche, la rivière large d'au moins deux cents mètres semblait avoir une grande profondeur; dans ses crues elle force la barre, et rien n'est alors plus variable que son entrée. Les dunes qui bordent la mer, à droite et à gauche de l'embouchure de la Mafrag, sont de sable pur, mais, par l'effet de la capillarité, le fond du sol y est constamment frais : aussi sont-elles couvertes de la plus riche verdure; l'olivier, le caroubier, le liège, s'y disputent l'espace, la vigne sauvage les enlace

' Gen., cap. xvni.

6. Festinavit Abraham in tabernaculum ad Saram, dixitque ei : Accéléra; tria sata similœ commisce, et fac subcinericios panes.

7. Ipse vero ad armentum cucurrit et tulit inde vitulum tenerrimum et optimum, deditque puero, qui festinavit et coxit illum.

^ Gen., cap. xxiv, v. 55.

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dans ses festons. C'est aussi dans des sables mouvants baignés par la mer que prospèrent, au nord de Bayonne, les ceps renommés du cap Breton ; la facilité du fossoyage dans ceux qui s'étendent le long du golfe de Bone semble réserver, pour tout le temps où la main-d'œuvre sera chère en Afrique, un avantage marqué aux vignes qu'on y cultiverait.

Le douar du cheik Hafsi était à peu de distance de la Mafrag, au bord du lac Beida. Malgré ses hospitalières instances, nous eûmes le double courage de ne pas nous arrêter-sous sa tente, et de lui défendre de nous accompagner plus loin. Le territoire compris entre la Mafrag et la Seybouse est occupé, sous notre protection, par la tribu des Beni-Urdjin que le général d'Uzer y a sagement établie, lorsqu'elle fuyait les persécutions d'Ahmed-Bey; elle touche aux portes de Bone, et s'est singulièrement enrichie par la vente de ses denrées. De la Mafrag à la Seybouse, on suit le creux d'un vallon qui court entre deux lignes parallèles de dunes successivement formées par la mer; dans les grosses eaux, les deux rivières communiquent quelquefois parce vallon. Un excellent bac a pris la place des îles flottantes de roseaux sur lesquelles les Arabes traversaient la Seybouse, et leur fait, en ce point, d'autant mieux goûter notre administration, que le passage est gratuit.

De la Galle à Bone, nous avons fait treize heures et demie de marche. Ce temps serait fort abrégé

par le simple tracé d'une route, dût-elle n'être nivelée et empierrée que plus tard : les mille petits détours des sentiers que l'on suit allongent sensiblement le chemin, et ralentissent beaucoup la nrarche des chevaux. Quand les établissements de Bone et de la Galle se seront consolidés et auront fait quelques progrès, la construction de ponts sur la Seybouse, la Mafrag et le chenal de l'étang du Bastion, deviendra une nécessité pour les Européens, et pour les Arabes un objet d'admiration dont ils s'entretiendront au loin.

Peu d'Européens traversent la contrée que nous venons de parcourir, sans rencontrer un lion énorme, ou du moins, l'empreinte toute fraîche de sa griffe formidable, au passage d'un ruisseau. Nous avons regret, M. de Chasseloup et moi, d'avouer que, malgré l'attention la plus soutenue, nous n'avons absolument rien aperçu de semblable, et nous ne pouvons pas nous flatter d'avoir couru le moindre danger, de la part des bêtes ni de celle des hommes.

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