L*ALO£KI
couvrirait son flanc droit, A peine Tarniée s'étaît-elle ébranlée que des nuées de tirailleurs se mirent à sa poursuite. Devinant l'intention de son adversaire, et déterminé à profiter de cette faute, Abd-el-Kader fait prendre quinze cents fantassins en croupe par ses meilleurs cavaliers et les envoie au trot, par la meilleure route, occuper les hauteurs boisées qui dominent le défilé par où les Français doivent passer; puis il donne le signal de l'attaque générale.
Pendant plusieurs heures la retraite s'opéra en bon ordre, et l'émir ne put nous entamer sur aucun point; mais le soleil montait à l'horizon et le vent du sud apportait des bouffées d'air brûlant. A midi, à l'heure ]a plus accablante I nos soldats, déjà très fatigués, arrivèrent au passage dangereux. A peine l'avant-garde s'y trouvait-elle engagée qu'elle était assaillie par une grêle de balles et de pierres. Après des efforts inouïs, nos soldats durent se replier sur le gros de l'armée, et ils y jetèrent le désordre. Abd-el-Kader saisit le moment propice pour entamer le convoi. Plusieurs milliers de cavaliers se précipitent à la fois, et réussissent à couper en deux la colonne, ou plutôt à séparer les soldats du convoi. Aussitôt le convoi est enlevé par les Arabes, qui massacrent les blessés, éventrent les voitures, et font sauter les caissons. Nos soldats tourbillonnent sur eux-mêmes éperdus et haletants. Une sorte de délire s'empare d'eux. L'imminence du danger, les ardeurs dévorantes du soleil et du sirocco amènent des cas instantanés de folie. Les uns courent en riant au devant des Arabes ; les autres se jettent dans les marais de la Mactah, et se noient dans quelques pouces d'eau. Tous ont perdu le sentiment du devoir et presque l'instinct de la conservation.
. Quelques compagnies du 66'' de ligne et les artilleurs avaient, par bonheur, gardé leurs rangs. Cette poignée de braves se dégage à travers les rangs, pressés des Arabes, arrive sur un mamelon, et y forme un noyau de ralliement, qui grossit bientôt. Quelques coups de mitraille habilement dirigés font de larges trouées parmi les assaillants, et permettent aux détachements de se concentrer sur cette forteresse improvisée. A notre tour nous prenons l'offensive : quelques charges à fond dégagent la voie. L'artillerie s'ouvre un pas-
LA RÉSISTANCE AUAHE. 169
sage sanglant à travers les Arabes, et le mouvement de retraite continue, mais cette fois avec plus de calme et moins de desordre : surtout quand le défilé fut passé, et que la brise vivifiante de la mer rendit aux soldats la raison et le courage. En vain Témir essaya-t-il un nouvel effort. Las de tuer, chargés de butin, et d*ailleurs affaiblis par leurs pertes, les Arabes refusèrent de le suivre, et laissèrent les débris de la colonne se reformer à Arzew.
Telle fut cette fatale journée de la ^lactali. L'armée avait perdu un obusier de montagne, presque tout son matériel, et plus de cinq cents hommes, c Elle avait perdu plus encore, son moral et sa confiance en elle-même. > Elle n'osa pas retourner par terre à Oran! Il fallut que des vaisseaux, demandés à cette dernière ville, vinssent la chercher à Arzew! La cavalerie seule ne fut pas embarquée. Cette humiliation lui fut épargnée. Trézel la ramena par terre à Oran, oii il arriva le 3 juillet, sans avoir été inquiété. Ce général se conduisit noblement dans le malheur : il réclama pour lui seul la responsabilité d'un revers, qu'il sut avouer avec franchise et supporter avec fermeté. Le gouvernement s'honora de son côté en ne le frappant pas. Il le priva seulement de rhonneur de prendre sa revanche, et l'appela à un autre commandement.
Le désastre de la Mactah augmenta singulièrement le prestige d'Abdel-Kader. Il avait vaincu les Français; il avait par son triomphe donnd de la cohésion aux éléments divers qui composaient son peuple; l'Algérie était pleine de sa gloire. Pourtant il s'arrêtait comme effrayé de son succès, c II s'arrêtait , craignant de s'être cond<'imué lui-même en osant vaincre la France, car il savait que, si une grande nation peut pardonner à un vaincu, elle doit et sait se venger d'un vainqueur. ^ (D'Orléans.) Aussi bien il avait perdu beaucoup de ses soldats, et les autres s'étaient dispersés dans les tribus. II cherchait donc plutôt à faire oublier sa victoire qu'à s'en prévaloir, car il comprenait qu'elle était dangereuse.
L'année 1835, en effet, ne s'était pas écoulée que le maréchal Clauzel, nommé de nouveau gouverneur général de l'Algérie, revint en Afrique avec la mission de venger l'échec de nos armes dans la province d'O-
ran. La d^*faîte de la Mactîih avait eu en France un sinistre retentissement. On avait appris avec indignation que le brave général* Trézel n'avait eu à sa disposition pour combattre notre seul ennemi sérieux qu'un bien petit nombre de soldats, pendant qu'une armée de vingt-cinq mille hommes était restée înactive aux environs d'Alger. On s'indignait surtout de ce que, après tant de sacrifices, notre domination fût encore si peu avancée. De toutes parts le fanatisme musulman se réveillait. Aux portes d'Alger, Blidali acceptait un chef nommé par Abd-el-Kader. Sauf les points directement occupés par nos troupes, notre autorité n'était nulle part reconnue.
Il nous fallait donc ou renoncer à l'Algérie, ou tenter un vigoureux effort contre l'émir. C'est ce que comprit le man'^hal Clauzel, quand il résolut de se porter d'abord contre Mascara, la capitale de l'émir, afin d'y détruire les moyens de gouvernement, de guerre et d'organisation qu'il y avait créés, puis à Tlemcen, oîi il essayerait d'organiser un centre de résistance contre les futurs empiétements de l'émir. Offensive àllascara, défensive à Tlemcen, tel fut le projet adopté.
Onze mille soldats avaient été réunis à Oran. Parmi les généraux qui les commandèrent, on remarquait le prince royal, fils aine de Louis- Philippe, le duc d'Orléans, qui avait voulu partager les périls de Fexpédition, et se conduisit de manière à mériter l'estime de tous. Ce fat seulement le 25 novembre que le maréchal entra en campagne. La saison était déjà bien avancée, mais, par bonheur, le soleil répandit pendant plusieurs jours ses rayons bienfaisants sur nos troupes. On traversa le pays sans être inquiété par l'ennemi.
Abd-el-Kader, en effet, avait concentré ses troupes, et nous attendait au pied de l'Atlas, sur les bords de l'Habrah. Ce fut h\ que, le 3 décembre 1835, s'engagea l'action décisive. Fidèle à la tactique qui lui avait réussi à la Mactah, l'émir lança d'abord sur nos troupes des masses de cavalerie. Nos artilleurs laissèrent arriver presque sur leurs pièces ces brillants cavaliers, dont les costumes étincelants et les voltes rapides rappelaient les armées du moyen âge, puis ils ouvrirent dans leurs rangs de sanglantes trouées. Débordés au même moment par nos fantassins, les Arabes furent bientôt obligés de se replier en dé-
sordre, et s'enfuirent dans la montagne. Ils espéraient que les Français s'y engageraient sur leurs traces; maïs le maréchal ordonna de continuer la marclie. Ce n'était en effet qu'une affaire d'avant-garde. Abdel-Kader avait disposé ses meilleures troupes à la hauteur des nniarabouts de Sîdi-Embareck dans une position difficile que devaient forcément aborder nos soldats. Nos têtes de colonne s'y étaient à peine engagées qu'elles furent accueillies par un feu très vif de mous-
*>»Mi
Fig. 4«. — L'anui« part .rOnui. GraTure tlrCc dcji GaUria hUtoriquet de YermUlei,
queterîe, suivi d'horribles clameurs. Elles s'élancent alors au pas de course, et enfoncqnt l'ennemi. Il n'y eut de résistance sérieuse qu'à notre droite. Le prince royal, n'écoutant que son courage, voulut enlever lui-même cette position, et il le fit avec un sang-froid qu'on admira fort. Les Arabes s'enfuirent alors de tous côtés. Mitraillés par l'artillerie, poursuivis à outrance par nos cavaliers, ils font des pertes énormes, et courent à la débandade jusqu'il la montagne, qui protège
enfin leur déroute.
La victoire de l'Habrah vengeait la défaite de la Mactah. Non seulement elle ouvrait aux Français les portes de ;Mascara, mais eu-
core elle ébranlait la puissance de Témir. Abd-el-Kader, en effet, avait été fort mal reçu dans sa capitale. Les Orientaux s'inclinent volontiers devant le fait accompli. Vainqueur, ils auraient accablé Témir de protestations enthousiastes ; vaincu, ils l'abandonnaient avec une mipudence naïve. Ils lui enlevèrent le parasol doré, emblème de la souversuneté, dont ils l'avaient gratifié. Ils outragèrent sa femme, à qui ils arrachèrent ses boucles d'oreille. L'émir éprouvait ainsi l'ingratitude de ces mobiles populations , qui n'admettent que le succès ; mais il resta supérieur à l'adversité. Il ne renonça à aucun de ses projets. Comprenant qu'il ne pouvait défendre Mascara, il résolut de la sacrifier, mais de façon à atténuer les conséquences du sacrifice. Après avoir fait sortir la population musulmane , il livra la ville à ceux de ses soldats qui lui étaient restés fidèles : cette soldatesque s'abandonna à tous .les excès , et se vengea de sa défaite par le vol et le massacre.
Lorsque les vainqueurs de l'Habrah entrèrent à Mascara , il était trop tard pour la sauver du pillage et de l'incendie. C'était une vieille cité arabe, entourée de remparts crénelés, dont la construction remontait au moyen âge. Jadis des beys y avaient résidé , et elle avait atteint une certaine prospérité. Quand Abd-el-Kader en fit sa place- d'armes, des ateliers de toute espèce s'y élevèrent , et de nombreux ouvriers y accoururent. Aussi n'était-il que temps pour l'armée française d'arrêter le développement de cette nouvelle capitale. Malgré les ordres d'AbdeI*Kader, nos soldats trouvèrent encore à Mascara vingt-deux pièces de canon, quatre cent milliers de soufre, beaucoup de poudre, de grands approvisionnements de biscuits et de grains , un arsenal et une fabrique d'armes en pleine activité.
Le maréchal eut un instant la tentation de s'installer dans sa conquête, et d'y reprendre, au nom de la France, les projets de l'émir : mais il n'avait pas de forces suffisantes; de plus ses instructions étaient si mal rédigées qu'il craignait de se compromettre en restant à Mascara. Il résolut donc de rentrer à Oran , mais non sans avoir empêché tout retour offensif. Il ordonna donc de détruire ce qui avait coûté tant de peine et tant d'argent à l'émir. Cette destruction fut faîte avec soin. Rien ne fut épargné. Le 9 décembre, quand le feu.
Teau et la niîne eurent fait leur œuvre, quand les approvisionnements furent anéantis et les fortifications démantelées, la colonne française, éclairée par les flammes livides et bleues des magasins de soufre , reprit le chemin de F Atlas, et s'éloigna de cette ville infortunée. Certes ce départ était volontaire, mais il fut mal interprété par les Arabes, toujours portés à croire'quc tout mouvement en arrière masque une retraite. Aussi bien ce fut la vraie cause de notre infériorité dans
jfX ■'* - "^
FIg. 47. — L*anué« arrive à Mascara; ira|Mnifi le tabicaa «le Sini^n Fort.
ces premières années de guerre : nous préparions longuement et lourdement des expéditions contre des ennemis qui n'acceptaient jamais d'engagements à fond, étaient battus quand par hasard ils se laissaient joindre, mais reparaissaient presque intacts pour inquiéter nos retraites. A ce labeur ingrat s'usaient nos forces et s'évanouissait notre prestige. La guerre menaçait de s'éterniser, et, d'un jour à l'autre, notre occupation de l'Algérie pouvait être compromise.
La campagne de Mascara n'avait donc abouti qu'A des résultats négatif:*. Il en fut de même pour la campagne dirigée contre TIemcen.
174 l*al(;ekie.
TIctnccn est une ancienne colonie romaine, dans une admirable situation, au centre d'un pays fertile et l>ien cultivé. Ce fut jadis la capitale d'un royaume indigène. A partir du jour où les Turcs de FOdjeac s'en emparèrent, elle perdit be.aucouii de son importance. Son enceinte se rétrécit, sa population diminua, ses monuments ne rappelaient plus son antique splendeur. Quelqui'S centaines de janissaires tares s'y étaient établis en 18.*iO. Ils occupaient le mécliouar ou citadelle. Entourés d'une population hostile, ils comprirent que le seul moyen de se maintenir était d'accepter la domination française, et, en effet, à peine le pavillon français avait-il paru à Oran que les Turcs du méchonar déclarèrent qu'ils se mettaient sous notre protection. Accepter cette offre était un devoir d'humanité tout autant que de politique. La France, par malheur, se contenta trop longtemps de promettre sa protection, et, pendant six longues années, elle abandonna à ellesmêmes ces bandes vaillantes.
De 1831 à 183C, cette brave garnison, et son chef héroïque, Mustapha ben Ismaël, se battit presque chaque jour contre les Arabes, c Séparée, ignorée du reste du monde, sans espérance de secours, sans retraite ni capitulation possibles, destinée à s'éteindre au milieu des Arabes qui l'usaient sans la vaincre, elle avait résisté à l'ennemi, au découragement, aux privations. Elle avait même résisté à l'aveugle complicité de la France avec Abd-el-Kader. N'ayant que quatre cents fusils pour huit cents hommes, c'était au milieu des rangs ennemis qu'elle cherchait les armes qui lui manquaient, dans des luttes individuelles dont le singulier caractère rappelait les combats antiques, i» (D'Orléans.)
Abd-el-Kader comprit, avec l'instinct du génie, que le moyen de relever sa fortune ébranlée par la perte de Mascara, était de s'emparer de Tlemcen, et d'y restaurer sa puissance aux dépens des Turcs et des Français. Il annonça donc, à grand bruit, qu'il marchait contre cette ville afin d'arracher, même malj^ré eux, des mahométans au joug abhorré des chrétiens. Plusieurs milliers de fanatiques furent bientôt rassemblés, que transportait d'aise la pensée de nouveaux massacres. Aussitôt l'émir se met i\ leur tête, et vient mettre le siège
LA KKSISTANCK A H Alt K.
devant Tleincon. Aîd/î p.ir les trilms voisines, soutenu par «les renforts qui grossissaient d'heure en heure, il se croyait à la veille du triomphe. Il avait dcjA repousso une sortie des Turcs du ni6cIiouar, et, joignant la dérision s\ la cruauté, leur avait fait jeter avec des frondes les oreilles des braves qui avaient succonihé, et quelques
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Flf. «t. — Xa'^Uaft bra I^ia^l, rbr-f <fa U faritUM dv TkmtTU.
morceaux de pain en attendant, disait-il, la rhair de porc que les chrétiens leur apportaient. Vu de ses lieutenants, ayant découvert quelques canons jadis enterrés par les Espagnols, les avait nus en batterie, et conunençait à ouvrir une brèche dans les uiuraiHos peu résistantes de cette nouvelle Ilion. Tout semblait perdu iK>ur les h£nuques défenseurs du niAhouar, quanti ils apprirent enfin la prochaîne arrivée des Français, conunandrs par Clauzd en personne. Le maréchal en effet avait cnmpris, de son oMé, rextrî-me inipor-
ni; L*ALGÉIUE.
tance de Tlenicen, moins comme position stratégique à occuper qu'en vue de l'eiTet à produire sur des populations impressionnables. Abandonner les défenseurs de Tlemcen, c'était s'interdire à jamais, toute alliance avec les indigènes. Les secourir, au contraire, c'était leur prouver que la France tenait sa parole et que notre protection était efficace. De plus il fallait, à tout prix, empêcher l'émir de s'emparer de Tlemcen, oii il improviserait un nouveau Mascara. Seulement la hâte était nécessaire, car la catastrophe était imminente.
Le 8 janvier 18^6, Clauzel quittait Oran, à la tête du même corps qui avait fait avec lui l'expédition de ^lascara; mais ce corps ne comptait plus que quinze cents hommes, car le ministère avait déjà rappelé un régiment en France. Il était évident qu'avec un aussi faible contingent, on ne pouvait sérieusement occuper TIemcen. Comme il fallait courir au plus pressé, et qu'une sorte de rendez-vous d'honneur était donné sous les murs de TIemcen, Clauzel entra néanmoins en campagne. En cinq jours et demi, sans avoir brûlé une amorce, nos soldats arrivèrent sur le plateau de TIemcen. C'est une oasis délicieuse. Des sources limpides s'échappent avec profusion des cimes neigeuses de l'Atlas, et, après avoir arrosé des forets suspendues sur les flancs de la montagne, se perdent dans la plaine, oii elles entretiennent une véritable végétation tropicale. Nos soldats furent émerveillées par l'aspect de ce splendide paysage et d'autant plus heureux qu'ils ne rencontraient aucune résistance. Abd-el-Kader n'avait pas osé leur livrer une seconde bataille de THabrah. Il s'était éloigné en ordonnant à tous les musulmans de le suivre. Ces infortunés l'écoutèrent, car on leur avait persuadé que les troupes françaises ne resteraient pas plus de trois jours dans leur conquête passagère.
Les Turcs du méchouar accueillirent avec empressement nos compatriotes, et reçurent du maréchal les éloges que méritait leur héroïsme. Ils furent aussitôt incorporés à nos troupes, et s'élancèrent ii la poursuite de l'émir. Heureux de respirer Tair libre après un si long emprisonnement, ils gravissaient résolument des sentiers impraticables, et nos auxiliaires indigènes, les Douairs et les Zmélas, imitaient leur impétuosité. La retraite de l'émir devint bientôt une fuite.
LA ItÉSISTANCK ARAIIE.
LV-iiiir fut inêtiic, [icndniit cette (ahv, poursuivi peiidniit plusieurs licurvs par le coiiiinuinlaiit Yimsour; sajis «loute il rcusislt iV s'ctliappvr, liiat-j, pour lu svciiu'Il- fois, su furtuiic et sa puissitiicu s'évnnuuïsKaiciit. Tleniceti u'nvaît doue plus rien à vraiu-tre il'Al'-l'el-Ka'ler, mais îl fnllait lu repeuphr. Clauzel L-luirgeu un de ses lieutenants, Perreginix, tle parcourir les environs et dv ramener à TIenicen, de grô oii «le
(ww, svs atK-lv'ii-î lial'itaots. Ce fut une vêrtIaHc chasse, va plntût une haltueà riiemme. maïs «ue l«««v pvmMe, .jm t'i-rotiva la cons. tamv >lvs tr\>mvs .■Mij.Vs Je yriœivr jus [iiaus siT.ia;ets Je TAths. n»sieur$ luillh-r^ J'ArAles Tv-atix-lx-cit ainsi «laiis K-urî fcyere, et Tk-mwn i\\WMi;t «no \;!!v.
IV mallveur il fatiait rvnltvr à «Va:;, It Clait iaii-ossiWv au marfeltal Je s'in^taîUr à Ttemevtt: it n'aura:: j-ti !•- fa:E\ -j-Và o»litien ilc tem-n^vi ,\ Oia:- 1' -v AvtU l ;- ï' ' S-* à '•»"": '■o MraTîe. niais
à se rapprocher de la mer. II laissait à Tlemcen, comme garnison, tous les Turcs du méchouar, et environ cinq cents Français. C'était trop ou trop peu, car ces soldats ne pouvaient s'étendre hors de la place, et, comme on ne voulait pas les abandonner, ils constituaient un danger pennanent. Heureusement cette troupe était composée d'hommes énergiques : c'étaient des volontaires qui avaient brigué ce poste de confiance. De plus ils étaient commandés par un de ces onicicrs dont la supériorité s'impose, dès qu'ils jouent un rôle, le commandant Cavaignac. Cette g<irnison était donc comme jetée en pays ennemi, mais elle acceptait gaiement la situation, et elle sut toujours se maintenir à la hauteur des circonstances.
Notre occupation de Tlemcen, aux yeux des Arabes, paraissait néanmoins tout aussi temporaire que l'avait été celle de Mascara, en sorte qu'Abd-el-Kader avait beau jeu pour prêcher la continuation de la guerre sainte. Il lui suffisait de présenter à la crédulité arabe nos retraites comme des défaites. Aussi, comme ceux auxquels il s'adressait ne demandaient qu%\ être convaincus, bien que toujours battu, bien que réduit aux dernières extrémités, il ne perdait pas courage et recommençait la lutte. D'ailleurs il était plus dangereux après ses défaites qu'après ses victoires, car il s'instruisait par ses fautes mêmes. Sa constance, l'ascendant de ses vertus et de son éloquence lui donnaient en outre sur les indigènes une influence extraordinaire. Pendant que nos généraux ne cessaient de réclamer des renforts , sans les obtenir, et usaient leur énergie en poursuivant une lutte stérile qui leur imposait la nécessité de vaincre toujours, l'émir voyait chaque jour grandir son autorité et augmenter ses ressources.
Une puissante diversion venait encore à son aide. A ce moment , en effet, nn grave danger nous menaçait dans la province de Constantine. Le bey de cette ville devenait dangereux, et- il fallait briser sa puissance avant de songer i\ poursuivre la conquête de la province d'Oran. Tout donc favorisait Abd-el-Kader. Ou se demande comment nos généraux osèrent continuer la lutte dans d'aussi déplorables conditions, et fiirent assez heureux pour triompher d'un adversaire qui leur était tellement supérieur.
LA RKSISTANCK AUAnE. 170
Le m.iréclial Clanzel, qui comprenait la nccessîte de conserver une ^communication directe entre Oran et Tlemcen, avait poussa une vigoureuse reconnaissance dans l'Atlas, et commence à travers la montagne une route militaire, qui reliait ces deux villes. Il semblait donc que nos soldats et leur clief, qui avaient d6jî\ tint fait pendant Tliiver, allaient profiter de la belle saison pour consolider une œuvre d6jî\ . avancée : mais nos pires ennemis n'étaient p.is les Algériens. C'est en France qu'on les rencontrait , et surtout dans les deux Chambres , oîi quelques pairs et députés, heuit;ux de se créer h peu de frais une popularité de mauvais aloi, ne cessaient de réclamer la réduction de l'armée d'Afrique et le rappel en France de nombreux régiments. Leurs criailleries intempestives l'emportèrent sur les prières du maréchal. Plusieurs milliers d'hommes durent rentrer en France. Leur départ frappait de paralysie une armée pour laquelle le moindre temps d'arrêt était un mal difficile à réparer.
Cette réduction d'effectif ne pouvait en effet soustraire les troupes d'Oran à l'obligation d'entrer promptement en campagne. Il fallait à tout prix soutenir la garnison de Tlemcen, et conserver avec cette place des communications régulières. Clauzel était allé à Paris pour y soutenir les intérêts de l'Algérie ; mais, avant son départ, il avait ordonné au général d'Arlanges de tracer une route de Tlemcen à Rachgoun, i\ l'embouchure de la Tafna, le point le plus rapproché de la côte. Arlanges n'avait sous ses ordres que deux mille cinq cents soldats, mais c'était un homme de cœur et de résolution ; aussi se mit-il à l'œuvre sans hésiter, comptant sur la ténacité et la fermeté de ses soldats. Le 7 avril 1830 il quittait Oran, et, dès le 14, se heurtait à l'avant-garde d'Abd-el-Kader. L'émir avait cette fois appelé à lui surtout des fantassins, montagnards alertes et vaillants, qui allaient nous opposer une résistance désespérée. Ils étaient environ six à sept mille, et occupaient entre Rachgoun et Tlemcen les montagnes de Dar-el-Atchoun. Une première fois ils furent culbutés, et ce succès nous ouvrit le chemin de Rachgoun.
Ce n'était pas tout que d'aller i\ la Tafna. Il fallait encore ravitailler Tlemcen, et, avec quelques centaines d'hommes, il était vrai-
lao L'ALCfÉRlË.
ment difficile de suffire à cette double tâche. Le plus sage efit 6tc de s'établir à Racbgoun, d'eu faire une place imprenable, d'y attendre des renforts, puis, une fuis en force, de marcher sur Tlemcen. Le général d'Arlanges espéra qu'il pourrait en même temps se maintenir à Rachgoun et marcher sur Tlemcen. Malgré les conseils du vieux cheick Mustapha, dont le génie inculte et le sauvage bon sens pressentaient le danger de la situation, Arlanges se disposa, après avoir laissé quelques centaines d'hommes à la garde des retranchements improvisés de Rachgoun, A marcher avec le reste de ses troupes sur Tlemcen. Ce qui l'encourageait dans sa résolution, c'est que l'ennemi ne se montrait nulle part : en réalité il était partout, et même grossissait d'heure en heure, car les émissaires d'Abd-el-Kader avaient annoncé sa prochaine victoire, et plusieurs milliers de fanatiques étaient accourus à leur voix. Il en était verni même du Maroc.
Dans la nuit du 24 au 25 avril, Arlanges se mit en marche avec dix-huit cents hommes seulement. C'était une première faute. Il aunût dû amener tout son monde. En Afrique il faut être ou très fort ou très leste. Dix-huit cents hommes, c'était trop pour une reconnaissancci pas assez pour une expédition.
Abd-el-Kader avait donné l'ordre de laisser les Français pénétrer dans le. pays. Plus ils seraient éloignés de leur camp, plus il aurait de chances pour les anéantir. Au bout de quelques heures de marche, inquiet du vide qui se faisait devant lui, Arlanges s'arrêta près du village de Sidi-Yacoub, sur une agglomération de contreforts qui dominent la contrée. A peine avait-il pris position qu'il vit les Arabes s'avancer contre lui de tous les côtés h la fois. Abd-el-Kader en efiet venait d'ordonner i\ ses douze mille Arabes d'attaquer à fond les dix-huit cents Français qu'ils avaient devant eux. Pas un de nos soldats n'aurait échappé si l'émir, ébloui par l'espérance de pouvoir le même jour écraser Arlanges et enlever le camp -de Rachgoun, n'avait divisé ses forces. Au lieu de concentrer ses moyens d'action ou contre les dix-huit cents hommes de d'Arlanges ou contre les six cents hommes de Rachgoun, ce qui lui aurait infailliblement assuré l'avantage, il conunit la maladresse de détacher contre Rachgoun deux
LA UKSESTAXCK AltAllE. 181
& trois mille de ses nieitlctirs soldats, pendant qu'il attaquait Arlan^s -Rvec les autres.
JjC péril n'en était pas moins fort grave, et nos dix-liuîl ccuts hommes étaieut fort comproiuii*. A la prcmiJ-rc inspection des masses qui se dirigeaient contre lui, le général avait aussitôt ordonne la retraite dans la direction de lîacligonn ; mais de Sidi-Yacoub i\ lïacli-
goUD, le terrain était fort mauvais, couvert d'épais maquis, et propice aux embuscades. Les Arabes ne nous laissèrent aucun répit. A chaque ravin, !\ chaque mamelon, il fallait s'arrêter et essayer un retour offcii- Bif. En vain nos cavaliers, par leurs charges à fond, donnent-ils au général le temps de renforcer ses tirailleurs; en vain rartillcrie, qui ménage ses munitions, et dont les coups sont comptés, comblc-t-vHc de cadavres les intervalles ouverts dans nos lignes : les fantassins kabyles se ruent sur nos canons, saisissent les roues avec leurs matns
1H2 L'ALGKRIK.
et ne les lâchent que lorsque les artilleurs leur ont coupé les bras. Il est vraî que l'émir enflamme leur enthousiasme et leur montre du doigt la mer, oîi seront bientôt rejetas les mécréants. Il y eut un moment critique. Arlanges venait d'être blessé, le lieutenant-colonel de Maussion, chef d'état-major, et tous les aides de camp étaient également blessés. Les sohlats, privés de direction, commençaient i\ tourbillonner sur eux-mêmes, et déjà se remarquaient dans leurs rangs cette hésitation et ce trouble qui sont les symptômes avant-coureurs d'une catastrophe. Par bonheur le colonel Combes prit le commandement, et sut inspirer aux troupes sa sombre énergie. Il réussit à dégager les détachements compromis, et, sans cesser un seul instant de faire face à l'ennemi, arriva en vue do Rachgoun. Les six cents hommes installés dans cette forteresse improvisée avaient eu également à lutter toute la journée contre des masses d'Arabes. Ils furent sauvés par la ferme attitude da colonel Lcmercier. Les deux troupes réussirent enfin à opérer leur jonction, et attendirent h Rachgoun les renforts qu'on leur avait promis.
. La double affaire de Sidi-Yacoub et de Rachgoun, plus connue sous le nom de combat de la Tafna, était fort honorable pour ndâ troupes. Le général d' Arlanges avait réussi à sauver sa petite armée, et, si trois cents de ses soldats manquaient le soir A l'appel, au moins avaientils chèrement vendu leur vie, car les cadavres de plus de deux mille indigènes jonchaient la plaine. Ce n'en était pas moins un grand succès pour Abd-el-Kader, puisqu'il avait refoulé notre armée dans ses retranchements.
Les conséquences politiques de cette victoire furent immenses. Les Algériens, que le double insuccès de l'émir à ]\Iascara et à Tlemcen avait un instant éloignés, revinrent en foule. Son pouvoir avait été jusqu'alors mesuré i\ ses succès : il ne connut plus de bornes. La province d'Oran tout entière se souleva. Celle de Tittery se donna à lui, et, jusque dans îledeah, l'émir se débarrassa par de sanghintes exécutions de tous ceux qui s'étaient compromis pour la France. Dans la province d'Alger, la tribu des Iladjoutes recommença ses incursions, et vînt égorger nos soldats jusque sous le canon des forts d'Alger.
LA RÉSISTANCE ABABE. 183
Jamais encore, depuis les premiers jours de roccupatioii , les indigènes n'avaient paru plus déterminés, plus unanimes dans leur liaine de la France. Du fond du désert, des tribus, dont l'émir ignorait jusqu'au nom, lui envoyèrent leur soumission volontaire, et implorèrent Tlionneur d'avoir pour chef celui qui venait de prouver que <c si le jour appartenait quelquefois aux chrétiens, le lendemain était toujours aux musuhnans. i^ AM-el-Kader se crut alors h la veille du triomphe définitif, et pressa vivement le siège ou plutôt rinvestisscment des deux places sur lesquelles flottait encore notre drapeau dans la province d'Oran, Rachgoun et Tlemcen.
A Tlemcen, les cinq cents hommes du commandant Cavaignac commençaient à mourir de faim. Réduits aux murailles de leur ville, et sans cesse exposés au supplice de Tantale, en vue de ces jardins merveilleux et de ces fraîches oasis qu'ils ne pouvaient contempler que de loin, ils avaient à deux reprises entendu le canon d'Arlanges : c'était le jour du premier engagement à l)ar-el-Atchoun et aussi le jour de la Tafua. Deux fois ce bruit en s'éloignant avait trahi leurs espérances, mais non ébranlé leur constance. Seulement ils craignaient que la France ne les eût oubliés, et, bien qu'inaccessibles au découragement, ils soupiraient après un prompt ravitaillement.
A Rachgoun la situation était pire encore. Sur cette plage désolée, n'ayant pour abris que d'informes baraquements construits avec des morceaux de caisses à biscuits ou des tentes usées, nos soldats avaient à lutter tous les jours contre les Kabyles. L'eau saumatre de la Tafna, chaque pelletée de terre remuée, chaque fagot, chaque botte de fourrage était pour eux le prix d'un combat toujours renouvelé. Pendant plusieurs semaines une mer furieuse battit l'étroit chenal qui sépare Rachgoun de la Tafna, et les vaisseaux ne purent apporter aucun secours. Réduits à une poignée de riz cuit dans une eau bourbeuse et à la chair des chevaux tués à l'ennemi, tour à tour brûlés par le soleil ou trempés par des pluies torrentielles, nos soldats dépérissaient à vue d'œil. La nostalgie et bientôt la famine i\ Tlemcen, l'épuisement h Rachgoun allaient bientôt livrer à l'émir les débris de ces deux armées, et, avec eux, lui donner l'empire de l'Afrique.
iHi VALUKiilK.
C'est A ce inoinent critique que débarqua le futur vainqueur d'AI/deI-Ka<Ier, le ;(^*n^*ral lîiigeaufl. Cet illustre ;j/iiéral e.st un des rares contemporains dont le nom Koit rehttC» pojiulaire. II était u6 en 1781. Son pi*re ^'taît d'une bonne famille du IV;ri;^ord et sa niere apparten;ut aune famille irlandaise /•mi;{rée en France avec les Stuarts. lîujjeaud s'engagea comme simple soldat en ]^U\. I)«\s IMOO il i^'taît souslieutenant. Il «icquît ses autres grades jusqu'à celui de colonel en Kspagne. Il se rallia aux liourbons en 1814, mais en 1815^ aux Cent- Jours, ainsi que la plupart de ses compagnons d'armes, il se jeta dans les bras de l'empereur. Compris dans le licenciement qui atteignit rarmée après Waterloa, il se retira sur ses domaines et se consacra aux travaux agricoles. Kn 1831, il vint siéger à la Cliambre des d^*put^*8, et rentra dans le service actif avec le grade de gén<5ral de brigade.
Ce fut i\ lui que le gouvernement de 1830 confia la mission plus que d^dicite de garder à lîlaye, puis de reconduire à Palermc, la duchesse de IJerry. Une allusion A ce rôle du g<^*néral, faite à une séance de la Chambre par le d<5puté Dulong, fut la cause d'un duel oîi lîugcaud eut le malheur de tuer son a<lversaire. Ce fut pour lui nu autre malheur cpie de se trouver à Paris lors de Témeute de 1831. Chargé du commandement d'une brigade, il réprima l'insurrection avec une vigueur, que rendit tristement célèbre l'épisode du massacre de la rue Transnonain. Par bonheur il allait bientôt montrer sur un autre théâtre qu'il savait combattre d'autres ennemis que dr-s compatriotes égarés. Chargé de conduire & Itachgoun, puis A 1'lemcen, les renforts qu'on y attendait avec impatience, il accepta cette mission avec empressement, et, des le 5 juin, débarquait en Algérie.
Bugeaud arrivait en Afrique avec un système préconçu. C'était un des naresofTiciersqui eussent, à cette époque, étudié scientifiquement les théories militaires. II avait compris d'instinct que les Algériens ne devaient pas être combattus comme des Autrichiens ou des Prussiens, et s'était ingénié i\ trouver la tactique nouvelle qui convenait h ces uouve«'iux adversaires. Pour lui, pas d'hésitation. Il fallait résolument prendre l'offensive, parce qu'elle convenait i\ notre caractère national.
LA UKSISTANrK AUAIIF,.'
et s'iiiipoRait coinmu une nAcut-a'M. A sou avis, rofivnHÎvo ne confiistaît pas scnloniotit t dans In facnlt/; ilc sortir <Ie la tanière où l'on se fortifiait «Inpnis deux mois, pour entretirundn; «|iie!rjiies cmirscs limî-
t<!-es (lariB leur direction tt leur dtirt^e par l'eniharras du rnatf^riel et lu manque de vivres; l'ofTensive, cV;taît la piiissam;": do jiorti-r kch coujtfi à fond, de hn porter le premier parlont et toujours, (sanH en «'tre r/:(Iiiît à ne faire que parer et riposter; l'offensivt;, c'<^-lait la lilicrt/: la plus absolue des moiivcinents; cVitait de se faire aiisfii l/;;îer que les Aralics,
car, en Afrique, c'est le plus léger quî finît par être le plus fort, et le succès, SI soîivent dépendant de rînîtîatîve, appartient à celui qui peut éviter les combats dans des passages oubliés et les provoquer dans des terrains choisis par lui. j> Tels étaient les principes de Bugeaud : il les appliqua tout de suite.
Après avoir fourni le camp de Rachgoun des munitions et du matériel nécessaires, Bugeaud se dirigea sur Tlemcen pour l'approvisionner. Il dispersa la cavalerie d'Abd-el-Kader dans un premier engagement, et réussit à pénétrer dans la ville menacée le 24 juin. Gavaignac le reçut avec empressement et rehaussa par sa modestie un héroïsme admiré par la France entière. Bugeaud n'aurait pas mieux demandé que de passer quelques jours à Tlemcen : mais il n'aurait pu le faire qu'aux dépens des approvisionnements, déjà très faibles, de la garnison, et l'émir avait fait dévorer les récoltes, & plusieurs lieues à la ronde, par les immenses troupeaux qu'il traînait h, sa suite. II se décida donc à retourner au camp de Rachgoun, et y arriva le 29 sans qu'Abd-el-Kader eût essayé de lui barrer le chemin.
Bugeaud avait donc réussi à mettre à l'abri de toute attaque les deux places fortes occupées par la France, mais ce n'était pas là ce qu'il cherchait. Son plus grand désir était de rencontrer l'émir en bataille rangée, et de lui infliger quelque sanglante défaite. Par cela même que Bugeaud désirait une bataille, Abd-el-Kader avait tout intérêt à la lui refuser, et il l'avait si bien compris que jusqu'alors il s'était dérobé. Ce fut entre les deux adversaires un échange de ruses et de diplomatie. Bugeaud finit pourtant par l'emporter, et décida l'émir à livrer cette bataille tant attendue. Voici en quelles circonstances : La garnison de Tlemcen avait encore besoin d'être ravitaillée. Bugeaud résolut d'y conduire une seconde fois les approvisionnements nécessaires, et ne cacha nullement son intention. Abd*el-Kader le sut bientôt, et résolut, espérant s'emparer du convoi, de l'attaquer en chemin. Ce fut le 6 juillet, à quatre heures du matin, que les deux armées se rencontrèrent sur les bords de la Sikkah, un des affluents de risser. L'émir, dont les soldats étaient bien plus nombreux que ce.ux de Bugeaud, avait formé le projet de nous attaquer en tête et
LA RÉSISTANCi: ARAIIE.
en queue, et de dessiner son mouvement au moment même oîi nous passions la Sîklcali. Nos auxiliaires indigènes, qui étaient & l'arrièregartle, soutinrent avec ferinoté le choc. A l'avant-gardc lo colonel Combes eut il soutenir la charge effroyable de plus de six mille cavaliers , mais il les d(îcinia par dos déchargea à bout portant. Profitant de ce premier succès, nos soldats prennent h leur tour l'offensive, et s'ébran-
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lent sur toute la ligue. C'était le moment décisif. Abd-el-Kader avait jusqu'alors terni en réserve son infanterie régulicre. Il la lança contre nos fantassins, et, en même temps, ramena au combat tous les cavaliers qu'il avait ralliés. Comme il fomprenait la nécessité de donner l'exemple, il appuya en personne ce double mouvement; mais ricD ne put tenir contre l'élan do nos soldats. Kn quelques minutes les réguliers de l'émir furent enfoncés, et ses cavaliers repoussés pour la seconde fois. En vain tes plus braves parmi les Musulmans essaient-ils de se rallier fyitour des sept drapeaux, emblème de la puissance sou-
veraîne, qu'Abd-el-Kader faisait porter devant lui: Tour. à tour ces sept drapeaux sont pris, et Fémir, qui aurait voulu continuer la résistance, est entraîné malgré lui hors de la mêlée. La déroute devient alors générale. Les fuyards s'entassent dans une presqu'île formée par les sinuosités de Tisser. Ce n'est plus qu'un troupeau humain, chassé Tépée dans les reins sur ce terrain qui aboutissait aux rives escarpées du fleuve. Plutôt que de se rendre, la plupart d'entre eux se précipitent d'une hauteur de dix à douze mètres , et tombent noyés ou fracassés. Nos Arabes auxiliaires arrivent sur ces entrefaites, et, comme ils ont à solder un long arriéré de vengeance, ils n'accordent ancun quartier. On remarqua le jeune Mustapha-ben-Ismaïl , qui n'av2Ût que sept ans, et qui pourtant déchargea ses pistolets sur les ennemis. En quelques minutes plusieurs centaines d'Arabes périrent ainsi d'une façon misérable. Il n'était que temps d'arrêter ce massacre inutile et qui risquait de devenir odieux. Bugeaud accourut et réussit à arracher à la mort cent trente prisonniers.
Nous n'avions pas encore, en rase campagne, obtenu de succès aussi éclatant. Près de mille cinq cents tués ou blessés restaient sur le champ de bataille, et nous n'avions perdu que cent deux hommes. L'infanterie régulière de l'émir était anéantie, ses drapeaux pris, son orgueil humilié. Pourtant cette victoire était trop tardive. La.puissance d'Abdel-Kader avait déjà dans le pays trop de racines pour ne pas résister à une tempête passagère. Il n'était encore à bout ni de constance ni de ressources. D'ailleurs il se sentait soutenu par la nation, et, après sa défaite, il fiit plus audacieux encore qu'il ne l'aurait été après un succès. • On le vit, au lendemain de la Sikkah, déporter des tribus et frapf per des chefs, dont il suspectait la fidélité. On le vit refuser, les secours que lui proposait le bey de Constantine, Ahmed. Aussi bien les Algériens ne l'abandonnèrent pas, car ils ne croyaient pas à la bataille. Il fallut, à Alger même, leur montrer les prisonniers, pour convaincre leur honorable incrédulité. L'armée en un mot était dissoute, mais le peuple restait, et il avait i\ sa tête le représentant le plus complet des sentiments et des grandeurs nationales. Nous n'allions que trop tôt nous en apercevoir à nos dépens.
LA RESISTANCE ARAUE.
Nous étions alors aux derniers jours <]c l'année 1836. Nous ventomis (l'éprouver une grave défaite suvis les murs do Constantîne. Le coxi-
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tre-COUp de ce dé^nastrc fut dépîorabtc dans la province d'OraD. l)u jour au IcnJeinain Alid-cl-Kailer se retrouva tout aussi fort qu'avaut la bataille de la Sikkati. Les Arabes se raltièretit avec empressement autour de lui, car ils espéraient que, île concert avec Ahmed-bcy, le
190 L*ALGËUIE.
vainqueur de Constaiitiue, il expulserait, cette fois définitivciiicnt, les clir^*ticns abhorres. Lfe mouvement d'insurrection s'étendit juscjuc dans la province d'Alger, oîi la plupart des tribus reconnurent l'autorîtc de IV'mîr. IMidali, A quelques heures de. marche de notre capitale, lui paya tribut. Les Iladjoutes, les Issers, et d'autres peuplades belliqueuses, excitées sous main par lui, entrèrent en campagne, coupant nos communications, pillant et massacrant nos colons. Dans la province d'Oran, nous ne possédions plus qu'Oran, Kachgoun et Tlemccn, et encore les deux premières de ces villes ne recevaient leurs vivres que par mer, et la garnison de Tlemcen était aflfamée. Dans la province d'Alger nous n'étions maîtres que des environs immédiats de la capitale, dans celle de Constantine que de lîone et Guelma. Jamais encore notre situation n'avait été aussi précaire en Afrique : il fallait la modifier à tout prix. Une grave imprudence du vainqueur de la Sikkah la modifia en efl'et, mais à notre détriment.
A Denis de Damrémont, nommé gouverneur général de l'Algérie, et chargé de venger notre échec de Constantine, avait été adjoint, mais en sous-ordre, le général Bugeaud. Ce dernier avait jeçu la mission spéciale d'entamer des négociations avec Abd-el-Kader ou de le réduire par les armes. On lui avait conféré des pouvoirs très étendus, limités néanmoins pour les conditions de la paix t\ accorder. Or Bugeaud s'imagina, très à tort, que le gouvernement était surtout pressé de terminer la guerre. Convaincu d'autre part que nous n'avions pas d'idées bien arrêtées sur la part de territoire qu'il convenait de nous réserver, il crut avoir le droit, pour obtenir plus promptemcnt la paix, de faire d'énormes concessions territoriales. Ses instructions pourtant étaient formelles : il devait limiter au ChelifT les Etats de l'émir, et il dépassa singulièrement cette limite. Ce fut un premier tort. Un autre, plus grave encore, fut de s'imaginer qu'Abd-el-Kader, reconnaissant nos sacrifices, deviendrait et resterait notre allié le plus fidèle. C'était bien mal connaître son adversaire que de le traiter comme Richard Cœur de Lion aurait traité Saladin. Il est vrai que Bugeaud reconnut sa double erreur, et, plus tard, la répara noblement.
Dès son arrivée le général avait fait sonder l'émir sur ses inten-
tîons. Ce dernier, qui savait combien la paix lui serait avantageuse pour consolider sa domination et réparer ses pertes, ne demandait pas mieux que de cesser les hostilités, mais il réclamait la renonciation de la France à la province de Tittery : autrement, disait-il, il ne con- Bentirait jamais à traiter.
Bugeaud eut la faiblesse d'accepter ces prétentions. Il rédigea luîmeme un projet de traité sur les bases proposées par l'émir, et, ap^^s l'avoir communiqué aux onicîcrs généraux de l'armée qui Tappronvi?rent, le fit présenter à Abd-el-Kader, en mrme temps qu'il en cnvoj^a copie au ministère, lîugeaud n'avait pjis trop présumé de la condescendance du gouvernement, car il reçut une dépêche r<autorisant s\ traiter sur les bases de la cession i\ l'émir de la province de Tîttery, sauf tribut annuel à payer h la France. Or ce dernier rejeta absolument cette clause. Bugeaud, qui était pressé de conclure, prit encore sur lui de passer outre, et cela sans consulter le gouvernement. Connnc il comprenait pourtant la nécessité d'expliquer cette încroyalde concession, il écrivit au président du conseil pour lui dire qu'il se portait garant de la bonne foi de l'émir, et n'hésitciit pas s\ assumer sur lui seul cette lourde responsabilité.
Sans attendre, comme il Taurait du, la réponse à ce dernier message, Bugeaud envoya tout de suite 30 mai 1837; le traité signé t\ Abd-el-Kader, et lui proposa, afin de régler quelques détails, une entrevue pour le lendemain, sur les bords de la Tafna. L'émir était si éloigné de se considérer non seulement comme le vassal mais même comme l'obligé de la France, qu'il employa la ruse pour se donner une apparence de supériorité sur notre représentant. Le rendez- vous avait été fixé à neuf heures du matin. Bugeaud, i\ l'heure précise, se trouvait avec son escorte A Tendroît convenu, mais ce fut si^nlenicnt à deux heures que quelques cavaliers aniWs vinrent annoncer que l'émir s'était trouvé indisposé, et n'avait pu se mettre en route qu'A mitli. Deux heures plus tard nouveaux émissaires annonçant au général qu\\bJ-el-Kador n'est plus qu'î\ une petite distance. Impa* tient d'en finir, Bugeaud se porte alors en avant suivi de son étatmajor, mais ce n'est qu'après une heure de marche qu'il apcrv«»it
192 L*ALOÉRIE.
enBn Fémir. Le spectacle qui s'oflfrait & ses yeux ne manquait pas de grandeur : Près de dix mille cavaliers se déployaient sur les pentes des coteaux. Au centre s'avançait Al)d-cl-Kadcr, entouré de nombreux chefs de tribus, revêtus de riches costumes et montés sur de magnifiques chevaux.
Dès qu'il fut à portée de la voix, Bugeaud lança son cheval au galop, arriva sur Témir, auquel il tendit familièrement la main, puis il mit pied à terre en engageant son interlocuteur à en faire autant. Abd-el-Kader y consentit, mais s'assit immédiatement, voulant ainsi prouver aux yeux de tous sa supériorité. Le général, devinant sa pensée, s'assit à ses côtés. Aussitôt une musique sauvage et assourdissante commença à préluder, couvrant le bruit des voix. Bugeaud la fit taire et la conversation s'engagea. Elle n'oiïrit de l'intérêt historique que sur un seul point. <c Sais-tu bien , dit le général , que j*^ pris sur moi une lourde responsabilité. Je n'ai pas craint de t'agrandir . et d'ajouter s\ ta puissance, parce que je suis assuré que tn ne.feras usage de la grande existence que nous te donnons que pour, améliorer le sort de la nation arabe et la maintenir en paix avec la France. > — <c Si Dieu le veut, répondit Abd-el-Kader, je ferai le bonheur des Arabes, et, si jamais la paix est rompue, ce ne sera pas de ma faute. :» — <c Sur ce point je me suis porté ta caution auprès du roi des Français. j> — <c Oh! tu ne risques rien A le ÉEtire. Nous avons une religion et des mœurs qui nous obligent i\ tenir notre parole, et moi je n'ai jamais manqué à la mienne. i> Bugeaud finit par se lever, et, comme Abd-el-Kader restait assis, et mettait même une sorte d'affectation à continuer la conversation, le général impatienté le prit par la main et l'enleva en lui disant : € Parbleu, quand se lève un général français, tu peux également te lever! >
L'avantage du cérémonial n'en était pas moins resté h Abd-el-Kader. Il avait forcé le gém'ral français a\ venir au-devant de lui sans escorte. Il s'était assis le premier et relevé le dernier, c'est-à-dire qu'aux yeux d'un peuple habitué j\ ne juger la puissance que par ses manifestations extérieures, il avait constamment affirmé sa supério-
lA StsilSTANCE AnAllE.
ril6. Les Arabes le comprenaient si bien qu'au Diomcnl où les deni chefs se séparèrent, ils poussèrent un immense cri de joie et de louange. Dts ce moment, et par notre faute, l'émir devenait le maître absolu de ces populations fanatisées. Aussi bien le malencontreux traité, dit île la Tafna, consacrait
fu. f «. - n-M
cette puissance nouvelle. Abd-el-Kadcr, par le premier article, reconoaissait bien la souventincti- de ta France en Afrique, mais, par le second et le troisième, la Franco dc'clarait ne conserver dans la province d'Oran que Mostaganeni, Mazagran, Arzew et Oran; elle renonçait par cons<!queiit, et cela sans compensation, à Tlenicen et i\ Racligoun, qui nous avaient d^'jVi coûté tant de sang tt d'argent. Dans la province d'AIgor nous no gardions qu'Alger, le Swlicl, la Metidja,
194 L*ALGÉRIR.
Blîdah et Colcah. Nous c^'dîons toute la province de Tîtter}\ II n'était point parlé de celle de Constantine. Par les articles suivants Té* mir promettait de fournir h la France des grains et des bestiaux , et la France en retour lui donnerait des armes et des munitions. A moins de nous avoir expulsés de la régence, Abd-el-Kader n'aurait jamais osé concevoir la pensée de nous réduire h des limites aussi étroites que celles que nous acceptions par ce traité. Après avoir proclamé bien haut la volonté de le réduire, après avoir réuni dans cette intention une armée de quinze mille hommes, nous achetions la paix par de déplorables sacrifices. L'émir reconnaissait, il est vrai, notre souveraineté en Afrique, mais qu'était-ce, aux yeux des Arabes, que cette souveraineté, qui n'était reconnue par aucun signe extérieur, pas même par un tribut? Nous étions si peu souverains que nous traitions sur le pied d'égalité, par exemple en consentant & l'extradition des criminels, et A l'établissement respectif d'agents consulaires. Par l'article XIII l'émir ne s'engageait-il pas à îie céder aucune portion du littoral à une puissance étrangère, et quelle eût été l'utilité de cette clause s'il n'eût été, au moins de fait, souverain indépendant? Que dire encore de ce déplorable abandon aux vengeances de l'émir des tribus qui s'étaient confiées à nous, et avaient encouru sa colère pour l'avoir combattu à nos côtés?
En résumé, sous le rapport de l'occupation territoriale, nous en revenions au point ou nous nous trouvions un mois après la prise d'Alger : sous le rapport des relations avec les indigènes, nous reculions plus encore, car nous n'avions brisé la domination turque que pour lui substituer un pouvoir arabe. Le fruit de sept années d'efforts et de sacrifices était donc perdu, et les difficultés de notre établissement étaient singulièrement augmentées.
La nouvelle du traité fut reçue i\ Alger avec stupeur, en France avec colère, par les tribus algériennes avec un joyeux empressement. On comprendra cette diversité de sentiments. Le gouverneur général, Damrémont, ne cacha pas son mécontentement de ces concessions exagérées, et accusa Bugeaud, non sans niison, d'avoir outrepcissé ses instructions et méconnu ses ordres.
LA RÉiilSTANCK ARABE. ' 195
Il écrivit sur-le-clianip à Paris et supplia IiOUÎs-Plnlipi)e de ne pas ratifier le traité, a Cette convention, disait-il, rend l'émir souverain de fait de toute l'ancienne régence d'Alger, moins la province de Constantine et l'espace étroit qu'il lui a plu de nous laisser sur le
littoral autour d'Alger et d'Oran Il y a peu de jours qu'on ne
voulait permettre sous aucun prétexte A Abd-el-Kader de sortir de la province d'Oran, et voilà que, d'un trait de pluîne, on lui cède la province de Tittery, Cliercliell, une partie de la Metidja, et tout le territoire de la province d'Alger qui se trouve hors des limites qu'il nous a fixées, et sur lequel il n'avait encore ni autorité ni prétention..... Quelle est d'ailleurs la garantie du traité ? Il n'en existe aucune. Le général Bugeaud le dit lui-même. L'exécution du traité ne repose que sur le caractère religieux et moral de Témir. C'est la première fois sans doute qu'une pareille garantie fait partie d'une convention diplomatique. y>
Ces réflexions étaient justes et ces représentations fondé'cs : restait à savoir comment les accueillerait le gouvernement. Or la nouvelle des négociations avait produit une mauvaise impression. On ne manqua pas de faire remarquer que, resserrés comme nous l'étions autour d'Alger et d'Oran, nous renoncions, k vrai dire, à toute domination sur l'ancienne régence. Les critiques furent d'autant plus vives que l'auteur principal du traité s'était fait de nombreux ennemis à cause de son caractère entier et de sa franchise souvent brutale. Gomme il passait pour ne pas aimer la colonie, et qu'il avait proclamé lui-même ses antipathies s\ la tribune, on disait de tous cotés qu'il n'avait montré tant de condescendance (|ue pour mieux démontrer le bien fondé de ses théories. L'opinion publique en un mot se prononça avec une telle unanimité, que le ministère s'empressa d'affirmer que le traité ne serait ratifié qu'avec d'importantes modifications. Il est vrai que, le jour même ou M. Mole faisait aux députés cette solennelle déclaration, le télégraphe annonçait à Bugeaud que le roi approuvait la convention. Ces démentis publics et ces contradictions formelles ne s'expliquent que par une coupable insouciance des affaires d'Africiue, Quoi qu'il en soit, le mal était fait, et on allait bientôt en subir les conséquences.
Fidèle à la lettre du traité, Abd-el-Kader avait cessé les hostilités ; mais sans perdre de vue qu'elles pouvaient se rallumer d'un instant à l'autre, aussi se préparait-il à toute éventualité. La prise toute récente de Constantine par Valée lui avait démontré que pas une place forte ne pouvait résister aux Français. De plus, en cas de revers, il craignait que les Arabes ne pillassent ses munitions et ses richesses. Aussi forraa-t-il le projet de fonder quelques villes oîi il put à la fois mettre ses trésors en sûreté et concentrer ses ressources militaires. La situation de ces places de refuge Fut, en général, heureuse. Il en eût jusqu'à cinq : Thaza près de Milianah ; Boghar au sud de Medeah ; Saïda au sud d'Arzew; Tafraoua au sud ^e Tlemcen ; et surtout Takedempt sur l'Oued ]\Iina, afliuent de la rive gauche du Ghéliff. Cette ville est bâtie sur les ruines d'une station romaine. L'émir y construisit une redoute et deux forts, dont le plus considérable pouvait abriter jusqu'à dix-huit cents hommes. C'est là qu'il ramassa ses provisions de guerre, là encore qu'il construisit son hôtel des monnaies, et réunit un grand nombre d'outils et de machines achetés en France.
Après les forteresses, les soldats pour les défendre. Peu confiant dans les contingents que lui fournissaient les tribus algériennes, ou plutôt désireux de se ménager un moyen permanent de domination sur ses compatriotes, Abd-el-Kader voulut organiser une armée européenne.
Dans sa profonde inexpérience de notre tactique militaire, il s'adressa d'abord à des déserteurs de la légion étrangère, qui devinrent ses officiers instructeurs. Ces traîtres lui enseignèrent le moyen de se procurer des hommes, soit par des enrôlements volontaires, soit par une sorte de conscription. Les Arabes acceptèrent volontiers ces réformes, dont ils comprenaient l'utilité. Quelques mois suffirent à l'émir pour organiser son armée. L'infanterie, habillée de gris et de rouge, fut armée de bons fusils à baïonnette. Les yatagans et les pistolets ainsi que les burnous n'étaient pas obligatoires. L'uniforme de la cavalerie différait peu de celui de nos spahis. Les cavaliers étaient armés d'une carabine, d'un sabre à lame de Fez, et d'un
LA RESISTANCE ARAUE.
pistolet. Quant à rartillerie, conipos<^*e presque exclusivement de déserteurs, elle ne fut jamais qu'un embarras. Le matériel était dét^^ rioré et presque hors de service. Les canons, montés sur de lourds aHuts, que portaient des roues d'un seul morceau, ne pouvaient pas servir; mais ils inspiraient confiance, et c'était déjs\ beaucoup. Infanterie bonne, cavalerie brave mais mal exercée, artillerie insuffisante, telle était la nouvelle armée de Témir.
Fiff. f f . — lufantcrie ri^uUère d'Alul-eMCmder.
. Quant à l'impôt, Abd-el-Kader réduisît ses exigences aux contributions prescrites par le Coran. Il demanda le vialiouna^ ou dimc sur les céréales, une part proportionnelle sur le croit des troupeaux, en on mot les impôts habituels, dont la répartition était réglée à l'avance dans chaque tribu; seulement il en surveilla la perception avec soiDi afin de prévenir les exactions , qui avaient rendu si odieux les Turcs de rOdjeac.
Aux anciennes divisions par provinces, l'émir substitua des agglomérations de tribus groupées selon leurs affinités, et il sut si bien
choisir ses lieutenants ou hillfas que, moins de six semaines apr6s la Tafna, tout était organisé. Les Arabes, heureux de se voir enfin réunis BOUS un gouvernement national, applaudissaient à ces réformes. Certes, si cet état de choses se fût prolongé seulement quelques années, la domination française était à tout jamais détruite!
L'intention bien arrêtée d'Abd-el-Kader était de compléter cette organisation par l'expulsion des Français. Avant de tenter cette grosse aventure, il résolut d'éprouver son armée, et la dirigea contre tin rival politique, le marabout Tedjini, gouverneur de la ville d'Aïn- Madhi, qui avait refusé de reconnaître son autorité et de payer le tribut. ^
Irrité de cette audace, et heureux de s'assurer, en cas de revers, un nouveau refuge, plus difficilement accessible aux armées françaises, car Aîn-Madlii est aux confins du désert, Abd-el-Kader vînt mettre le siège devant la ville avec ses réguliers. Les opérations traînèrent en longueur, car la place était forte, et les réguliers encore peu exercés; mais Témir tint bon, et finît par l'empottcr. Tedjini dût s'avouer vaincu. Une fois de plus Abd-el-Kader avait donc affirmé sa supériorité aux yeux de la nation arabe. En outre, il avaft éprouvé les qualités et les défauts de ses soldats, c'est-à-dire qu'il se sentait prêt et n'attendait plus qu'une occasion pour entrer en campagne.
Les clauses du traité de la Tafna étaient assez élastiques pour être susceptibles de bien des interprétations différentes : Abd-el-Kader essaya de les tourner à son profit , et , sans seulement se soucier des observations du gouverneur général, le maréchal Valée, fît sourdement prêcher la guerre sainte.
Dans la province d'Alger, il ne cessait d'entretenir contre nous une agitation dangereuse; dans celle d'Oran, il excitait les indigènes à déserter notre cause, les empêchait de se rendre sur nos marchés, frappait de taxes exorbitantes les produits indigènes qui nous étaient destinés, et affectait de ne pas reconnaître la validité des passe-ports délivrés par les autorités françaises; dans la province de Constantine enfin, il recevait la soumission de tribus, qu'il- savait sous notre dépendance, et, pour justifier cette înfrac-
LA RftSISTAXCK AIlAEiK. 199
tion flagrante an traitt!, prétendait être le maître du il<?scrt, de Tunis aa Maroc. Il n'était que temps ilc tirer de ces injures ane éclatante réparation; mais nous étions alors engagés sur bien dos points tk la fois, et nous ne voulions, cette fois, nous mettre en campa^c qu'avec la certitude du succès. On affecta donc, h Alger, de dédaigner ces provocations quotidiennes.
Flf. M. — (^nk-ik- •r.\hl-d-K»l<i
Ce dédain précipita la crise : Alid-el-Kader \v considéra comme an signe d'impuissance, et résolut de pV-ndrc roiïcnsive. En septcmlirc 1839, il se rendit dans la province d'Oran, et signala son retour par d'otlieuses violcuccs. Quelques chefs s'étaient montrés peu zélés : ils furent décapités. Quelques tribus semblai<.-nt peu dévouées : elles furent refoulées dans l'intérieur. Ces dispositions présagèrent la gnerro, qui éclata le 10 novembre 18.^0 par un coup de man des lladjoutes. La Mt-lidja fut envaliie par ces rapides cavaliers : nos
naissantes plantations furent dévastées et détruites; nos postes surpris et égorgés; les indigènes, qui nous restaient fidMes, ou massacrés ou obligrs de s'associer au mouvement. Autour d'Oran et de Mostaganem des partis hostiles tenaient la campagne. Dans la province de Constantine une explosion était imminente. L'émir avait pris ses mesures avec habileté. Aucune déclaration n'avait précédé cette prise d'armes. Ce fut seulement le 18 novembre qu'Abd-el-Kader daigna écrire au gouverneur général, pour lui annoncer le projet arrêté par tous les musulmans de recommencer la guerre sainte, a J'ai fait ce que j'ai pu pour combattre leur dessein , ajoutait-il , mais ils ont persisté. Personne ne veut plus la paix, chacun sp dispose s\ la guerre. Il faut que je me range à l'opinion générale pour obéir à notre siunte loi. Je me conduis loyalement avec vous, et je vous avertis de ce qui se passe. Renvoyez mon consul qui est à Oran, afin qu'il rentre dans sa famille. Tenez-vous prêt. Tous les musulmans déclarent la guerre sainte. Vous ne pourrez, quoi qu'il arrive, m'accuser de trahison. Mon cœur est pur, et je ne ferai jamais rien de contraire & la justice. >
ABD-EL-KADEIl ET BUGEAUD.
La grumle guerre contre Abd-cI-KAcler. <— Dvfcn?e de Max;igran. — Marche snr Mv«leah. — Le plan de Bu<^ud. — Preiulcns succva de Bugeaud. — La |iri.-*o de la auialuh. — Fuite de l*cniir au Marnt*. — Gucrro contre le Maroc. — Dcmon>tration navale du prince de Joinvillc. — B:itaîllc (ri.<«ly. — Traité de paix avec le Maroc. — luKurrcction de 1H|5. — ïjn prottcs du Dalira. — Aflruiri:« de Sidi-Brahini et Aïn-Temouclien. — Prise de l'émir. <— Alid-cl-Kadcr depuis sa captivité.
La paix qui avait daré deux ans depuis le traité de la Tafiia était brusquement rompue. Jamais encore il n^y avait eu une telle soudaineté dans Tattaque, une telle unanimité dans l'explosion. Il était visible qu'un homme de tcte et d'énergie dirigeait alors nos enneniîs et venait d'engager contre nous une lutte inexpiable. EIL ne se termina en effet que par la prise de l'émir, après sept années de dramatiques péripéties. Afin d'établir un ordre relatif dans la succession parfois confuse des événements, on pourrait diviser cette guerre en trois périodes : la preîuîère depuis la déclaration de guerre jusqu'à la prise de la smalah j de 1839 à 1843; la seconde depuis la prise de la smalah jusqu'à la paix avec le Maroc, de 1813 à 1845; la troisième jusqu'à la prise d'Abd-el-Kader en décembre 1847. Nous les étudierons successivement.
La première période est marquée par un si grand nombre d'opérations, et sur tant de théâtres différents qu'il est impossible de l'exposer sans entrer dans des détails infinis. Mieux vaut peut-être la carac-
tériscr dans son ensemble, sauf à raconter plus tard les épisodes par- Guliers.
Ce qui faisait à la fois notre force et notre faiblesse, c'est que nous occupions un certain nombre de villes et de points fortifiés, oîi nous étions & peu près inexpugnables, mais en dehors desquels nous ne pouvions agir que par la force. Abd-el-Kadcr au contraire tenait la campagne, où il était h peu près insaisissable, et, de plus, s'était fortement campé dans un certain nombre de places, où il essayait de fonder un gouvernement stable et régulier. Nous avions donc un triple but à atteindre : 1^ ravitailler les villes et les points fortifiés où nous tenions garnison, postes de grande importance stratégique , mais perdus dans des pays ennemis, et bloqués par les tribus en armes ; 2" prendre les places où la puissance d'Abd-el-Kader était fixe et sédentaire, et essayer d*y détruire ses forces régulières; 3"* atteindre l'émir malgré la légèreté de ses troupes, détacher de lui les tribus en détruisant son prestige par des défaites réitérées, et rompre ainsi l'union des Arabes qu'il avait formée par ses succès militaires et diplomatiques. Ainsi trois taches non pas précisément successives, car elles se mêlaient, mais différentes néanmoins : la première, celle du ravitaillement et de la défense de nos places, prédomina au début de la guerre, tant que le maréchal Yalée demeura i\ la tCte de la colonie; la seconde et la troisième, celles de l'an'aiblissement successif et de la poursuite de l'émir, prirent peu à peu le dessus, sous le commandement du général, bientôt marc<)hal, Bugeaud.
Afin de montrer comment nous remplîmes la première de ces tâches, celle de la défense et du ravitaillement de nos places, il nous suffira de détacher deux épisodes, ceux de la défense de Slazagran et de la marche sur Medeah.
Mazagran est une petite ville de la province d'Oran, voisine deîfostaganem, dont elle peut Ctre considérée comme la citadelle. Un fortin la défendait, qui avait pour garnison cent vingt-trois hommes de la IC* compagnie du bataillon d'Afrique, commandés par le capitaine Lelièvre et le lieutenant Ma^nien. Le matériel de guerre se bornait à une pièce de 1, à quarante mille cartouches et un baril de poudre. Abd-
LA RÉSISTANCK ARARP:. :!03
el-Kadcr voul.iît «lu début des opérations frapper un jçrand coup et s'emparer d*Oran : mais il fallait auparavant s'emparer de ^lazagran et de Mostaganem, qui en fonnent en quelque sorte les ouvrages avancés.
Dès le r' et le 2 février 18 10 on signala les rclaireurs de rennemî. Le 3 ils arrivèrent en masse. Quatre-vingt-deux tribus avaient envoyé leurs contîngentS| formant ensemble dix h quinze mille hommes. Leur apparition fut si soudaine que le lieutenant Magnien, qui n'avait pas eu le temps de rentrer avant la fermeture des portes, fut obligé de se hisser par une corde dans Tintcrieur. Les Arabes s'emparèrent sans peine de la ville que nous n'avions même pas essayé de défendre, s'installèrent dans les maisons, et placèrent deux pièces de canon sur un plateau, qui faisait face au fort. Le feu s'ouvrit. Bientôt d'épaisses colonnes d'ennemis se précipitent vers l'enceinte. Les cent vîngt-troîs Français les reçoivent à bout portant, et en font un terrible carnage. Leur unique pièce, chargée à mitraille, abat des monceaux d'hommes et de chevaux. La fureur des Arabes redouble. Ils se cramponnent aux murs, et s'y font tuer à coups de baïonnettes, mais les morts sont aussitôt remplacés, et nos soldats ne cessent de tuer et de tuer encore.
Sur ces entrefaites la nuit était arrivée. Les chefs arabes, surpris de la résistance, comprirent qu'ils avaient eu le tort de trop vite escompter la victoire, et envoyèrent demander des secours aux tribus voisines. Leur appel fut entendu, et l'attaque recommença au point du jour. Le capitaine Leiièvre n'en fut pas ébranlé. Comme plus de la moitié des cartouches avait été consommée dès la première journée, il recommanda, afm de ménager le reste de ses munitions, de ne plus se servir que de la baïonnette pour renverser les assaillants. Plusieurs fois le drapeau tricolore eut sa hampe brisée, mais il fut toujours relevé avec enthousiasme. La nuit sépara de nouveau les combattant?;. Les Français profitèrent du répit que leur laissaient leurs &natiques adversaires pour réparer les brèches du fortin.
Le lendemain 5, la lutte continua sans plus de succès pour les Arabes. Le surlendemain 0, toutes leurs forces étant réunies, deux mille d'entre eux s'élancèrent ensemble s\ Tassant. Ils arrivèrent jusqu'au l'enceinte.
204 L'ALOÉRIK.
et alLiient y planter leur étendard quand ils furent repoussés en désordre par une décharge générale. A trois reprises différentes de nouyelles colonnes semèrent de la plaine à la colline : les uns dressent de longues poutres contre les murailles, les autres se hissent sur les retranchements avec des perches armées de crocs. Les Français les font tomber à coup de sabres et de baïonnettes, puis, quand les murs sont nettoyés, la mitraille fait de larges trouées parmi les assaillants.
Depuis quatre jours durait cette lutte inouïe. <r On se battit quatre jours et quatre nuits, a dit un Arabe qui rendit compte de ce beau fait d'armes. C'étaient quatre grands jours, car ils ne commençaient ni ne finissaient au son du tambour. C'étaient des jours noirs, car la fumée de la poudre obscurcissait les rayons du soleil, et les nuits étaient des nuits de feu éclairées par les flammes du bivouac et celles des amorces. > Quand arriva le soir du quatrième jour, les Arabes découragés cessèrent de combattre. L'infanterie quitte les maisons, les cavaliers ramassent les morts qu'ils enterrent dans les silos, et le 7 au matin tous les Ar-abes disparaissent.
Le chef de bataillon du Barrail, qui commandait à Mostaganem, avait eu la pensée d'envoyer des renforts à Mazagran, mais la faiblesse de la garnison ne le lui avait pas permis-. Au moins essaya-t-il de dégager ses compagnons d'armes enopérantchaque jour une diversion. Les Arabes se divisaient en* effet, et se précipitaient sur lui dès qu'il paraissait dans la plaine. Du Barrail se contentait de les tenir en échec, et regagnait l^Iostaganem, dès que le ralentissement des feux lui avait appris que la garnison de Mazagran n'était plus aussi vivement pressée. La diversion du 6 fut particulièrement brillante. Les Arabes, attachés aux flancs de la petite colonne, réussirent un instant à la couper en tronçons malgré les feux d'une artillerie bien dirigée. Ils arrivèrent même, pêle-mêle avec nos troupes, jusqu'à l'esplanade de Mostaganem, mais nos canons les firent de nouveau reculer. Le 7 au matin, un profond silence avait succédé aux bruits terribles des jours précédents. Du Barrail fort inquiet s'imagina que l'ennemi s'était emparé de Mazagran. Il sortit aussitôt de IMostaganem pour éclaircir ses doutes. Quelle ne fut pas sa joie en reconnaissant sur les ruines du fortin le drapeau
LA RESISTANCE AUAHE. 2W»
tricolore déchiré mais debout ! On se précipite, on s'aborde, et les soldats des deux garnisons s'embrassent et se félicitent. Nous n'avions perdu que trois hommes et seize avaient été blessés. Plusieurs centaines d'Arabes avaient été tués ou blessés. Les cent vingt de Mazagran avaient bien mérité de la patrie.
Cette héroïque défense n'était qu'un fait isolé, mais qui produisit un effet immense sur les imaginations arabes. Aussi Abd-el-Kader futil consterné. Il avait fondé les plus grandes espérances sur son infanterie régulière, et elle était presque entièrement détruite. Il comptait pouvoir marcher sur Oran, et cette sanglante défaite affaiblissait son autorité. Au lieu de tenter de grandes entreprises, il était réduit à la défensive. C'était un mauvais début.
Le maréchal Valée résolut de profiter du découragement des Arabes pour tenter une marche hardie contre Medeah, la capitale de l'ancienne province de Tittery, dont Abd-el-K<ider avait fait un des centres les plus redoutables de sa puissance. Dès les premiers jours de notre occupation, Clauzel, s'était, une première fois, emparé de cette ville, mais ramené en arrière par la nécessité de renvoyer en France une partie de son effectif, il avait renoncé à cette conquête, et, depuis lors, Medeah n'avait plus revu les Français. Cette ville est située sur un des plateaux de l'Atlas. On ne peut y arriver qu'en suivant, par la vallée de la Chiffa, une route très difficile, entrecoupée de ravins et de défilés dont le plus connu se nomme la Téniah de Mouzaïa. Averti par l'expérience de 1830, Abd-el-Kader avait aux obstacles naturels ajouté de nombreux travaux défensifs , espérant qu'ils arrêteraient cette fois l'élan de nos troupes. Des redoutes, reliées entre elles, couronnaient tous les saillants de la position, et, sur un piton presque inacessible, avait été construite une redoute. Les crêtes voisines avaient été couvertes de batteries et le col était garni de canons. L'émir avait enfin réuni sur ce point toutes ses troupes régulières. C'était comme un rendez-vous d'honneur qu'il nous assignait. Le maréchal Valée n'y manqua pas.
Abd-el-Kader s'était porté avec quelques troupes en avant de ses lignes. L'armée française le rencontrait sur la rivière de l'Affroun, culbutait sa cavalerie, et l'émir poursuivi et serré de près se réfugiait
20G L*ALGÉKIE.
dans SCS retranchements. C'est li\ que la division d*Orl(?ans, commandite par le prince royal, fut lancée à l'attaque. Nos soldats se partagèrent en trois colonnes. La première commandée par Cliaugamier aborda et occupa sur la droite trois redoutes, reprit un instant haleine à la faveur d'un nuage qui la cacha aux regards de Tennemi, puis arriva au piton couronné par le réduit. C'était la plus formidable des positions. Changarnier fit battre la charge sur toute la ligne et le réduit fut emporté malgré la résistance des Arabes. Pendant ce temps, Tautre colonne commandée par Lamoricière opérait la même manœuvre sur la g<iuche et s'emparait successivement des re<loutes. Tout à coup elle se trouva séparée par une gorge abnipte d'un retranchement qui n'avait pas encore été reconnu, et d'où l'ennemi dirigea contre elle un feu meurtrier. Il y eut un moment d'angoisse ; mais on entendit les clairons de Changarnier sur les derrières de l'ennemi. Aussitôt les deux colonnes courent au-devant l'une de l'autre, opèrent leur jonction, et d'un élan irrésistible s'emparent des dernières positions ennemies. Le sort de la journée était fixé. Les Arabes se mirent en pleine retraite, et le maréchal n'eut plus qu'A se présenter devant Medeah, pour l'occuper sans résistance.
Solides dans la défensive, impétueux dans l'attaque, à vrai dire nos soldats étaient toujours vainqueurs, mais ils avaient affaire s\ un ennemi que la défaite ne rebutait pas. De plus, cette guerre d'Afrique, capricieuse et sans ensemble, démontrait la valeur de nos hommes plutôt que la netteté des vues du gouvernement. Les systèmes se combattaient dans la métropole, et mcme dans la colonie, a On disputait depuis dix ans sur l'occupation restreinte ou l'occupation illimitée, sur la guerre par masse ou la guerre par colonnes, sur la colonisation militaire ou la colonisation civile, et le public, assistant aux discussions de ceux qui prétendaient connaître exclusivement le pays, s'étonnait de voir tant de dépenses et d'efforts demeurer sans résultats ou n'aboutir qu'i\
des contradictions Ces irrésolutions faisaient seules la force de
l'émir. Lui, toujours constant dans sa haine et ses projets, avait une politique bien simple, l'extermination des chrétiens. » (Rkgxault.) Heureusement à ces tâtonnements allait succéder une direction ferme et
LA RÉSISTANCE ARAItE.
éner^que. Le mariclial ^'a^'e, glorieux serviteur, mais usé par l'âj^e, et comiiroiuis par sus complaisances, allait être ruinplacé i«ir le véntable conquérant de l'Algérie, par lïugeanil.
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Le mérite suprvmc île Itugoaud l'ut d'avoît un plati ruîsonin', et d'y conformer rigoureusement tous ses actes. En rentrant comme gouvcroeur généra! dans le pays oti il s'était dcj;\ si fort distingué, lîiigeaud
apportait deux idrcs dominantes : la nécessité de soumettre les Arabes dans toute l'étendue de Tancienne régence, et la nécessité de la colonisation militaire pour soutenir et développer notre établissement : c'était la guerre générale, et, après le succès, l'armée longtemps encore comme principal acteur même au sein de la paix. De ces deux idées la -seconde prêtait le flanc à la critique, car le problème de la colonisation, même à l'heure actuelle, n'est pas encore résolu : nous devons cependant constater que le nombre des ennemis de la prépondérance prolongée de l'élément militaire n'a pas cessé d'augmenter. Qoant à la nécessité de réduire l'Algérie tout entière, elle s'imposait. Depnis 1830 la situation de la France dans le nord de l'Afrique avait teHement changé que la conquête effective de l'Algérie était devenue la condition de notre établissement à Alger et sur les côtes.
Le mérite du gouvernement de Louis-Philippe fut de charger résolument le général Bugeaud de cette œuvre difficile, de le soutenir envers et contre tous, et de lui fournir, malgré les difficultés et les résistances, les moyens de l'accomplir.
Il est vrai que le général fut à la hauteur-des circonstances. Guizot, qui l'avait connu et pratiqué, a donné de lui dans ses Mémoires un portrait d'une saisissante vérité : c Le général Itugeaud n'était pas ui officier à qui on pût donner telles ou telles instructions, avec la certitude qu'il bornerait son ambition à les exécuter de son mieux, et à fiurc son chemin dans sa carrière en contentant ses chefs. C'était un homme d'un esprit original et indépendant, d'une imagination fervente et féconde, d'une volonté ardente, qui pensait par lui-même et faisait une grande place à sa propre pensée en servant le pouvoir de qui il tenait sa mission. Ni l'éducation ni l'étude n'avaient, en le développant, réglé sa forte nature ; jeté de bonne heure dans les rudes épreuves de la vk militaire, et trop tard dans les scènes compliquées de la vie politique, il s'était formé par ses seules observations, et sa propre expérience, selon les instincts d'un bon sens hardi qui manquait parfois de me-
snie et de tact, jamais de justesse ni de puissance Cet esprit qui, par
son exubérance et sa confiance dans ses conceptions, semblait parfois chimérique, était remarquablement exact et pratique, attentif i\ se ren-
ip?
LA RÉSISTANCE ARABE. fM
dre un compte sévère des obstacles qu'il devait rencontrer et des forces dont il avait besoin, n'en dissimulant rien h personne pas plus qu'à lui-même, sans complaisance pour les idées fausses et les vaines espérances du public, sans ménagement pour les enduirras et les faiblesses de ses supérieurs, d (GnzoT.)
Il est difficile do mieux apprécier Bugeaud, avec plus de précision et d'exactitude. Agent véridiquc et efficace, mais difficile A m<inior, et mêlant avec rudesse rexigence A rindépendance, il était de plus ombrageux, et prompt A croire qu'on ne lui rendait pas justice. Aussi a*t-il excité bien des antipatliies, bien des liaines, même au-delu de l'a tombe. La postérité lui rendra pourtant cette justice tiu'il fut le véritable fondateur de notre puissance algérienne. Voyons-le donc à l'œuvre, dans la poursuite de la première de ses deux idées dominantes^ celle de la prépondérance française en Afrique.
. Le difficile n'était pas de battre Abd-el-Kader, mais de l'atteindre. Nous étions plus forts, et lui plus léger. Comme nous n'avions pas renoncé au matériel encombrant des armées européennes, il nous fallait de toute nécessité suivre les grandes voies. Les Arabes savaient par cil nous passions^ et se dérobaient aisément, en traversant des pays où nous ne pouvions les suivre. Bugeaud changea les conditions de la guerre. Il renonça à l'artillerie de montagne, aux lourds charrois, aux l)agages. Il fallut dorénavant tout porter A dos de mulet. < On put donc suivre partout les Arabes, les suivre vite, arriver par oii l'on voulait et par oîi l'on n'était pas attendu, trois conditions essentielles pour les atteindre et les surprendre. >> Bientôt même on ne porta plus de vivres ou ' du moins on se contenta de ceux qu'on trouvait dans le pays. Dès lors tout était résolu. La réduction de l'Algérie n'était plus qu'une question de temps. Pointes rapides, razzias inattendues, poursuites à vol d'oiseau,battues militaires qui ne laissaient aux ennemis ni trêve, ni repos, ni refuge, telle fut la nouvelle tactique. Elle devait être irrésistible : néanmoins la résistance fut lon^^ue et honorable.
A peine arrivé en Algérie, Buireaud pratiqua ses nouvelles théories, et imprima aux opérations militaires un élan imprévu. Voici quel était son plan : 1" occuj>er fortement le littoral a\ cause dvs arrivages de la
métropole, et pour avoir une base d'opérations sérieuses. Nous possédions déjà le plus grand nombre des ports, mais il fallait les relier les uns aux autres de façon qu'ils formassent comme une chaîne à plusieurs anneaux. 2"" Occuper les places centrales qui nous assuraient la domination du Tell, Medeah, Mascara, Tlemcen, Takedempt, Milianab , Bogliar, etc. Ici la guerre devenait offensive, et c'est dans cette période que devaient être frappés les grands coups. 3' S'emparer de postes avancés dans l'intérieur du pays, afin de permettre h nos colonnes mobiles de s'enfoncer jusque dans le désert et de maintenir le Sud dans l'obéissance. Nous ne possédions encore aucun de ces postes. Il ne fallait par conséquent songer à nous y établir qu'après avoir consolidé notre domination sur le littoral, et l'avoir établie dans le Tell. Une fois maîtres de cette triple ligne de places fortes, nous n'aurions plus qu'à rayonner de l'une à l'autre pour comprimer toute velléité de résistance. Ce plan était fort bien combiné : il fut en partie exécuté.
Les premières opérations furent donc avant tout des ravitaillements. Cette lutte ingrate mais utile remplit les trois années 1841, 1842 et 1843. Bugeaud déploya durant cette période une activité prodigieuse et une intelligence militaire remarquable. Il réussjt à porter des vivres et des munitions à toutes nos garnisons, et cela à travers les tribus ennemies, et malgré les efforts d'Abd-el-Kader, qui s'empressait de soutenir les courages chancelants ou de punir les défections. Le général fut, il est vrai, secondé par d'intrépides lieutenants, Changamier, Lamoricière, Bedeau, qui devinrent peu à peu des tacticiens ou des administrateurs de premier ordre.
Ce n'étaient là que des opérations pour ainsi dire préliminaires. Bugeaud était parfaitement convaincu que les combats les plus glorieux resteraient stériles, si l'on ne prenait sur tous les points une vigoureuse offensive. Aussi résolut-il, après avoir assuré sa base d'opérations, de s'engager à fond, de poursuivre les Arabes à outrance, et de porter la guerre au sein même des tribus. Pendant qu'il s'attacherait en personne aux pas de l'émir, ses lieutenants occuperaient le territoire ennemi, et, avec leurs rapides colonnes, y porteraient le feu et la flamme. Ce devait être la seconde partie de sa tache, celle qui
LA RÉSISTANCE ARAltE.
Sil
consistait à s'emparer d'une nouvelle ligne de places dans l'intérieur du pays.
Les principales de ces places étaient Thaza, Bogliar, Mascara, Takedeuipt et Tlenicen. Instruit de nos projets, AIid-cl-Kader avait
fltf. «7. » U Jmc Jv X(
réuni ses forces pour défeiKlre ces fi^rtercsses ; mais il ne pouvait ré- •tster. Takedenipt tomba la I>reIni^re. Depuis 18^ Témir en avait Sut comme sa capitale. Bugeau<l marcha contre elle & la tête de deux dbmîons commamlces par Laïuoricicre et le duc de Nemours. Bien (|W Vennemi fut en nombre^ et se muntna disposé à nous livrer
bataille I îl ne tînt nulle pîirt. Bugeaud trouva la ville d^^serte. II ordonna de détruire. les fortifications, et, des hauteurs sur lesquelles il 86 tenait comme retranché , Abd-el-Ka<ler put voir cette citadelle tomber pierre par pierre. La coloime expéditionnaire se dirigea ensuite contre Mascara. Il s'agissait cette fois non pas seulement d'y pénétrer, comme au temps du maréchal Clauzel , mais de nous y maintenir. Abdrel-Kader nous avait suivis, mais il n'osa pas, cette fois encore, livrer bataille pour sauver ]\Iascara. Ce n'était certes pas qu'il manquât de courage, mais il redoutait les conséquences de la perte d'une bataille rangée, et aimait mieux sacrifier une ville et conserver son armée. Nos soldats entrèrent donc sans résistance h Mascara, et la trouvèrent déserte et dévastée. Quelques bâtiments furent réparés tant bien que mal, et servirent à l'hôpital, aux magasins et au casernement.
Pendant ce temps Baraguey d'Hilliers remportait dans la vallée du bas ChélifT des avantages signalés. 11 s'était dirigé d'abord sur Boghar, mais l'avait trouvée tout en flammes. C'était un mot d'ordre. Les Arabes, en se retirant, brfdaient ce qu'ils ne pouvaient conserver. Ne pouvant utiliser ces ruines, nos soldats en achevèrent la destruction. Baraguey d'Hilliers se porta ensuite sur Thaza, espèce de château fort dans lequel l'émir détenait nos prisonniers. Il lui avait coûté beaucoup de temps et d'efforts, et était d'une extrême importance k cause des magasins, des forges et des usines qu'il contenait. Néanmoins, à notre approche, craignant de compromettre l'honneur de ses armes, et tenant à ménager ses soldats réguliers , Abd-el-Kader en ordonna l'abandon et la ruine. Quand les nôtres y pénétrèrent, ils la trouvèrent déserte, et en partie consumée par les flammes. Ainsi qu'A Takedempt et à Boghar, ils achevèrent de tout détruire.
Le général Bedeau fut plus heureux , car il conserva ce qu'il conquît. Bugeaud l'avait envoyé contre Tlemcen. Ce point était pour nous d*une extrême importance. Si l'émir en effet réussissait à s'y maintenir, il nous tiendrait constamment en échec, car, i\ la première défaite, îl chercherait un asile au Maroc , sauf à rentrer en Algérie à la première occasion favorable. Maîtres de Tlemcen au contraire , nous de-
LA RESISTANCE AUABE.
venions les voisins immédiats du Maroc , dont il nous était dcsonnais facile de surveiller la frontîÎTe; Abd-el-Kader ne pouvait se résigner à s'éloigner d'un pays qui lui fournissait un appui moral et souvent matériel. Il opposa cette fois une vive résistance a nos troupes, mais, vaincu par elles dans trois rencontres, sur la Sikkali, sur la Tafiia et ak Nedrona, il fut obligé de les laisser entrer î\ Tlemcen. Ikdeau ne se
Ftg. Ctt. — Le gtfiM-ral Daragucy a*Uillfer«.
contenta pas de vaincre : il essaya de fonder. Inaugurant une politique d'apaisement et d'organisation, il promit paix et protection, si elles nous restaient fidèles, à quelques-unes des tribus, qui, jusqu'alors ^ avaient pris parti pour l'émir. Cet esprit de conciliation et d'équité, car il tint scrupuleusement sa parole, nous sefvit plus que des victoires. Bientôt Tlemcen sortît de ses ruines et se repeupla. De bonnes relations s'établirent entre Français et indigènes, a Instruit de tout, mais assez sage pour discerner ce qu'il devait affecter de ne pas voir, Bugeaud ne tint jamais grand compte ni des exigences toujours exorbitantes
des vainqueurs 9 ni de la mauvaise humeur quelquefois irritante des vaincus. Par cette conduite supérieure aux petites passions, il parvint en peu de mois à faire du pays le plus récemment conquis une des contrées .les plus soumises de l'Algérie, d (Reinaud.)
Bugeaud avait jusqu'alors réussi dans la seconde partie de sa tache. Pendant qu'il réduisait au centre Takedempt et Alascara, Baraguey d'Uilliers à sa gauche prenait Boghar et Thaza, et Bedeau à sa droite s'établissait A Tlemcen. Les places de la seconde ligne étaient donc toutes entre nos mains, et l'émir, semblait-il, n'avait d'autre refuge que le Maroc ou le Sahara. La partie cependant n'était pas encore gagnée. Abd-el-Kader n'avait renoncé à aucune de ses espérances, et, si la guerre semblait éteinte sur un point, elle se rallumait soudain sur un autre. C'est nietne ce qui donne de l'intérêt s\ cette lutte : notre adversaire était sympathique. Il luttait pour sa patrie, et déployait de telles qualités d'énergie et de constance que nous ne pouvions nous empêcher de lui rendre justice. C'était vraiment une étrange guerre. L'émir apparaissait aux endroits ou nous n'étions pas. Il se glissait sur nos flancs pour nous harceler, et dernière nous pour soulever et punir les tribus, c Toujours vaincu, mais jamais découragé, on eut dit un de ces animaux de proie, qui déconcertent par un crochet la meute lancée sur leurs traces, et semblent quelquefois poursuivre le chasseur. 1 (Nettement.)
Nous aurions mauvaise grâce à ne pas rendre également justice à Bugeaud et i\ ses lieutenants. Ils déployèrent les uns et les autres une activité infatigable et de réels talents. Parmi eux brille au premier rang Lamoricière. C'est lui qui trouva le moyen de déployer dans la marche une célérité presque invraisemblable, en faisant vivre les troupes à la manière arabe. Les soldats furent pourvus de petits moulins portatifs qui donnaient rapidement une farine grossière mais suffisante pour l'alimentation ; des rations de sucre et de café leur furent aussi distribuées. Dès lors Abd-el-Kader n'eut plus pour complices la fuite et le désert. Nos soldats étaient devenus aussi sobres et presque plus agiles que les siens. Les fils de Louis-Philippe méritent aussi une mention spéciale. Le roi des Français avait voulu que ses enfants re-
LA RESISTANCE AUABE. 215
çussent le baptême de feu sur la terre africaine, et g.ngnassent d.ans de vraies batailles les grades qui sont donn<5s aux princes dbs leur naissance. C'était une heureuse inspiration, et qui fut bien accueillie par tous, sauf par Bugeaud.
Le. général trouvait en effet que Tétat-niajor des princes, leurs bagages, les précautions & prendre pour leur sécurité le gênaient dans ses opérations. Il ne dissimulait pas sa manière de penser. Parfois niCnie il l'exprimait d'une façon brutale. Ne lui arriva-t-il pas de dire à ses aides de camp, un jour que l'un des princes d'Orléans venait de prendre un congé : a Alaintenant, ^Messieurs, la campagne va commencer. y> Ce n'était qu'une boutade. Bugeaud lui-mcme fut bientôt forcé de reconnaître la valeur et le dévouement patriotique de ces princes. L'aîné d'entre eux, le duc d'Orléans, est mort à la fleur de l'âge. Les quatre autres, Nemours, Joinville, Aumale et îlontpensier, vivent encore. Il serait injuste de ne pas rendre justice A leurs mérites et à leurs services.
La chute des forteresses d'Abd-el-Kader porta un coup funeste à sa domination. Non seulement tout le pays compris entre la première et la seconde ligne, c'est-A-dire entre la mer et F Atlas, nous fut à peu près définitivement acquis, mais encore l'émir vit peu à peu se détacher de son alliance des tribus sur lesquelles il avait compté. Buge<aud avait glorieusement réparé le traité désastreux de la Tafna. Toute l'ancienne province de Tittery était désormais française : la province d'Alger se peuplait décelons; celle d'Oran était conquise à moitié, et personne ne remuait dans celle de Constantine.
Notre situation était donc bien meilleure qu'en IS.'iC. Aussi le ministère, glorieux de ces résultats, faisait-il dire au roi Louis-Philippe devant les chambres assemblées : ^ J'ai pris des mesures pour qu'aucune complication extérieure ne vienne altérer la sftreté de nos possessions d'Afrique. Nos braves soldats poursuivent sur cette terre^ désormais et pour toujours française, le cours de ces nobles travaux, auxquels je suis heureux que mes fils aient l'honneur de s'associer. Notre persévérance assurera l'œuvre de notre année, et la France portera dans l'Algérie sa civilisation h la suite de sa gloire, d
C'étaient là de nobles paroles et des engagements solennels. Nos généraux allaient les sanctionner par de nouvelles victoires. Bugeaud, en effet, fidèle à son plan, trouva que l'heure était venue d'en exécuter la troisième partie, c'est-A-dire d'établir ou d'occuper une troisième ligne de places qui lui permettraient à la fois de réduire l'émir et de contenir les tribus sahariennes. Il donna donc ses ordres pour une nouvelle campaj^nc qui devait être décisive, puisqu'elle entraîna comme conséquence l'abandon de l'Algérie par Abd-el-Kader, et sa faite dans le lilaroc.
Bugeaud disposait de ressources suffisantes. Malgré les discours hostiles à l'Algérie prononcés à la chambre des pairs ou A celle des députés, il avait obtenu, à une forte majorité, des crédits supplémentaires et des renforts considérables. Cette détermination avait produit dans toute l'Algérie une grande sensation. Les colons européens, rassurés sur l'avenir, se sentirent plus forts contre leurs adversaires naturels. Abd-el-Kader fut décontenancé, car il avait compté sur le pernicieux effet de ces discours antialgériens pour raviver la guerre sainte. Il ne renonça pas néanmoins à la lutte, et s'y prépara au contraire avec une sombre ardeur.
Aussi bien les populations, au milieu desquelles il campait, partagaîent ses croyances, ses préjugés et ses haines. Comme elles n'avaient pas encore vu les Français au milieu d'elles, elles se croyaient en mesure de les affronter. La présence môme de l'émir aurait dil leur servir de leçon, mais elles ne considéraient ses défaites que comme des épreuves dont la Divinité honore ses élus. Des émissaires dévoués parcouraient donc les tribus, les pèlerinages, les foires, quêtant pour la défense de l'Islam et recueillant partout des offrandes et des sympathies. Grâce à ces contributions volontaires, l'émir put rappeler à lui quelques-uns de ses réguliers, et de nouveau tenir la campagne. Bugeaud, cette fois, avait bien pris ses mesures. Plusieurs colonnes s'ébranlèrent ensemble, combinant leurs opérations de manière i\ ne jamais se perdre de vue, tout en divisant l'attention de l'ennemi , Changarnier dans la région de l'Ouarensenis, Bedeau aux environs de Tlenicen , Yousouf dans le Sahara où il reçut la soumis-
LA ItESISTANCK ARAIIK.
8ion d'an grand nombre de trîlms, et BugeauJ en personne contre les Kabyles du Jurjiira, <iiii commençaient i\ remuer. L'ennemi ne tint nulle part, et sa force do résistance fut brise* [)ar ces incursions rapides et multipli^-es. Un graïul nombre de tribus se rapprochfc-
riff. n. - u rC-B^'i
rent alors de nous et demandèrent Vaman ou pardon. On lu leur accorda, et elles tinrent fidèlement promesse. Abd-el-Kader, furieux de ces défections, lança contre elles ses cavaliers, et les punît cruellement, décapitant ou mutilant les chefs, rançonnant ou enlevant les individus soupçonnés d'être favorables à la France. C'étaient les dernières convulsions d'un pouvoir expirant. Nos nouvoanx alliés tinrent
parole, et même nous envoyèrent leurs contingents. Abd-cl-Kader fut alors réduit A guerroyer en chef de bande , toujours prêt à attaquer ses adversaires , comme & s'enfuir dans le désert. Il avait réuni sa famille à celle de ses principaux partisans. Avec leurs équipages et leurs richesses, ils fonnaient une sorte de ville nomade, de douze à quinze mille personnes , qui changeait sans cesse de demeure selon les chances de la guerre. On appelait cette multitude la smalah. L'émir déployait une grande activité pour pourvoir sa smalah des bêtes de somme nécessaires pour la transporter avec lui, tantôt dans les terres cultivées, s'il remportait quelque avantage, tantôt, en cas de défaite, dans le Sahara. Afin de la mieux garantir contre nos entreprises, il en avait confié la défense à ses derniers réguliers. Bugeaud comprit que, s'il parvenait, à s'emparer de la smalah, il frappait au cœur la résistance, puisqu'il brisait le principal élément de la puissance de l'émir. Aussi prépara-t-il avec soin cette campagne, qui, dans son esprit, devait être décisive.
Il s'agissait de cerner l'émir. Deux colonnes parties de liledeah et de Mascara étaient déjà sur ses traces. Lamoricière et Aumale, dans deux directions différentes, le poursuivaient également, et leurs mouvements étaient combinés de telle sorte que là smalah ne pût passer entre eux pour regagner le Tell sans tomber entre les mains des tribus auxiliaires. C'était comme un immense filet tendu autour d'Abd-el-Kader et qui devait se refermer sur lui.
Le duc d'Aumale eut l'honneur de frapper le coup décisif. Parti de Boghar, le 10 mai 1843, à la tête de treize cents fantassins et six cents cavaliers, approvisionnés de vingt jours de vivres, il arriva le 14 à la bourgade de Ghazilat et apprit que la smalah se trouvait à quinze lieues au sud-ouest. Il s'engagea aussitôt dans cette direction, à travers des plaines incultes et sans eau. Après vingt-cinq heures d'une course fatigante, l'avant-garde aperçut à Taguîn, le 16 au matin, comme une ville de tentes, établies au bord d'un ruisseau qui court au milieu d'abondants pâturages. C'était la smalah. Aumale n'avait en ce moment auprès de lui que ses cavaliers ; or il était dangereux d'attaquer avec moins de six cents hommes un camp qui renfermait
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Ladiic d'OrUau et le due d'AoMele; iT^in^ le t:iM-;ïii 'le Phili|>i>oteaiiK.
LA RESISTANCE ARAHE. 219
dîx fois plus de combattants. D*uii autre cot6, s'il attendait rinfanterici Yémiv avait le temps de s'échapper ou de se reconnaître. Le duc d'Aumale adopta sans hésiter le parti le plus hardi comme le plus sûr. Il lança ses cavaliers de trois cotés à la fois , iMorris par la gauche, Yousouf par la droite, lui-même au centre. Les Arahes surpris et déconcertés ne purent que résister individuellement; les réguliers se firent bravement tuer, mais ils étaient trop faibles, et d'ailleurs ne furent pas soutenus. En moins d'une heure la déroute était complète.
Tout ce qui pouvait fuir courait çà et là dans le désert, chassant devant soi les bêtes de somme et les troupeaux. AM-el-Kader fut assez heureux pour trouver un cheval et s'enfuir accompagné de quelques cavaliers d'élite. Sa mère et sa femme n'échappèrent que par miracle. La plupart des membres de sa famille, les femmes et les filles de ses principaux lieutenants, et les fonctionnaires de son administration tombèrent entre nos mains. Presque toute la tribu des Hachem lut emmenée prisonnière. Les tentes de l'émir, sa correspond^ince, son trésor, ses drapeaux furent les trophées de cette victoire, que Lamoricîère acheva en coupant la retraite à plus de deux mille fuyards, mais il ne réussit pas & prendre l'émir.
Certes c'était un grand succès. La soumission de toutes les tribus environnantes en fut le premier résultat. Sans doute Abd-el-Kader ne renonça pas encore à la partie, mais il se heurta partout & des colonnes lancées contre lui, ici Lamoricière, là Géry, qui faillit, à deux reprises, terminer la guerre en s'cmparant de l'émir, plus loin les colonels Morris ou Tempoure. Ce sont eux qui eurent la part principale dans cette brillante course militaire, qui ne laissait à l'émir qu'un parti à prendre, celui de se retirer au Maroc.
Le gouvernement comprit que cette campagne avait été dé^cisive. Le général Bugcaud fut élevé à la dignité de maréclial de France ; Lamoricière, Chang.amicr et Aumale nommés généraux de division. M.ilgré ces succès, notre établissement n'était cependant pas définitif. Il s'était agrandi et consolidé. Outre nos deux lignes du littoral et de l'intérieur, nous possédions une troisième ligne de postes fortifiés,
griice auxquels nous commandions le d&ert à plusieurs journées de marche, mais Abd-el-Kader était encore debout, et il allait trouver dans un pays voisin, le Maroc, un secours inattendu.
Le Maroc est situé à rextréniité nord-ouest de la péninsule Africaine. Baigné au nord par la Méditerranée, à Touest par l'océan Atlantique, il a pour limites continentales au sud le grand désert, à Test l'Algérie. C'est un pays riche, fertile, mais mal cultivé. Sa population n'est que de neuf millions d'habitants : elle était bien plus considérable du temps des Romains. Ce sont de fanatiques Musulmans. Leur chef se nomme le shérif. Il descend en ligne directe de ]\Iahomet. Seul avec le sultan de Constantinople, il porte le titre de commandeur des croyants. Sauf à l'époque du premier empire, oîi elles furent forcément interrompues, nos relations avec le l^Iaroc avaient toujours été excellentes. A partir de 1830, elles devinrent non pas précisément mauvaises, mais tendues. Notre voisinage l'inquiétait. Il se résigna pourtant , et , quand il vit que la domination française se substituait à la domination turque, il accepta le fait accompli.
Le shérif régnant se nommait Abd-er-Rl\,aman.' Il régnait depuis 1822. Bien que décoré par l'usage du titre pompeux d'empereur, il en exerçait peu les droits. De turbulents vassaux bravaient sa puissance fictive. Il n'était plus guère qu'un souverain féodal à la merci d'une révolte heureuse. Sans armée régulière, sans trésor, sans commerce, souvent bloqué dans sa capitale par des populations qu'il ne pouvait ni dompter ni même atteindre, sa situation était fort précaire. Aussi bien ce fut pour ainsi dire malgré lui et par surprise que ce prince se trouva tout à coup entraîné dans une guerre oii il risquait sa couronne.
La frontière entre le Maroc et l'Algérie n'avait jamais été nettement tracée. Les Marocains voulaient que laTafna servit de limite s\ nos pos- Bessions : les Français soutenaient que, successeurs des Turcs, leurs possessions s'étendaient aussi loin que les anciennes possessions turques, c'est-}^-dire à huit ou dix lieues à l'ouest de la Tafna. Dès 1842 Bedeau, qui commandait alors la subdivision de Tlemcen, avait négocié à ce sujet avec El Gennaouï, gouverneur d'Ouchda, première ville frontière du Maroc. Les négociations n'avaient p^is abouti, et il en était
LA BÉSfSTAXCE AKAHK.
résulté (le pnrt et d'autre une sorte d'irritation qui se traduisait par de sourdes hostilités et mCnie par des agressions à la froiiti&re.
Ce fut sur ces entrefaites qu'AI)d-bl-Kadi.-r clicrclia an refuge aa Maroc. Comme il joiftnaît i\ ses talents militaires un véritalde esprit politique, il avait, pour se concilier les bonnes grâces du shérif, attaqué des tribus révoltées, les avait battues, et avait envoyé à rempcreur ses prisonniers et ime partie de son butin : en sorte qu'il semblait
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Flr (0 — Le diK d Anni tïBH ne b ma ■ T •h.wi tk PI Uppolmii
venu pour rendre des services et non pour en demander, et que, tout de suite, il se posait aux yeux des Marocains comme l'allié de leur maître. Grâce au prestige qu'il exerçait, gnlce A sa réputation do marabout, à ses victoires et à ses inallieurs, il se créa rapidement un parti dans la province du Rif, contnîe sauvage du littoral méditerranéen, habitée par des peuplades turbulentes sur lesquelles l'empereur no régnait que de nom. Bientôt il envoya deux de ses lieutenants à Fez, chargés de demander pour lui au shérif la dignité de khalïfa du Rif. Abd-er-Rhaman révérait Abd-el-Kader coiunie un saint, presque comme
222 L*ALOÉRIE.
un prophète, maïs îl redoutait en lui un compétiteur futur ; aussi licsîtaît-il entre le danger d'accorder à l'émir sa demande et ladîfiiculté de la lui accorder, lorsque l'amîral Wilson, gouverneur anglais de Gibraltar, se rendit h Tanger. On ne sait pas au juste ce qui se passa dans les conférences de l'agent anglais avec les fonctionnaires marocains : toujours est-il qu'Abd-el-Kader obtint, presque aussitôt, l'investiture qu'il sollicitait, et que cette faveur fut accompagnée de riches présents. L'Angleterre était en effet fort aise de nous créer des embarras en intéressant le Maroc à la cause de l'émir, et il est plus que probable que le gouverneur Wilson ne s'était pas dérangé uniquement pour étndier les antiquités de Tanger.
Abd-el-Kader venait de remporter un premier succès en obtenant le droit de rester au Maroc : il lui fallait encore décider le shérif à nous déclarer la guerre : les circonstances le servirent. Un agent consulaire d'Espagne venait d'être assassiné au Maroc. Cet assassinat provoqua un échange de notes hostiles entre les deux puissances. Les agents d' Abd-el-Kader répandirent aussitôt le bruit que c'était la France qui excitait BOUS main le gouvernement espagnol^ à la guerre en lui promettant son appui et ses subsides. En môme temps la Suède et le Danemark, décidées à s'affranchir du tribut qu'elles avaient jusqu'alors payé au Maroc, réclamèrent l'intervention de la France pour abolir un impôt odieux et ridicule, et la France leur promit en effet d'appuyer ces légitimes réclamations.
Abd-el-Kader déclare alors & tout venant que la France vient de former et dirige une coalition contre le Maroc. Ces perfides insinuations furent écoutées. Le shérif commença à se méfier de nous. Il n'osait pas néanmoins se prononcer encore , car, s'il ne voulait pas froisser les sentiments religieux de son peuple en expulsant l'émir, dont il soupçonnait les dessins intéressés, il ne tenait pas non plus à s'engager avec lui contre nous. C'est ainsi que jadis, dans le même pays et dans des circonstances analogues, Bocchus, le roi de Mauritanie, se demanda longtemps s'il livrerait Jugurtha aux Romains, ou s'il combattrait les Romains avec lui. Bocchus eut la sagesse de sacrifier la passion à l'intérôt, et livra le prince numide. Abd-er-Rhaman, moins
LA BESISTAN'CE ARAIIE.
bieu inspiré, finit par croire que son devoir lui imposait de venir en aide à notre ennemi, et ne chercha plus que l'occasion de nous déclarer la guerre. Ce fut Al>d-el-Kadur qui fournit cottv occasion. Comprenant que la
ll(. (1. — Le finirjl UB>«icli'R.
guerre deviendrait inévitable s'il parvenait à nous attirer sur le territoire marocain, il se rait à faire des ra77.ias contre les tribus soumises à notre domination, qui avoisïnaioitt le Maroc. Lamoricièrc occupa aussitôt les points e.\trC'mcs de notre (rontièri.', Sclidact LaltaMaghrnia. Il y fit établir des camps rotrancbés destinés A contenir l'émir. Lalla
Maghrnla était justement sur le territoire contest<î. Les esprits s*exaltèreutLaguerre sainte fut proclamée par lamuUitmle, et le mouvement de l'opinion publique, habilement dirigé par Abd-el-Kader, prit une telle force que le shérif fut obligé d'écouter les fanatiques qui Tentouraîent et les partisans secrets de l'émir. Abd-er-Rhaman oublia sa circonspection ordinaire. Aussi bien, s'il persistait dans sa neutralité, il redoutait une révolution intérieure, qui ne profiterait qu'à son dangereux allié. Il se peut encore, bien que le fait ne soit pas entièrement prouvé, que des agents anglais lui aient promis l'appui de leur gouvernement. Dès lors il se persuada que les Français n'oseraient psis déclarer la guerre à la fois à lui et aux Anglais, et il envoya des troupes sur la frontière contestée, mais sans faire encore de déclaration officielle.
Au mois d'avril, passant en revue les troupes disponibles, il ne cessa de recommander comme un acte de piété, que devaient pratiquer les riches musulmans, de fournir des armes à leurs voisins pauvres. A I^Iogador il se permit même de dire que les infidèles arrivaient, mais qu'on saurait les repousser. Bientôt tout l'empire retentit de cris belliqueux, et l'on vit paraître aux envjrons d'Ouchda plusieurs milliers de Berbères et de cavaliers nègres. Au milieu de ces soldats était Abd-el-Kader avec cinq cents de ses soldats réguliers et quelques fractions de tribus limitrophes, que leurs fréquentes révoltes avaient forcées à l'émigration. On annonçait aussi la prochaine venue de renforts considérables amenés par le fils de l'empereur. La guerre devenait inévitable, et déjà on était en présence.
Lamoricière, fort inquiet de ce déploiement de forces marocaines, concentra ses troupes afin de prévenir toute surprise, pria Bedeau de lai amener des renforts de Tlemcen, et prévint le maréchal Bugeaud de l'attaque qui semblait imminente. En effet, le 30 mai, un parent de l'empereur, Sidi-el-Mamoun , étant arrivé à Ouchda avec de nouvelles troupes, dé'clara, dans son naïf orgueil, qu'il lui répugnait de demeurer oisif à si peu de distance des infidèles. El Gennaouï, le gouverneur d'Ouchda, essaya de le détourner de ce projet, mais il se heurta contre une décision irrévocable, et ne put empêcher ce fanatique d'entraîner à sa suite quelques milliers de cavaliers. Attaqué
LA RÉSISTANCR ARABE. 225
à rîmprovîste, Lamoricî^^e soutînt bravement le choc, et dispersa les assaillants; il poursuivit nicnie les fuyards jusqu'aux bords de la Molouîahy mais, juge<int la leçon suffisante, et ne voulant pas, sans autorisation, envahir le territoire marocain, il regagna son camp de Lalla Maghrnia.
Le maréchal Bugeaud rendit compte de rengagement au conseU des ministres, et demanda des instructions;. Comprenant que la France n'avait aucun intérêt à agrandir ses champs de bataille en Afrique, il ne voulut pas profiter des événements pour entrer en campagne. Cette modération était opportune. Bugeaud avait eu raison de ne pas s'engager à fond, et de laisser au gouvernement la décision à prendre : mais le roi et ses ministres jugèrent que le moment était venu de prendre une résolution définitive. Ils se décidèrent à envoyer au shérif la demande expresse d'une réparation pour la violation de notre territoire et l'engagement formel qu'il prendrait des mesures efficaces contre Abd-el-Kader et ses partisans. Il fut en même temps résolu que des renforts seraient envoyés en Algérie, et qu'une escadre, commandée par le prince de Joinville, croiserait sur les côtes du Maroc pour protéger nos négociateurs, et, en cas de besoin , pour prendre part à l'expédition. Ces négociations ne devaient pas aboutir, car une nouvelle attaque marocaine rendit cette fois les hostilités inévitables.
Bugeaud, qui s'était rendu sans retard à Oran, avait deïnandé une entrevue au gouverneur d'Ouchda, El-Gennaouï. Ce dernier avait accepté de bonne grâce. Bedeau, chargé de représenter la France dans cette conférence, se rendit au lieu du rendez- vous avec une forte escorte, et l'événement prouva qu'il avait eu raison de ne pas se fier à des barbares, étrangers au droit des gens. A peine Bedeau et El-Gennaouï, laissant leur escorte en arrière, et s'avançant au devant l'un de l'autre avec leurs interprètes, avaient-ils ouvert la conférence que des cavaliers marocains s'approchèrent des parlementaires, et, malgré les efforts du gouverneur d'Ouchda, engagèrent le feu. Nos troupes rétrogradèrent aussitôt, suivies par les Marocains, qui ne cessaient de tirailler avec notre arrière-;;arde, Bugeaud avait
AtnAms. Si
été provenu; il accourut avec quatre bataillons de renfort, fit faire volte-face aux quatre qui battaient en retraite, et les lança droit sur la masse ennemie, pendant que Lamoricière avec ses cavaliers les chargeait sur le flanc. La victoire ne fut pas douteuse un instant. Les Marocains n'auraient même pas échappé & l'ardente poursuite de nos soldats sans les flots de poussière que leur déroute souleva sur le champ de bataille.
Ce nouveau combat avertissait le gouverneur français que toute négociation était inutile. Décidé à ne pas prendre sur lui la responsabilité de la déclaration de guerre, le maréchal Bugeaud entama pourtant une correspondance avec El-Gennaouï pour obtenir satisfaction. Ce dernier, qui n'avait aucun pouvoir pour conclure, rentra dans sa ville d'Ouchda, et attendit les événements : aussi bien ils allaient se précipiter. Le maréchal impatienté lui adresse alors un ultimatum, et, comme sa lettre reste toujours sans réponse, il se décide i franchir la frontière, et arrive le 19 juin & Ouchda. La ville fut occupée sans résistance. £l-Gennaouî venait de l'abandonner. Bugeaud s'y installa, y mit une petite garnison, et revint & son camp de Lâlla Maghrnia.
Cette longanimité, qui n'était ni dans le caractère national ni surtout dans celui de Bugeaud, était commandée par les circonstances. En réalité ce n'était pas avec le Maroc seulement qu'on entrait eu lutte, c'était plus encore avec l'Angleterre. Cette puissance en effet jouait vis-à-vis du Slaroc le même rôle que quinze ans auparavant devant Alger : elle encourageait ouvertement son mauvais vouloir et sa résistance. Jalouse de nos succès en Afrique, elle ne voulait nous accorder aucun agrandissement territorial. Elle redoutait même la concurrence de nos négociants, et cependant le chiffre de ses transactions commerciales avec le Maroc dépassait d'un tiers celui de tous les autres États de l'Europe réunis. Aussi la pensée de l'invasion et peut-ôtre de la conquête française était pour elle im sujet sérieux d'inquiétudes. Le chef du cabinet, Robert Peel, partageait ces inquiétudes, tout aussi bien que John Bull, ce type grotesque du chauvinisme anglais. La nomination du prince de Joinville au com-
mandement de Tescadre aggrava Témotion générale. Ce prince passait pour ne pas aimer les Anglais. Il avait publié peu auparavant une Note sur les Jorces navales de la France^ dont on s'était fort préoccupé en Angleterre. Guizot pourtant, grand partisan de la paix, s'évertuait à calmer les susceptibilités britanniques, et asssurait que la France ne voulait pas de conquêtes marocaines. Rien eu effet n'eût été plus dangereux et plus inutile, puisque la possession et l'exploitation de l'Algérie constituaient déjà un lourd fardeau. Il poussa même la condescendance et Fesprit de conciliation jusqu'à communiquer au cabinet anglais les instructions et les plans de la future campagne.
Ainsi s'expliquent les hésitations, les lenteurs et la longue patience de nos généraux devant des agressions sans cesse répétées. On ne redoutait certes pas une guerre avec le Maroc, mais, avant de se lancer dans une guerre contre l'Angleterre, il n'était que prudent de réfléchir. Nous ne blâmerons certainement pas cette sagesse. Trop heureux notre pays si les souverains qui l'ont dirigé avaient toujours agi avec la môme circonspection.
Pendant ce temps, Joinville partait de Toulon. Trois vaisseaux de haut bord, deux frégates et trois corvettes composaient son escadre. Douze cents hommes de débarquement étaient distribués sur ces navires. Le 28 juin il arrivait à Oran, et annonçait à Bugcaud qu'en attendant ses ordres il allait courir des bordées sur la côte marocaine. Joinville, bien que subordonné au maréchal, avait pourtant toute latitude pour agir suivant les circonstances. Bugeaud fut très froissé de cette liberté de mouvements accordée à un prnice de la famille royale. Sa correspondance avec le jeune amiral prit un ton singulier de rudesse et de mécontentement. Elle peut se résumer en deux mots : a Faites vos affaires. Je ferai les miennes, i^
Joinville se le tint pour dit. Comme il avait à cœur de prouver au shérif qu'il avait tort de trop compter sur l'alliance anglaise et que, d'un autre côté, il désirait prouver aux Anglais que leurs menaces d'intervention ne l'effrayaient guère, il se présenta sur les côtes devant Tanger, d'où il envoya un ultimatum à Abd-er-Ilhaman. Il
réclamait l'expulsion d'Abd-cI-Kadcr, lu destitution des chefs marocains compromis y et la retraite de l'armée dans l'intérieur du pays. Eu attendant la réponse à cet ultimatum, Wilson, le gouverneur de Gibraltar, obtint du prince qu'il quitterait la rade de Tanger, mais à la condition expresse qu'aucun navire anglais ne se montrerait sur la côte. L'amiral anglais Owen, qui ignorait cette convention, s' étant en effet présenté avec son escadre dans les eaux de Tanger, Joinville revint aussitôt et commença les préparatifs du bombardement. Owen, prévenu à temps, présenta ses excuses et se retira. Joinville le fit aussi, et retourna à Cadix.
La réponse du sliérif à notre ultimatum arriva bientôt : elle était ëvasive et dilatoire. Abd-er-Rliaman avouait les torts de ses généraux et promettait leur punition, mais en retour il demandait le rappel et le châtiment de Bugeaud à cause de la prise d'Ouchda. Quant à l'émir, il ne prononçait môme pas son nom. Joinville, qui avait reçu des instructions précises pour éviter la guerre, feignit de croire que cette réponse n'était pas définitive, et envoya un second ultimatum en fixant huit jours de délai. Seulement, comme il prévoyait cette fois l'imminence des hostilités, il recueillit à son bord le consul de France et un certain nombre de nos nationaux.
Le 2 août, expirait le délai. Dès la veille, l'escadre française était devant Tanger, attendantavec impatience l'ordre de l'attaque. Comme le porteur du second ultimatum n'avait pu rejoindre à temps l'empereur, qui s'était retiré dans l'intérieur des terres, le prince, malgré son impatience et celle de ses troupes, consentit à attendre jusqu'au 4. Il reçut en effet ce jour-là une communication du consul anglais, qui l'avertissait que ses conditions étaient acceptées. Il se disposait donc, très à regret, à s'éloigner, quand un bateau à vapeur, venu d'Oran, lui apprit que Bugeaud avait décidément passé la frontière et commencé les hostilitéâ. Joinville n'avait pas reçu de réponse directe du shérif et plus d'une fois les Anglais avaient fait courir de faux bruits d'accommodement : il se crut donc autorisé à passer outre, et annonça à ses troupes que, la guerre étant déclarée, dès le lendemain, 5 août, Tanger serait bombardé.
LA BÊSISTANCE ABABI'L
Cette place était trf's forte par sa position et par le DOiiibre de ses batteries. Elle était entourée d'une enceinte flanquée de tours et pro-
iii®|v|t^
Py I* Ton U
tégée par une kasbali mauretitiUe d'aspect Iniposatit et Un fort de construction portugaise. Du côté de la mer étaient accumulées les principales défenses. Lh s'élevaient pUisiturs étages de batteries armées de mortiers et de soixante piKcs de gn.s calibre. La baie était
gardée par six batteries armées de quarante canons, dont deux sur des collines fort élevées et. les quatre autres rasantes. Il fallait donc, pour attaquer par mer, d'abord éteindre les six batteries de la baie, puis s'embosser devant le port pour ruiner les remparts de la ville. Ces obstacles étaient redoutables : mais Teussent-ils été davantage, que le prince de Join ville et ses matelots n'auraient pas hésité, car ils allaient combattre sous les yeux des représentants de toutes les nations. Il y avait en effet dans la baie de Tanger trois vaisseaux anglais, une escadre espagnole, des frégates américaine, suédoise, danoise et sarde. L'ardeur de nos marins était portée à son comble, surtout par la présence des Anglais qui venaient en quelque sorte sur- Teiller leur courage ou épier leurs fautes.
Le 6 août, à la pointe du jour, nos vaisseaux arrivèrent à leur poste de combat. Cette manœuvre s'opéra avec une admirable précision, et sans que l'ennemi s'y opposât. Les instructions du prince de Joînville portaient de détruire les fortifications extérieures, mais d'épargner la ville. Il fallait donc agir avec le canon et démonter les batteries.
A huit heures et demie nos vaisseaux ouvraient le feu. La place répondit aussitôt. Les boulets marocains passèrent en général audessus des mâts, mais tous ne furent pas perdus, car le Suffren^ que montait Join ville, en reçut pour sa part une cinquantaine dans sa coque. Les coups de notre escadre, mieux dirigés, opérèrent rapidement leur œuvre de destruction. On voyait les parapets tomber, les embrasures grandir, les crêtes de la muraille se déchiqueter. A dix heures du matin tout était fini. Il ne restait de cette immense ligne de fortifications, qui rendait les abords de Tanger si pittoresques, qu'un monceau de ruines. Joinville ne devait pas occuper la ville, mais il demeura dans le port jusqu'à cinq heures du soir, afin de constater que l'ennemi avait renoncé à toute défense.
Le bombardement de Tanger ne devait pas faire sur l'ennemi une impression assez vive pour le contraindre à la paix. Il fallait l'attaquer au cœur de ses possessions, dans une autre ville, plus importante à ses yeux. Par sa position, ses richesses et son renom Slogador remplissait
toutes CCS conditions. Cette ville est la propriété particulière du shérif, qui en loue les ni<iisons et les terrains. Son port était de plus le centre commercial le plus important de Tempire. Ruiner îlogador c'était porter à Abd-er-Rhaman un grave préjudice. Dès le 11 août, notre escadre arrivait devant cette ville qui est bâtie sur une presqu'île très basse. Du côté de la terre les fortifications ne pouvaient soutenir un siège | mais elles étaient redoutables sur les fronts qui regardent TOcéan. La clef do la position était un îlot fermant le port, défendu par quatre batteries armées de deux cents canons, et par des rochers ou des bancs de sable ne permettant de débarquer que sur une plage très étroite. Pendant quatre jours la violence des vents et la furie de la mer suspendirent les opérations.
Le 15, dans l'après-midi, le vent ayant diminué, Joinville fit avancer l'escadre et ouvrir le feu. Cette fois la résistance fut acharnée. Le Jemmapes ne put venir A bout de la batterie qui lui était opposée qu'après une lutte acharnée oîi il reçut de graves avaries. Le feu des batteries fut enfin éteint, et les compagnies de débarquement descendirent dans l'île malgré une vive fusillade. Les Marocains qui la défendaient résistèrent avec énergie. Acculés dans une mosquée, ils s'y firent bravement tuer, et ce fut seulement le lendemain que cent cinquante d'entre eux consentirent à se rendre & nos officiers. Aussitôt maître de l'île, le prince acheva l'œuvre de destruction commencée la veille par le canons. Le fortifications furent détruites, les magasins noyés, les canons jetés à la mer. Joinville laissa une garnison et se rembarqua. lilogador, restée sans défense, fut, après son départ, saccagée pendant quatre jours par les Kabyles, que l'espoir du pillage avait attirés des montagnes voisines.
Pendant ce temps le maréchal Bugeaud, sur la frontière orientale, portait à la puissance d' Abd-er-Rhaman des coups non moins dé^cisifs. Le fils du shérif venait d'arriver près d'Ouchda. Chaque jour de nombreux contingents le rejoignaient. Il avait sommé Bugeaud d'évacuer Lalla Maghmia, et se vantait de régner bientôt en Algérie. Partout dans le Maroc on prêchait la guerre sainte contre les infidèles. Ces populations ignorantes et fanatiques s'imaginaient que les Français
232 L*ALQÉRIE.
étaient incapables de résister s\ de telles masses de cîivalerie. Elles n'attendaient plus pour nous att.iquer que les contîngi*nts de la montagne qui devaient nous tourner et nous assaillir au delà de Lalla Maghmia, tandis que la cavalerie nous attaquerait en face dans la plaine. Dans cette position le maréchal, jugeant avec raison que nos périls grandissaient si nous restions sur la défensive, résolut de pousser en avant.
De plus longues hésitations pouvaient d'ailleurs pousser à la révolte les tribus récemment soumises en Algérie. Le 12 août, au moment oh la flotte de Joînvîlle croisait devant ^logador, le maréchal, ayant rallié Bedeau , fit connaître sa résolution de marcher en avant. Cette nouvelle répandue dans l'armée fut accueillie avec enthousiasme. Le soir les officiers s'offrirent un punch. Le lit pittoresque de l'Oued- Erfou fut transformé en jardin, et la flamme bleue des gamelles de punch illumina les bosquets. Bugeaud prit part h cette fête militaire. Il accepta l'invitation qui lui avait été adressée , et parcourut les groupes qu'il charmait par sa verve militaire et le pittoresque inattendu de ses expressions. On lui répondit par des cris d'aljégresse.
Le plan de bataille avait été expliqué à l'avance i\ tous les chefs de corps. L'armée formerait un grand carré, divisé en autant de carrés distincts qu'il y avait de batciillons. L'ambulance, les bagages et les troupeaux marcheraient au centre, et la cavalerie formée en colonnes serait disposée sur les flancs du convoi. Le 13, }\ trois heures de l'aprèsmidi, l'armée se mit en marche, simulant un grand fourrage, pour ne pas laisser comprendre h l'ennemi que Ton faisait un mouvement offensif. A la chute du jour on fit halte. Le 14, à minuit, les soldats reprirent leur marche, et, de grand matin, passèrent pour la première fois la petite rivière de l'Isly sans rencontrer de résistance. A huit heures dn matin, on aperçut le camp marocain. Les ennemis, avertis enfin de l'approche des Français, se portaient en avant pour les attaquer au second passage de l'Isly. Au milieu d'une masse de cavalerie se distinguait le groupe formé par l'escorte du fils du shérif, ses drapeaux et son parasol, signe du commandement.
Dès que l'armée française, après avoir dispersé les nombreux cava-
LA RESISTANCE AUAbE.
liera quî s'opposaient à son passage, eut traversé la rîvîèrc à gué, Bugeaud s*enipara du plateau inférieur h la butte plus élevée, oit se tenait le fils du sliérif. Il dirigea sur ce point le feu de quatre pièces de campagne, et un grand trouble s*y manifesta. Au même moment plnsieurs milliers de cavaliers assaillirent k la. fois nos deux flancs et notre queue, en poussant des hurlements, accompagnés de la décharge de
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vingt mille armes à feu. C'était le moment critique. Nos honinies avaient besoin de tout leur Kuig-froid. Aucun d'eux ne se montra faible. Les tiriûlleura, qui n'étaient qu*& cinquante mètres des carrés, atten* diri'nt de pied fonne ces multitudes. Leura feux bien dirigés, et surtout la mitraille de nos pièces , postées A Tangle de chaque bataillon, portèrent bientôt le désordre dans les rangs ennemis. Aussitôt la marche en avant continue, la butte est enlevée, et la conversion sur le camp marocain s'opère. Notre cavalerie n*avait pas encore donné. C'était le moment de la lancer. Les colonels Yousouf et Tartas se portent avec
intrépidité dans la direction du camp, sabrant et renversant tout sur leur passage. Artillerie, provisions de guerre et de bouche, tout fut pris, ainsi que les tentes du général marocain, celles de ses lieutenants, et les boutiques des nombreux marchands qui accompagnaient l'armée.
La bataille n'était cependant pas finie. Une niasse de dix à douze mille cavaliers, placés en arrière du camp, attendait pour reprendre l'offensive que notre cavalerie fut dispersée. Le colonel Morris, devinant leur intention , se porta à leur rencontre avec six escadrons. Ce fut le combat le plus périlleux de la journée, car les ennemis étaient dix contre un, et ils retrouvaient leurs avantages dans une lutte corps à corps : mais nos cavaliers combattirent en désespérés, et donnèrent au général Bedeau le temps d'accourir et de les dégager. Il restait encore de fortes masses ennemies ralliées sur la rive gauche de l'Isly. L'infanterie et l'artillerie traversèrent pour la troisième fois la rivière, et recommencèrent l'attaque avec vigueur. Les Marocains, découragés par leurs pertes, ne tinrent pas longtemps. Leur retraite se convertit en déroute. Le fils du shérif donna le signal de la fuite. Huit cents Marocains restaient sur le champ de bataille, et ils emmenaient avec eux de mille cinq cents k deux mille blessés. Notre perte n'avait été que de trente-cinq tués et quatre-vingt-seize blessés.
C'était une éclatante victoire, qui, ajoutée aux succès maritimes de Tanger et de I^Iogador, fut accueillie en France avec orgueil : non pas que nous fussions fiers d'une victoire remportée sur un souverain barbare, et de la dispersion de ses bandes indisciplinées, mais c'étdt moins le Maroc que l'Angleterre que nous venions de battre, et nous étions heureux du défi jeté aux jalousies de ce cabinet qui avait Toulu lier nos bras. Aussi bien , en Angleterre, journalistes ou hommes d'Etat ne cachèrent pas leur mécontentement. Robert Peel n'hésita pas à témoigner une double crainte : l'une que, malgré nos déclarations contraires, nous ne nous établissions d'une façon permanente sur quelques parties du territoire marocain, l'autre que nous ne donnassions un grand développement à nos forces maritimes pour les diriger un jour contre l'Angleterre. Il rappelait avec amertume notre occupation
LA RÉSISTANCE ARAHE. 235
d'Alger, et les engagements d'évacuation que, d'après lui, nous avions pris à cette époque. Il exagérait la portée de nos armements, et, refusant de croire i\ nos assurances pacifiques et amicales, insistait auprès de ses collègues pour que rAngleterre se préparTit ;\ une guerre imminente. Le peuple anglais partageait ces rancunes. Un orateur de la Chambre des communes n'alla-t-il pas jusqu'A demander une enquête sur les droits de la France à occuper TAlgérie, et sur le préjudice que cette occupation causait aux intérêts britanniques! La guerre semblait donc probable et prochaine , et on s'y préparait des deux côtés.
Le premier ministre dirigeant la politique française était alors Guizot, et Guizot était partisan déclaré de la paix. Dans ses Mémoires^ si curieux s\ consulter, il se défend vivement de cette accusation, mais les (aits sont h\ pour prouver qu'il sacrifia trop souvent i\ ce désir immodéré de conserver la paix. En voici la preuve : Le prince de Joinville, en quittant Mogador, avait adressé au shérif un ultimatum, dont Tune des conditions était le remboursement des frais de guerre. Abd-er-Rhaman, accablé par sa triple défaite, était disposé à nous accorder tout ce que nous demandions, quand la diplomatie lui apporta tout à coup une aide inespérée. Deux plénipotentiiûres^ MîL de Glucksberg et de Nyon, venaient d'arriver à Tangi^r, porteurs d'instructions secrètes approuvées, paraît-il, par l'Angleterre.
Dès le 10 septembre fut signée une convention dont les termes ne présentaient ni avantages pour le présent ni garanties pour l'avenir. Abd-er-Rhaman, en effet, ne nous payait aucune indemnité de guerre. L'ilot de Mogador était évacué, et l'escadre rentrait à Toulon. Quant aux troupes de terre, elles reprirent le chemin de leurs cantonnements. Abd-el-Kader devait être expulsé du territoire marocain, mais cet article fut et devait être à plusieurs reprises éludé. I^ seul avantage de notre victoire fut de nous mettre en [>ossession définitive du territoire contesté. De plus des négociations ultérieures fixeraient la délimitation vers le sud tlu Maroc et rAIgéric. Le général de la Rue fut chargé de suivre les détails de cette aiïaire. C'était un vaillant officier, habile à démC^Ier et à déjouer les ruses ennemies, et sachant fiure la part de Tadrosse et de la franchise. On lui donna pour le se-
conder, avec le tître d'interprète général, Louis Roches, qui longtemps avait été prisonnier d'Abd-el-Kader, et connaissait toutes les finesses de la diplomatie orientale. Pendant deux mois nos représentants et les plénipotentiaires marocains débattirent les lignes de démarcation indiquées par les traditions locales. La négociation aboutit à un traité, signé k Lalla Alaghrnia le 18 mai 1845, qui détermina les limites de notre domination dans le Tell et jusque dans le désert.
Grâce à notre modération, notre intervention au Alaroc devait ctre stérile, et c'est du Maroc que devait encore partir la terrible insurvection de 1845, soutenue et fomentée par notre insaisissable adversaire, par Témir Abd-el-Kader, que la défaite de son allié le shérif n'avait ni découragé, ni même affaibli. Pendant quelques mois Abdol-Kader ne fit plus parler de lui. On commençait à espérer qu'il avait renoncé à la lutte ou qu'il était réduit à l'impuissance. C'était une erreur. Jamais il n'avait été plus redoutable. Jusqu'alors c'était surtout comme représentant de la nationalité arabe qu'il nous avait combattus, et le patriotisme avait été son arme principale. Désormais il fit appel aux passions religieuses, et prêcha uniquement la guerre sainte. On le supposait oisif ou indifférent : en réalité ses émissaires allaient et venaient, recrutaient des adhérents parmi les sectes fanatiques et encore peu connues qui s'agitent dans les bas-fonds de l'islamisme, et préparaient la grande insurrection, qui faillit, une fois encore, compromettre les résultats acquis.
Ce mouvement s'annonça par le guet-apens de Sidi-bel-Abbès. Le 30 janvier 1845, quelques malades et convalescents réunis dans l'hôpital de cette petite ville virent s'avancer vers eux une troupe d'Arabes, sans apparence hostile. Les hommes qui la composaient, couverts de haillons, n'ayant qu'un simple bâton à la main et récitant des prières, furent admis sans hésitation. On croyait qu'ils allaient en pèlerinage à la mosquée voisine, et que la curiosité seule leur faisait visiter un établissement nouveau pour eux. Tout à coup l'un d'entre eux se précipite sur le factionnaire de la porte d'entrée, et le jette à terre d'un coup de bâton, pendant que les autres, tirant des armes cachées sous leurs burnous, se ruent sur nos soldats. La sur-
LA IIËSISTANCB AltAIiK. 237
prise dura peu ; grâce ati saiig-froîcl et il la présence tl'csprît de l'officier comptable de l'Iiôpital, les maladvs les plus valides se rallient, prennent i'ofîen:iive et exterminent jnsitu'uti dernier ces fanatiques. On sut plus tard qu'ils appartenaient i\ la secte des Dcrkaouas, qui croient avoir mérité le ciel <[uand ils ont assassiné un in6dMc,
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n>. M. ~> A EMJ•br^A)Ml.
Ce fut comme un signal. Sur tous les points de l'Algérie à la fois éclati'rent de sanglantes insurrections, et partout on constata que les passions religieuses donnaient k ta lutte une Apreté cxtraonliiijûrc Un certain Bou-Maza s'annonça comme le proptiMe promis par le Coran pour di-livrer l'Algérie, et on le crut sur parole. Il remporta de tels succès que, sur d'uutrvs points, so levî-reiit d'autres lloa-Maza, de telle sorte que nos généraux doutèrent un instant de l'existence réelle du véritable, et prirent ce nom pour un titre. Nos soldats réussirent à
fkîre face à tous les dangers, et d6joii6rent par la rapidité de leurs manœuvres runanîmîté de Tattaque, maïs îls ne purent triompher qu'en versant le sang à flots, et partout ils se heurtèrent contre des fanatiqnes, exaltés par de décevantes promesses, a Qu'avez-vous t\ reprocher aux Français? demandait u-n président de conseil de guerre au frère de Bou-Maza fait prisonnier. Des exactions, des vols, des injustices, des crimes? Dites-le hardiment et sans crainte, d — d Rien de tout cela, répondit le prisonnier. Les Arabes vous détestent parce que vous n'avez pas la même religion qu'eux, parce que vous êtes étrangers, parce que vous venez vous emparer de leur pays aujourd'hui, et que demain vous leur demanderez leurs vierges et leurs enfants. Ils disaient à mon frère r guidez-nous. Recommençons la guerre. Chaque jour qui s'écoule consolide les chrétiens. ^
Il n'y avait donc pas à se le dissimuler. C'était contre une nation tout entière, animée par le double fanatisme de la patrie et de la religion, qu'on avait à lutter. De h\ le caractère plus violent et plus sombre de la guerre ; de là des répressions atroces commandées peut-être par la nécessité, mais que répudient le droit des gens et l'honneur d'une grande nation.
Peu à peu, et glissant sur la pente insensible qui ramène si vite l'homme civilisé à l'état de barbare, nos soldats adoptaient les habitudes arabes. Ils tuaient sans pitié, ils frappaient sans nécessité, ils mutilaient pour châtier. Les Arabes, d'ordinaire, coupaient la tête aux cadavres de nos soldats qui tombaient entre leurs mains, et rece-^ vaient de leurs chefs le prix de ces hideux trophées : nos soldats avaient fini par adopter cet abominable usage. <l J'ai entendu raconter par nn officier des plus brillants de l'armée d'Afrique qu'il avait déjeuné souvent avec son général, sans songer qu'on avait jeté dans un coin de sa tente plusieurs sacs remplis de têtes coupées. On s'habitue k tout, ajoutait-il, et nous n'y pensions plus. ^ (Nettkmext.)
Un des épisodes les plus célèbres de cette impitoyable répression est celui des grottes du Dahra. On nomme ainsi la vaste plaine qui s'étend de Ténès et Orléansville à la rive droite du Chéliff. Cette plaine est parsemée de mamelons. Deux d'entre eux sont unis par un pont de
rocliersi d'environ 100 mètres de largeur, dans lequel s'ouvrent des grottes immenses, oii les Arabes de la région se réfugiaient pour échapper au pillage ou aux représailles.
Le colonel d'ctat-major Pelissier, déjà connu en Algérie par sa froide bravoure et sa causticité, avait été chargé d'opérer dans le Dahra contre la tribu révoltée des Ouled-Kiad. A son approche, ces derniers s'étaient enfermés dans les grottes avec leurs familles et leurs troupeaux. Ils s'y croyaient inexpugnables. Pelissier les investit, et, quand l'opération fut terminée, tenta de parlementer au moyen des Arabes qui étaient dans son camp. A deux reprises on 6t feu sur les parlementaires I qui furent tués. A force de persévérance, on parvint néanmoins à ouvrir des pourparlers. Ils durèrent toute une' journée sans aboutir à rien. Un troisième parlementaire fut encore tué, et les soldats entendirent distinctement les cris de leur camarade.
Le colonel Pelissier devait-il se retirer et abandonner la partie ; mais les soldats et ses chefs l'en auraient vivement blâmé. Aurait-il dû attaquer de vive force; mais cela était à peu près impossible, et d'ailleurs il aurait perdu beaucoup de monde dans cette guerre souterraine. Devait-il enfin se résigner à un simple blocus ; mais c'était perdre un temps bien précieux. Pelissier, après avoir pesé ces divers partis, se^ décida à employer un moyen suprême : € Il ordonna de couper du bois, de faire des fagots qu'avec beaucoup de peine on parvint à descendre vis-à-vis l'entrée des trois grottes. Ces fagots, mêlés de paille, étaient retirés par les Arabes, à mesure qu'ils arrivaient, malgré les coups de fusil de nos tirailleurs embusqués. Enfin plusieurs de ces malheureux ayant été tués, et l'entrée des grottes étant encombrée de fascines, on fit tomber des gerbes enflammées pour allumer cet immense bûcher. La journée du 18 fut employée à alimenter cette fournaise. Alors on entendit dans l'intérieur un tumulte formé de cris, de gémissements et de coups de fusil. On sut plus tard que les Arabes dé* libéraient sur le parti à prendre, et que les uns demandaient à se soumettre, tandis que les autres s'y refusaient. On suspendit le feu des fascines, et on recommença les pourparlers, d
Le 19, à midi, rien encore n'était conclu. Pelissier fit rallumer le
feu qui dura toute ]<a nuit. Comme le vent chassait la flamme et la fum^*e dans l'intérieur des grottes, nos soldats n'avaient qu'à pousser les fagots comme dans un four. On ne saurait décrire la violence du feu. La flamme s'élevait jusqu'au sommet du pont de rochers. On entendait les sourds gémissements des hommes et des animaux, le craquement des pierres qui s'écroulaient, et les continuelles détonations des armes.
Au matin tous les bruits avaient cessé. On déblaya l'entrée des grottes, mais un hideux spectacle s'offrit à nos soldats : a A l'entrée se trouvaient des animaux morts déjà en putréfaction. On arrivait à la porte par une traînée de cendres et de poussière d'un pied de haut. De là nous pénétrâmes dans une grande cavité de trente pas environ. Rien ne pourrait donner une idée de l'horrible spectacle que présentait la caverne. Tous les cadavres étaient nus, dans des positions qui indiquaient les convulsions qu'ils avaient d il éprouver avant d'expirer. Le sang leur sortait par la bouche; mais ce qui causait le plus d'horreur, c'était de
voir des enfants à la mcimelle gisant au milieu des débris Personne
n'a pu savoir ce qui s'était passé dans la* grotte, et si les Arabes étouffés par la fumée se sont résignés à la mort avec ce stoïcisme dont ils se font gloire, ou bien si ce sont leurs chefs et leurs marabouts qui se sont opposés à leur sortie, i^ Près de six cents cadavres furent inhumés hors de la grotte ; sans compter tous ceux qui restèrent à l'in- * teneur, entassés les uns sur les autres, comme une sorte de bouillie hnmmne. Une soixantaine d'Ouled-Riad survécurent seuls, et encore une vingtaine d'entre eux succombèrent-ils aux suites de cette épouvantable exécution.
Pelissier fut le premier à déplorer un succès si tristement acheté. Comme il n^a cessé de le répéter, il croyait que la fumée s'échapperait par une des issues secrètes de la grotte. Il se trouva par malheur que cette issue se trouvait dans l'axe même de l'entrée par oîi s'engouffrait la fumée. Ce fut comme un immense tuyau de cheminée, dans lequel il était impossible de s'avancer. Ce souvenir l'oppressa toute sa vie. Même en plein triomphe, quand il racontait ce douloureux épisode de sa vie militaire, il disait à ses auditeurs, avec un sentiment de vive
LA RÉSISTANCK AltAItE.
émotion et les Wiiics aux yeux : a Rtjpétez surtout iiiil- je n'ai jamais voulu la mort des tribus rebelles. Je voulais Bculenient les forcer i\
quitter leur retraite. Le rébultal fatal qui a suivi était en deliont de toutes leB préviKions. i Au i^oïiit de vue inililaîrc, l'elipt-îtr ii'avait rk-ii
242 L*ALOEUIE.
à se reprocher, puisqu'il exécutait des ordres, et que, d'ailleurs, les Ouled-Kiad s'étaient mis en dehors du droit des gens, en tirant sur nos parlementaires. Pelissier se trouvait dans une circonstance exceptionnelle et il agit sous le coup d'une impérieuse nécessité, aussi le maréchal Bugeaud n'hésita-t-il pas a le couvrir de sa responsabilité. Le drame des grottes du Dahra n'en était pas moins un malheur, et il entraîna de graves conséquences.
Sans doute, au premier moment, le pays tout entier se soumit. Le prestige superstitieux qui s'attachait a ces grottes se trouva détruit à tout jamais, et ce prestige était immense, puisque les Turcs n'avaient jamais osé attaquer cet asile : mais, après la stupéfaction delà première heure, les Arabes sentirent rerloubler leur haine, et la guerre reprit avec une intensité extraordinaire, dont profita Abd-el-Kader pour relever ses affaires chancelantes. L'horreur profonde excitée parmi les indigènes par cette exécution provoqua de nouvelles insurrections, et bientôt les Ouled-Riad furent vengés par le plus cruel événement qui ait jusqu'alors signalé nos guerres africaines :.le massacre de àSidi- Brahim, et par une douloureuse humiliation :. la capture de deux cents Français à Aïn-Temouchcn.
Abd-el-Kader venait de se montrer sur le territoire de Djemmah- Gazouat. Une tribu d'Arabes, secrètement gagnés a la révolte, pria aussitôt le commandant français de venir à son aide : en réalité ces traîtres ne cherchaient qu'à nous attirer en dehors de nos fortifications, pour nous faire tomber dtins une embuscade. Le commandant du poste, le lieutenant-colonel de Montagnac, était un homme de cœur et d'audace, qui s'imagina pouvoir surprendre l'émir par un coup d'aventure, et terminer ainsi la guerre : mais il n'étudia pas sufBsamment le terrain , et eut le tort de s'aventurer en pays ennemi avec des forces trop peu considérables. Sorti de Djemmah-Gazouat, le 22 septembre 1845, si la tctcde trois cent cinquante chasseurs d'Orléans, et de soixante hussards, il tomba au beau milieu des troupes d' Abd-el- Kader, et, atteint presque aussitôt d'un coup mortel, n'eut que le temps d'expédier un de ses honmies demander du secours, et d'ordonner la retraite vers le marabout de Sidi-Brahîm. Quatre-vingt-trois chas-
LA KKSISTAXCK AUAIIK
seurs, cominan(l<5s par le capitaine de Grraux, réussirent t\ s'enfermer dans ce misérable fortin, mais ils n'avaient ni munitions, ni vivres, ni même de l'eau, et des milliers d'Arabes les entouraient dcjî\, poussant des cris de joie h la pensée des sanglantes représailles qui se préparaient. Leur seul espoir était d'ctre secourus par le reste de la garnison de Djcmnuili-Gazouat : mais cet espoir fut déçu. Abd-el-Kader
FIg. «G. — ÏJC CApiUinc Lr-lii-vir.
était accouru. Après une première sommation qui demeura inutile, le feu commença. Ce fut conmie s\ ^lazagran avec le capitaine Lelîèvre. Nos hommes ne voulaient pas se rendre, et les Arabes s'acliarnaîent à les prendre. Après deux jours de combats incessants, l'émîr finît par comprendre que la famine lui livrerait tôt ou tard les défenseurs du marabout. Il ordonna de cesser les hostilités, et se contenta de bloquer étroitement le marabout.
En effet, la faim et la soif se firent bientôt sentir parmi nos soldats.
Ils n'avaient rien à manger, et, pour toute boisson, étaient réduits à mélanger de Turine avec de Teau-de-vie et de l'absinthe. Le capitaine de Géraux résolut de tenter une sortie. Ce mouvement fut exécuté avec tant d'ensemble, que les premiers postes ennemis furent enlevés î\ la baïonnette, et que la petite troupe, formée en carré de tirailleurs, put se mettre en marche vers Djemmah-Gazouat. Mais les Arabes survinrent; tous ceux des villages avoisinants étaient accourus à la curée. Près de quatre mille honmies s'acharnaient après nos quatre-vingttrois soldats. Il n'y avait pas si hésiter. Il leur fallait s'ouvrir h la baïonnette, par la voie la plus courte, un chemin sanglant à travers les Arabes. Bon nombre de nos braves tombèrent dans cette tentative désespérée. Les débris de la petite troupe s'apprêtaient s\ mourir, quand ils furent enfin secourus par la garnison de Djemmah-Gazouat, qui les cherchait depuis trois jours sans les rencontrer. Ils n'étaient plus que douze, et trois seulement n'avaient pas de blessures : parmi eux était le caporal Lavaissière, qui put raconter cette lamentable équipée.
Peu de jours après ce désastre, deux cents hommes furent détachés pour aller renforcer le poste d'Aïn-Temouchen. Ils furent attaqués par des forces supérieures et contraints de mettre bas les armes. C'était un nouveau succès pour Abd-el-Kader, qui s'empressa de l'exploiter en annonçant qu'il les avait fascinés de ses regards et qu'il avait paralysé leurs bras.
Ces malheureux prisonniers d'Aïn-Temouchen étaient réservés à une mort cruelle. L'émir, après les avoir traînés six mois à sa suite, en leur faisant distribuer chaque jour pour leur nourriture un peu d'orge et de blé, leur fit couper la tute pour ne plus avoir à les nourrir. Il n'épargna que leur chef, le commandant de Cognord, mais encore lui imposa-t-il une rançon de 30,000 francs , dont les fonds furent fournis par le gouverneur espagnol de Melilla.
Le double succès de Sidi-Brahim et d'Aïn-Temouchen surexcita les Arabes. Abd-el-Kader lui-même se crut à la veille de réaliser ses plus ambitieuses espérances, mais le gouvernement veillait. Bugeaud, qui était allé en France pour y défendre sa politique, revint avec des renforts, et recommença la grande guerre avec une décision et une
LA UËSISTANCE ARAHK. 245
énergie qui devaient avoir les meilleurs ri»sultats. Secondé par d'habties et dévoues lieutenants, il dirigea contre l'émir une véritable chasse. Nous eûmes alors sur pied jusqu'à cent quinze mille soldats et quatorze colonnes sillonnèrent le pays, tantôt concertant leurs opérations, tantôt agissant séparément, mais partout accablant les populations soulevées, partout portant le fer, la flamme et la dévastation. Il est impossible de suivre, dans ces mille péripéties, cette dernière période de la guerre. Chaque jour, à vrai dire, fut marqué par un combat, par un incendie, par un massacre. De part et d'autre, on ne faisiût plus de quartier. La guerre s'éparpille alors sur tous les points, et l'ensemble se perd dans le détail.
A cette lutte quotidienne s'usaient néanmoins non pas l'énergie mais les ressources de l'émir. Acculé à la dure nécessité ou bien de se réfugier au Maroc, ou bien de se jeter dans le Sahara, Abd-el-Kader commença à désespérer de sa fortune. Aussi bien ses partisans Tabandonnèrent. Sa longue et constante infortune, signe de réprobation divine aux yeux de ces populations fatalistes, lassait leur dévouement. Les uns le trouvaient trop politique ; les autres jalousaient son intelligence et sa science. On lui préférait de simples fanatiques, tels que Bou-Maza, qui faillit devenir une manière de personnage. En un mot, l'unité de la résistance se brisait. Nous n'avions plus devant nous que des forces anarchiques. C'étaient les convulsions d'une nationalité expirante. Le dernier épisode de la lutte devait être la capture d' Abdel-Kader.
Bugeaud n'eut pas le bonheur de s'emparer lui-même de ce redoutable ennemi. Il était rentré déflnitivement en France, laissant le pouvoir au ducd'Aumale. Après six ans d'efforts, il avait la satisfaction d'avoir réparé sa faute de la Tafna, et Thonneur d'avoir largement contribué à la conquête de l'Algérie. Cette gloire suffit i\ la vie d'un homme, et elle accompagnera le nom de Bugeaud devant la postérité. Ce fut un véritable homme de guerre; soutenu, il est vrai, par de bons lieutenants, et disposant de forces sérieuses; mais, ainsi qu'on l'a dit avec esprit, si les moyens ne lui manquèrent pas, il ne manqua pas aux moyens; il déploya des talents incontestables,
^t accomplit son œuvre. L«a mcîlleiirc preuve en est qu'Abd-el-Karler, ^près le d6p«irt du maréchal, non seulement se trouva dans Tînipos- ^îVnlité de rentrer en campagne, maïs encore fut bientôt réduit à renoncer à la lutte.
Pour la seconde fois l'émir s'était réfugié au Maroc. Deux grandes tribus algériennes l'y avaient accompagné : celle des Beni-TIacliem, qui s'étendaient sur tout le territoire de Alascara , et celle des Beni- Amed, qui occupaient la province d'Oran de Mascara t\ Tlemcen. Le shérif, fidèle aux lois de l'hospitalité musulmane, leur avait assigné des terres aux environs de Fez, mais il ne se doutait pas du péril auquel il s'exposait.
A peine Abd-el-Kadcr se crut-il de nouveau assez solide pour reprendre la lutte qu'il se posa comme le champion des musulmans contre les chrétiens , et exerça dans tout le Maroc une puissance d'opinion qui ne tarda pas à balancer le pouvoir d'Abd-er-Rhaman. Bientôt des tribus marocaines offrirent leurs hommages directs à l'émir. De toutes parts on accourait à lui. Au nombre des transfuges était le fils du précédent shérif, qui se plaignait d'avoir été dépossédé et offrit à l'émir ses services et ceux de ses nombreux amis. Abdel-Kader était depuis longtemps suspect au shérif, qui ne le respectait que par vénération religieuse, mais, quand il eut donné asile au fils de son rival, Abd-er-Rhaman n'hésita plus. D'énergiques mesures de répression furent ordonnées. Les Benî-Hachem et les Benî-Amed firent mine de s'insurger : ils furent exterminés, et leurs débris, rejetés sur le territoire algérien , furent heureux de trouver un asile et une protection aupr^s de nos soldats.
Quant à l'émir, Abd-er-Rhaman s'entendit avec nos généraux pour lui donner la chasse. Lamorici6re courut à la fronticTO pour le prendre au passage. Refoulé par les troupes marocaines trop nombreuses pour être vaincues, menacé sur ses derrières par les Français, Abd-el-Kader comprit qu'il était perdu. Il voulut néanmoins lutter jusqu'à la dernière heure. A la tête de quelques hommes d'élite, compagnons de guerre éprouvés par cent combats et qui restaient fidèles & leur général malheureux, il se jeta d'abord sur les Marocains,
LA nËtii;STANCE AltAlIB.
es[)c*rant se faire jour ati travers ile leurs rangs, et gagner le Sahara, ce refuge des proscrits. Les Marocains r&istt'reiit, et l'i-mir n'eut
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p!u3 d'autre ressource que de se retourner tlu cùtù (ks Français- ' traversa la Molo«ïali,et se dirigea, sans rencontrer d'obstacles versf**^ possessions. Son projet était de fuir au plus vite avec ses meilleu''
cavaliers et de gagner le désert. Une seule issue lui était ouverte, le col de Kerbous ; mais, quand il essaya de s'y engager, il fut reçu par des coups de fusil. Lanioricière avait fait occuper tous les passages, et se tenait à peu de distance avec le gros de ses troupes. Il ne restait plus à l'émir qu'à capituler, II le tit avec noblesse. Le chef de poste du Kerbous, un spahis nommé Hou-Khouïa, lui promit d'Être son intermédiaire auprès de Lamoriciere. Abd-el-Kader demandait pour toute grâce d'être conduit à Alexandrie ou à Saint-Jeand'Acre, exprimant d'ailleurs son intention d'aller finir ses jours à la Mecque. Lamoricière , qui avait grand' peur de le voir s'échapper, 8*empre8sa de lui promettre ce qu'il demandait, et, comme il avait hâte de mettre en sûreté ce gage précieux de la pacification de l'Algérie, il accourut avec ses troupes commandées par le général Cousin- Montauban et le colonel de Mac-Mahon. Notre cavalerie arrivait à la hauteur du marabout de Sidi-Brahim, quand elle aperçut quelques Arabes, qui agitaient leurs burnous en signe de paix. C'était l'avantgarde des cinquante à soixante cavaliers qui restaient à l'émir. Bientôt il parut à son tour, et fut présenté à Lamoricière, qui l'accueillit avec les égards dus à la gloire et au malheur.
Le même jour (23 décembre 1847), on le mena à Djemmah-Gajsouat, oîi le duc d'Aumale venait de débarquer, pour surveiller de plus pris le dernier acte de ce drame. Une première entrevue eut lieu immédiatement. L'émir était ému, troublé : son visage était pâle. € Il y a longtemps que tu devais désirer ce qui s'accomplit aujourd'hui, dît-il au duc d'Aumale, en l'abordant. Tout arrive selon la volonté de Dieu. > Il ajouta quelques mots pour recommander à la générosité du prince ses derniers soldats, et, alléguant une grande fatigue, demanda à se retirer. Le lendemain eut lieu l'entrevue officielle. L'émir offrit, en signe de soumission, une belle jument noire, et rappela les promesses qui lui avaient été faites par L.amoricière. Le prince s'empressa de les ratifier. Le même jour Abd-el-Kader s'embarquait pour Oran, et de là pour Marseille.
Le gouvernement de Louis-Philippe crut ne pas devoir tenir la double parole de Lamoricière et d'Aumale. Il prétendit que leurs
LA RÉSIRTANCK AKAHK.
engar^eraciits ^-taient t^-mc'rtiircs et qu'ils avaient outrepassa- leurs pouvoirs. II ne voulait pdiiit laisser j\ Abd-el-Kailer la possil»iIit6 «le rentrer en Al;,'érie et d'y pn'clier de nouveau la guerre sainte, et Huit par iK'clarcr que l'émir serait coniluit eu France, ou il serait interneet surveilla'. Cette politique était peut-rtre prudente, mais elle inan-
quaitdc générosité. Abd-el-Kader était inusuluian, et musulman convaincu, c'est-à-dire qu'il s'inclinait devant le fait accompli. S'il avait lutté jusqu'au dernier moment, c'est que, jusqu'au dernier moment, il n'avait cessé d'espérer; mais, du jour oîi il s'avouaît vaincu et s'abandonnait i\ la France, il renonçait, e( pour toujours, A continuer ta guerre. Les ministres de Louis-î'liïIiiJpf se méprirent sur son
L'ALOKRIf:.
compte. Ils ne crurent pas à sa sincérité, et, croyant prévenir de nouvelles insurrections en Algérie, ordonnèrent qu'Abd-el-Kader ne serait pas rendu à la liberté.
L*émîr apprit avec chagrin cette décision. On renferma d'abord au fort Lamalgue, dans la racle de Toulon, mais on craignît une évasion que facilitait le voisinage de la mer, et il fut transféré au château de Pau, puis i\ celui d'Amboise. La smalah d'Abd-el-Kader l'avait suivi. Elle se coin posait, A son arrivée en France, de quatre-vingt-seize personnes, mais la mort et la maladie réduisirent bientôt son eflectif. Les uns et les autres vécurent avec une grande simplicité. Ils n'avaient d'ailleurs aucune fortune personnelle. L'émir seul possédait quelques milliers de francs, produit de la vente de ses chevaux, qui lui servaient à satisfaire ses goûts de bienfaisance.
Habitué h la vie au grand nir, et }\ un climat plus chawl, sa santé déclinait de jour en jour. Une lente consomption le minait. Il était visible que sa (in approchait.
On était alors en 1853. Le nouvel empereur, Napoléon III, voulut signaler par un acte de générosité poUtique les premiers jours de son règne. Dans un voyage qu'il fit à Amboîse, il obtint d'Abd-el-Kader la promesse de ne jamais retourner en Algérie , et non seulement lui rendit la liberté, mais encore lui assigna une forte pension, mille .francs par semaine, qui lui a été payée avec une scrupuleuse exactitude.
Ce fut d'abord à Brousse, en Anatolie, que, d'accord avec le gouvernement ottoman, l'émir fixa sa résidence ; mais il la changea bientôt pour Damas en Syrie, oh il s'installa définitivement. C'est dans cette ville qu'il eut l'occasion de prouver par un acte éclatant que, loin de considérer les chrétiens comme des ennemis, il était au contraire déterminé à les protéger. En 18C0 la Syrie fut le théâtre de massacres hideux; elle vit se soidever des rivalités de race et de religion, souvenirs d'un autre âge et de passions qu'on devait croire oubliées.
Des hordes fanatiques, excitées et conduites par des agents turcs, s'étaient jetées sur les chrétiens du Liban, les Maronites, et commençaient A les exterminer. Vainement les chrétiens formèrent à Beyrouth un comité de défense. Les Druses, soutenus par la connivence des
Là Résistance arabe. s51
aatorit^*s turques, et suivis d'Aralies, de Kurdes et de tous les pillards de Syrie, se ruèrent sur les villages des Maronites, détniisireut les récoltes, tuèrent les bestiaux, égorgèrent les populations. Ces massacres se répétèrent jusque dans les villes du littoral. A l)eïr-el-Kainar, oii les chrétiens avaient capitulé sous la garantie d'un général ottoman, pas un d'entre eux ne fut épargné ; au pillage succédait le massacre avec des raffinements de cruauté.
A Damas , du 7 au 13 juillet, près de six mille chrétiens périrent Ce fut alors qu'Abd-el-Kader, suivi de ses fidèles Algériens, sortît de sa retraite et parvint a sauver quelques milliers de Maronites, auxquels il donna asile dans sa demeure, et sur la vie desquels il ne cessa de veiller nuit et jour, jusqu'à ce que les autorités turques, rappelc^es au sentiment de leurs devoirs et comprenant le péril de TinactLon^ se fussent enfin décidées à intervenir.
C'était H la chrétienté tout entière qu'Abd-el-Kadcr venait de rendre cet éclatant service : aussi tous les souverains de l'Europe s'empressèrent-ils de le reconnaître en lui adressant l'expression de leur gratitude. La plupart d'entre eux, et Napoléon III fut du nombre, eurent même le bon goût de lui envoyer le cordon de leurs ordres.
En 1870, on prétendit que des émissaires prussiens proposèrent A notre ancien adversaire de revenir en Algérie, lui promettant l'appaî de leurs soldats et de leurs trésors. L'émir aurait refusé. Le fait n'a jamais été bien prouvé, mais il ne nous étonnerait ni de la part des Prussiens, ni de celle de l'émir : les premiers auraient agi d'après leurs principes politiques, et le second aurait obéi à sa conscience qui lui défendait de violer un engagement sacré.
Dans le tumulte des événements politiques de ces dernières années, on a rarement prononcé le nom de l'émir. II est probable que son rôle politique est à jamais terminé. Il est déjà entré dans l'histoire, qui lui rendra pleine et entière justice, quand elle oubliera certains épisodes de sa carrière pour ne plus se souvenir que de ses talents, de ses vertus et de son patriotisme.
Ainsi finissait une nouvelle phase de la conquête algérienne. Les Aral)es avaient essayé de fonder leur domination sur les ruines de
la souverainctt!; turque. Après neuf années d'cfTorts heureux et habiles, tolérés et même encouragés par nos fautes politiques, aprî;s sept années de lutte ouverte, le représentant énergique et dangereux de cette Dationalité disparaissait de l'Algérie. La France triomphait pour la seconde fois.